CHAPITRE VI
Les écrits que je me propose d’étudier dans ce chapitre comme sources du Liber Pontificalis sont :
1° la Constitutif) Silvestri , procès-verbal supposé d’un concile romain tenu sous la présidence de saint Sylvestre antérieurement au concile de Nicée ;
2° le pseudo-concile romain qui se donne comme celui où saint Sylvestre aurait solennellement confirmé les décrets de Nicée ;
3° les Gesta de Xysti purgatione et Polychronii episcopi hierosoly mitani accusatione ;
4° le pseudo-concile de Sinuesse ;
5° les Gesta Liberii papæ ;
6° les Acta Eusebü presbyteri.
On trouvera tous ces documents, sauf les Acta Eusebü, réunis à la fin du recueil de dom Coustant (1). Les Acta Eusebü ont été publiés parles Bollandistes ( tom . III Aug., p. 167).
1° La Constitutio Silvestri.
Pas plus pour ce document que pour les autres, je n’entreprendrai une discussion d’authenticité ; depuis longtemps il est reconnu que tous ces écrits sont apocryphes, qu’ils ont été fabriqués dans un temps bien postérieur à celui auquel ils prétendent remonter, et déjà, pour la plupart d’entre eux, dom Coustant a indiqué les premières années du sixième siècle et du pontificat de Symmaque. Je n’ai pas à refaire son argumentation ; il me suffira de la com-
(l) Epist. Romanorum Pontificum, Paris, 1721.
pléter et surtout d’indiquer dans quelle mesure ces apocryphes ont servi à l’auteur du Liber Pontificalis.
La Constitutio Silvestri a été rédigée à Rome ; ceci résulte tant du caractère général de ses dispositions que de l’exactitude topographique avec laquelle son auteur a placé la célébration du pseudo-concile au point précis de Rome où se conservait un souvenir monumental du pape Sylvestre, le titulus Equitii ou Silvestri , près des thermes de Trajan. Pour la date, elle se place entre l’apparition à Rome de la légende du baptême de Constantin par Sylvestre et la rédaction du Liber Pontificalis ; d’ailleurs l’un de ses principaux articles est évidemment inspiré par la controverse entre les catholiques de Rome et les partisans de l’antipape Laurentius. Enfin, ce qui n’avait point encore été signalé, elle contient une protestation en faveur de l’ancien cycle pascal de quatre-vingtquatre ans, supplanté par le eomput de Yictorius d’Aquitaine. Nous avons déjà vu (p. 31) que ces deux manières de calculer la Pâque ne se trouvèrent en contradiction, depuis la publication du livre de Yictorius, qu’en l’année 501, qui tombe précisément sous le pontificat de Symmaque, entre l’apparition des Acta Silvestri et celle du Liber Pontificalis , et au fort de la compétition de Laurentius (1) .Ilya donc tout lieu de croire que la Constitutio Silvestri a été fabriquée cette année-là même, à moins qu’on ne veuille en recul erl’apparition jusqu’à l’année 513, où les deuxcomputs se trouvèrent de nouveau en opposition ; mais comme alors l’Eglise romaine était entièrement pacifiée et que Symmaque occupait sans aucune contradiction la chaire pontificale, la première date est beaucoup plus probable.
(1) Parmi les griefs articulés contre Symmaque, celui de n'avoir pas célébré la Pâque au jour légitime est formellement indiqué dans la notice laurentienne de ce pontife (Migne, II , p. 1423) : Quem rex sub occasione paschali quod non cura universitate celebraverat ad comitatum convo[caverat ] rationem [de] festivitatis dissonantia redditurum. Cette citation à comparaître se place dans les premiers mois de l'année 501. Si c’est la Pâque de cette année qui y donna lieu , il faut admettre une inadvertance de la part du rédacteur de la notice , qui aurait dû écrire indixerat au lieu de celebraverat. Cependant il est à la rigueur possible que Symmaque ayant célébré la Pâque le 25 mars , suivant l'ancien cycle romain (le cycle alexandrin indiquait le 22 avril) ait été aussitôt après mandé à Ravenne , et que les événements racontés par les deux livres pontificaux , par Ennodius et par les lettres de Théodoric aient pu se placer entre la Pâque du 25 mars et celle du 22 avril. Cette solution me semble plus probable que la précédente ; si elle est acceptée comme vraie , il en résultera qu'au commencement du sixième siècle le cycle de Yictorius ne faisait pas loi à Rome. — Cfr. de' Rossi, Inscr. christ., 1. 1, p. xcv.
