ÉTATS-UNIS D AMÉRIQUE
et de pousser à la fondation de sociétés partout où le besoin s’en fera sentir. |
Le comité s’est mis à l'œuvre sans tarder el avec une véritable ardeur ; il a déjà publié un grand nombre de brochures, de tracts sur la coopération et a organisé eu sa faveur une foule de conférences.
En 1896 il a réuni en un congrès les délégués de toutes les sociétés coopératives des Etats-Unis et le nombre de ces délégués s’est élevé à 75.
Les tendances des coopérateurs américains, d’après ce qui à été dit à ce congrès, sont nettement conservatrices. Ces chefs du mouvement considèrent la coopération comme une arme au service de la société actuelle : « Quand le coopérateur a une petite maison et un petit capital à la banque coopérative, 1l a sa place dans l’état social actuel, et ne trouve plus qu'il soit si mauvais (1). » C’est l'opinion opposée à celle des socialistes belges dont il vient d’être question.
Il est probable qu’en présence d’une campagne aussi activement menée, la coopération ne tardera pas à prendre aux Etats-Unis toute l'extension dont elle est capable, soit dans la branche du crédit, soit dans la branche de la consommation, ou dans celle de la production agricole.
Après avoir passé en revue les différents pays où la coopération occupe une place appréciable, il ne me reste plus qu’à retracer l’histoire du mouvement coopé-
(1) Discours du professeur Peabody au congrès de Cambridge.
ratifen France pendant les quinze dernières années : celte période est pour notre pays la plus féconde, la plus intéressante et la plus instructive.
France.
Depuis 1880, la coopération française s’est développée à la fois du côté de la production, de la consommation, du crédit et des différents services relatifs à l’agriculture. Chacune de ces branches exige naturellement quelques explications.
Sociétés coopératives de production (1). — Dans la période précédente nous avons vu l'arrêt que la chute du Crédit au travail avait amené dans la création des sociétés coopératives de production ; mais nous avons constaté que les ouvriers n'avaient pas cessé, sauf une exception constatée de la part des collectivistes au congrès de Marseille en 1879, de se montrer favorables à l’idée. Nous allons pouvoir maintenant répondre à la question que nous nous posions alors: les travailleurs
. (4) Hubert Valleroux, Les associations coopératives en France et à l'étranger, p. 358.
Bulletin de la société des amis de l’Université de Dijon : Des sociétés coopératives de production, article de M. Mongin, février 1896.
Les associations ouvrières de production et la chambre consultative, par Emile Reaux,
L'Association Ouvrière, organe de la chambre consultative des associations ouvrières de production, numéros de décembre 1895, janvier, février et mars 1896, conférences de M, P. du Maroussem.
ne tentaient-ils plus aucune expérience par crainte et à cause des échecs antérieurs, ou bien n’attendaient-ils qu'un choc qui vint les réveiller de leur torpeur, pour se précipiter en masse, comme en 1848, vers l’associalion ouvrière ?
En réalité, en 1880, comme au temps de Buchez, on n’attendait qu'une occasion; elle se présenta, d’une nature toute spéciale: ce furent les grèves générales qui éclatèrent vers cette époque.
Surpris de la résistance qu'ils éprouvaient de la part des entrepreneurs, les ouvriers de la capitale se dirent dans leurs réunions syndicales : puisque nos associations de résistance et de lutte n’aboutissent à rien, que nos revendications collectives n’obtiennent pas gain de cause, nous ne pouvons mettre nos espérances que dans des associations dans lesquelles les travailleurs, possédant les instruments de production et s’occupant,. par des délégués, de la direction, supprimeront, pour le remplacer, le patron notre ennemi juré puisqu'il ne prétend pas passer par toutes nos conditions.
On aurait bien pu répondre à cela que l’entrepreneur n'est pas libre de hausser les salaires toutes les fois qu'il plaît à ses ouvriers de le lui demander, que la ruine est là qui le guette ; mais les salariés ne voient pas ce côté de la question. Le patron ne veut pas obéir ! qu'il disparaisse ! Tel fut le cri qui retentit en 1880 ; et aussitôt, pour commencer l'attaque, surgirent à Paris une foule de sociétés coopératives de production.
