IV. — LETTRES DE CHANGE
Les noms chinois de Ja lettre de change sont nonbreux : houèi-piao, houèi-kiuén et houèi-touèi-sin (44). Mais le premier est le plus courant sur le marché moncétaire de Changhaï. Nous pouvons diviser les lettres de
change en trois sortes (45) : lettre de change à vue ap- (44) Wang Foung-ving ; Ki-lsao-piao-kiu-fa-lche-kotuian-kién, pp.
(45) Yang Yin-pou ; Chang-haï-kin-yYong-lsou-icheu-kai-yao,
pelée « Tsi-ki-houèi-p'iao » en chinois, lettre à terme fixé, appelée « Pan-ki-houèi-piao » et lettre de change à terme indiqué, c’est-à-dire payée quelques jours après, quand le preneur la présente au tiré,set appelée « tchouki-houèi-piao » (46). Lorsque cette dernière arrive aux mains du preneur, elle doit être présentée immédiatement au tiré qui y inscrit la date de présentation, afin de la payer quelques jours après. Sinon, la date de paiement subira un délai qui dépendra de la date de présentation au tiré, Par contre, il y a encore une autre sorte de lettre de change avec un délai fixé pour le paiement. Passé ce délai, le preneur peut la toucher comme il veut.
Sur le marché monétaire de Changhaï, la lettre de change commerciale (trade bill) est quelquefois un peu différente de celle qu'on trouve sur les marchés anglais ou américain. En apparence, c’est une lettre de change parce qu'elle à un tireur, un tiré et un preneur. Mais, en réalité, c’est un billet à ordre proprement dit. Comment cela ? Les compagnies commerciales de Changhaï, qui vont à l’intérieur acheter des marchandises, ne portent aucun argent. Quand leurs employés y arrivent et commandent des marchandises, par exemple des soies, ils émettent des lettres de change, ou billets à ordre propre ment dits, tirés sur les sièges sociaux de leurs compagnies à Changhaï et les vendent aux banques locales qui leur
donnent de l'argent pour liquider immédiatement leurs
(46) Article VIT du règlement des opéralions des banques indi-
gènes de Changhaï,
de :
So
dettes aux commerçants en soies. Les employés sont donc les tireurs ; les banques locales, les preneurs, et les sièges sociaux de leurs compagnies à Changhaï, les tirés. En réalité, ce sont les Compagnies de soies qui les tirent sur elles-mêmes. Les banques locales les acceptent couramment et les envoient à leurs succursales ou agences à Changbaï pour être touchés aux sièges sociaux de ces Compagnies. Cette habitude est très courante dans le commerce intérieur (47). Sur les marchés européens et américains, les banquiers ne veulent pas accepter cette sorte de billets, parce qu’elle présente de grands risques en ce qui concerne la confiance des tirés eux-mêmes. Mais à Changhaï, elle constitue une grande partie des effets de commerce. C’est une des particularités de ce marché.
D'autre part, il y a encore une autre sorte : c’est une lettre de change d’une compagnie commerciale de l’intérieur, tirée sur un mandataire de Changhaï qui Ja représente dans cette ville. Si un commerçant en poreelaines de la province de Kiang-si, sans succursale, ni relation avec aucune banque à Changhaï, mais voulant faire des transactions dans les provinces, confie à un mandataire de Changhaï des opérations de compte d’argent pour faciliter son commerce, il peut écrire partout des lettres de change tirées sur son mandataire de Changhaï et les vendre aux banques locales qui les envoient à
leurs succursales ou agences à Changhaï pour être recoule] to
(47) Ma Ying-tsou ; Tchong-houa-ying-hang-liun, pp. 164-165,
vrées, ou bien les revendent à d’autres commerçants qui veulent envoyer de l'argent à Changhaï (48).
Toutes ces conditions sont particulières à ce marché. Quant aux autres caractères communs avec les lettres de change européennes ou américaines, nous ne les décrirons pas ici.