Il semble qu’indépendamment de l’intention de soutenir la cause de Symmaque, le rédacteur de la Constitutio Silveslri ait eu aussi le désir de revendiquer pour Rome l’honneur d’avoir été le théâtre des premières assises œcuméniques de l’épiscopat chrétien. Le souvenir de Nicée et l’illustration qui pouvait en résulter pour l’Eglise orientale l’obsède et le chagrine. Ce sentiment, naturel en un temps où les Eglises d’Orient étaient séparées de la communion romaine , devait être plus particulièrement éveillé chez notre faussaire, un pauvre clerc ignorant, et en tout cas de race barbare , probablement quelque Goth converti de l’arianisme (1).
La Constitutio Silvestri contient dix-neuf chapitres ou décrets , répartis en deux sessions et précédés d’un préambule où il est dit que Constantin, après avoir été baptisé et guéri de la lèpre par saint Sylvestre , réunit à Rome un concile de deux cent quatre-vingt quatre évêques d’Occident et cinquante-sept du pays de Rhinocorura dont les noms sont indiqués ; il est à remarquer que parmi les évêques orientaux , un certain nombre portent des noms qui suffiraient à exciter le soupçon, comme : Quodvultdeus , Spesindeo , Sempervivus , etc. Trois lettres y sont jointes, rédigées dans le même style barbare , et datées comme la Constitutio elle-même par des consuls imaginaires. La première est une demande de confirmation adressée à Rome par le concile de Nicée, les deux autres sont deux rédactions différentes de la réponse adressée par Sylvestre au concile ; le pape, en confirmant les décisions de Nicée, communique aux trois cent dix-huit Pères les décrets de son propre concile.
2° Le second concile de Sylvestre.
L’autre document fabriqué sous le nom de Sylvestre décèle une main différente. On n’y trouve plus la barbarie de mots et la syntaxe en désordre de la Constitutio ; le faussaire est probablement de race latine. Une autre divergence se remarque dans l’attitude sur la question pascale; cette fois encore c’est le système de Victorius qui est attaqué, mais non plus parce qu’il est contraire aux anciens usages romains : on restreint entre le 14 et le 21 de la lune l’espace où peut tomber le dimanche pascal, ce qui est, comme nous l’avons vu, la solution acceptée par le Liber Pontificalis , c’està-dire celle de Denys le Petit (2) .
(1) V. le jugement de dom Coustant cite au bas de la page 179.
(2) J’ai dit plus haut, p. 32, que la solution dionysienne de la question pas-
La réunion conciliaire dont ce document prétend contenir les décrets est attribuée encore aux thermes de Domitien ou de Trajan; mais la date en est légèrement abaissée, de sorte que l’assemblée est dite s’être tenue après le concile de Nicée, et pour en confirmer les 'actes. De plus , on n’y trouve aucune disposition relative aux évêques et aux papes mis en jugement. Toutes ces circonstances me portent à croire que le pseudo- concile est postérieur à la constitutio Silvestri. Il lui emprunte d’ailleurs deux décrets (1) sur les cinq qu’il comprend lui-même.
