‹ Étude sur le Liber pontificalisChapitre 49 sur 67 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

1 0 Les actes des martyrs .

C’est une chose digne d’attention que l’Eglise romaine, qui se glorifiait à juste titre du nombre de ses martyrs et entourait leurs tombeaux de tant d’honneur et de vénération, n’a conservé à peu près aucun procès-verbal de leurs actes. C’est à peine si domRuinart a pu insérer dans sa collection trois ou quatre de ces documents, encore ceux-là sont-ils des récits remaniés, d’un aspect et d’une autorité tout autre que les actes de certains martyrs asiatiques ou africains, où l’on trouve de véritables procès-verbaux criminels tirés des greffes des tribunaux provinciaux ou rédigés séance tenante par des sténographes chrétiens (1). Pour expliquer cette pénurie, on a dit que les actes des martyrs romains, soigneusement recueillis au moment même de la persécution, par des notaires dont c’était la fonction, et conservés dans les archives de l’Eglise, avaient disparu dans la persécution de Dioclétien avec tous les livres et papiers de la communauté chrétienne.

Que vaut cette explication ? Si l’on avait, au second siècle et au troisième, attaché tant de prix à posséder les procès-verbaux exacts des procès intentés aux martyrs, il s’en serait bien conservé quelque copie en dehors des archives de l’Eglise, et le quatrième siècle n’aurait pu les ignorer complètement. Si, après la paix rendue aux églises chrétiennes, les papes avaient désiré retrouver ou reconstituer les actes perdus, rien ne les empêchait de se faire délivrer

(1) On doit excepter ici les actes de saint Justin, philosophe et martyr; mais il faut noter que saint Justin n'a joui d’aucun culte dans l’Eglise romaine, au moins depuis le quatrième siècle ; sa fête vient d’être tout récemment établie (1874).

à la préfecture urbaine toutes les pièces qui leur auraient semblé utiles. M. de’ Rossi a montré que les archives de cette administration s’étaient ouvertes pour le compilateur de la chronographie de 354, lequel n’est peut-être pas autre que le propre calligraphe du pape Damase, Furius Dionysius Philocalus.

La véritable raison qui nous a privé de tant de documents intéressants, c’est que l’Eglise romaine n’v attachait pas alors l’importance qu’ils acquirent plus tard. D’autres églises introduisirent de bonne heure dans l’office liturgique la lecture des actes des martyrs. C’est ainsi que nous lisons dans un canon du concile d’Hippone, tenu en 393 : Liceat etiam legi passiones martyrum , cum anniver sarii dies eorum celebrantur (1). Il n’en était pas de même à Rome, et il faut descendre jusqu’au temps dTIadrien (772-795), pour trouver un texte qui nous montre le même usage établi dans l’église mère et maîtresse ; encore semble-t-on y avoir apporté une grande réserve (2) .

Voici, du reste, un article du décret de Gélase qui témoigne nettement des usages romains à la fin du cinquième siècle : Item gesta sanctorum martyrum quæ multiplicibus tormentorum cruciati bus et mirabilibus confessionum triumphis inradiant. Quis istacatho licorum dubitet et majora eos in agonïbus fuisse perpessos, nec suis viribus,sed Dei gratia et adjutorio universa tolérasse? Sed ideo , secundum antiquam consuetudinem, singulari cautela in sancta Ro mana Ecclesia non leguntur quia et eorum , qui conscripsere , nomina penitus ignorantur , et ab infidelibus et idiotis superflua aut minus

apta quam rei ordo fuerit , esseputantur Nos tamen , cumprædicta

Romana Ecclesia , omnes martyres et eorum gloriosos agones , qui Deo magisquam hominibus noti sunt , omni devotione veneramur (3).

Ainsi, au temps de Gélase (492-497), l’Eglise romaine, suivant en cela ses usages antiques, n’admettait pas les actes des martyrs aux honneurs de la lecture solennelle pendant les cérémonies de l’office divin. Elle se contentait de savoir que les martyrs avaient

(1) 5. Leonis M. opp. éd. Ballerini , t. III, p. 88. — Cfr. Pseudo-Isid. , éd. Hinsch, p. 301. — Héfélé, Hist. des conciles, éd. française, t. II, p. 240 et suiv.

