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CHAPITRE VIII

LES CONTINUATIONS DU LIBER PONTIFICALIS JUSQU’A LA FIN DU NEUVIÈME SIÈCLE.

Dans la première partie de ce travail , je me suis efforcé d’établir que le Liber'Pontificalis a été rédigé avant l’année 530 et même probablement vers le pontificat d’Hormisdas (514-523) . Aux raisons données alors pour établir ce dernier point , je dois ajouter une considération qui complétera ma démonstration. Plus on étudie les deux libri pontificales , favorables l’un à Symmaque , l’autre à Laurentius, et plus on se convainc que ces deux compilations ont été faites à l’imitation l’une de l’autre, et qu’on doit les ranger toutes les deux parmi les écrits auxquels donna occasion le schisme laurentien, au commencement du sixième siècle. La chaleur de la lutte n’est pas moins sensible dans l’un que dans l’autre ; tous deux sont précis et détaillés dans le récit des événements qui leur sont favorables , vagues et brefs quand l’intérêt de leur cause le demande. C’est ainsi que le Liber Pontificalis symmachien glisse sur les séances du concile de 501 dont l’attitude ne fut pas toujours aussi énergique en faveur de Symmaque que celui-ci l’aurait désiré. Au contraire, le partisan de Laurentius fait ressortir que les évêques et le roi avaient réellement tenu h faire comparaître Symmaque et à porter un jugement dans sa cause , que l’acte d’accusation dressé par les laurentiens avait été lu solennellement devant le concile, et qu’enfin celui-ci ne s’était nullement prononcé sur la vérité ou la fausseté des faits articulés contre le pape. En revanche, il passa rapidement sur les scènes de désordre et de carnage dont Rome fut le théâtre après le départ des évêques ; il s’agit ici de faits peu honorables pour le parti de Laurentius ; le biographe symmachien s’est bien gardé de les passer sous silence.

De cette corrélation entre les deux livres pontificaux il faut

conclure qu’ils sont contemporains. Si l’exemple d’écrire les vies des papes a été donné par le parti symmachien, comme l’imitation laurentienne se place entre 514 et 518, sans aucun doute possible, la date que nous avons attribuée par conjecture au Liber Pontifi calis se trouve confirmée. Si au contraire c’est le Liber Pontificalis laurentien qui a paru le premier, l’autre ne devra pas pour cela etre reporté à une date bien postérieure, et on devra le rapprocher le plus possible de l’an 514. En effet, dès l’année 506, toutes les églises de Rome furent rendues à Symmaque ; bien que cette restitution eût été faite par ordre de Théodoric, elle n’aurait pu avoir lieu si dès lors les esprits n’eussent commencé à s’apaiser. Laurentius mourut ensuite , puis Symmaque , celui-ci après avoir tenu huit ans sans conteste le gouvernement de l’Eglise. La trace des discordes de ses premières années dut s’effacer de plus en plus ; et ce serait placer bien tard la rédaction d’un livre inspiré par sa querelle que de la reculer jusqu’à la fin du pontificat d’Hormisdas.

Du reste, pour dire toute ma pensée, je croirais plus volontiers que la chronique laurentienne a été rédigée la dernière. Dans le livre pontifical symmachien , les fondations et restaurations d’églises par Symmaque occupent une place considérable. Le partisan de Laurentius en parle aussi, mais en peu de mots (1) et même il semble dire que si tant d’églises ont été bâties ou refaites par Symmaque , c’est avec l’argent des autres. Ce détail satirique me semble viser les longues énumérations du Liber Pontificalis symmachien.

Après avoir établi la date de la première rédaction du livre pontifical, il est intéressant de dater aussi, autant que cela est possible , les diverses continuations qui l’ont prolongé depuis le commencement du sixième siècle jusqu’à la fin du neuvième. Pour y arriver , nous avons deux procédés à notre disposition : étudier les manuscrits et les limites successives où ils s’arrêtent; discerner dans le texte lui-même les particularités de style et d’intention qui trahissent des rédacteurs différents. La première méthode est de beaucoup la plus sûre ; l’autre tient plus largement ouvert le champ de l’appréciation personnelle; je tâcherai donc de ne m’en servir qu’en toute prudence. J’ai voulu caractériser tout d’abord ces deux

(l) Voici ce qu'il en dit : « Hic beati Martini ecclesiam juxta sanctum Sil- » vestrem Palatini inlustris viri pecuniis fabricans et exornans , eo ipso instante » dedicavit ; nonnulla etiam cymeteria et maxime sancti Pancratii renovans , » plura illic nova quoque construxit. » (Migne, II, p. 1426.)

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procédés ; car, dans ce qui va suivre, je ne puis m’astreindre à donner d’abord les résultats absolument certains, puis les conjectures plus ou moins probables ; l’ordre chronologique s’impose , sous peine de tomber dans une obscurité inextricable.

La première coupure se place après Félix IY (*j- 530). Le manuscrit qui servit au compilateur de la collection canonique dont nous avons parlé (liv. I, chap. II), n’allait pas au delà de ce pape. Depuis Symmaque, les consuls sont toujours indiqués, et, ce qui est très-remarquable, ils le sont avec les mêmes désignations que l’on rencontre sur les épitaphes de Rome à cette époque ; nous sommes ici bien loin de la confusion qui règne dans les dates consulaires extraites du catalogue libérien. Pour Hormisdas (f 523) et Jean Ier (f 526), on marque aussi, à la fin de la notice , la date consulaire de leur mort. Elle manque dans la notice de Félix IV comme dans celle de Symmaque ; ces deux dernières ont une autre analogie de rédaction : c’est que le jour initial et le jour final du pontificat sont indiqués au commencement. Toutes ces notices ont été écrites par un contemporain , peut-être les unes après les autres , comme je l’ai dit plus haut, p. 27 (1). L’abrégé félicien leur conserve à peu près la même étendue qu’elles ont dans le Liber Ponti ficalis ; il y a même un passage de la vie d’LIormisdas qui a disparu des manuscrits de celui-ci et ne s’est conservé que dans le texte félicien. Ceci ne peut servir d’argument contre ma thèse et redonner au texte félicien l’antériorité sur le Liber Pontificalis ; il s’agit ici d'une lacune certainement attribuable à un copiste et non point d’une différence de rédaction ; chacun pourra s’en assurer en lisant dans la vie d’Hormisdas le récit sur la légation envoyée par ce pape à Constantinople ; il est évident que ce récit est interrompu (n° 84 ,1. 14) et qu’il ne se terminait pas originairement aux mots consentimus sedi apostolicæ ; la suite se trouve dans l’abrégé félicien. Il n’est pas étonnant que celui-ci soit aussi étendu que le Liber Pontificcilis pour les vies d’Hormisdas à Félix IV. Au temps où il a été rédigé, les événements de cette période avaient un intérêt assez grand pour engager à ne faire aucune suppression. Il n’en était plus de même à la fin du septième siècle ;

(t) Il y a dans la notice d’Hormisdas une erreur de date. Au commencement, on dit quTIormisdas siégea a consulatu Senatoris usque ad consulatum Symmachi et Boetii, c'est-à-dire de 514 à 522. Hormisdas ne mourut qu'en 523, et le Liber Pontlficalis le marque ainsi à la fin de cette même notice. 11 ne faut pas attacher plus d’importance à cette erreur qu’à une autre du même genre qui se trouve dans la vie de Félix IV ; il y est dit que ce pape siégea a consulatu Maburtii , c'est-à-dire depuis 527, tandis que son pontificat commence en juillet 526.

aussi toutes ces notices sont-elles moins longues dans l’abrégé terminé à Conon que dans l’abrégé félicien ; le premier, en revanche , est très-complet pour les papes les plus voisins du temps où il s’arrête.

