CHAPITRE III
LES FONDATIONS D’ÉGLISES
A partir du quatrième siècle les notices pontificales contiennent de nombreuses indications relatives aux fondations d’églises par les empereurs ou par les papes, sur les revenus qui leur sont attribués, sur les vases sacrés, lampadaires et autres objets mobiliers que la piété des souverains, du clergé ou des fidèles se plaît à y consacrer. On comprend tout l’intérêt de ces détails pour les études de topographie romaine , pour la détermination des dates des édifices sacrés et même pour l’histoire de l’art décoratif ou industriel. Il importe donc de déterminer le degré de confiance que nous pouvons leur accorder , et de remonter , autant que faire se pourra, aux sources où ils ont été puisés. Je commence par les fondations d’églises.
Au commencement du sixième siècle la plupart des églises de Rome étaient encore désignées non par le vocable d’un saint , mais par le nom de leur fondateur. C’était l’usage primitif , et il s’appliquait non-seulement aux tituli ou églises paroissiales intra-muros , mais encore aux cimetières suburbains. Ainsi, l’on disait : cymiterium Pontiani , Prætextati , Cyriacæ ; ce n’est que plus tard que l’on transforma ces expressions en : cymiterium ad sanctos Abdon et Sennen , ad s. Januarium , ad s. Laurentium. De même pour les basiliques de l’intérieur de la ville on disait titulus Julii , et non titulus sanctæ Mariæ trans Tiberim , titulus Pamma chii , et non titulus ss. Joannis et Pauli (1).
Le synode romain tenu sous Symmaque en 499 contient les si-
(I) Certaines exceptions apparentes viennent de ce que le fondateur et le saint éponyme ne font qu'une même personne, ainsi les tituli sancti Clernentis, sanclai Cœciliœ, sancti Marcelli, etc.
gnatures de tous les prêtres de Rome ; leurs églises titulaires y sont désignées suivant l’usage ancien , observé encore un siècle plus tard dans les conciles de saint Grégoire le Grand, et qui n'a pas complètement disparu.
Outre ces dénominations dont l’usage au cinquième et au sixième siècle est si complètement attesté, le rédacteur du Liber Pontificalis avait à sa disposition les inscriptions dédicatoires encore visibles de son temps ; quelques-unes se sont conservées jusqu’à nous ; d’autres qui ont péri se retrouvent dans les manuscrits des collectionneurs d’inscriptions du neuvième siècle, ou même de temps bien postérieurs. Ces monuments étaient disposés dans l’endroit le plus apparent des églises et ne pouvaient manquer de frapper les yeux. Ainsi la mosaïque de l’arc triomphal à Sainte-Marie-Majeure porte encore l’inscription dédicatoire de Xystus III : Xystus episcopus plebi Dei. Au-dessus de la porte principale , à l’intérieur , se lisait une autre inscription métrique maintenant disparue, mais dont nous* avons le texte (1). Elle commençait par le vers :
Virgo Maria tibi Xystus nova tecta dicavit.
La basilique de Sainte-Sabine sur l’Aventin conserve une dédicace du même genre, précisément à la même place que les vers de Xystus III occupaient à Sainte-Marie-Majeure :
Culmen apostolicum cum Cœlestinus hdberet.
Primus et in toto fulgeret episcopus orbe,
Hœc quœ miraris fundavit presbiler urbis lllyrica de gente Petrus, etc.
D’autres fois la date du monument était indiquée par la formule : salvo n. episcopo ; ainsi les marbres de Saint-Clément et de Sainte-Pudentienne portent le nom de Siricius : salvo siricio episcopo ecclesiæ sanctæ. Les inscriptions du pape Damase sont assez célèbres pour que je n’aie pas besoin d’en parler. On trouvera d’ailleurs bientôt , dans le second volume des Inscriptiones christianæ , de M. de’ Rossi, le corpus complet de toutes les inscriptions de ce genre.
Il n’était donc pas difficile , au commencement du sixième siècle, de déterminer quelles églises avaient été ou fondées ou agrandies ou embellies par tel ou tel pape. A cet égard , les indi-
(1) Gruter, 1170, 7.
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cations du livre pontifical peuvent non-seulement être jugées exactes a ■priori , mais dans la plupart des cas il est possible de les vérifier par les monuments.