V. — EFFETS DE COMMERCE PAYÉS AU JOUR FIXE OU PAYÉS AU LENDEMAIN DU JOUR POUR LEQUEL ILS ONT ÉTÉ TIRÉS.
Les effets de commerce à Changhaï ont été expliqués. Nous pouvons, d'autre part, les diviser en deux sortes, selon les méthodes de paiement : effets de commerce payés au jour dit et effets payés au lendemain du
jour pour lequel ils ont été tirés.
1. — Effels de commerce, payés nu lendemain du jour pour lequel ils ont élé lirés, appelés « Houèi-houopiao-liù », en chinois
Cette sorte d'effets était originellement employée par les banques indigènes de Changhaï. Tous leurs effets et
ceux de leurs clients sont payés au lendemain du jour pour lequel ils ont été tirés. fs ne peuvent être employés que dans la Chambre de Compensation des banques indigènes pour être compensés entre eux (4a). Si une banque indigène qui prend une lettre de change émise par
son collègue veut la toucher en argent comptant, il lui
(48) Ma Ying-lsou ; Tehong-houa-Ying-hang-liun, pp. 165-166.
(49) Li Kiuèn-che ; Chang-haï-lehe-tsien-tchouang, pp. 48-40.
faut la toucher le lendemain du jour pour lequel elle à été tirée, Par contre, si elle veut la toucher au jour fixé, il Jui faut payer une prime pour le paiement immédiat au comptant (50). L'usage de cette sorte d’effet ne remonte qu’à la fin du règne de Kouang-siù. Au commencement, les banques étrangères à Changhaï s’y opposaient. Mais les banques indigènes les soutenaient vigoureusement et continuent à les employer.
2. — Effets de commerce püyés au jour fixé et appelés « Houo-louèi-piao-kiù » (br), en chinois
Ils étaient à l’origine employés par les banques étrangères qui suivent l'habitude des marchés monétaires européens et américains. Les banques modernes chinoises suivaient au commencement l'habitude bancaire de leur pays, et employaient aussi les effets de commeree payés au lendemain du jour pour lequel ils avaient été tirés (b2). La Banque de Chine, malgré cela, n’employa les effets de commerce payés au jour fixé qu'à partir du 1° mai 1927. Actuellement, les banques modernes chinoises emploient les deux sortes d'effets, tant ceux payés au jour fixé que ceux payés au lendemain du jour pour lequel ils ont été tirés ; mais il ne manque pas de banques chinoises qui emploient seulement des effets payés au jour fixé comme ceux des banques étrangères de Changhaï.
(50) Pia-kiu-fa-yén-kiôu, p. 136.
(Dr) Féi-léang-kai-yuên-wén-tli, p. 5°.
(62) Yang Yin-pou ; Yang-lchou-lchong-kouo-kin-yong-liun,
pp. 256-257.
Ces deux sortes d'effets employés parmi les banques à Changhaï, tant étrangères et modernes chinoises qu'indigènes, n’ont pas d’autre différence que de porter, où non, les mots chinois : « houèi-houo w, c'est-à-dire payé au lendemain du jour pour lequel il a été tiré. L’articie IX du règlement des opération des banques indigènes indique que pour donner ou recevoir de l'argent, si les effets de commerce sont marqués avec un sceau des mots : « houèi-houo », ils doivent être payés ou reçus avec la sorte d’argent « houèi-houo ». Si ces effets sont présentés aujourd’hui, ils sont payés ou touchés le lendemain. Le règlement des opérations des banques chinoises de Changhaï renferme aussi le même article (article VIH). I indique que les effets portant des sceaux avec des mots « houèi-houo » sont payés le lendemain, Sinon, ils sont payés au jour fixé. Ce jour de délai du paiement ressemble au jour de grâce (53) (days of grace) sur les marchés monétaires anglais el américains.
