HISTORIQUE
Avant l'époque où les physiologistes commencèrent à employer le massage du cœur, au cours de leurs expériences de laboratoire, de nombreux essais avaient démontré l’autonomie fonctionnelle du muscle cardiaque et la possibilité de sa vie isolée.
Ce phénomène de la reviviscence du cœur semble avoir été entrevu depuis longtemps. Dans la deuxième partie du XVII siècle, Jean-Jacques Wepler, de Schaffhouse, auteur d’excellentes observations sur les effets de la ciguë et de divers poisons, se livra à de nombreuses expériences, et réussit à remettre en jeu, quelques instants après la mort, le cœur vide de sang, grâce à l'action de certaines substances. Malheureusement, Sprengel, auquel nous empruntons ces détails (His-
Du IDS foire de la médecine, 1. IV, p. 135), ne donne à ce sujet aucun renseignement précis.
Il faut arriver à l'époque contemporaine pour trouver des expériences el des observations bien relatées.
Le fait de la reviviscence du cœur a pour points fondamenlaux la prolongation de ses battements et la conservation de son irrilabilité, phénomènes qui démontrent la grande vitalité du myocarde. La prolongation des battements est directement constatable. Quant à la conservation de l’irritabilité, démontrée par de nombreuses expériences, elle est la cause qui explique la possibilité de ranimer l'organe, même après son arrêl complet. Il suffira pour cela de trouver l’excitant qui réveillera cette activité en sommeil.
Arnaud, en 1891, retira complètement le cœur de la poiline d’un animal et vit reprendre les battements, à la suite d'une injection dans les coronaires de sang défibriné et oxygéné. L'année suivante, Hédon et Gilis raniment les battements d’un cœur de supplicié trois quarts d'heure après la mort ; ils injectent 420 c. c. de sang aéfibriné et entretiennent ainsi l’activité du cœur pendant 23 minutes. L'expérience recommencée sur des chiens donna des succès encore plus complets.
Arnaud, Hédon et Gilis, sont donc les premiers auteurs qui aient démontré d'une façon indiscutable la possibilité de ranimer un cœur de mammifère extrait de la poitrine, et arrêté depuis un temps plus ou moins long. |
Le premier mémoire paru sur le massage du cœur, quand, au cours d’une vivisection, le pouls vient à s'arrêter, est dû à Schiff, de Bonn (1874), qui donne au procédé le nom de circulation arbficielle. Puis, suivent les travaux de Hock, de Mickwiez, de Sorgenfrey, de Dorpat, de Bœhm. Plus récemment, Prus (1900-1901), entreprit une série de recherches, au cours desquelles 11 attendit parfois 60 minutes après l’aboli-
lee tion de loute contraction cardiaque pour commencer les manœuvres de massage. Sur 100 expériences, il obtient 47 fois des contractions régulières du cœur, et 8 fois des contractions passagères. Citons encore les travaux de Batelli, la thèse d'Haroutune-Arabian et ie travail de Bourcart.
Enfin, dans ces deux dernières années une série de remarquables expériences faites par d'Halluin, relatées dans de nombreux articles et communications, est venue éclairer cette question si intéressante de données toutes nouvelles et d’observalions fécondes en résultats.
Bientôt ces tentatives sortirent du domaine des laboratoires. Et si le cas de Niehaus, rapporté par Zezas (1889), inaugure d'une façon infructueuse du reste, les tentatives faites sur l'homme, Tuffier est en réalité le premier qui ait attiré l'attention des chirurgiens sur ce procédé, par une communication faite le 2 novembre 1898 à la Société de chirurgie. Il s’agit d'un jeune homme de 24 ans, opéré d’une appendicite, à la Pitié, et qui cinq jours après l'opération, au moment où il commençait à s’alimenter, meurt subitement au cours de la visite. Après une hésitation de bien courte durée, et devant l'échec de la respiration artificielle, Tuffier incise dans le troisième espace infercostal gauche, et décollant le péricarde avec l'index, exerce des compressions rythmées sur la région ventriculaire. Au bout de deux minutes, le cœur ondule régulièrement, puis se contracte franchement ; le pouls et la respiralion reviennent comme après une syncope, mais ne tardent pas à tomber ; on pratique de nouvelles contractions rythmées qui ne rétablissent la circulation que pour quelques instants seulement ; l'autopsie montre l'existence d’un caillot dans l'ar- (ère pulmonaire, avec atélectasie du poumon gauche.