(2) Vitæ enim Patrum sine probabilibus auctoribus minime in ecclesia leguntur : nam ab orthodoxis titulalæ suscipiuntur et leguntur; magis autem passiones sanctorum martyrum sancli canones censuerunt ut liceat eas etiam in ecclesia legi , cum anniversarii dies eorum celebrantur. Iladr. ep. ad Carol. Magn., ch. 17 ; Migue, Pair. Lat. , t. XOVI1I, p. 128 4 ; la dernière partie de ce texte est une reproduction du canon d'Ilippone ; on peut comparer le commencement avec le décret de Gélase que nous allons citer.

(3) Thiel, Epp. Romanor. pontif., p. 458.

souffert pour la foi, avec la grâce de Dieu; elle célébrait leurs anniversaires et entourait leur mémoire d’honneur et de vénération, mais ne s’inquiétait nullement de leur histoire. Il en était encore de même un siècle après, au temps de saint Grégoire le Grand, dont je dois aussi citer le témoignage : Præter ilia enim quæ in ejusdem Eusebii (Eusèbe cle Césarée) libris de gestis sanctorum martyrum continentur , nulla in archivo hujus ecclesiæ vel in Romanæ urbis bibliothecis esse cognovi, nisi pauca quædam , in unius volumine collecta. Nos autem pæne omnium martyrum , distinctis per dies sin gulos passionibus , collecta in uno codice nomina habemus , atque quo lidianis diebus in eorum veneratione missarum solemnia agimus ; non tamen in eodem volumine , quis qualiter sit passus , indicatur , sed tantummodo nomen , locus et dies passionis ponitur (1). Dans cette dernière phrase, saint Grégoire décrit évidemment un martyrologe, mais il commence par attester qu’il ne connaît, tant dans les archives de son église que dans les bibliothèques delà ville de Rome, qu’un seul passionnaire , et encore ce livre ne contient-il qu’un petit nombre d’actes de martyrs.

Mais si l’autorité ecclésiastique de Rome restait indifférente à l’égard de ces actes, il n’en était pas de même des particuliers, et dès le cinquième siècle un grand nombre de récits hagiographiques circulaient dans les rangs des simples fidèles. Le rédacteur du Liber Pontificalis les connaissait bien et fit à plusieurs d’entre eux de larges emprunts que je vais signaler tout à l’heure. Il alla même plus loin et se donna la tâche d’authentiquer en bloc tous les actes de martyrs que l’on avait fabriqués jusqu’alors. A cet effet, il inventa une série de décrets par lesquels les anciens papes auraient créé toute une hiérarchie préposée à la rédaction et à la garde de ces documents. C’est ainsi que dès l’âge apostolique saint Clément divise Rome en sept régions, dans chacune desquelles un notaire est chargé de les recueillir. Anteros se distingue par son zèle à se procurer les actes des martyrs ; il les dépose dans l’église. Fabien établit six sous-diacres et leur donne mission de surveiller les notaires dans l’exercice de leurs fonctions. Il suffit de comparer ces renseignements avec ce que nous avons dit ou cité sur les usages réels de l’Eglise romaine, pour se convaincre qu’ils ne sont autre chose que de pures inventions, et doivent aller rejoindre bien d’autres imaginations du même genre , que nous aurons bientôt à mettre au compte de notre auteur.

Les actes de martyrs employés dans la rédaction du Liber Pon -

(1) Greg. M. Ep . VIII, 29.

tificalis ne doivent pourtant pas être considérés comme dénués de toute valeur historique. D’abord ils ont été rédigés à Rome et peuvent en tous cas nous renseigner sur la topographie des sépultures et le culte dont elles étaient l’objet. Ensuite, ces documents étant antérieurs à l’apparition du livre pontifical se trouvent avoir une antiquité relative. Il est possible qu’à la fin du cinquième siècle tout souvenir des temps antérieurs à Constantin ne fût pas effacé de la tradition populaire ; d’ailleurs il existait alors des inscriptions et des peintures qui pouvaient avoir conservé d’utiles vestiges des siècles anciens. Il est donc intéressant de faire le départ des textes hagiographiques mis à contribution par le Liber Pontifi calis : malheureusement ils sont bien peu nombreux.

