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desquelles on a fait du reste grand tapage. Enfin l’infâme patron, ce parasite sans aucune utilité sociale ni économique, allait disparaître et faire place aux travailleurs associés, on n'aurait bientôt plus devant soi que des mines appartenant aux mineurs, des verreries aux verriers. Ces belles espérances n’ont pas été de longue durée. La mine aux mineurs de Monthieux, dont l’organisation avait soulevé chez tous les travailleurs un véritable enthousiasme, est loin d’avoir eu les brillants résultats qu'on en attendait.
Quant à la verrerie aux verriers de Rive-de-Gier qui avait débuté sous des auspices encore plus favorables, elle vient de tomber piteusement, engloutissant non seulement les 115.000 francs avancés par le syndicät général des verriers de France, mais encore tous les salaires arriérés des pauvres ouvriers coopérateurs qui y travaillaient.
On tente actuellement une nouvelle expérience, je veux parler de la verrerie ouvrière d'Albi, fondée à la suite de la fameuse grève de Carmaux et qui à reçu un don de 100.000 francs de Mme Dembourg. Il paraît que son organisation n’est pas de nature à faire disparaître tous les conflits entre la direction et le travail, puisqu'elle a déjà eu, avec plusieurs de ses ouvriers, des difficultés que les tribunaux ont été appelés à trancher.
Peut-on au moins espérer toucher au succès pour le plus grand bien du prolétariat français ?
Malgré la fondation toute récente de la verrerie ou-
vrière, il est possible déjà de donner une appréciation qui malheureusement n’est pas favorable. Tout dernièrement, le 21 avril 1897, M. Jaurès publiait en effet dans la Dépéche de Toulouse, sur la société d'Albi, un article qu'on pourrait intituler : cri d'alarme. « J'ai hâte, dit le député socialiste, de sonner de nouveau la cloche d’alarme pour la verrerie ouvrière... Elle traverse une crise redoutable... Les ouvriers verriers sont condamnés à passer une période terrible. Ils travaillent sans salaire, et je ne sais s'ils pourront supporter longtemps encore la vie de privation et de souffrance que depuis si longtemps ils supportent avec tant d'héroïsme. »
Du côté de la grande industrie l’évolution est loin, on le voit, d'être commencée ; la plupart des expériences aboutissent à des échecs ; Le système coopératif ne semble pas pratique pour elle.
Si l’on tourne les regards vers l’industrie mécanique, on s'aperçoit que, dans cette branche, on n'ose même pas tenter d'expérience.
La coopération n'apparaît done comme possible que dans les branches d'industrie qu’on pourrait qualifier de rudimentaires ; dans les autres elle se heurte à trop de difficultés, elle rencontre trop d'obstacles. Il y à du reste à cela une raison très simple. Les bénéfices, c’està-dire le succès, dépendent de la facon dont la société est dirigée ; or, dans certaines industries, celles que je viens de qualifier de rudimentaires : le bâtiment par exemple, la direction est, à tout prendre, assez facile ;
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le gérant ne doit pas faire preuve d'initiative ni de connaissances remarquables ; il s’agit d’une besogne courante et toute tracée; si donc il est d’une intelligence moyenne, il pourra parfaitementconduirel’affaire, Dans la grande industrie, au contraire, la direction présente de très sérieuses difficultés, et une assemblée d'ouvriers a grande chance de ne pas distinguer ou même de ne pas savoir maintenir au pouvoir des travailleurs réunissant les qualités nombreuses strictement obligatoires. C’est ce qui rend le succès si problématique, c’est ce qui est cause des nombreux échecs que l’on à à mentionner. Un fait qui me semble d’une force probante, indiscutable, vient encore corroborer cette manière de voir: c’est la prospérité de sociétés de production comme le Familistère de Guise ou la papeterie Laroche- Joubert d'Angoulème, la maison Leclaire. Ces associations sont d’origine patronale ; ce n’est qu'après succès et en pleine prospérité qu'elles ont adopté plus ou moins complètement la forme coopérative.
Or, les patrons qui par philanthropie ou dans un but d’expérimentation sociale ont ainsi cédé à leurs ouvriers pour le tout ou pour partie seulement les usines qu'ils avaient fondées, se sont occupés avant tout d'organiser une gérance très forte pour que la discorde ou le manque de connaissances ne viennent pas ruiner une industrie jadis prospère. Et pourtant la besogne de ces directeurs qui n'ont plus qu’à continuer une affaire en bonne voie est incomparablement plus facile que celle de gérants qui doivent lancer une entreprise.