Leur plan de campagne était bien simple : les associations organisées par les syndicats ouvriers sur des bases vraiment équitables, donnant à leurs membres l'autonomie et l'intégralité du produit de leur travail, serviraient à mettre davantage encore en relief les nombreux inconvénients du régime patronal. Les travailleurs non encore associés se révolteraient contre les entrepreneurs et exigeraient des conditions de travail plus favorables, une répartition plus équitable des produits ; la lutte, avec les grèves inévitables, éloignerait des patrons les commandes qui s’en iraient aux associations ouvrières. Celles-ci augmentant d'importance, auraient besoin de plus en plus de bras; elles ouvriraient leurs rangs aux salariés inoccupés par suite de la crise traversée par les entreprises ordinaires. Et il arriverait ainsi qu'après un certain nombre d'années l’association réunirait tous les travailleurs du corps de mélier. L'Evolution serait accomplie et tout le monde en profiterait.
C'était la réédition, à part quelques différences de détail, du système de Buchez dont l’école nouvelle se réclamait, du reste, ouvertement. L'émancipation de la classe ouvrière par la disparition du salariat, l’autonomie des travailleurs plus désirable encore et plus ardemment souhaitée que l'élévation des gains, enfin l'intégralité du produit du travail pour l’ouvrier qui ne sera plus dépouillé injustement par le patron : tels sont les points principaux du programme ; on sait qu'ils sont loin d’être nouveaux.
Seulement, de nos jours il n’est plus question de religion, on ne parle plus que de la solidarité qui doit exister entre tous les travailleurs et remplacer cette déplorable morale de l’égoïsme qui régit aujourd’hui toutes les actions humaines. On ne se rend pas compte d’ailleurs que l’on fait une confusion entre l'intérêt privé qui n’est au fond qu'une manifestation de l'instinct de conservation, qui est par conséquent absolument naturel, et contre lequel il n’y à pas lieu de s'élever, et l’égoïsme qui est la perversion de ce sentiment, et constitue, lui, un vice moral et anti-social au premier chef.
Donc, en 1880, par suite des grèves générales et sous l'impulsion des chambres syndicales, les fondations recommencèrent, nombreuses, pour se continuer les années suivantes. Comme toujours, dois-je le faire remarquer, le mouvement part de Paris ; dans les départements on ne se montre pas autrement pressé de se lancer dans l'inconnu.
Cette fois les circonstances furent extrêmement favorables au développement des associations ouvrières. D'abord, un partisan de l’idée, Benjamin Rampal, qui venait de mourir, avait laissé toute sa fortune, évaluée à près de deux millions, pour être utilisée en prêts aux sociétés coopératives. C'était une commission choisie par le conseil municipal de Paris, dans son sein, qui était chargée d'examiner les demandes d’avances, d'y faire droit ou de les repousser. Le crédit de trois millions, voté en 1848, avait suscité une foule d’associa-
tions ; le legs Rampal devait avoir un effet analogue. Malheureusement l’un ne fut pas plus profitable que l'autre ; les capitaux du philanthrope ne portèrent pas bonheur, en général, à ceux qui en eurent leur part (1). Tant il est vrai qu’il est toujours dangereux pour les associations de trouver trop facilement des capitaux. L'effet immédiat fut toutefois d'accélérer le mouvement: les déconvenues ne pouvaient venir que plus tard.
D'un autre côté, les pouvoirs publics s'imaginèrent encore devoir faire quelque chose pour les travailleurs associés. La Chambre, pour le moment du moins, ne vota plus de crédit, mais on reprit, au sujet des adjudications de travaux publics, la politique suivie en 1848.