Au cours de la séance de la Société de chirurgie, pendant laquelle Tuffier donna lecture de cette communication, Bazy
fit remarquer qu’il avait vu employer ce procédé, sans résultats d’ailleurs, en 1892.
En 1900, Prus, chez un pendu, longtemps après la mort, il est vrai, ne détermine que la production de systole des oreillettes, ayant « le caractère de l’onde » et se propageant « jusqu'à l'extrémité des ventricules ».
En 1901, Maag, chez un jeune homme de 27 ans, obtient une résurrection, malheureusement passagère. Le cœur s'étant arrêté au cours d’une chlorolormisation, on tenta les moyens habituels, et quinze minutes après seulement, le chirurgien fit un massage direct par la voie thoracique. Au bout de 30 minutes, le cœur et les poumons se mirent à fonctionner et se maintinrent ainsi pendant une demi-heure, au bout de laquelle on dut recourir à l'insufflation pulmonaire ; le cœur continua à battre durant 8 heures encore, puis s'arrêta brusquement, sans que la respiration spontanée soit revenue. À l’autopsie, on nola, oulre la blessure de la plèvre, un refoulement considérable du diaphragme, déterminé par la distension de l'estomac et de l'intestin. Une canule mal adaptée à la trachée aurait été la cause de cette pénétration d’air dans ie tube digestif.
Mauclaire rapporte deux insuccès, l’un en.1899, l’autre en 1902. Michaux présente un cas également infructueux. Au Congrès de chirurgie de 1902, Gallet, en présence de deux insuccès de sa pratique personnelle, et de deux cas de son collègue Depage, conclut à l’inutilité du massage du cœur.
Les cas de Poirier (1902), de Fick (1903), de René Le Fort (1902), augmentent la liste des insuccès qui atteignent ainsi le nombre de 14.
Le cas de Starling, que nous trouvons rapporté, malheureusement sans beaucoup de détails, dans le Balneogische Cenlralzeilung (903, n° 39, p. 173-174, est le premier qui ait été couronné d'un plein succès. Ce chirurgien opérait d’ap.
pendicite un homme de 63 ans. Il remarqua que le pouls et la respiration diminuaient d'une façon menaçante, puis l'arrêt complet survint. La respiration artificielle, les tractions rythmées ne produisirent aucun résultat. Le chirurgien introduisit alors la main par une incision faile au niveau du creux épisgastrique, el massa le cœur, malgré le diaphragme interposé. Il sentil bientôt le myocarde se contracter, bien que le pouls soil imperceplible à la radiale. On continua la respiralion arlijicielle el les autres moyens d'usage et 12 minutes plus lard, la respiralion spontanée apparut, et le pouls devint appréciable. L'opéralion ful terminée sans l'emploi d'anesthésique, el LE.MALADE GUÉRIT SANS AUTRES SUITES QU'UN PEU DE TENSION VERS LA RÉGION DIAPHRAGMATIQUE.
Ce succès, venant après {ant d'insuccès qui auraient pu nous rendre sceplique, nous démontre que dans certains cas le massage du cœur peut donner de forts heureux résultats.
L'observation inédite de M. le professeur agrégé Jeanbrau, sur laquelle nous reviendrons, vient elle aussi démontrer que si des résultats favorables ne sont pas plus souvent enregistrés, cela tient surtout aux cas entre tous désespérés qui jusüfient cette intervention.