Après Félix IV la rédaction offre quelque différence dans la manière de marquer les dates et surtout l’esprit change. L’auteur de la notice de Félix a passé sous silence l’irrégularité de l’élection de ce pape, imposé par la volonté de Théodoric ; il s’abstient d’infliger au roi goth l’épithète d’hérétique qui est jointe à son nom dans la vie de Jean Ier et dans celle de Boniface IL Désormais l’animosité contre la domination des Goths éclate sans réserve aucune. Le nouveau rédacteur prend ouvertement le parti de l’antipape Dioscore contre Boniface II, insiste sur les prétentions anticanoniques de ce pape à désigner lui-même son successeur, met en relief la piété et la libéralité de Justinien, triomphe de l’essai de réhabilitation des partisans de Dioscore sous Agapit , et condamne l’ordination de Silvère, créature du roi goth Théodat. Gomme on le voit, je n’hésite pas à lui attribuer les trois notices de Boniface II, de Jean II, d’ Agapit et même le commencement de celle de Silvère. Cette dernière n’est pas tout entière de la même main : le premier narrateur, après avoir raconté et blâmé l’élection de Silvère, entre dans le récit de la guerre de Bélisaire contre les Goths ; il nous fait assister d’abord au siège et à la prise de Naples par le patrice byzantin qu’il conduit ensuite à Rome, où Vitigès vient l’assiéger à son tour. Après avoir rapporté la défaite finale des Goths, il s’arrête et le récit qui suit (n<> 100, 1. 1) est dû à une autre main. Sur ce changement de rédaction il ne peut y avoir aucun doute, comme on le verra bientôt. Déterminons d’abord la date à laquelle le premier biographe a dû écrire.

Dans les deux notices d’ Agapit et de Silvère, Justinien est appelé domnus , ce qui indique qu’il régnait encore lorsque ces notices ont été écrites ; Justinien mourut en 563. La mention de la victoire de Bélisaire et de la retraite des Goths sur Ravenne n’a pu être introduite au plus tôt que vers la fin de l’année 538. D’un autre côté, comme le rédacteur ne semble avoir absolument rien rabattu de son ressentiment contre Silvère , il faut qu’il ait écrit avant la mort de ce pontife, qui doit être arrivée avant le départ de Vigile pour Constantinople en novembre 544. Enfin, bien qu’il parle de la défaite des Goths , il ne mentionne pas la prise de Ravenne par Bélisaire , vers la fin de 539 ; très-probablement donc le commencement de la notice de Silvère et ce qui précède a été rédigé entre le mois de mars 538 et la fin de l’année suivante.

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Dans cette partie du Liber Pontificalis on trouve encore deux dates consulaires, non plus au commencement, mais à la fin des notices de Boniface II et de Jean IL Bien que ces dates soient données comme celles de la mort , il est évident qu’elles ne peuvent être appliquées qu’à l’ordination (1). Peut-être n’appartiennentelles pas à la rédaction primitive : écrites d’abord en marge des notices, elles auraient été ensuite insérées dans le texte, hors de leur véritable place , par un lecteur peu au courant de la chronologie des consuls. Il n’en est pas de même du synchronisme des rois goths et des empereurs d’Orient , régulièrement marqués dans les deux mêmes notices, et qui disparaît après pour ne plus se représenter. Faut-il voir dans ces particularités des notices de Boniface II et de Jean II la trace d’une rédaction différente de celle des deux suivantes? C’est- possible ; en tout cas, l’esprit des quatre notices est bien le même et le style ne change pas d’aspect.

La fin de la notice de Silvère contient un autre récit des événements de la guerre gothique. Nous sommes de nouveau transportés à Naples , que Bélisaire fait rentrer dans l’obéissance au nom de Justinien, puis le patrice vient à Rome, et alors, à la différence du premier rédacteur, qui depuis ce moment néglige complètement les affaires ecclésiastiques pour parier du siège de la ville , le nouveau biographe s’occupe uniquement de Silvère et de sa déposition, causée par les intrigues de Vigile ; sur cet événement , il nous donne un récit détaillé qui ne peut avoir été écrit que par un témoin et sous une impression encore vive. Dans la biographie de Vigile on trouve de même des passages évidemment écrits au moment où les faits se sont passés, comme le récit du départ du pape au milieu des malédictions de ses ennemis et des sympathies de ses partisans. D’un autre côté, cette notice présente de graves bévues historiques; le rédacteur ne comprend rien à ce qui s’est passé à Constantinople ; il confond la répression de la révolte de Guntarit en Afrique (547) avec la victoire de Bélisaire sur Gélimer (534). Pour concilier cet anachronisme avec la minutie et la précision des autres récits, on peut supposer qu’à la suite de la notice interrompue

(1) Ici je rejette absolument la conjecture de Vignoli qui au lieu de : consulatu Lampadi (530), dans la notice de Boniface II, propose de lire : iterum post consulatum Lampadi et Orestis (532). Elle a contre elle l'analogie de la date attribuée à Jean II et le témoignage unanime des manuscrits, sauf pour l’adjonction et Orestis, où l’abrégé cononicn lui donne raison ; mais cette adjonction ne change pas la date. La rédaction Lampadi et Orestis est d'ailleurs conforme aux textes lapidaires qui nomment toujours les deux consuls (Y. de’ Ilossi, lnscr. Christ., I , p. 465).

de Silvère un lecteur ait écrit sur son manuscrit quelques souvenirs contemporains, au fur et à mesure des événements, sans plus conserver la division en notices. Un rédacteur venu plus tard aura fondu ces récits avec des renseignements pris ailleurs, séparé les notices et introduit quelques anachronismes. Une preuve que dans la fin de la vie de Silvère et dans celle de Vigile, il y a des passages d’une autre main que ce qui précède et ce qui suit, c’est que plusieurs événements y sont datés par l’indiction, ce qui ne s’était pas encore vu et ne se représentera pas avant un siècle. D’autre part , l’irrégularité de l’ordination de Vigile pouvait jeter de l’incertitude sur le moment précis où son pontificat commençait et où finissait" celui de Silvère. |En résumé, j’admets dans ces deux notices des éléments contemporains , mais une rédaction postérieure , la même que de celle de quelques-unes des biographies suivantes.