Les deux faux conciles attribués à Sylvestre ont été largement mis à contribution par le rédacteur du Liber Pontificalis. En leur comparant la notice de Sylvestre, on voit de suite que la plupart des décrets disciplinaires qui y figurent après le récit de la fondation du titre d’Equitius proviennent de l’un ou de l’autre des deux apocryphes : ainsi, les chapitres I, II, Y, YI, XI, XY, XYI, de la constitutio , les chapitres IY et Y de l’autre concile ont passé plus ou moins intégralement dans la notice. J’ai dit la plupart des décrets, car on chercherait en vain dans ces deux textes les dispositions relatives à la confirmation réservée aux évêques seuls, à l’onction baptismale permise aux prêtres, et l’interdiction de célébrer la messe sur un autel couvert de voiles de soie. Rien ne prouve cependant que ces décrets n’aient pas figuré autrefois dans le texte primitif et complet des deux apocryphes ; il est évident que nous n’en avons pas la première rédaction, et qu’ils ont eu jadis, au moins le second, une étendue plus considérable. Dans celui-ci, en effet , on trouve , sous le n° III , le titre de conciliis ter in anno celebrandis ; or, le décret qui vient après ce titre n’a rien de commun avec l’obligation de célébrer le concile trois fois par an. Il y a donc ici une lacune. Yoici un autre indice : le Liber Pontificalis raconte que Sylvestre défendit aux clercs de paraître devant les tribunaux laïques : ut nullus clericus propter causam quamlibet in curiam introiret , nec ante judicem cinctum causam diceret , nisi in
cale introduite dans le Liber Pontificalis ne pouvait guère s’expliquer que par une interpolation opérée entre 525 et 530. Sans recourir h cette hypothèse , on peut admettre que les calculs de Denys le Petit étaient connus et appréciés à Rome avant la publication de son cycle, en 525. Nous les voyons déjà adoptés par le pseudo-concile de Sylvestre , qui est certainement antérieur au Liber Pontificalis. Si le cycle victorien a été jamais employé à Rome , ce n'a été que bien peu de temps ; en 501 on le maltraite au nom des anciens cycles; en 513 , qui est la date probable du second pseudo-concile, on le rejette en lui préférant les calculs de Denys le Petit.
(1) IV et V.
ecclesia. Les pseudo-conciles contiennent le même décret : Nemo enirn clericus vel diaconus aut presbyter propter causam suant quantlibet intret in curia (1) ; — nec ullurn clericum ante judicem laicum stare (2) ; mais on y chercherait vainement l’expression primitive et caractéristique de judex cinctus , qui signifie ordinairement juge en exercice, mais se rencontre assez souvent dans les lettres de Cassiodore avec le sens déjugé laïque (3) . De même, dans le tableau des intervalles après lesquels on peut être promu aux degrés successifs de la hiérarchie ecclésiastique, le Liber Pontifîcalis introduit entre le sous-diaconat et le diaconat une fonction de custos mar tyrum que l’on ne retrouve plus dans les deux faux conciles dont cependant il dépend manifestement en cet endroit. Les custodes martyrum devaient être des clercs préposés à la garde des nombreux sanctuaires suburbains, où reposaient encore au sixième siècle tous les martyrs de Rome. Leur fonction dut disparaître lorsqu’au huitième et au neuvième siècle on transféra les corps saints dans les églises de la ville, et c’est peut-être la raison qui a conduit quelque transcripteur malavisé à en supprimer la mention dans les deux faux conciles. Ici encore le Liber Pontifîcalis nous a mieux conservé le texte originaire du document qu’il a copié, que les manuscrits où ce document a été lui-même reproduit.
Indépendamment des emprunts faits par la notice de Sylvestre aux deux conciles apocryphes, il faut en signaler deux autres dans la notice de Victor et dans celle de Xystus Ier, auxquelles le pseudoconcile tenu pour la confirmation des décrets de Nicée a fourni ses chapitres II et III.
Après avoir ainsi puisé dans les conciles apocryphes du commencement du sixième siècle, le Liber Pontifîcalis a été lui-même, et précisément pour cette partie de son texte, mis à contribution par un autre faussaire, le pseudo-Isidore. Celui-ci, sous le titre : Excerpta quædam ex synodalibus gestis sancti Silvestri papæ (4) , reproduit toute la partie canonique de la notice de Sylvestre, en y joignant d’autres textes empruntés aux vies de Siricius et d’Anastaseler,àla Constitutio Silvestri et à d’autres recueils disciplinaires.
3° Les Gesta de Xysti purgatione.
Le commencement de la notice de Xystus III contient le récit
(1) Constit. Silv. cap. ÎVI. Migne, Patr. lat., t. VIII, p. 839.
(2) Epistola Silv. c. IV. Migne, l. c., p. 826.