Il est certain d'autre part qu'on ne peut tirer aucun argument de l'existence de sociétés comme celles de Guise et d’Angoulème, en faveur de la coopération de production. Godin et Laroche-Joubert ne trouveront pas de nombreux imitateurs ; la très grande majorité des industriels préfèrera toujours laisser ses usines à des descendants ou même à des collatéraux très proches, plutôt qu’à ses ouvriers ; et lorsqu'il s'agira de fonder de toutes pièces des sociétés de production, les conditions seront absolument changées ; et on découvrira des obstacles que Les associés eux-mêmes ne tarderont pas à considérer comme insurmontables.
De nos jours comme précédemment, les sociétés coopératives de production ne semblent pas devoir jamais être, en France, d’une application générale ; celles qui fonctionnent se trouvent dans des conditions absolument particulières : ce sont ou bien des entreprises arrivées à la prospérité sous le régime patronal et ayant été transformées ensuite en sociétés coopératives, ou bien des associations ayant pour objet des industries élémentaires, où les difficultés se trouvent réduites au minimum et dont le succès dépend plus de la bonne volonté des travailleurs que de la personnalité et des qualités du gérant, et pouvanten outre trouver dans les adjudications publiques une besogne abondante.
Tout indique qu’on se trouve en présence d’un principe d’une application très restreinte; rien ne fait prévoir encore l’évolution dont on à parlé si souvent depuis 1848. |
Sociétés agricoles (1). — Il n’y a rien de commun, on le sait, entre l’association ouvrière et la société de production agricole ; dans la première, c’est au travailleur qui manipule les produits que vont tous les bénéfices, dans la seconde c’est au cultivateur qui a fourni la matière qu'il s’agit de transformer ; l’une vise la suppression du salaire, l’autre ne se préoccupe en aucune façon de l'émancipation des salariés, elle n’admet même pas, en général, ses employés à la participation aux bénéfices ; elle cherche seulement à augmenter le plus possible les profits de l’agriculteur sur les produits recueillis ou récoltés par lui.
Les sociétés de production agricole sont très anciennes : les associations pour la fabrication en commun du fromage de Gruvère remontent au XII siècle, en Franche-Comté on constate des fruitières (ce mot est synonyme de fromagerie) dès le milieu du XVI siècle. Actuellement le nombre des fromageries coopératives en France, est évalué à 2.200 (2); Les neuf dixièmes se trouvent concentrées dans cinq départements : Doubs, Jura, Haute-Savoie, Savoie et Ain.
-Les laiteries coopératives sont encore peu nombreuses, mais elles promettent de donner de bons résultats: elles centralisent le lait dans des installations, très perfectionnées pour la plupart, où on le transforme en
(1} Comte de Rocquigny, La coopération de production dans l'agris cullure.
(2) Idem., p. 104.
beurre ; la société s'occupe ensuite très généralement de l’écoulement des produits.
Les avantages que procure cette organisation sont très appréciables ; d’abord l'emploi de machines perfectionnées augmente sensiblement le rendement du lait, et donne un beurre de qualité supérieure ; d'autre part elle permet une économie très grande de temps et de force.
Pour se rendre compte exactement du profit que peut retirer le cultivateur de la laiterie coopérative, il suffit de reproduire le calcul fait par M. R. Lézé, professeur à l’école nationale d'agriculture de Grignon. Dans un ouvrage intitulé Les Industries du Lait,il constate qu'une fermière, travaillant cent litres de lait, en retirera en moyenne 3 kilogrammes de beurre qui lui rapporteront 6 francs, non compris le coût de la main-d'œuvre et les frais de transport au marché ; tandis qu’en vendant ces cent litres de lait au prix très bas de 0 fr. 08 le litre elle se fera huit francs net sans aucun frais ; or la laiterie coopérative lui procurera 0 fr. 10 ou 0 fr. 12 au litre, quelquefois même davantage (1).
La première association pour la fabrication du beurre en France, a été fondée à Leschelle (Aisne), en 1887; la seconde à Chaillé, près Surgeres (Char.-Inf.), en 1888. Les services rendus furent vite appréciés ; à Ja fin de l’année 1895 on pouvait évaluer à une centaine environ le nombre des laiteries coopératives françaises.