Dans celles-ci, de Pélage Ier à Honorius (555-638), on ne peut méconnaître un travail contemporain, ou plutôt une série de continuations contemporaines. Préciser les moments où la rédaction change de main me semble bien délicat, et ce n’est qu’avec toutes les réserves possibles que je signale la notice de Pélage II (577- 590), comme pouvant être le point de départ d’une nouvelle série, la précédente comprenant les deux notices de Silvère et de Vigile, puis celles de Pélage Ier, de Jean III et de Benoît Ier. Mes soupçons se fondent sur la manière affectueuse dont on parle de ces deux derniers papes et sur l’introduction de la formule Qui mortuus est et sepultus qui apparaît pour la première fois dans la vie de Pélage II.

La notice de saint Grégoire est courte et sans proportion avec l’importance de son pontificat. Celui qui l’a écrite partageait peutêtre les rancunes de certains clercs romains contre les moines , très en faveur au temps de saint Grégoire. Il est d’ailleurs évident que c’est un clerc qui tient la plume ; aussi a-t-il bien soin de noter que Sabinien, successeur de saint Grégoire, remplit l’église de clercs séculiers, et que Deusdedit (614-617) rappela les prêtres et autres clercs aux postes d’où on les avait écartés. Il dit aussi que ce dernier pape fit au clergé des largesses posthumes : Hic dimisit per obsequia sua et ad omnem clerum rogam unam integram ; c’est là un détail qui sera désormais religieusement noté. La notice suivante, celle de Boniface V (617-626), contient pour la première fois un éloge des qualités du pontife ; sur ce point les biographes vont dorénavant renchérir les uns sur les autres.

Dans toute cette partie du Liber Pontificalis nous avons sans aucun doute une chronique contemporaine. Celui qui tient la

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plume est toujours un clerc, mais il ne paraît pas que ce soit un clerc d’un ordre bien élevé. Ces maigres notices ont plus d’une ressemblance avec les chroniques de monastères ; au lieu de distribuer les événements le long d’un cycle ou en forme d’annales, on les groupe par pontificats ; ce procédé d’ailleurs ne laisse pas une grande incertitude sur les dates, car les pontificats de cette période sont très-courts. Pour le fond, on y trouve peu d’événements intéressants; des fondations d’églises, bien moins nombreuses qu’autrefois, quelques indications historiques , relatives aux rapports de l’Eglise romaine avec les empereurs et les exarques, la mention des phénomènes naturels, pluies, débordements du Tibre, famines, éruptions du Vésuve, comètes, etc.

La notice d’Honorius a une physionomie à part; elle ne comprend rien autre chose que l’énumération assez longue de ses fondations, si l’on excepte les deux phrases : Hic temporibus suis multa bona fecit. Hic erudivit clerum. On peut donc arrêter à son prédécesseur Boniface V (f 626) une seconde série de notices depuis Silvère, si tant est qu’il y ait lieu de distinguer dans cette période des séries de notices attribuables à une main déterminée, et que toutes les biographies n’aient pas été simplement ajoutées une à une.

Après Honorius la rédaction devient plus ample ; les événements importants, comme les tentatives de révoltes de certains fonctionnaires byzantins, les entreprises des exarques contre le pontificat romain, et les phases de la crise monothélite sont racontés avec quelque détail. La notice de Théodore (642-649) s’inspire du concile tenu en 649 par Martin Ier, et emprunte même quelques passages aux actes de cette assemblée. C’est vers ce temps que les manuscrits nous présentent, pour la première fois depuis 530, quelque trace d’une coupure dans la série des notices. Le manuscrit 632 de Vienne, appartenant à la recension A, se termine parla notice d’Eugène Ier (f 655), suivie de ces mots : Vitalianus natione Signiensis provinciæ Campaniæ de pâtre Anastasio sed. ann. mens. L’absence des chiffres d’années et de mois afférents à ce pontife suppose un manuscrit écrit avant sa mort (669) . Après la notice d’Adeodatus (f 676) , successeur de Vitalien , on trouve dans le Vaticanus 3764 et ses similaires la note suivante : A tempore ordinationis sancti Gregorii papæ usque hue , sunt anni LXXXXV, menses T, dies XIV. Ce calcul, exact, moyennant la correction LXXXV introduite dans le chiffre des années, semble indiquer la fin d’un manuscrit. J’ai dit plus haut (p. 135) ce que je pense de deux notes semblables insérées avant les notices de saint

Léon et de saint Grégoire le Grand. Ces dernières n’ont pas de signification, car elles marquent des pontificats qui ont assez d’importance pour faire époque ; il en va tout autrement dans le cas présent. Le pape Donus, qui suit Adeodatus, n’est pas de ceux qui déterminent une période dans l’histoire des pontifes romains. Un troisième indice nous est fourni par la liste des patriarches de Constantinople placée en tête du Liber Pontificalis dans les manuscrits Vaticanus 3764 et Parisinus 5140. Cette liste s’arrête à Constantin (675-678) dont le successeur devait être connu à Rome quand la notice de Donus (*}* 678) a été rédigée. Nous avons donc tout droit de conclure à une coupure entre les notices d’Eugène Ier et de Yitalien, et à une autre entre Adeodatus et Donus. Dans la notice de Yitalien, on trouve deux dates par indiction, ce qui ne s’était pas vu depuis Vigile.

Les pontificats suivants , ceux de Donus , Agathon , Léon II , Benoît II , Jean IV, Jean Y et Conon , sont tous très-courts ; il importe peu de savoir si les vies de ces pontifes n’ont été écrites qu’après la mort de Conon (687) ou si elles ont été ajoutées successivement, ce qui est plus probable, vu la vivacité de certains détails dans le récit du sixième concile œcuménique et la mention de ce concile comme très-récente dans la notice de Léon II : Hic suscepit sanctam sextam synodum quæ per Del providentiam nuper in regia urbe celebrata est.

Qu’il y ait eu une rédaction terminée à Conon, c’est ce qu’atteste l’abrégé conservé dans deux manuscrits de Vérone et de Paris (v. p. 56). L’original du Luccensis (v. p. 47) s’arrêtait également à ce pape. J’écarte ici le témoignage du manuscrit napolitain , parce que , s’il est évident que ce manuscrit a été écrit sous Conon, il n’est nullement prouvé que la série des notices s’y étendît jusqu’à lui.

La longue notice de Sergius se distingue assez nettement de celles qui la suivent. Elle ne présente pas encore le synchronisme des empereurs qui va reparaître à partir du pape suivant. D’un autre côté, la chute de l’empereur Justinien II y est mentionnée comme une punition divine , ce qu’il n’aurait pas été naturel d’écrire lorsque cet empereur fut remonté sur le trône en 705. Ces indices, et la vivacité particulière du récit dans la biographie de Sergius me portent à croire qu’elle a été ajoutée toute seule par un rédacteur différent de celui qui a écrit les suivantes, tout au moins de l’auteur de celle de Constantin [f 714), où Justinien II est appelé chris tianissimus imperator , orthodoxus , bonus princeps, etc.