Venons maintenant aux énumérations de fonds de terre et d’objets mobiliers affectés à l’entretien et au service des églises. Rien de moins légendaire que ces détails ; à première vue on reconnaît qu’ils n’ont pu être inventés et qu’ils sont puisés à bonne source. Ici cependant nous n’avons plus le secours des inscriptions existantes et les indications dont il s’agit ne sont pas de celles qui puissent s’autoriser de la notoriété publique. Mais si les inscriptions actuellement conservées ne reproduisent jamais pour telle ou telle basilique les documents insérés dans le Liber Pontificalis, il ne s’ensuit pas que celui-ci n’ait pas puisé à des textes lapidaires actuellement perdus. Il était d’usage d’afficher à la porte des basiliques les chartes des donateurs transcrites sur le marbre ou sur le bronze. C’est ainsi que l’on peut voir encore dans le portique de Saint-Pierre une charte de Grégoire II concédant à cette basilique certains terrains plantés d’oliviers pour le service du luminaire autour du tombeau de l’apôtre ; un document semblable, émané de saint Grégoire le Grand et daté de l’an 604 , se lisait avant l’incendie à la porte de Saint-Paul-horsles-Murs. On en peut voir d’autres dans le recueil d’inscriptions chrétiennes de Marini publié par le cardinal Mai (i). M. de’ Rossi en a commenté quelques-unes dans son bulletin ; parmi ces dernières je ferai remarquer celle de l’église des saints Jean et Paul sur le Cœlius (2) ; elle a pour titre : Notitia fundorum juris tituli hujus. Comme dans le Liber Pontificalis on y trouve le nom des fonds de terre avec leur situation , par exemple : Fundus Casa Quinti in integro , via Latina , milliario plus fninus XI. D’autres inscriptions présentent toute la terminologie du livre pontifical ; elles distinguent les terrains en fundi , massæ , les assignent à divers territoria, les subdivisent en unciæe t en siliquæ (3) ; quelquefois même, quoique plus rarement, elles en indiquent le revenu.
Aucun des documents conservés sur le marbre ou sur le bronze n’est antérieur à la rédaction première du livre pontifical ; mais c’est là un hasard, et nous ne pouvons douter qu’il n’en ait existé
([) Scriptorum veterum Vaticana collectif), t. V, p. 209 et suiv.
(2) Année 1870, p. 89 et 113 ; année 1873, p. 36.
(3) V. par exemple la donation de Sergius Ier à sainte Susanne ; de' Itossi , Bulletin, 1870, pl. vin.
de plus anciens. Nous avons d’ailleurs d’autres pièces du même genre qui proviennent directement des archives et remontent à une antiquité plus haute. Je citerai comme exemple le document appelé Charta Cornutiana publié pour la première fois par Mabillon (1). Ce document est daté de l’année 471 ; il a rapport à une église des environs de Rome. On ne saurait rien imaginer qui ressemble plus aux énumérations- du livre pontifical. Non-seulement les fonds de terre, mais les objets affectés au culte, les calices, encensoirs, patènes, lampes et candélabres, les tapisseries, les voiles de soie et de lin, les livres de chœur, en un mot tout le mobilier de l’église y est catalogué dans le plus grand détail. Il n’y manque que le chiffre du revenu des terrains et le poids des pièces d’orfèvrerie (2) .
C’est évidemment à des titres de ce genre qu’on a emprunté les fondations et donations contenues dans le livre pontifical. On pourrait objecter que le rédacteur de cet ouvrage se montre en général bien peu soucieux de recourir aux véritables sources historiques et qu’il est étonnant de trouver dans sa compilation des traces de recherches aussi sérieuses. A cela je répondrai que les documents dont il s’agit étaient peut-être plus à sa portée qu’il ne paraît; cet auteur inconnu était certainement un clerc, un homme d’église, peut-être le conservateur de quelque dépôt d’archives ou de vases sacrés; tout au moins était-il à même d’avoir des relations dans le personnel préposé à la garde de ces sortes de collections (3).
Tout en lui sachant gré de ses recherches, on peut lui repro-
(1) Dere diplomatica, p. 462.
(2) Le signataire de la charte cornutienne, Fl. Valila F. C. et inlustris et cornes et magister utriusque militiœ fonda par testament une autre église dans l'enceinte même de Rome. V. l'étude que M. de' Rossi a consacrée à cette fondation dans le bulletin de 1871, p. 1 et suiv.
(3) On comprend que je n'entre pas dans un plus grand détail : le commentaire des donations insérées dans le Liber Pontificalis pourrait fournir la matière d'un volume considérable. Je me contenterai de renvoyer à l'ouvrage de Zaccaria « De rebus ad historiam atque antiquilates ecclesiæ pertinentibus » 2 vol. 1781 , où l'on trouve une excellente étude sur les pairimonia de l’Eglise romaine. La distribution des fonds de terre de cette église en circonscriptions ou patrimonia ne se rencontre pas avant le milieu du sixième siècle. C’est dans une lettre de Pelage Ier que je la trouve indiquée pour la première fois (Card. Deusdedit, éd. Martinucci , p. 289) : le Liber Pontificalis n'en parle jamais. Sur le parti que l'on peut tirer de ses indications au point de vue topographique, v. de' Rossi (Bull. , 1873, p. 100 et suiv.); Lanciani (Bull, délia commissione di archeologia municipale , 1873, p. 228); Jordan, Topographie der Stadt Rom , 1872, préface.