(1) Même ouvrage, p. 76.
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C’est peu si l’on se reporte à ce qui existe au Danemark et en Allemagne ; mais le mouvement a commencé bien tard, chez nous, et le paysan, le cultivateur français est en général si réfractaire aux moindres innovations ; on peut espérer, maintenant que les syndicats agricoles l'ont familiarisé avec l’association, qu'il consentira à retirer de la coopération tout le profit qu’elle est susceptble de lui procurer.
C’est la région des Charentes et du Poitou qui fournit le plus grand nombre de laiteries coopératives : 75 environ. Un certain nombre d'associations de cette contrée ont formé entre elles, à la date du 8 mai 1893, l’'Association Centrale des laiteries coopératives des Charentes et du Poitou. Celle-ci « a pour mission de s'occuper des intérêts des associations adhérentes, de leur faciliter les relations industrielles et commerciales, de centraliser tous les renseignements pouvant leur être utiles, d'appuyer leurs réclamations auprès des pouvoirs publics ou des grandes administrations publiques ou privées, de patronner la création d'offices de renseignements, d’entremise et de surveillance pour la vente des produits, l'acquisition des machines et de toutes choses utiles à l’industrie laitière ».
Depuis sa fondation l'Association Centrale s’efforce d’accentuer le mouvement en faveur des laiteries coopératives, dont le but, disent les statuts, est de « mettre en rapports directs le producteur avec le consommateur, en garantissant à ce dernier la qualité naturelle des
marchandises, et au premier l'intégralité du produit de son travail » ; elle à pris une part très large à la campagne menée en vue du vote d’une loi réprimant la falsification du beurre par l'emploi de la margarine, loi qui vient d’être promulguée ; elle poursuit l'abaissement des tarifs de transport et des taxes d'octroi ; elle organise, pour faciliter l'écoulement des produits,la partierpation des laiteries aux expositions agricoles ; enfin elle achète par grosses quantités et dans des conditions de prix particulièrement avantageuses, le charbon, les calicots d'emballage et d’autres objets qu’elle procure aux sociétés qui lui en font la demande, moyennant prélèvement d’un simple escompte pour frais généraux.
On peut espérer que grâce à son action bienfaisante, les laiteries coopératives deviendront de plus en plus nombreuses ; les agriculteurs si éprouvés y trouveront un avantage pécuniaire très appréciable, les consommateurs seront enfin assurés de la pureté des produits, etl’industrie laitière française retrouvera à l'étranger les débouchés qu’elle avait perdus à cause des falsifications sans nombre auxquelles le commerce individuel soumettait le beurre en France (1).
Dans la catégorie des sociétés de production agricole on peut encore noter quelques moulins à blé ou à huile, quelques distilleries, enfin quelques fabriques de conserves.
(1) Sur ces matières spéciales, on consultera avec grand profit l’ouvrage déjà cité du comte de Rocquigny, Za coopération de production dans l’agriculture, pp. 74 et suiv,
Encore une fois tout ce mouvement n’est pas bien développé, mais on peut espérer que,sous l'influence des syndicats agricoles si nombreux chez nous depuis la loi de 1884, les cultivateurs entreront de plus en plus dans la voie de la coopération de production qui pour eux ne présente pas de difficultés bien sérieuses, et offre d'immenses avantages.
Un très grand nombre de syndicats agricoles jouent directement le rôle de sociétés coopératives soit pour l'achat en commun des matières premières, des engrais principalement, soit pour l'achat de machines dont les syndiqués se servent successivement.
À côté des syndicats on trouve de véritables sociétés coopératives surtout pour l'achat de machines coûteuses telles que les batteuses à vapeur. On compte actuellement en France une trentaine d'associations de ce genre, dont près de vingt ont pour but le battage mécanique des récoltes.
D'un autre côté quelques syndicats mais surtout des sociétés coopératives proprement dites, s'occupent de la vente des produits récoltés : ici on s’est heurté à des difficultés plus grandes,mais qu’on parviendra peut-être à surmonter avec de l'énergie et de la prudence.
Tout cela n'est encore qu’un début, mais qui prouve . que le paysan français commence à se familiariser avec l'idée d'association; la crise qu’il traverse en ce moment lui à fait comprendre que l'isolement engendrait par-
fois la faiblesse et que là où un individu succomberait, L,. — 2
une société pouvait lutter avec succès et empêcher la ruine de ses membres.