Le biographe de Sergius avait donné l’exemple de dater la mort

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du pape par l’indiction et le nom de l’empereur ; ces indications se retrouvent dans les notices suivantes, sauf la première, celle de Jean VI. Mais le nouveau rédacteur n’est pas aussi prodigue d’épithètes louangeuses, beatissimus , sanctissimus , que l’avait été celui de la vie de Sergius. Il est froid à l’égard de Jean VI et trouve même des paroles de blâme pour Jean VII, qui aurait montré quelque faiblesse dans l’affaire du concile in trullo. Au contraire, le pontificat de Sisinnius, pour ne durer que vingt jours, donne cependant lieu à un éloge. L’enthousiasme reparaît dans la vie de Constantin , qui est la dernière dans le manuscrit de Lucques, écrit peu après la mort de ce pape, et dans deux manuscrits moins anciens, le Parisinus 317 et le Vaticanus 5269.

De Constantin à Etienne II les manuscrits ne présentent aucune coupure, mais un très-grand nombre, comme nous l’avons vu, s’arrêtent à Etienne II. Les notices de ce pape et de ses prédécesseurs Grégoire II et Grégoire III sont d’une étendue inusitée jusqu’alors, et, ce qui est plus important, elles ont une grande valeur historique. Depuis le milieu du septième siècle, la chronique papale devient progressivement plus sérieuse, plus remplie de faits intéressants pour l’histoire. Les clercs qui la rédigent sont de plus en plus des hommes à même de bien voir les événements, capables de les juger et de les raconter. A partir du commencement du huitième siècle, le Liber Ponlificalis se rédige dans l’entourage même du pape : c’est pendant ce demi-siècle qu’il atteint sa plus haute valeur au point de vue de l’histoire générale. Plus tard les réparations faites aux églises envahiront presque toute la. place, et il faudra descendre jusqu’au temps de Nicolas Ier pour retrouver une rédaction aussi complète.

Au delà d’Etienne II les manuscrits ne présentent plus de séparation aussi tranchée. A la suite d’anciens exemplaires terminés à Constantin ou à Etienne II on ajoute des séries de notices qui vont jusqu’à Etienne III, Hadrien, Léon IV, etc. ; mais il ne sert à rien de distinguer ces séries, qui ne sont constituées que par des exigences de librairie ; il est bien évident que les biographies sont désormais rédigées une à une , aussitôt après la mort des pontifes , et quelquefois même commencées de leur vivant. Depuis Paul Ier (757-768) elles affectent un dessin uniforme. D’abord le tableau de la carrière ecclésiastique du nouveau pape, antérieurement à son élection , puis le récit détaillé de cette élection et des faits qui la suivent le plus immédiatement ; ce récit prend quelquefois une place considérable, comme dans les vies d’Etienne III et de Léon III. Viennent ensuite de longues énumé-

rations des dons faits aux églises par le pape, des travaux entrepris par lui pour la réparation des édifices sacrés, la défense on l’ embellissement de la ville de Rome, le repeuplement de la campagne suburbaine, etc. On ne trouve plus de récits relatifs à l’histoire de l’Italie et des pays voisins, comme dans les notices des deux Grégoire et d’Etienne II ; sauf quelques faits considérables, comme le sacre de Charlemagne et l’invasion sarrasine de l’an 847, l’histoire même de la ville de Rome est passée sous silence. Le biographe ne semble avoir d’autre tâche que de transcrire année par année les états de dépenses du souverain pontife; celui-ci n’est jamais nommé sans que son nom soit accompagné d’interminables épithètes consacrées par l’usage de ce temps : sanctissimus ac beatissimus præsul , permaximus atque coangelicus pontifex , etc. Il est probable qu’aussitôt après l’élection on commençait la notice par la biographie antérieure du pontife, l’éloge de ses qualités et vertus et le récit de son élection, après quoi on inscrivait comme sur un registre, et année par année, tous les travaux qu’il entreprenait, tous les dons et réparations qu’il accordait aux églises ; le pape mort, cette énumération s’arrêtait, et l’on se contentait d’indiquer brièvement le lieu et la date de sa sépulture.

Que ces notices aient été commencées du vivant même des papes , c’est ce dont nous avons une preuve certaine dans la vie de Léon IY. Après avoir raconté la construction de la cité léonine fondée par ce pontife (n° 535) , le biographe ajoute que les chrétiens doivent en reconnaissance prier pour que Dieu le conserve longtemps sur la terre et lui donne après sa mort une récompense éternelle. Yalentinus (827) n’a siégé que quarante jours ; sa biographie se borne à l’éloge de sa vie antérieure et de ses vertus , mais cet éloge occupe autant de place que dans les plus longnes notices. Il semble que la vie d’Eugène II (824-827) n’ait pas été terminée ; le rédacteur qui l’avait commencée aura négligé d’y ajouter le mention de sa mort et l’indication du lieu de sa sépulture.

Une autre chose à remarquer dans cette partie du Liber Pontificalis , c’est que les biographes officiels se copient volontiers les uns les autres ; on peut comparer à ce point de vue l’éloge de Paschal Ier à celui de Léon III. De même , une inondation du Tibre qui se produisit sous Nicolas Ier (n° 583) est décrite dans les mêmes termes qu’un autre phénomène semblable arrivé sous Benoît III (n° 568).

Les notices de Nicolas Ier et d’Hadrien II ont un aspect tout différent des autres biographies du neuvième siècle. Les fondations et donations y tiennent très-peu de place et la vé-

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ritable histoire y reprend l’étendue légitime. Elles ont été rédigées du vivant de ces deux pontifes : dans la première , Nicolas Ier est plusieurs fois appelé pontifex a Deo conservandus ; la seconde n’est pas même terminée et ne comprend que les trois premières années d’Hadrien II qui en a siégé cinq. Les trois papes suivants, Jean VIII, Marinus et Hadrien III, passent sans qu’on s’occupe de rédiger leurs vies ou même de terminer celle d’Hadrien II. L’usage ancien reparaît une dernière fois après eux, et Etienne V a une notice qui toutefois ne nous est pas parvenue dans son intégrité. Elle est d’ailleurs peu intéressante , le rédacteur ayant cru devoir revenir à la forme des notices antérieures à Nicolas Ier et se borner ou à peu près à des énumérations de dons faits aux églises. On ne peut guère douter que celle-ci n’ait été, comme les précédentes, écrite avant la mort du pape ; rien cependant ne le montre positivement.