L'administration avait commencé par des faveurs isolées : le préfet de la Seine avait dispensé du cautionnement exigé des entrepreneurs ordinaires une société de cimentiers ; pour divers travaux à accomplir pour le compte de l'État ou de la ville de Paris, une société de sculpteurs jouit du même privilège. Les associations ne tardèrent pas à trouver que des avantages, dépendant uniquement du bon vouloir de fonctionnaires qui pouvaient être changés et remplacés par d'autres, hostiles à l'idée, n'étaient pas suffisants. Elles imaginèrent donc
(4) D'après le rapport fait en 1888 au conseil municipal de Paris sur l'exécution du legs Rampal, sur 47 sociétés ayant obtenu des avances, 25 étaient déjà dissoutes ou en faillite, et plusieurs autres ne parvenaient pas sans peine à payer les annuités de remboursement (Conférence de M. Mongin, professeur à la faculté de droit de Dijon, sur les sociétés
coopératives de production. Bulletin des amis de l'Université de Dijon, février 1896, p. 205),
de demander l'application du décret du 15 juillet 1848, expliqué déjà. Le préfet de la Seine, c'était alors M. Ch. Floquet, devant qui la réclamation fut portée, nomma une commission pour rédiger un nouveau règlement sur les adjudications publiques. Ce règlement, ratifié immédiatement par l'autorité, dispensait du cautionnement tous les concurrents ; c'était juste ; mais il remettait Le choix des concurrents admis à soumissionner à une commission nommée par le préfet. Le pouvoir d'élimination, ainsi attribué à une sorte de conseil, était évidemment abusif, car l'autorité n’a pas le droit d’écarter sans motifs sérieux un concurrent quelconque. Ce règlement nouveau laissait la porte ouverte à toutes Les injustices.
On ne se contenta pas de cette faculté de protéger, même contrairement à l'équité, les associations ouvrières ; une circulaire de M. Alphand vint accentuer l'abus de pouvoir en aftribuant à ces sociétés des privilèges d'une autre espèce. Cette circulaire déclare expressément qu'il ne suffit pas d’aplanir les voies aux travail- : leurs associés pour Les adjudications de travaux publics, ni de leur concéder l'exécution de ces travaux par des marchés amiables ; qu'il faut continuer à les protéger en les traitant d’une façon particulière pendant la durée des travaux qui leur ont été confiés ; etelle ordonne aux architectes chargés de la direction, de ne pas attendre l'époque régulière de production de l’état sommaire, mais de dresser un état sommaire spécial pour éviter
tout retard dans les paiements qu’il est possible d’effectuer. On règle donc d'une façon différente les entrepreneurs ordinaires et les travailleurs associés.
De son côté, l'État favorisait d’une manière analogue les sociétés coopératives de production : il accordait par exemple, à une association ouvrière, l'impression et l’expédition du Journal officiel.
On peut faire des vœux pour le développement des associations de travailleurs,on peut doter celles-ci d’une législation conçue dans l'esprit le plus libéral, mais il est souverainement injuste de leur accorder des faveurs de cette nature. Je ne peux que répéler ce que je disais au commencement de cette étude, à propos du décret du 15 juillet 1848: quand ils font un marché pour un travailquelconque, l’État, le département ou la commune ne doivent se laisser guider que par l'intérêt général ; or celui-ci exige seulement que le travail soit fait dans les meilleures conditions possibles de prix, d'exécution et de garanties : la personnalité de l’entrepreneur lui est complètement indifférente.
L'enquête de 1883. — Et cependant, au lieu de songer à réformer dans un sens plus équitable sa législation et sa conduite en cette matière, le gouvernement eut l’idée d'étendre encore ces injustes faveurs.
Le ministre de l’intérieur, M. Waldeck-Rousseau, ordonna donc une enquête en vue de « rechercher le moyen de faciliter aux associations ouvrières leur ad-
mission aux adjudications et soumissions de travaux de l'État ». Il nomma, pour faire cette enquête, une commission composée de 22 membres pris dans les différents ministères à raison de deux par ministère.
Les fonctionnaires choisis eussent été compétents pour les questions relatives aux travaux nécessaires dans leurs administrations respectives ; mais voici que le ministre dans son discours d'ouverture, parle de législation et leur confie le soin d'étudier la situation des sociétés de production au point de vue légal. Il estime, en effet, que cette situation n'est pas favorable, qu’elle empêche les associations de se constituer ou de vivre. La loi de 1867 devient une loi de défiance faite, non pour encourager, mais pour enfraver les associations ouvrières. Le gouvernement veut avoir l'avis des intéressés ; il semble avoir oublié qu’en 1864 les directeurs des sociétés coopératives avaient protesté contre le régime de faveur dont on avait voulu les doter. Je n'ai pas à m'étendre sur ce point; qu'il me suffise de dire qu’en ce qui concerne la législation, l'enquête prouva que la loi de 1867 contentait à peu près tout le monde.