(3) V. Ducange à ce mot.
(4) Hinsch, p. 449.
d’une accusation qui lui aurait été intentée par un certain Bassus, à la suite de laquelle il aurait été obligé de se justifier devant un concile d’évêques, en présence de Valentinien III. Toute cette histoire est empruntée au document apocryphe dont nous avons à nous occuper. D’après les Gesta Xysti , qui racontent l’affaire beaucoup plus au long, un riche propriétaire , appelé Marinianus et un certain Bassus , ancien consul, ayant eu à propos d’intérêts temporels quelques démêlés avec le pape Xystus, répandirent contre lui une odieuse accusation d’incontinence. Cette calomnie ayant pris consistance, Xystus demanda des juges , et l’empereur Valentinien réunit une assemblée composée du sénat et du clergé de Rome , dans la basilique Sessorienne , fondée par sainte Hélène (1). L’innocence du pape y fut reconnue et proclamée, les accusateurs proscrits et exclus de l’Eglise. Peu de temps après , Bassus et Marinianus moururent sans avoir pu obtenir d’être réconciliés ; les sacrements leur furent refusés , ainsi que la sépulture ecclésiastique.
• Il est évident que tous ces faits sont de pure invention, et je ne sais même s’il faut admettre que les calomnies répandues par les Pélagiens contre Xystus III , longtemps avant son élévation au pontificat, alors qu’il n’était encore que simple prêtre sous le pape Zosime (2) , ont été l’occasion de forger cette histoire sur son compte. Il s’agit ici de bruits d’une tout autre nature, concernant non plus la foi, mais la conduite privée du pontife. Le dessein est évidemmen t de trouver un précédent à l’accusation d’incontinence élevée contre Symmaque par les partisans de Laurentius et de défendre la thèse que le pape ne doit être jugé par personne et que l’évêque ne doit être condamné que sur un nombre de témoignages tel qu’il soit à peu près impossible de le réunir. Par cette intention et aussi par la langue et le style , les Gesta Xysti doivent être placés tout auprès de la constitutio Silvestri , et sont probablement attribuables à la même main (3) .
(1) Une des sessions du concile de 501, réuni à Rome pour juger Symmaque, se tint précisément dans cette basilique. Symmaque s'y présentait , venant de Saint-Pierre , où il avait sa résidence , lorsqu'il fut attaqué par un parti de laurentiens et obligé de rebrousser chemin, non sans dommage pour les prêtres et les fidèles qui l’escortaient. Epist. Sijmm. F, édit. Thiel , t. II, p. 6G0.
(2) Saint Augustin, ép. 191 et 194 de l’édit, bénédictine.
(3) Cum his igitur quœ in causa Symmachi acta sunt , superiora Marccllini , Silvestri , Liberii maximeque isla Xysti gesta confercntes , in ea magis ac magis firmamur conjectura qua ow,nium illorum figmenlorum artificem esse opinamur neophylum aliquem Golthum , qui prœ nimio et inconsiderato sedis apostolicœ stu -
Il est remarquable qu’en entrant dans le Liber Pontificalis cette histoire a été notablement modifiée. D’abord, ce n’est plus devant l’assemblée des prêtres de Rome que comparaît l'évêque Xystus, c’est devant un concile de cinquante- six évêques ; puis, ce qui est plus intéressant , l’affaire se termine d’une façon beaucoup plus honorable pour lui ; au lieu de refuser impitoyablement la communion et la sépulture à son ennemi confondu et condamné , le pape donne de ses propres mains à Bassus , mort en paix avec l’Eglise, une sépulture honorable dans le tombeau de ses ancêtres, au cimetière du Vatican.
Ce détail est intéressant à signaler , car il montre une fois de plus comment les monuments peuvent inspirer les fabricateurs d’apocryphes. Au temps où le rédacteur du Liber Pontificalis introduisait dans la légende de Xystus III l’épisode de la sépulture de Bassus au Vatican , on pouvait voir , près du tombeau de saint Pierre, un grand sarcophage ‘orné de sculptures chrétiennes et portant le nom de Junius Bassus, mort préfet de Rome en 359 (1). Ce monument s’est conservé jusqu’à nos jours dans les souterrains de la basilique Vaticane. Je sais que le Junius Bassus qui y reçut la sépulture est très-différent de l’Anicius Bassus, consul en 431 , qui semble désigné par la légende , et que ces deux personnages n’appartenaient pas à la même famille, mais les auteurs d’apocryphes n’y regardent pas de si près (2).