Les notices d’Urbain, de Cornélius, de Gaius, de Marcellinus et de Marcellus sont les seules dans lesquelles on puisse reconnaître d’une manière certaine des emprunts faits a des actes de martyrs. Pour ce qui regarde Gaius et Marcellus, j’ai déjà traité la question et montré que les textes employés ont disparu ou ont été remaniés après avoir servi au rédacteur du livre pontifical. Il en est de même pour la notice de Marcellinus ; le faux concile de Sinuesse, dont il a été question dans le chapitre précédent, n’est pas la source où elle a été puisée : il faut admettre , ou qu’il a existé des actes de Marcellinus distincts de ce pseudo-synode, ou que la rédaction de celui-ci ne nous est pas parvenue dans son intégrité.

La notice d’Urbain a été tirée en partie des actes de sainte Cécile. Ceux-ci, d’ailleurs, sont, au jugement de M. de’ Rossi (1), de la fin du quatrième siècle ou du commencement du cinquième. Reste la vie de Cornélius, qui va nous montrer une fois de plus la prédilection du Liber Po?itificalis pour les récits apocryphes. Le catalogue libérien, copié perpétuellement par lui, contient, à l’article de Cornélius, une mention historique de la mort de ce pape, dont les lettres de saint Cyprien nous apprennent aussi les circonstances. On lit textuellement dans le document de l’an 354 : Centumcellis expulsas, ibicum gloria dormitionem accepit. Le rédacteur du Liber Pontificalis commence par transcrire tout ce que contient le catalogue libérien, jusques et y compris les mots Centumcellis expulsas ; là il s’arrête et entame une longue histoire d’après laquelle le pape Cornélius, mort en 252, suivant la date consulaire inscrite en haut de la notice elle-même, est ramené à Rome pour comparaître devant l’empereur Dèce, que l’on sait

(l) Iioma sott., II, p. xl et suiv.

avoir péri au delà du Danube, vers le mois de novembre 251.

Cette même légende se retrouve dans le texte des actes de Cornélius , dont la meilleure rédaction a été publiée par Schelstrate (Antiq. eccl. , I, p. 188). Il y a même si peu de différence entre les deux narrations, qu’on se demande au premier abord laquelle est copiée sur l’autre. Mais, comme la passio Corneiii contient un important épisode sur les martyrs Cerealis , Sallustia , etc. , dont ne parle pas le Liber Pontificalis , et comme celui-ci met au compte de Cornélius une translation des corps de saint Pierre et de saint Paul que le rédacteur des actes n’aurait pas manqué d’insérer dans son récit , s’il l’avait connue , il est plus probable que les actes sont antérieurs au livre pontifical.

Indépendamment de ces cinq notices , on peut signaler dans quelques autres des traces plus ou moins douteuses d’emprunts faits à des actes cfe martyrs. Je citerai la notice de Xystus II , qui semble avoir tiré quelque chose des actes maintenant perdus de saint Laurent ; celle d’Etienne Ier, dans laquelle le manuscrit Va ticanus 3764 et ses similaires présentent une ou deux phrases relatives à sa mort, qu’on ne trouve dans aucune autre recension. Les détails qu’on y lit sont en contradiction avec les actes de saint Etienne pape ; ils dérivent , d’ailleurs , d’une meilleure source , et les monuments sont d’accord avoc eux contre le récit des actes (1).

2° Les décrets pontificaux.

Il me reste maintenant à parler des indications du Liber Pontificalis qui ne rentrent dans aucune des catégories de sources authentiques ou apocryphes que nous avons étudiées jusqu’ici. En première ligne se présentent les renseignements sur le nom et la patrie des pontifes et sur le nombre des prêtres et des diacres qu’ils sont dits avoir ordonnés pour leur église propre, d’évêques qu’ils auraient sacrés pour les églises de leur juridiction métropolitaine. Je sais que l’on a fait valoir beaucoup d’arguments a priori pour donner crédit à ces indications , mais jamais on n’a pu produire un document qui en justifiât même une seule. Il y a donc tout lieu , après ce que nous avons dit sur les procédés de composition du rédacteur de la chronique pontificale, de suspendre son jugement et de considérer ici ses informations comme peu sûres. Bien qu’il soit possible que l’on ait conservé le nom du père de chaque pontife , il est certain qu’aucun d’eux, jusqu’à la fin