Ce qui ressort le plus clairement de l'enquête de 1883 c'est le très grand désir manifesté par toutes les sociétés de travailleurs d’avoir la plus grande somme possible de travaux à exécuter pour le compte de l'État. C’est sur les adjudications que s’est concentrée toute l’attention ; on ne demande pas une loi organique nouvelle, on préfère avoir un travail assuré. C’est ainsi que,
seules les sociétés qui, par la nature des travaux qu'elles accomplissent, peuvent espérer devenir adjudicataires des fournitures de l'État, répondent au questionnaire et paraissent devant la Commission; cela explique en outre l’abstenlion complète des sociétés de consommation. Pour toutes, Fenquête se résume dans ces deux questions : Voulez-vous que les administrations publiques vous fournissent de la besogne? A quelles conditions préférez-vous travailler ?
I est remarquable du reste que la plupart des associalions ne se prononcent pas contre le cautionnement ; elles sont à même de le fournir, elles ne considèrent pas cette formalité comme présentant une sérieuse difficulté. N'avait-on pas vu déjà une société de peintres déposer un cautionnement de 40,000 francs, alors qu'un certain nombre de petits patrons avaient dù reculer, renoncer à soumissionner, uniquement parce qu'ils se trouvaient dans l'impossibilité de se procurer une somme aussi élevée.
Mais si elles ne réclament pas une exemption injuste el sans profit pour elles de ce côté, les associations de travailleurs ne s’en montrent pas moins très désireuses d'avoir à exécuter des travaux pour le compte de l’État. Elles en viennent presque à les considérer comme leur étant dus. Et de fait, tout ce qu’elles voyaient autour d'elles était bien de nature à faire naître dans leur esprit cette étrange conception. En effet, s’il faut attendre longtemps (4 juin 1888) avant de trouver la conclusion
pratique et légale de l'enquête de 1883, le gouvernement ne tarda pas, en fait, à accentuer encore les faveurs dont jouissaient déjà les travailleurs associés : c’est ainsi que d'avance on leur promet, au nom de l’État ou de la ville, de leur fournir du travail ; on va même, dans un moment où l’industrie du meuble traverse une crise, jusqu’à passer avec une société coopérative d’ébénistes des marchés pour la fabrication immédiate du mobilier de bâtiments publics encore à l’état de projet. En réalité il suffisait donc à des travailleurs de s'associer pour être assurés de la sympathie et surtout des commandes du gouvernement.
Doit-on s'étonner après cela du succès des sociétés coopératives de production fondées à cette époque ? Pas plus qu’on ne peut tirer argument de cette réussite en faveur du système lui-même. L'expérience prouve seulement que les sociétés qui peuvent prétendre aux adjudications publiques, vivre d'elles en grande partie, peuvent assez facilement réussir.
Pourtant les associations ouvrières sont beaucoup plus ambitieuses ; elles ne veulent pas se borner à prouver qu'elles peuvent vivre, elles prétendent tout absorber. Il s’agit précisément de voir st elles peuvent espérer arriver à ce résultat. |
Pour se développer plus rapidement encore et toucher plus vite au but, les associations ouvrières eurent l'idée de créer une fédération qui pût devenir pour le mouvement un centre de propagande, de perfectionne-
ment et de défense. C'est en 1884 que cette conception fut réalisée. La Chambre consultative des associations ouvrières de production débuta avec vingt-deux sociétés adhérentes. Elle se proposait de défendre les intérêts des sociétés qui avaient accepté son programme, de leur faciliter les relations industrielles et commerciales, de centraliser les renseignements qui pouvaient leur être utiles, de rechercher les travaux qu'il leur était possible d'entreprendre, enfin, d'appuyer auprès des pouvoirs publics les offres de travail et de fournitures, les demandes de crédit qui pouvaient être faites par l’une ou l'autre des associations fédérées.