A la suite du récit relatif à Bassus et à Xystus III, l’auteur des Gesta Xysti en a cousu un autre où à propos de Polychronius, évêque imaginaire de Jérusalem , on raconte une histoire semblable et surtout on défend encore une fois la thèse des quarante témoins requis pour condamner un évêque. Ce récit n’ayant aucun rapport avec le livre pontifical, je n’ai pas à m’en occuper.
4° Le pseudo-concile de Sinuesse.
Je n’ai pas non plus à m’étendre sur le faux concile de Sinuesse,
dio , cum mentiri nunquam licere nondurn didicisset, ilia confmxerit ut Romance synodi judicium adversus ejus impugnatores defenderet. Dom Coustant, op. cit., p. 118, ad cale.
(1) Bosio, Rom.subt., p. 45.
(2) Dans les Gesta Xysti et dans le Liber Pontipcalis , il est raconté que les propriétés de Bassus furent données à l'Eglise romaine; le pape Simplicius (467-476) consacra au culte chrétien, sous le vocable de saint André, une basilique profane ornée de peintures dans lesquelles se lisait le nom de son fondateur : Junius Bassus v. c. consul ordinarius. V. de' Rossi, Bull. 1871 , p. 5 et suive
apocryphe du même temps , du même dessein et vraisemblablement de la même main que la constitutio Silvestri et les Gesta Xysti. Dans l’état où il nous a été conservé , il repose sans doute sur la même donnée légendaire que la notice de Marcellin dans le Liber Pontificalis , c’est-à-dire sur l’apostasie de ce pontife; mais le Liber Pontificalis ne lui a fait aucun emprunt. Ceci cependant doit s’entendre seulement des anciennes rédactions A et B et de leurs combinaisons diverses ; la recension du douzième siècle contient dans la notice de Marcellin tout un passage emprunté aux actes de l’absurde concile de Sinuesse (1).
5o Les Gesta Liberii papæ.
Bien que cet apocryphe n’ait fourni que bien peu de chose à l’auteur du Liber Pontificalis , il faut cependant que nous nous en occupions ici, à cause des relations étroites qui l’unissent aux documents du même genre dont nous avons parlé jusqu’à présent. Voici le fond de ce petit roman :
Libère a été exilé par un empereur appelé Constans ou Constantius , non pas , comme le dit l’histoire , à Berrhée en Macédoine , mais seulement à trois milles de Rome, dans le cimetière de Noella (2). Le jour de Pâques approchant, Libère est désolé de ne pouvoir célébrer la solennité baptismale au Latran ; ses prêtres s’empressent autour de lui, le consolent et lui démontrent’ qu’il 11’est pas nécessaire d’avoir à sa disposition un baptistère monumental pour procéder à cette cérémonie. Libère se laisse convain-
(1) Je ne puis m'empêcher de signaler ici une analogie d’intention entre les apocryphes symmachiens et les fausses décrétales. M. Hinsch a solidement démontré que le pseudo-lsidore a voulu venir au secours de la discipline ecclésiastique, fort troublée de son temps et dans son pays, malgré les efforts de Louis le Débonnaire et des conciles réunis pour la rétablir (conciles de Paris en 829, d'Aix-la-Chapelle en 83G, de Meaux et de Paris en 845 et 846). Pour donner plus de poids aux décisions de ces conciles, il a essayé de les faire passer sous le nom des papes des premiers siècles. De même, après le concile de 501, tenu pour rendre la paix à l’Eglise romaine et faire reconnaître Symmaque comme pape légitime, les efforts des évêques et de Théodoric étant restés à peu près sans résultat, des conciles apocryphes sont inventés h l'appui de leur sentence et pour défendre le pontife contesté. C'est toujours l'histoire d'Oza qui voit chanceler l'arche sainte et, sans qu'on l'en prie , étend vers elle une main profane.