Sociétés de crédit agricole. — La coopération française s’est enfin lancée depuis quelques années dans le crédit agricole, qui est le complément indispensable des autres branches qu’il permet d'aborder.
L'organisation de nos caisses rurales est très variée.
Les premières, dont la fondation remonte aux environs de l’année 1885, limitent la responsabilité de leurs membres au capital souscrit par chacun d'eux.
Depuis 1893 il s’est créé en France un nombre considérable de banques agricoles appliquant scrupuleusement les principes de Raïffeisen, par conséquent admettant le principe, trouvé si sévère chez nous, de la solidarité absolue de tous Les associés pour toutes les dettes sociales ; les sociétés françaises de ce type atténuent le danger par un contrôle rigoureux et par les conditions très strictes de leurs opérations de crédit.
Du reste, parmi les caisses rurales à responsabilité illimitée il faut encore distinguer deux espèces: les règles, l'organisation différent un peu, en effet, suivant que la fondation est due à l'influence de M. Louis Durand ou . à celle de M. Rayneri.
Le premier, avocat à Lyon, s’en est tenu au type primitif de la banque Raïffeisen, c'est-à-dire qu'il ne demande aucune souseriplion des associés ; la caisse em-
prunte directement, engageant par la signature sociale
la responsabilité de tous les membres, ce qui lui permet d'obtenir des conditions peu onéreuses. Les banques Raiffeisen-Durand sont nombreuses déjà ; à la fin de l’année 1895 il en existait 349 ; il est difficile de juger des résultats acquis ; tout fait espérer qu'ils seront tels qu’on peut les désirer.
M. L. Durand a fondé l'Union des Caisses rurales et ouvrières françaises à responsabilité illimitée, dont il est le président. Au 31 juillet 1896, on comptait déjà 460 caisses rurales ayant donné leur adhésion à l’union. Le rouage nouveau accélérera peut-être encore le mouvement.
M. Rayneri, directeur de la banque populaire de Menton, a introduit dans l’organisation des banques qu'il a fondées la souscription d’un certain capital par les associés ; en réalité, ces caisses se rapprochent aujourd’hui, plus que les précédentes, des banques Raiïffeisen qu'une loi de 1889 est venue obliger à avoir des actions.
Les banques Rayneri se développent, elles aussi : comme les caisses Durand, en même temps qu'elles font des prêts elles reçoivent généralement des dépôts et fonctionnent ainsi comme caisses d'épargne pour ceux qui mettent en elles leur confiance. |
‘Un mouvement se dessine en ce moment en faveur des sociétés à responsabilité limitée, qui paraissent plus conformes au caractère d’une grande partie des cultivateurs français.
Ce mouvement à pour point de départ la loi du 5 novembre 1894 relative à la création de sociétés de crédit agricole, due en grande partie à l'initiative de M. Méline, et sur laquelle quelques explications sont nécessaires. |
La nouvelle loi s'efforce de pousser les syndicats dans la voie du crédit agricole ; et,dans ce but, tout en déclarant commerciales les sociétés de crédit qu’ils consentiront à fonder, elle les dispense de la patente et de l’impôt sur les valeurs mobilières (art. 5). Ces privilèges, elle ne les accorde aux syndiqués qui veulent aborder les opérations de crédit que sous certaines conditions :
D'abord, la société ne doit comprendre que des mem-
bres de syndicats agricoles ; son capital ne peut jamais être représenté par des actions, il doit être formé par des souscriptions nominatives, qui peuvent être de valeur inégale et qui ne sont transmissibles que par voie de cession, à des syndiqués, et avec l'agrément de la société.
. D'autre part, les statuts doivent se prononcer expressément sur une foule de questions, notamment sur le degré de responsabilité de chaque associé, et sur le prélèvement que pourra faire la société sur toutes les affaires traitées par elle.
La loi réglemente du reste elle-même l'emploi de ces prélèvements qui constituent, après acquittement des frais généraux et paiement des intérêts, les bénéfices de la société. Les bonis doivent être versés pour les 3/4
au moins dans un fonds de réserve. Le reste, c’està-dire le quart du gain au maximum, peut être distribué entre les associés, mais seulement au prorata des prélèvements opérés sur les opérations faites avec eux et non pas en proportion de l'apport social de chacun. L’article 3 décide en effet que Le bénéfice ne pourra,en aucun cas, être partagé sous forme de dividende entre les membres de la société.