Ce serait le moment de parler du caractère officiel attribué par quelques personnes au Liber Pontificalis ; je crois avoir exprimé suffisamment ma pensée sur ce sujet en montrant comment, depuis la moitié du septième siècle, le milieu de la rédaction se rapproche de plus en plus de la chancellerie pontificale. Dans aucune partie du Liber Pontificalis les droits et prérogatives du siège romain ne sont indifférents aux rédacteurs , mais parfois , dans les sept premiers siècles , ils se permettent de critiquer l’élection ou la conduite de tel ou tel pontife. A partir du huitième siècle, il n’en est plus de même; que les notices soient écrites du vivant ou après la mort des papes , on n’y trouve aucun fait ni aucune appréciation de nature à déplaire à celui dont on écrit la vie (1) . Nous avons donc ici de l’historiographie plutôt que de l’histoire proprement dite ; et, à considérer l’uniformité de style et de rédaction qui se maintient depuis Paul Ier jusqu’à Nicolas 1er (757-858) , aussi bien que l’origine probable des renseignements consignés pendant un siècle entier dans la chronique pontificale , on ne peut guère douter qu’il n’y eût alors dans les bureaux delà chancellerie apostolique, sinon un emploi d’historiographe, au moins une tradition d’écrire la vie des papes et certains usages sur la manière de la rédiger. Malheureusement, à partir de Formose et même de Jean VIII, l’emploi fut aboli ou la tradition interrompue, et il faut descendre jusqu’à la fin du onzième siècle pour la voir remise en honneur.

(1) Je signalerai ici une interpolation dans la notice de Sergius II, suivant l’édition Vignoli ; c'est une contre-partie fort méchante du Liber Pontificalis. Elle provient d'un manuscrit maintenant perdu, le Farnesianus E. 4. 25.

CONCLUSION

Il est temps de résumer et de coordonner les conclusions diverses auxquelles nous sommes arrivés successivement.

D’abord la date du Liber PontificaUs , que l’on n’avait pu jusqu’ici indiquer que par conjecture, est devenue certaine. De l’an 687, où l’avait reportée la découverte du manuscrit napolitain , nous l’avons vue remonter jusqu’aux premières années du pontificat d’Hormisdas , c’est-à-dire jusque vers l’an 514. Il nous a été possible , sinon de prononcer un nom d’auteur , au moins de discerner dans quelle région littéraire et dans quel milieu social la chronique des papes a paru et trouvé ses premiers lecteurs. Nous avons pu même en pénétrer l’intention : œuvre d’un clerc peu lettré et d’un ordre inférieur , elle a été composée sous l’impression de la querelle de Symmaque et de Laurentius, pour soutenir la cause du pape légitime , peut-être pour répondre à un livre semblable émané du parti opposé.

Ces deux points acquis, c’est-à-dire la date et l’origine populaire du livre pontifical , nous avons étudié les sources mises à contribution par son auteur. La première et la principale est le catalogue philocalien de l’an 354 ; c’est lui qui a fourni le cadre où tous les autres éléments, soit apocryphes, soit authentiques, sont venus se ranger dans un ordre constant et sous des formules identiques. De ces éléments , un certain nombre doivent inspirer confiance : ce sont ceux que l’auteur a empruntés à la notoriété publique, aux inscriptions , aux traditions encore pures. Ainsi , nous devons accepter en général comme digne de foi tout ce qu’il nous dit sur les fondations et restaurations d’églises , sur les donations mobilières et immobilières qu’il attribue aux papes et aux empereurs.

Dans sa chronologie , nous avons constaté qu’il suit toujours le catalogue philocalien ou la chronique de saint Jérôme pour la durée et les dates extrêmes de chaque pontificat , mais que les chiffres de jours pendant lesquels le saint-siège aurait été vacant sont de pure imagination. De même les dates de la sépulture des papes , tant qu’elles ne sont pas tirées des indices philocaliens ou vérifiées par d’autres documents , ne sauraient inspirer une entière confiance : déjà , en ce qui concerne le lieu et la date de la depositio , nous avons reconnu la prédilection de l’auteur pour les récits apocryphes.

Cette tendance se manifeste bien plus clairement dans les emprunts qu’il fait aux Acta Silvestri et aux textes canoniques apocryphes fabriqués de son temps pour les besoins de la controverse de Symmaque. Nous avons reconnu que la légende de Sylvestre , de laquelle dépendent plus ou moins tous ces documents supposés , n’a point été inventée à Rome , mais en Orient , d’où elle fut importée à Rome vers la fin du cinquième siècle. Quant aux autres apocryphes , tout en montrant dans quelle mesure ils ont été mis à contribution pour le Liber Pontificalis , j’ai cherché à en déterminer plus précisément la date et l’intention ; l’étendue donnée à cette partie de mon travail se j ustifie par la lumière qui en sort sur la littérature au milieu de laquelle se place la chronique des papes.

Outre la légende de Sylvestre et les apocryphes symmachiens , le Liber Pontificalis a puisé encore à certains actes de martyrs dont quelques-uns sont maintenant perdus et d’autres se sont conservés jusqu’à nous. Pour tout le reste, décrets sur la discipline et la liturgie , indications sur la famille et la patrie des papes , chiffres des ordinations, etc. , ses sources nous sont presque toujours inconnues , et il est bien probable que la majeure partie de ces détails ont été tout simplement inventés.

En résumé , notre étude sur les sources du livre des papes n’aura pas pour effet d’en augmenter l’autorité ; cependant , tout en attribuant à l’imagination de notre rédacteur et des auteurs d’apocryphes qui l’ont précédé une large part dans la compilation, il reste déjà que tous les décrets disciplinaires et liturgiques qu’elle contient attestent les usages de l’Eglise romaine au commencement du sixième siècle , que tous les récits , hagiographiques ou autres, qui y sont entrés, se trouvent reportés à une date relativement ancienne. C’est déjà quelque chose. Il faut considérer maintenant que par suite de la date attribuée à la première rédaction du livre pontifical , toutes les notices du sixième et du

CONCLUSION

septième siècle se trouvent avoir l’autorité de récits contemporains , et que toutes les indications qui intéressent l’archéologie chrétienne , la topographie de Rome et l’histoire de l’art sont démontrées avoir été recueillies dès les premières années du sixième siècle , bien avant la guerre des Goths , c’est-à-dire en un temps où la plupart des édifices antiques et des basiliques constantiniennes subsistaient encore et laissaient lire leurs inscriptions monumentales. Ces résultats prouvent assez qu’il n’était point inutile de définir la date et l'autorité de la chronique des papes.