(2) Il faut entendre ici non pas le souterrain lui-même , mais les bâtiments d'habitation attenant à l'église supérieure par laquelle on accédait aux galeries du cimetière. Les papes Boniface Ior et Jean III habitèrent ainsi , l’un le cimetière de Sainte-Félicité, l'autre le cimetière de Prétextât. V. le Liber Pontificalis à ces papes.
cre et baptise dans le cimetière Ostrien, voisin de celui de Noella, et dans lequel une ancienne tradition rapportait que saint Pierre avait baptisé les premiers fidèles de l’Eglise romaine.
Quelques semaines après , la solennité de la Pentecôte ramène la nécessité de célébrer le baptême, et Libère se trouve de nouveau embarrassé. Alors , le prêtre Damase intervient et lui propose de construire un baptistère à Saint-Pierre ; on sait que cette basilique était alors en dehors de Rome , de sorte que Libère exilé n’avait pas besoin, pour y aller, de se mettre en rupture de ban. Damase détourne des sources qui suintaient à travers les terres du cimetière du Vatican, au grand détriment des sépultures ; il établit deux canaux de dérivation et construit une piscine qui sert, le jour de la Pentecôte, à baptiser une foule de nouveaux croyants.
Gomme les précédents apocryphes, celui-ci se place sous le pontificat de Symmaque , dans l’intervalle entre l’apparition des Acta Silvestri dont il dépend et celle du Liber Pontificalis par lequel il est mis lui-même à contribution. La manière dont il parle des faux actes de Sylvestre est tout à fait remarquable : hoc quurn legisset (Liberius) ex libro antiquo , edoctus a libro Silvestri episcopi Romanorum , eo quod et publice prædicaret quia in nomine Jesu Christi a lepra mundatum fuisse per Sylvestrum Conslantinum patruum Constantis. Tout en faisant sonner bien haut l’autorité du livre de Sylvestre, l’auteur des G esta Liberii sent néanmoins le besoin de soutenir la légende et de la concilier avec l’histoire. Le Constantin guéri de la lèpre par Sylvestre n’est plus Pempereur père de Constant, mais un oncle de celui-ci ; il n’est jamais désigné comme ayant été empereur ; c’est déjà une tentative pour embrouiller les souvenirs historiques. Vers la fin du récit , le baptême de Nicomédie est formellement reproché à une autre personne que le grand Constantin, c’est-à-dire à Constant lui-même, le persécuteur de Libère.
Dans son ensemble , cet apocryphe est favorable à Libère ; sa chute y est mentionnée et excusée. Il n’y est point question de Félix. Damase est représenté comme faisant à Rome les fonctions de vicaire épiscopal. Bien des détails sont en contradiction avec l’histoire , et , à vrai dire , aucun des éléments du récit ne rejoint en quoi que ce soit la série des faits qui se’'passèrent à Rome au temps de Libère. Mais si les Gesta Liberii ne peuvent rien nous apprendre sur le pontificat de Libère , ils ne sont pas sans intérêt pour l’histoire de celui de Symmaque, sous lequel ils ont été rédigés. Pendant la compétition de Laurentius , une grande partie des églises de Rome , et nous savons qu’il faut y comprendre la
basilique suburbaine de Saint-Paul (1) , furent au pouvoir de cet antipape. Il est probable que Symmaque se sera trouvé, à quelque moment , dans l’impossibilité de célébrer la Pâque au Latran , et aura conféré solennellement le baptême dans quelque église en dehors des murs, peut-être à Saint-Pierre, qui semble avoir été toujours en son pouvoir (2). On aura voulu chercher un précédent à cette dérogation aux usages anciens ; de là la fabrication du petit roman qui nous occupe.