La Chambre consultative, il faut le reconnaître, était composée d'hommes actifs et intelligents, bien décidés à mener à bonne fin l’œuvre qu'ils avaient entreprise. Pour attirer l'attention publique sur l'association ouvrière, pour annoncer en même {emps sa naissance, à elle, d'une façon quelque peu éclatante, elle organisa à l'exposition du travail qui eut lieu à Paris en 1885, une sorte de manifestation en l'honneur des sociétés de production. Avec une subvention qu'elle obtint de la ville de Paris, elle fit construire par les associations du bâtiment, un pavillon où les autres sociétés ouvrières exposèrent des échantillons de leurs travaux. Elles prétendaient démontrer par là que « la coopération n’était pas une chimère, qu'elle existait réellement et qu'elle donnait des résultats bien palpables, tant au point de vue matériel qu'au point de vue moral ».
Les conséquences ne furent probablement pas aussi grandes que ne l'avaient espéré les membres de la Chambre consultative ; celle-ci obtint pourtant une médaille d’or « pour Le but infiniment utile de sa belle organisation ».
La tâche de la fédération fut très facile dans les questions d’adjudications de travaux à exécuter pour le compte de l'Etat, de la-ville de Paris ou des départements. La Chambre consultative fut en effet accueillie par l'administration avec une faveur qui ne se démentit jamais. et elle parvint ainsi à rendre des services fort appréciables à nombre de ses membres. Elle put même se vanter d’avoir obtenu la promulgation du décret du 4 juin 1888, conséquence tardive de l'enquête de 1883, qui remaniait complètement la question des adjudications de travaux publics. Ce décret, rendu sous le ministère Floquet, et dont les dispositions avaient été élaborées par les soins de M. Waldeck-Rousseau, accordaient aux associations ouvrières les avantages suivants :
Lotissement du marché suivant son importance ou la nature des professions intéressées.
Dispense pour les associations de fournir un caution nement dans les travaux ou fournitures dont la valeur n'excède pas 50.000 francs : dans ces conditions les entrepreneurs ordinaires sont tenus de fournir un cautionnement.
Droit de préférence, à égalité de rabais, sur les au-
tres soumissionnaires : ce droit était reconnu aussi par le décret de 1848.
Enfin droit à des acomptes payables par quinzaine ; M. Alphand, on l’a. vu, avait dans sa circulaire adopté une mesure du même genre. |
Je ne reviens pas sur les injustices consacrées par le décret. Celui-ci, du reste, ne concernait que les travaux à accomplir pour le compte de l'Etat. La question se posa bientôt de savoir s’il fallait l'appliquer, par analogie, aux travaux des départements. Un avis du conseil d'Etat, daté du 27 juin 1889, vint trancher la question dans le sens de l’affirmative, et la Chambre consultative y vit un succès de plus pour sa cause.
Toutes ces faveurs, et l’activité déployée par les membres de la Chambre consultative ne pouvaient qu’accentuer le mouvement ; en réalité les fondations devinrent de plus en plus nombreuses.
Bientôt du reste la fédération eut son journal à elle : le 1* mai 1893 parut l'Association Ouvrière, journal mensuel, chargé de répandre partout la bonne parole et de trouver des partisans au système dont il préconisait l'emploi.
Puis, dans cette même année 1893, la Banque coopérative des associations de production commença à fonctionner ; une subvention de l'Etat et les dons successifs d'un généreux anonyme portèrent son capital à 500.000 francs ; elle avait pour buts : l’esecompte du pa-
pier des sociétés ouvrières de production, les dépôts de
FRANCE 307 cautionnements, les prêts sur fournitures ou travaux exécutés, Les ouvertures de crédits sur marchés, enfin, et dans cerlains cas seulement, car il ne fallait pas renouveler la triste expérience faite par le Crédit au travail, Les prêts à longs termes.