Celle-ci d’ailleurs méritait à un autre point de vue l’étude critique que nous lui avons consacrée. Elle est en effet le premier essai d’histoire pontificale qui ait jamais été tenté , si l’on excepte le catalogue philocalien ; encore ce dernier ne renferme guère autre chose que des dates. Cette conclusion, indiquée en divers endroits de mon livre, doit être énoncée ici d’une manière formelle. Avant 514, nul n’a entrepris d’écrire une histoire des papes ; divers catalogues ne contenant que les noms, la suite et des dates plus ou moins exactes se déduisent des ouvrages de saint Irénée , d’Eusèbe , de saint Augustin , de saint Jérôme et de saint Optât de Milève (1.) ; le catalogue philocalien y joint le synchronisme des empereurs et, pour cinq ou six papes, insère quelques détails bien maigres , mais en somme il ne contient qu’une chronologie. Les peintures de Saint-Paul apparaissent vers l’an 500 , et je ne crois pas me tromper en leur attribuant quelque part dans les causes qui ont déterminé la rédaction du livre pontifical. Celui-ci, sans doute, n’a pas toute la valeur littéraire et toute l’autorité que nous lui souhaiterions ; nous voudrions qu’il eût été l’œuvre de quelque personne capable de mettre à profit toutes les ressources que pouvaient fournir les archives de l’Eglise romaine et de la préfecture urbaine , les bibliothèques de la ville et les traditions encore vivantes dans le haut clergé et l’aristocratie laïque. Mais puisque ceux qui étaient à même de la bien écrire n’ont pas jugé à propos de nous donner cette histoire , sachons gré au pauvre clerc qui s’est chargé de cette tâche. Si son œuvre prête à la critique en bien des endroits , il a tout au moins donné un exemple utile : son livre sera continué, et désormais d’après des souvenirs présents et des documents d’une autorité incontestable.

Ce serait ici le moment d’insister sur la grande autorité à lait) Je ne parle pas des catalogues terminés à Hormisdas (v. p. 132) ; il me semble presque certain que ces catalogues ont été extraits du Liber Pontificalis.

quelle parvint rapidement le livre des papes et de montrer son influence sur la littérature historique du moyen âge. Une pareille étude m’entraînerait trop loin ; je me contenterai de quelques observations. Les premiers livres où s’est conservée quelque trace de la chronique papale sont les martyrologes. Tous, en y comprenant même la rédaction actuelle du martyrologe hiéronymien , l’ont mis plus ou moins à contribution. J’ai parlé plus haut de l’erreur topographique introduite dans le martyrologe hiéronymien par un déplacement de lignes dans l’index des sépultures pontificales , et j’ai montré alors que cette erreur date au moins de la première moitié du septième siècle; il me serait même facile de la reporter beaucoup plus haut. Après le martyrologe hiéronymien prennent rang, comme ancienneté, le petit martyrologe romain , rédigé vers l’an 700 , et celui de Bède , qui date du commencement du huitième siècle. Le premier (1) présente plus d’un emprunt fait au Liber Pontificalis. Je me bornerai à indiquer l’article du 8 décembre : Romæ , Eutychianipapæetmartyris qui CCCXLII martyres sua manu sepelivit , extrait textuellement de la notice d’Eutychianus (2). Le martyrologe de Bède ne nous est parvenu que sous une forme remaniée au neuvième siècle par Florus, sous-diacre de Lyon ; aussi , bien qu’il soit probable que la citation du livre pontifical qu’il contient au 6 août se rapporte à la rédaction primitive , je n’oserais pourtant l’affirmer. Mais il est indubitable que Bède a connu et cité la chronique papale. Dans son Historia ecclesiastica gentis Anglorum (lib. II, c. 4) il lui emprunte un passage de la notice d’Eleuthère. Après Bède , tous les compilateurs de martyrologes, Florus, Raban Maur, Adon , Usuard, etc., ont puisé largement au Liber Pontificalis et l’ont fait entrer ainsi dans l’usage liturgique. Les passionnaires le mirent également à contribution pendant tout le moyen âge , et lorsqu’on réforma le bréviaire romain au temps de saint Pie Y , ce fut encore à lui que l’on emprunta les légendes de tous les anciens papes (3).

Du moment où le livre pontifical entrait ainsi dans la composi-

(1) Migne, Pair, lat., t. CXXIII, p. 146. Y. sur ce martyrologe, de’ Rossi, Romasott., t. II, p. xxvn et suiv.

(2) Il est à remarquer que les fêtes des papes du premier et du second siècle ne sont dans le petit martyrologe romain ni tirées du martyrologe hiéronymien, ni empruntées au Liber Pontificalis.

(3) 1 /édition du bréviaire romain publiée par saint Pie Y donne en tête des leçons l'indication des sources où elles avaient été prises; le Liber Pontificalis y est cité sous les rubriques ’ ex Pontificali, ex Damaso, etc.

CONCLUSION

tion de l’office divin, son autorité ne pouvait manquer de devenir sacro-sainte ; aussi serait-il difficile de citer un historien du moyen âge qui , l’occasion s’en présentant , ne se soit autorisé de son témoignage ou ne lui ait fait quelques emprunts. A l’exemple de Bède, déjà cité, je puis, pour le huitième siècle, joindre celui de Paul Diacre , dont VHisloria gentis Langobardorum contient maint passage extrait de la chronique papale.

Pour ce qui concerne les textes canoniques, j’ai signalé plus haut l’influence du Liber Pontificalis , non pas sur la compilation des fausses décrétales , — ce point est depuis longtemps acquis à la science , — mais sur la facilité avec laquelle on accueillit en France l’imposture pseudo-isidorienne. Il me reste à montrer que non-seulement il fut mis à contribution comme source historique, mais qu’il devint le type et le modèle de compilations analogues ; je veux parler des livres épiscopaux , genre de composition historique très-répandu au moyen âge. Ici encore je me restreindrai à citer un petit nombre d’exemples , et par-dessus tout , les plus anciens.

Tout d’abord se présente le livre épiscopal de Metz (1) , rédigé en 784 par Paul Diacre ; c’est une compilation d’un intérêt médiocre, où, sauf pour quatre évêques, saint Clément, saint Auctor, saint Arnoulf et saint Chrodegang , on ne trouve guère autre chose que le nom et l’ordre de succession des pontifes de l’Eglise messine. Le rapprochement de cet ouvrage avec le livre pontifical romain ne pourrait même pas se justifier, si la notice du dernier évêque , saint Chrodegang , n’était calquée sur celles des papes , dont elle reproduit le cadre, l’ordre et les formules.

Vient ensuite le Liber Pontificalis de Ravenne (2) , rédigé vers l’an 841 par Agnellus, abbé du monastère de Saint-Barthélemy dans cette ville. Cette chronique indigeste, dont le style barbare a été sans doute encore dénaturé par les copistes qui nous l’ont transmise , témoigne d’une étude approfondie des monuments si nombreux et si curieux de Ravenne. L’auteur les cite à chaque instant , en fait de longues descriptions , transcrit intégralement les inscriptions et les chartes. Là où ce secours lui manque et où la tradition est muette , il supplée à l’histoire disparue en attribuant aux pontifes anciens toutes les vertus dont il suppose qu’ils ont été ornés, et en invectivant contre les vices des évêques de son temps ; quelquefois même il arrête son récit et entame une

(1) Pertz, Monum. Germ. Scr., II, p. 260.