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cher de ne les avoir pas faites plus complètes. Il s’en faut bien qu’il parle de toutes les fondations importantes du quatrième et du cinquième siècle ; ainsi la notice de Siricius ne contient pas un mot sur les nombreuses constructions auxquelles ce pape, suivant en cela les traces de son prédécesseur Damase , voulut attacher son nom. En revanche, la notice de Sylvestre contient un appendice considérable consacré aux fondations de Constantin, non-seulement à Rome, mais à Ostie , à Albano, à Capoue et à Naples. Ce long document forme d’ailleurs comme un opuscule séparé et ne semble pas avoir fait partie de la notice primitive de Sylvestre. Yoici pourquoi :
Le livre pontifical , comme chacun sait, termine toujours ses notices par la mention des ordinations et de la sépulture de chaque pape. Dans la notice de Sylvestre, les ordinations se trouvent indiquées deux fois, avant et après l’énumération des fondations constantiniennes ; il semble dès lors que celle-ci ait constitué à l’origine ce que j’appelais tout à l’heure un appendice, un supplément à la notice de Sylvestre, et qu’on lui ait d’abord donné une place séparée entre les vies de Sylvestre et de Marcus. Le contenu de ce document est d’ailleurs indépendant de la notice de Sylvestre ; il n’y est question que de Constantin et non pas de Sylvestre ; les détails sur les églises de Capoue et de Naples n’ont évidemment rien à voir avec la chronique pontificale ; la notice proprement dite relate la fondation du titulus Equitii par Sylvestre ou sous ses auspices ; en même temps elle énumère les revenus qui lui sont attribués par le pape lui-même. Cette église revient dans le document constantinien, qui donne aussi une liste de fonds de terre affectés à son entretien ; mais ces fonds sont différents de ceux de la notice, et cette fois c’est Constantin et non pas Sylvestre qui intervient comme donateur.
Nous avons donc affaire à un document distinct de la notice et qui se donne comme le tableau des fondations constantiniennes. En réalité, il n’en est pas tout à fait ainsi ; outre les libéralités de Constantin, on y trouve encore des donations faites en divers temps par d’autres personnages. Ainsi, dans l’article sur la basilique des saints Pierre, Paul et Jean à Ostie, après la liste des fonds offerts par Constantin, on en trouve une seconde intitulée : Item quod obtulit Gallicanus basilicæ suprascriptorum sanctorum.
Avant la paix constantinienne, le Libêr Pontificalis mentionne très-rarement des fondations d’églises ou d’autres lieux sacrés. Cependant il n’est pas tout à fait muet sur ce point, et ses indica-
tions méritent, non pas d’être acceptées aveuglément, mais d’être prises en considération et rapprochées des monuments. C’est ainsi qu’il attribue à Anaclet le monument sépulcral du Vatican , où les évêques de Rome vinrent jusqu’au troisième siècle reposer près de l’apôtre Pierre, à Calliste le cimetière célèbre qui porte son nom , à Marcellus des travaux dans les nécropoles de la voie Salaria , à Félix Ier une basilique sur la voie Aurélia , à Calliste encore une autre basilique sur la rive droite du Tibre. Aucune de ces attributions n’est réfutée par les monuments; plusieurs d’entre elles ont reçu des confirmations inattendues. Ainsi le livre des 3>iXo- <7ocpou|jL£va nous a rendu sur la participation de Calliste aux travaux du cimetière de la voie Appienne un témoignage contemporain et désintéressé ; qu’il existât au moins depuis le quatrième siècle un monument commémoratif de Calliste dans la région transtibérine, c’est ce dont nous ne pouvons douter, le catalogue philocalien faisant mention d’une basilique construite par le pape Julius tram Tiberim regione XIIII juxta Calixtum; ce monument semble même avoir donné son nom à l’une des places de ce quartier, témoin le collier d’esclave avec l’inscription : Revoca me ad do minum meum Viventium in area Callisti (1).
Le pape Marcellus était enterré dans le cimetière de Priscille. Au deuxième mille de la voie Aurélia les topographes du septième siècle indiquent le tombeau d’un Félix , évêque et martyr, que plusieurs au commencement du sixième siècle croyaient avoir occupé le siège pontifical de Rome.
Il y a donc lieu d’accepter sur ces points et même pour les temps antérieurs à Constantin les indications du livre pontifical, et de les considérer comme représentant la notoriété publique ou tout au moins la tradition populaire des premières années du sixième siècle sur l’origine des monuments.
(1) De’ Rossi, Bull.t 1874, p. 50.