Enfin, à la suite d’une demande adressée par la Chambre consultative aux pouvoirs publics, le parlement a voté en 1894, et depuis lors il vote régulièrement chaque année un crédit de 140.000 francs, comme encouragement aux associations ouvrières de production et de crédit. La Chambre consultative aurait désiré qu'on remit cette somme à une organisalion sérieuse et compétente, bien au courant de la question et qui aurait su s’en servir pour le plus grand bien de la cause coopérative ; Le parlement en à décidé autrement et le crédit est partagé directement par des personnalités « bien intentionnées sans doute mais insuffisamment éclairées », entre les associations ouvrières qui semblent le plus dignes d'encouragement. Malgré les résultats du prèt de 3.000.000 et du legs Rampal, on n’a pas compris encore que procéder de cette façon, c'était dépenser en pure perte les ressources publiques. Reconnaîtra-t-on un jour, qu'on ne peut pas rendre de plus mauvais services à une association ouvrière, que de la mettre à même de se procurer facilement les capitaux dont elle à besoin pour fonctionner ?
Dois-je dire après cela que dans les toutes dernières années le nombre des sociétés de production s’est encore accru sensiblement ?
Mais quels sont exactement les résultats de toutes ces faveurs et de toute cette campagne en faveur de l’association ouvrière ; car il ne suffit pas de donner des chiffres, il faut encore peser leur valeur exacte ?
Il y à actuellement en France environ 150 associations de travailleurs ; il est difficile de se procurer sur toutes des renseignements précis ; la Chambre consultative ne s’occupe en effet que de ses adhérentes. Je pense pourtant que l’état de cette Chambre consultative reproduit assez fidèlement l'état du mouvement. Or, il est actuellement, en apparence du moins, tout à fait prospère. Nous avons vu qu'à l’origine, en 1884, le nombre des sociétés ayant adhéré à la fédération était de 22 ; en 1890 il n’était encore que de 27, ce qui dénotait un succès fort relatif. L'année suivante il passait subitement à 38 et en 1892 à 41. L'Association Ouvrière du mois de juin 1895 donne une liste de 82 associations adhérentes ; le numéro du mois d'avril 1896 une liste de 100 et celui du mois de mars 1897 une liste de 103. En apparence le mouvement est donc parfaitement lancé. Il y à pourtant de très sérieuses raisons de douter du résultat final. Sur les 103 associations sur lesquelles la Chambre consultative fournit des renseignements, 63 sont fondées depuis moins de trois ans ; 28 seulement sont antérieures à l’année 1890.
Combien parmi toutes ces sociétés si récentes sauront résister à toutes les difficultés qu’elles ne manqueront pas de rencontrer. En 1848 aussi les fondations
ont été nombreuses et de tout le mouvement sur lequel on fondait alors de si belles espérances, c'est à peine si on trouve encore quelques traces. Il ne faut pourtant pas exagérer le péril : les associations ouvrières, guidées par la Chambre consultative qui connaît parfaitement la matière, encouragées par l'Etat et les administrations qui leur fournissent du travail, ayant à leur disposition une banque qui ne fait pas payer trop cher ses services, sont, pour le moment du moins, car toutes ces circonstances sont essentiellement variables, dans les conditions les plus favorables à la réussite. Il y aura cependant encore des échecs ; les travailleurs se heurteront à des obstacles qu'ils ne soupçonnaient même pas ; ils lutteront bien péndant quelques années, mâis beaucoup finiront par se lasser et abandonneront la place. Au deuxième congrès de l'Alliance coopérative internationale plusieurs délégués de sociétés de production se plaignirent amèrement de ce que les sociétés de consommation ne se fournissaient pas de préférence chez les travailleurs associés qui,tout en offrant les mêmes conditions que les commerçants,manquaient pourtant le plus souvent d'ouvrage. Combien de sociétés ne sauront pas vaincre la difficulté si grande de se faire une clientèle ?