Les banques de Changhaï qui emploient une seule sorte d'effets payés au lendemain du jour pour lequel ils ont été tirés sont les banques indigènes et les banques modernes chinoises : Banque de Sin-toung, Banque de Tchéng-vi, Banque de Tchéng-ta, ete..., tandis que toutes les banques étrangères à Changhaï et les banques chinoises : Banque de Chine, Banque des Communications, Banque Centrale, Banque de Kiang-sou et Banque Commerciale de Chine emploient une seule autre sorte d’effets : payés au jour fixé, Mais il y a encore des banques
(D3) Piao-kiù-fa-yén-kiou, p. 110.
chinoises qui emploient les deux : ce sont « The National Commercial Bank », « Chekiang Industrial Bank », « Shanghaï Commercial and Savings Bank », « Ningpo Commercial Bank », «Chira and South Sea Bank», « Chinese Agricultural änd Industrial Bank », « Continental Bank », « Chung Foo Union Bank », « Kincheng Banking Corporation », « Bank of Canton » et « Bank of East Asia » (54).
La neuvième année de la République (1920), un mouvement très actif se développa en faveur de labandon de l'usage des effets de commerce payés au lendemain du jour pour lequels ils ont été tirés (55). Mais parce que cette habitude est très profonde, on n’a pu aboutir à un résultat, Maintenant, ces deux sortes d’effets sont encore employés parallèlement sur le marché monétaire de Changhaï.
VI. — CONDITION D'ESCOMPTE DES EFFETS DE COMMERCE SUR LE MARCHÉ MONÉTAIRE DE CHANGHAI
La politique d’escompte est un instrument important pour diriger le mouvement du marché monétaire, Mais cette question n'est pas si simple que nous le pensons. fi est très difficile d'atteindre le but ainsi proposé. Tout d’abord, il faut avoir un système de crédit très développé,
et ensuite il faut avoir une banque centrale qui puisse
(4) Yang Ying-pou ; Yang-tchou-tchong-kouo-kin-yong-liun, pp. 255-256.
(55) « The Bankers’weekly », Changhaï, n°% 174, 195, 178.
diriger les encaisses de ce marché et appliquer rigoureusement la politique de réescompte. Mais quelle est Fa condition réelle sur le maiché monétaire de Changhaï ? Le marché monétaire d’escompte des effets de commerce est tout à fait stationnaire ! Quoiqu'il se soit un peu développé depuis un certain nombre d'années, comment peut-il être comparé avec ceux de l'Europe ou de l’Amérique ? Outre qu'il n'y a pas de banque cenirale très saine pour le diriger, d’autres raisons encore peuvent empêcher son développement.
1. — Les organes d’escompte ne Sont pas complets. Sur les marchés monétaires européens ou américains, il y a des « bill-brokers » d’une part, pour faire circuler les effets de commerce et une banque centrale d'autre part, pour les réescompter. Il n’en est pas de même à Changhaï. Les banques escomptent des effets et ont peu d’occasions de les revendre. En cas de resserrement de l'argent, il est très dangereux pour les banques d'investir leurs disponibilités de cette façon.
>. Les disponibilités des banques chinoises sont en
grande partie inveslies en bons gouvernementaux, le resle en avances (66), L'intérêt de ceux-là est beaucoup plus élevé. En outre, par la spéculation, les banques peuvent réaliser des profils supplémentaires. Bien que les effets affluent aux banques, elles ne les acceptent pas
facilement.
(56) Bilans de diverses banques au 8r décembre 190.
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3. Le système de vente à crédit règne dans le centre commercial (57). I est très courant que les commerçants chinois vendent leurs marchandises à leurs clients familiers sans aucun effet de commerce ni aucun paiement au comptant. Ils inscrivent seulement le montant dû par le client sur leurs livres de comptes et les recouvrent à des dates fixées trois fois par an : en général, au cinquième mois de la lune, au huitième et au douzième. Ainsi les effets de commerce ne sont pas souvent employés par les commerçants et leurs clients habituels. Naturellement, il est rare qu'on ait à escompter des effets. D'autre part, les commerçants qui ne peuvent recouvrer comme ils le veulent leurs avances de leurs clients, s'adressent aux banques pour faire face à leurs besoins et empruntent de l'argent à découvert, ou par « crédit en blanc », (overdraw) sur leurs comptescourants. Généralement, les clients familiers des banques, surtout des banques indigènes, n'offrent ni garanties, ni papiers, sauf des chèques pour « overdraw » (58).