(2) Muratori, Script., t. II, part. I.

homélie en règle sur les vertus ou les miracles de ses héros. Disons aussi qu’Agnellus , partisan déclaré de l’indépendance de son Eglise , perd toute mesure quand il parle des prétentions de certains évêques de Ravenne et de l’opposition qu’ils rencontraient à Rome. Tout évêque qui s’est insurgé contre le pape est pour lui un saint ; au contraire il se montre très-dur contre ceux qui ont fait soumission au siège apostolique. Avec ces sentiments, il n’est pas étonnant qu’Agnellus parle peu du livre des papes ; il semble pourtant lui avoir emprunté son titre de Liber Pontificalis , et on peut relever çà et là des passages qui en sont manifestement extraits (1).

Après Agnellus , le neuvième siècle nous fournit encore deux livres épiscopaux dont le premier surtout est d’une importance considérable. Le Liber episeopalis d'Auxerre , publié par Labbé (2) sous le titre de Gesta episcoporum Autissiodorensium , fut compilé pour la première fois sous l’évêque Wala (873-879) par les clercs Alanus et Rainogala, assistés du moine théologien Herricus. A la première lecture on y reconnaît une imitation du livre pontifical romain. Celui-ci d’ailleurs est formellement cité sous le nom de Gesta Pontificalia (3). Les auteurs indiquent toujours les sources où ils ont puisé, et pour la plupart ces sources sont aussi sûres qu’intéressantes , vies des évêques saint Germain et Aunarius , conciles, recueils de canons, lettres des papes, chartes et testaments, etc.; plusieurs documents sont même transcrits intégralement. Il n’est pas une église en France qui ait une histoire aussi bien ordonnée : ce livre intéressant mériterait à beaucoup d’égards une étude spéciale. Ajoutons que l’usage d’écrire les biographies des évêques se conserva dans l’église d’Auxerre bien des siècles après Alanus et Rainogala ; on trouvera dans le volume de Labbé une continuation du livre épiscopal qui va jusqu’à l’année 1593.

Le livre épiscopal de Naples (4) est aussi ancien que celui d’Auxerre , mais il est loin d’en avoir la valeur. L’auteur , Jean , diacre de Saint- Janvier , s’est inspiré du livre pontifical romain ,

(1) V., par exemple, la notice de Jean, 33e évêque (Muratori, l. c., p. 136); il y copie la notice de Boniface IV.

(2) Nova Bibl. mss., t. I, p. 411 ; Migne, Patr. lat., t. CXXXVIII, p. 219.

(3) Le livre épiscopal d'Auxerre donne avec soin le synchronisme des papes jusqu'à Sergius Ier, mais pas au delà; peut-être l'exemplaire qui a servi à ses rédacteurs n’allait-il pas plus loin. J’ai dit plus haut qu’un manuscrit ayant autrefois appartenu à l'église d'Auxerre était conservé à Leyie (v. p. 68). Ce manuscrit va jusqu’à Etienne III (f 772) ; il a été écrit au temps même où Ion rédigeait le livre épiscopal d'Auxerre.

(4) Muratori, Script. , t. I , part. II , p. 285. .

CONCLUSION

de Bède et de Paul Diacre , du premier surtout , dont une bonne partie est entrée dans sa compilation , de sorte qu’au lieu de donner l’histoire des évêques de Naples il ne présente guère que celle des papes. Les dernières vies cependant ont un intérêt plus grand et lui appartiennent en propre. Gomme les deux livres épiscopaux de Ravenne et d’Auxerre , celui de Naples contient une quantité de renseignements importants sur les édifices religieux de la ville épiscopale. La dernière notice est celle d’Athanasius, mort en 872.

Revenons au livre des papes. Après le neuvième siècle et depuis Formose , le travail des biographies pontificales s’interrompt pour longtemps. C’est seulement vers la fin du onzième siècle que l’on s’occupe de nouveau de le reprendre , sous l’influence de la renaissance ecclésiastique due à Grégoire VIL Encore n’est-ce là qu'une résurrection passagère. Après Pierre de Pise et Pandolfe de Rome , dont les continuations sont publiées en France par le bibliothécaire Pierre-Guillaume, on entreprendra plutôt de refaire la chronique papale que l’on ne s’attachera à la continuer. Mais soit que ces compilations restent distinctes du livre pontifical comme celles d’Amalric Auger, de Ptolémée de Lucques ou de Pierre de Herentals , soit qu’il leur emprunte ses continuations successives , comme il le fait à la chronique de Martinus Polonus et à celle de Bernard Guidonis, elles dépendent toutes de lui pour les temps anciens et ne font même que reproduire ses notices diversement interpolées et remaniées.

Au quinzième siècle il subit sa dernière transformation , ou plutôt reçoit une continuation qui embrasse l’histoire du grand schisme d’Occident jusqu’au temps de la restauration de la papauté à Rome , sous Martin V. Ce siècle est pour lui une période de vogue, sinon d’autorité. Supplanté un instant par l’œuvre plus littéraire de Platina (1479) , il est remis en lumière par le renouvellement des études d’histoire ecclésiastique. Panvinio et Baronius le citent fréquemment , peut-être avec trop de confiance ; même des écrivains protestants , Blondell , Pearson , Dodwell , en appellent volontiers à son témoignage. L’édition de Mayence (1602) s’épuise rapidement dans le courant du dix-septième siècle ; au dix-huitième , quatre éditions italiennes , parmi lesquelles les splendides volumes de Bianchini méritent la première place, se succèdent avec rapidité. En meme temps il est l’objet des discussions les plus graves de la part des critiques d’histoire ; les questions qu’il soulève occupent une grande place dans YAntiquitas Ecclesiæ illustrata du savant et judicieux Schelstrate. Depuis Bosio jusqu’à M. de’ Rossi , il est le livre de chevet de tous les archéo-

logues qui travaillent à la Rome chrétienne. Dans ce siècle enfin, il est devenu l’objet de recherches et de travaux critiques de la part des compilateurs allemands qui construisent depuis cinquante ans les Monumenta Germaniæ.

Venu après tant d’illustres devanciers, je m’estimerai heureux si l’on juge que ce travail a pu contribuer pour quelque chose à définir l’origine et l’autorité d’un livre qui , si sévèrement qu’on voudra l’apprécier, restera toujours une source historique importante et souvent même une source unique.