J'ai constaté que les conditions étaient actuellement très favorables pour l'association ouvrière et que cela était dû en grande partie à la politique suivie en matière de travaux publics. On peut aller plus loin et affirmer
que la conduite de l'administration a été en quelque sorte la cause déterminante du suecès de la coopération de production depuis 1880. II suffit pour s’en convaincre de jeter les yeux sur les listes fournies par le Journal de la Chambre consultative. Il n'existe pour ainsi dire aujourd’hui, que des associations pouvant prétendre à des adjudications de travaux publics ; c’est ainsi que l’on compte huit associations de menuisiers, trois de charpentiers, trois d’ébénistes, sept de peintres, cinq de maçons ou de tailleurs de pierre, deux de granitiers, deux de plâtriers, trois de serruriers, deux de fondeurs, trois de couvreurs, deux de plombiers, une de sculpteurs, une de parqueteurs et une de tapissiers, auxquelles l'État ou la ville de Paris peuvent confier la construction ou la réparation des édifices publics ; et d'un autre côté trois sociétés de paveurs et une de piqueurs de grès. C’est un fait indiscutable que la grande majorité des associations de travailleurs ne vivent que des adjudications publiques. La Chambre consultative elle-même s’en rend très bien compte ; son secrétaire, M. Vila, dont la compétence en ces matières est indiscutable, à pu écrire : « à Paris, Lyon, Bordeaux, Limoges, les associations concourent aux adjudications publiques, mais celles qui existent dans les petites villes végètent » ; ce qui équivaut à ceci : partout où les administrations leur fournissent de l'ouvrage, les sociétés prospèrent, ailleurs elles sont fort peu brillantes.
L'examen attentif des tableaux dressés par les soins
de la Chambre consultative, suggère une autre réflexion. Toutes ces associations fondées pour exécuter les travaux publics sont précisément, à cause de leur nature particulière, dans les meilleures conditions voulues pour réussir ; elles n’exigent pas de capitaux considérables, ni un outillage bien compliqué ; leurs directeurs ne doivent pas faire preuve de connaissances techniques extraordinaires ; la bonne volonté, l'énergie, le courage des ouvriers jouent un rôle prépondérant et l'association vient précisément développer ces qualités «par l'espoir d'un gain plus considérable.
Pourtant, même dans ces branches d'industrie particulièrement abordables pour les associations de travailleurs, et malgré la faveur de toutes les administrhtions, le plan primitif, à savoir la suppression des entreprises individuelles, est loin d’être réalisé. Les sociétés coopératives vivent, je le reconnais volontiers, mais elles n’empêchent pas les autres genres d’exploitation de continuer à exister.
En réalité, le mouvement actuel autour duquel on se plait à faire grand bruit n’a qu'une portée très restreinte ; il faut une forte dose de bonne volonté pour y voir le commencement d'une évolution économique qui s'accomplirait par le développement normal et continu des associations de production. Ce développement, rien ne le promet encore, mème rien ne permet de l’espérer ni de le prédire. Les sociétés qui réussissent se trouvent dans des conditions tellement particulières, leur succès
peut être de si courte durée : un nouveau règlement sur les adjudications peut venir transformer en un monceau de ruines le monument qu’on est tenté de proclamer inébranlable. Du reste, si la prospérité continue, les sociétés d'aujourd'hui sauront-elles éviter la transformation habituelle des associations coopératives ; l'ancienne société coopérative des lunettiers, qui comprend aujourd’hui plus de 1.000 auxiliaires réduits au strict salaire et moins de 60 associés, ne trouvera-t-elle pas de nombreux imitateurs ? Tout concorde à le faire croire.
Le mouvement actuel n’a pas la portée qu'on se plaît parfois à lui attribuer ; il n’est pas, je le répète, le prélude d’une transformation économique, il ne prouve pas que le système coopératif soit véritablement pratique.
Il suffit, pour s’en convaincre davantage encore, de se reporter aux expériences faites dans des genres d’industrie plus compliqués, plus difficiles soit à cause des capacités particulières qu'ils exigent au point de vue commercial ou au point de vue technique, soit à cause des capitaux considérables nécessaires à l'exploitation.
De ce côté, les tentatives ont été du reste beaucoup moins nombreuses. Faut-il l'attribuer à l'opposition du parti ouvrier au principe même de la coopération de production ? Je ne le crois pas. La raison en est plutôt dans la crainte d’un échec presque certain d'avance.
[n’y a eu qu'un petit nombre de fondations autour