(1) De’ Rossi, Roma sott., II, p. 85.

du cinquième siècle, n’est jamais désigné que par son cognomen , tant dans les livres qui parlent d’eux que dans les épitaphes, inscriptions dédicatoires, souscriptions de conciles, appellations des 'titres presbytéraux, etc. Dès lors, si l’on ne peut nier absolument la vérité de ces renseignements, il est tout aussi impossible d’indiquer, même par conjecture , la source où ils ont pu être puisés. On peut admettre que le rédacteur du livre pontifical ayant sous la main des indications de cet ordre pour les temps les plus voisins de lui, les ait suppléées par pure invention pour les premiers siècles. Du reste, ce ne sont pas là des renseignements si intéressants pour l’histoire que nous devions regretter qu’ils ne nous aient pas été conservés d’une manière sûre.

Il n’en est pas de même des décrets liturgiques ou disciplinaires ; il serait évidemment du plus haut intérêt pour l’histoire de la discipline ecclésiastique, de savoir si telle ou telle disposition attribuée par le Liber Pontificalis à un pape des trois premiers siècles a réellement été une règle imposée et observée pendant l’âge des persécutions. Entrer dans l’examen de chacun de ces décrets serait faire un commentaire du livre des papes et non une étude d’ensemble sur ses origines. Je me bornerai à dire qu’un certain nombre sont évidemment étrangers aux papes à qui on les attribue, comme l’institution du carême par saint Télesphore, et le décret du pape saint Etienne , au temps de la persécution de Valérien, par lequel il est défendu aux ministres du culte de porter les vêtements sacrés en dehors des églises. D’autres prescriptions, comme celle qui regarde les évêques venus au concile romain, dans la notice de Xystus Ier , et celle qui règle la Pâque suivant le cycle de Denys le Petit, dans la notice de Victor, sont certainement extraites de document apocryphes bien postérieurs à ces pontifes (1). En regardant bien, on découvre çàet là des traces de préoccupations contemporaines de Symmaque , comme dans les deux décrets attribués à Evariste et à Lucius sur le nombre de prêtres et de diacres qui doivent accompagner constamment l’évêque pour pouvoir au besoin prêter témoignage de l’innocence de sa conduite. Enfin, n’est-ce pas une animosité personnelle du rédacteur qui lui fait diriger contre les moines et les religieuses toute une série de décrets qui les excluent des fonctions ecclésiastiques les plus humbles? C’est ainsi que Xystus 1er, contemporain d’Hadrien, réserve aux seuls ministres du culte le droit de toucher aux vases sacrés, que Soter, contemporain de Marc-Aurèle, défend aux moi-

(l) Voir p. 178 ; cfr. p. 29 et suiv.

nés de porter la main sur les linges d’autel et d’allumer l’encens dans l’église, que Boniface Ier (418-422) applique cette meme défense aux femmes, fussent-elles consacrées à Dieu.

Ces considérations nous donnent donc tout lieu de n’accepter qu’avec la plus grande défiance les dires du livre pontifical quand nous ne pouvons en vérifier l’origine. Tout ce qu’on peut affirmer, c’est que les dispositions liturgiques et disciplinaires qu’il contient témoignent des usages établis dans l’Eglise romaine au commencement du sixième siècle. A cet égard, l’œuvre du compilateur inconnu de la chronique papale n’est pas sans analogie avec celle du faux Isidore, et celui-ci s’est si bien reconnu dans son prédécesseur du temps d’Hormisdas, qu’il a forgé un grand nombre de ses pseudo-décrétales sur les indications du Liber Pontificalis (1).

(I) En terminant cette étude des sources du livre pontifical, je rappelle ce que j’ai dit (p. 13) sur les emprunts faits par les notices de saint Pierre et de saint Clément aux apocryphes relatifs à ces deux saints. Le Vaticanus 3764 et ses dérivés contiennent à la suite de la vie de Pius un passage sur la fondation du titre de Praxède, extrait des lettres qui circulent sous les noms de Pastor et de Timothée. V. les Boll. au 19 mai.

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