Un autre intérêt s’y rattache : c’est l’exactitude avec laquelle il décrit les lieux et les monuments. Comme exemple, je citerai sa description des travaux exécutés à Saint-Pierre par Damase : Erant enim ibi (ad S. Petrum) monimenta et super aqua denatabat. Fecit autem... consilium Damasus et dixit : « Date mihi opéra minis terii ut hæc aqua mundetur desuper cadavera hominum. » Fecit autem cuniculos duos et exinanivit locum ilium qui est a dextera introeuntibus in basilicam beati Pétri apostoli. Habebat enim ibidem fontem qui non sufficiebat. Et cecidit montem Damasus manu sua , et introivit plusquam consuetum est , et construxit fontem (3). Ce texte trouve le meilleur commentaire dans l’inscription suivante , placée par Damase lui-même à Saint-Pierre , où on la conserve encore :
Cingebant latices montem , teneroque meatu corpora multorum , cineres atque ossa rigabant.
Non tulit hoc Damasus , communi lege sepultos post requiem tristes iterum persolvere pœnas.
Protinus aggressus magnum superare laborern aggeris immensi dejecit culmina montis ; intima sollicite scrutatus viscera terræ , siccavit totum quidquid madefecerat humor , invenit fontem præbet qui dona salutis.
Hæc cura vit Mercurius levita fidelis.
6° Les actes d’Eusèbe et la légende de Félix IL
La notice de Libère contient sur l’exil de ce pape et son reto ur sur l’ordination et la retraite de Félix II, un récit contraire à to us
(2) Symm. Ep., V, édit. Thiel, p. 662 ; cfr. la notice de ce pape dans le L ibe Pontificalis , n° 77, 1. 14. En 501 le Latran était au pouvoir des schismatiques, ou tout au moins sous séquestre. Symmaque résidait à Saint-Pierre. Vers la fin de l’année, Théodoric invita le concile à rendre la maison épiscopale à Symmaque. Thiel, op. cit., p. 681.
(3) Coustant, op. cit., p. 93. Migne , Pair. lat.f t. VIII, p. 1392.
les témoignages de l’histoire. En voici la substance : Libère, n’ayant pas voulu admettre la foi arienne, est exilé par l’empereur Constance. Après son départ, et avec son agrément, le clergé romain élit pour le remplacer le prêtre Félix, qui ne tarde pas à excommunier deux prêtres romains, Ursace et Valens, convaincus d’être d’accord avec Constance. Ceux-ci intriguent alors auprès de l’empereur, et parviennent à faire rappeler Libère, qui revient en effet de l’exil, et fait d’abord quelque séjour au cimetière de Sainte- Agnès, puis finit par rentrer à Rome. Son retour donne lieu à des troubles dans le clergé et le peuple ; des prêtres et des diacres sont massacrés en voulant s’opposer à son rétablissement sur le siège pontifical. Cependant Félix, retiré dans une propriété qu’il possède sur la voie de Porto, y meurt tranquillement le 29 juillet.
Je n’ai pas besoin de faire ressortir toutes les absurdités de ce roman ; elles sautent aux yeux de quiconque a la plus légère teinture d’histoire ecclésiastique. En dehors du Liber Pontificalis , ces récits se rencontrent, au moins partiellement, dans les actes du prêtre Eusèbe, histoire apocryphe, mais rédigée à Rome, en présence des monuments. Il y est raconté que pendant que Libère et Gonstance unissaient leurs efforts pour persécuter les catholiques de Rome, partisans de Félix, un prêtre nommé Eusèbe leur résista énergiquement et en face, ce qui lui valut d’être condamné à la réclusion dans une étroite cellule. Au bout de sept mois il y mourut. Les prêtres Grégoire et Orose lui donnèrent la sépulture dans la crypte papale du cimetière de Calliste ; Constance, l’ayant appris, fit enfermer Grégoire dans cette même crypte où il périt d’inanition.
M. de’ Rossi a montré (1) comment cette histoire a été fabriquée d’après des monuments réels et des inscriptions apparentes encore au commencement du sixième siècle, et en même temps il en a signalé toutes les contradictions avec l’histoire vraie du pontificat de Libère. Je n’ai à m’occuper ici que des rapports entre les actes d’Eusèbe et le Liber Pontificalis et de la date de la légende. Sur le premier point, je dois constater d’abord qu’en plusieurs endroits le récit des actes d’Ensèbe est identique à celui de la notice de Libère. Yoiciles passages parallèles :