ADDITIONS ET CORRECTIONS

p. 2. Onofrio Panvinio est le premier ... Y. Platina, Vitæ Pontificum, édition de Cologne, 1611, p. 9.

p. 27. J’éliminerai... Compléter ce qui suit par les considérations énoncées au commencement du chap. VIII du livre III , p. 199.

pp. 30, 31 et 128, notes. Boucher, de ratione temporum ; lire : de doctrina temporum.

p. 31. ... neque dira XXX Phamenot. Ce passage se trouve dans Mai, Nova Patrum bibl. YI , p. 9 ; cfr. de’ Rossi, Inscr. christ ., 1. 1, p. LXXXVIII.

p. 32, 11. 5 et 6. ... la pleine lune , lisez : le 14 de la lune , ce qui est plus exact.

p. 37. A la liste des manuscrits donnée dans ce chapitre manquent le n° 5517 de la Bibliothèque nationale , décrit p. 74 , et le V allicellanus Blanchinii D, décrit p. 53.

p. 39, 1. 1. 768; lire : 763.

p. 70, à la fin, et p. 39, 1. 9-7 avant la fin. Voici la description et le classement des manuscrits de Trêves , sur lesquels les renseignements ne me sont arrivés que pendant l’impression. Je les dois à l’obligeance de M. Schœmann , bibliothécaire de Trêves.

Trevirensis 1342 (1). Membr. in-4° de 91 feuillets, écriture du

(1) Y. Pertz , Archiv.. t., VIII , p 602.

ADDITIONS ET CORRECTIONS

commencement du treizième siècle ; provient de l’abbaye de Saint-Mathias , près de Trêves. Il commence sans titre par les deux lettres de Jérôme et de Damase ; suit un catalogue : Incipiunt nomina beatorum pontifium sanctæ sedis apostolicæ , de saint Pierre jusqu’à Hadrien Ier ; le nom de Léon III , son successeur , a été ajouté de seconde main; vient enfin la série des notices sous le titre : incipiunt gesta Romanorum pontificum. Elles vont jusqu’à la vie d’Etienne III (f 772) qui est complète. A la fin : expliciunt gesta beatorum romanorum pontificum a beatissimo Damaso papa conscripta ex rogatu Ieronimi prespyteri. Gloria tibi Domine. Puis viennent les Gesta Trevirorum et la vie de saint Henri , archevêque de Trêves.

Trevirensis 1345. Membr. in-4° de 56 feuillets, écriture du quatorzième siècle ; il provient du monastère de Sainte-Agnès dans le diocèse de Trêves. Le contenu, en ce qui concerne le Liber Ponti ficalis , est absolument le même que celui du précédent, sauf que l’adjonction du nom de Léon III au catalogue et Vexpliçit ne figurent point ici. Outre le Liber Pontificalis , ce manuscrit contient encore les Gesta Trevirorum et la chronique de Martinus Polonus.

Trevirensis 1348. Membr. in-f° de 77 feuillets, écrit en 1478. Même disposition que le n° 1348, mais il ne contient pas la vie de saint Henri. A Vexpliçit il ajoute les mots : Liber monachorum in Himmerode , ce qui montre qu’il provient du monastère cistercien d’Hemmenrodt dans le diocèse de Trêves, et la date : anno gratis M IIIIC LXXVIII.

Ces trois manuscrits , qui se ressemblent tant pour la distribution des matières, ne concordent pas moins pour la teneur du texte ; il est probable que les deux derniers ont été copiés sur le premier. D’après les variantes qui m’ont été envoyées, ils doivent prendre place à la suite des manuscrits de la troisième famille de la classe B, famille qui a pour type le Parisinus 13729.

p. 76. Aux trois manuscrits de cette famille, le Bernensis 408, le Guelferbytanus et le Parisinus 5140, il faut en ajouter un quatrième, le Vindobonensis 388 dont la description ne m’est parvenue que pendant l’impression des dernières feuilles. J’en suis encore redevable à la bienveillance de M. Ed. Ghmelar, maintenant conservateur du musée impérial fur Kunst und Industrie.

Vindobonensis 388, autrefois Hist. eccl. n° 28 (1). Membr. in-f° , de 81 feuillets à deux colonnes , écriture du douzième siècle. Les cinquante-six premiers feuillets (sur les autres , voir le nouveau

(1) Cf. Pertz, Archiv., t. III , p. 671.

ADDITIONS ET CORRECTIONS

catalogue de la bibliothèque impériale de Vienne) comprennent le Liber Pontificalis jusqu’aux mots probatissimos viros — de la vie d’Etienne III (n° 276 ,1. 7). Point de titre. D’abord les lettres de Jérôme et de Damase , puis un catalogue ne contenant que les noms des papes jusqu’à Léon III ; suivent les notices. Gomme les autres manuscrits de sa classe , le Vindobonensis a conservé la variante ; hic fecit cimiterium noville via Salaria , dans la notice de Marcellus. Ses caractères extérieurs le rapprochent beaucoup du Guelferbytanus , dont il est peut-être une copie, p. 77, 1. 5. Parisinus 3764; lire : Parisinus 5140. p. 83, 1. 15. Lire : Mutinensis, VI. F. 5. p. 88,1.6. 1892; lire : 1896.

p. 118, 1. 18. N'a pas été reproduit, c’est-à-dire qu’on n’a fait que répéter l’édition de Schelstrate. On trouvera ce texte dans les Origines de l’Eglise romaine, par les Bénédictins de Solesmes, Paris, 1836.

p. 121, 1. 14 av. la ûn. Welser ; lire : Busée. p. 135, 1. 3. avec un V. Je discuterai ; lire : avec un V, je discuterai.

p. 138, 1. 3. peuvent-, lire : pouvant.

p. 140, au milieu, par Pontien; lire : pour Pontien. p. 154 , 1. 3. VI kal. octob. Ajouter : Le martyrologe hiéronymien a, en outre, la date VI non. octob., qui provient de quelque erreur paléographique ou d’une correction faite d’après le livre pontifical.

p. 167, note 1, 1. 3. acquaretur ; lisez : æquaretur. p. 175 ; cfr. p. 30 , au bas. Je n’ignore pas que dom Coustant avait déjà remarqué que le Victorinus de la Constitutio ne pouvait être différent de Victorius d’Aquitaine. Cette identification qui ne portait que sur la ressemblance des noms a été contestée par M. Dôllinger ( Hippolytus und Callistus , p. 246 et suiv.) dont M&r Héfélé {Hist, des Conciles, t. I,.p. 431) et M. de’ Rossi (Bulletino , 1866 , p. 96) approuvent le sentiment. Ces trois savants n’ont eu égard qu’à l’identité de nom entre le Victorinus de la Constitutio et un hérétique mentionné par l’auteur du catalogue d’hérésies qui fait suite au De præscriptionibus de Tertullien. Il est possible que fauteur de la Constitutio ait eu sous les yeux quelque document relatif à la controverse sabellienne où se trouvait le nom de Victorinus, et qu’il en ait pris occasion de changer Victorius en Victorinus ; mais d’après tout ce que nous avons vu, il est certain que dans les passages cités il n’est point question du cycle d’Hippolyte , mais de celui de Vie-

ADDITIONS ET CORRECTIONS

torius, attaqué par un défenseur de l’ancien cycle romain de quatre-vingt-quatre ans. La conjecture de dom Coustant se trouve donc vérifiée par un argument nouveau, p. 193. 1. 4. Effacer le mot peut-être.

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