h. Le système des chèques doit être amélioré. Une mauvaise habitude bancaire sur le marché monétaire de Changhaï, c’est que les dépôts des effets de commerce à terme inscrits aux comptes-courants peuvent être tirés par les déposants aussitôt qu'ils sont arrivés aux mains des banquiers, sans qu'il soit nécessaire d'attendre leur date de recouvrement, ni de payer des intérêts quand on
(67) Yang Yin-pou ; Yang-tchou-lchong-kouo-kin-yong-liun, p. 255.
(58) Ma Ying-lsou ; Tehong-houa-ying-hang-liun, p. 189.
RSS AE
les touche immédiatement. Les commerçants préfèrent donc les déposer, plutôt que de perdre des intérêts en les faisant escompter (59). Nous pouvons dire que c’est l’une des raisons pour lesquelles l’escompte des papiers commerciaux ne s’est pas développé à Changhaï.
5. Le système d'investigation du crédit n’est pas sain. Dans l'exemple précédent, les banques permettent à leurs clients familiers de toucher le montant de leurs papiers commerciaux aussitôt que ces derniers leur arrivent sans recouvrer les intérêts qu'ils perdraient avant l’arrivée de la date du recouvrement de ces papiers. Pourquoi ? Parce qu'il s’agit de leurs clients habituels. Quant aux autres papiers, les banques ne peuvent connaître exactement la condition des preneurs parce que le système d'investigation du crédit ne se développe pas. Dans l’exemple précédent, elles les comprennent bien et facilitent le retrait des effets le plus possible, tandis que pour les clients non habituels, elles ne peuvent avoir une grande confiance ni savoir si les papiers qu'ils présentent sont corrects. Aussi beaucoup de banquiers à Changhaï ne veulent-ils pas escompter des papiers (60).
Actuellement, sur le marché monétaire de Changhaï, les papiers commerciaux présentés aux banques pour être escomptés sont, en grande partie, de ces deux sortes : billets à ordre des banques indigènes à long terme et lettres de change tirées sur d’autres villes. Si un
commerçant cantonais achète des marchandises à Chang-
(b9) Ibd n/er/ûr
(6o) Li Kiuên-che ; Chang-haï-tche-{sien-{chouang, p. 24.
haï, il pourrait tirer une lettre de change sur le siège social de sa compagnie à Canton, et la vendre à une banque indigène de Changhaï. Celle-ci l’escompterait. Par contre, si elle a un besoin d'argent extraordinaire, ou qu'eile n'ait pas de succursale ou d'agence à Canton, elle pourra la revendre, autrement dit : la réescompter aux autres banques qui pourraient avoir des moyens de la recouvrer (61). Mais cette opération, malgré cela, n’est pas développée. Nous pouvons comparer le chiffre des avances par le moyen d’escompte et par les autres méthodes dans quelques banques chinoises de Changhaï, sur le tableau suivant :
Chiffre des avances par escompte des papiers commerciaux
el chiffre des avances par les autres méthodes
vers la fin de 1928 (en dollars d'argent) (6»)
: Avances yances Nom des Banques par les autres par escompte ; méthodes
Bank of Communication. . 101.930 59.297.121
{he National Commercial
BARRE LE A C0 17.733 26.064.702 Yien-Yieh#banke 72%... 688.078 37.902.673 Continental Bank........ 015.787 13.011.103
Chinese Agricultural and
Industrial Bank,...,... 263.192 3.659.251 Chinese Industrial Bank... 13.836 2.415.289
(61) Ma Ying-tsou Tchong-houa-ying-hang-liun, p. 160.
(62) Comptes rendus des diverses banques au 31 décembre 1928.
Ainsi, le chiffre des avances par escomple n'est égal qu’à 1 % environ du chiffre des avances par les autres méthodes dans les banques indiquées plus haut. Evidemment, l’opération d’escompté ne se développe pas sur ce marché.