Enfin la loi du 5 novembre 1894 édicte des conditions de publicité toutes particulières ; elle exige le dépôt au grefle de la justice de paix d'une liste complète des administrateurs ou directeurs et des sociétaires, avec la mention, pour tous, du domicile et de la profession ; elle veut que tous les ans on dépose une liste du même genre accompagnée du tableau sommaire des recettes, des dépenses et des opérations effectuées pendant l’année écoulée.
On voit que de grandes précautions ont été prises pour que les faveurs accordées ne puissent pas profiter à de vulgaires spéculateurs ou même à de simples com-
merçants. Le législateur a agi avec une véritable pru-
dence : on ne peut que l’en féliciter.
Diverses sociétés ont été fondées en conformité avec
Ja loi du 5 novembre 1894: celles de Remiremont et
d’Epinal limitent la responsabilité de leurs membres au montant de leur souscription et celle-ci est fixée à 20 francs ; elles adoptent donc la règle des sociétés par
actions, purement et simplement. Beaucoup prétendent
que cette responsabilité très limitée est parfaitement conforme au caractère de la grande majorité des cultivaleurs.
En résumé le crédit agricole s’est, dans les dix dernières années, développé d'une manière inattendue ; ses progrès sont dus surtout à ce que, par les syndicats professionnels et les diverses coopératives agricoles, l'association est enfin entrée dans les mœurs de nos cultivateurs. Aïlleurs c’est précisément l'inverse qui s’est produit et l'extension du crédit agricole a permis d'aborder les autres branches de la coopération. Cette observation très juste, surtout en ce qui concerne l'Allemagne et l'Italie, est du comte de Roquigny.
Sociétés de crédit populaire. — On a vu que le P. Ludovic de Besse avait créé, en 1878, la première banque populaire à Angers, et qu'une campagne active était menée pour multiplier les fondations. Le succès n’a pourtant pas été aussi rapide que les efforts incessants des partisans du crédit populaire auraient pu le faire espérer.
Un homme d'une valeur très grande et d'une activité dévorante, M. Eugène Rostand, a uni bientôt son action à celle du fondateur de la banque d'Angers, et il n’a épargné ni son temps ni ses peines pour l'idée qui lui tenait tant au cœur. Malheureusement les Français ne semblent pas fort portés vers cette forme spéciale de la coopération, l’isolement a pour eux des charmes incompréhensibles.
C'est ainsi que, malgré la fondation d'agences de rénseignements et de propagande : le Centre Fédératif du crédit populaire en France, qui a pour président M. E. Rostand, et la Société de Propagation du crédit populaire {cette association qui depuis le congrès de Toulouse en 1893, avait uni ses efforts à ceux du Centre Fédératif, vient de se dissoudre), malgré la publication d’un journal: Le Bulletin mensuel du Crédit populaire et l'organisation de congrès qui ont eu lieu successivement à Menton, Marseille, Bourges, Lyon, Toulouse, Bordeaux, Nîmes, Caen et Lille, les banques populaires proprement dites sont demeurées fort peu nombreuses.
L’A/manach de la coopération française de 1897, qui donne pour les caisses rurales le chiffre de 460, ne cite que 32 banques populaires et ce chiffre est encore exagéré ; il ne paraît être réellement que de 23.
Le principal obstacle au développement du mouvement est, d’après M. E. Rostand, le régime d’asservissement et de concentration auquel est soumis, en France, l'épargne populaire. D’après le président du Centre Fédératif du crédit populaire, la décentralisation de l'épargne est une des principales causes des progrès incessants de la coopération de crédit à l'étranger.
M. Rostand a donc entrepris une campagne très active pour arriver à la réforme de notre législation sur les caisses d'épargne. Il a obtenu déjà une satisfaction partielle : le Parlement, par une loi du 20 juillet 1895 (art. 10), permet dans une certaine mesure aux caisses
d'épargne, le libre emploi de leur fortune personnelle en placements locaux, parmi lesquels se trouvent mentionnés les prêts aux associations coopératives de crédit. Cette réforme a déjà porté des fruits surtout pour les caisses rurales ; la caisse d'épargne de Lyon à concouru par ses capitaux à la fondation des sociétés de Bessenay, Mormant et Belleville-sur-Saône ; la caisse d'épargne de Marseille, dont le président est M. E. Rostand lui-même, a contribué à la fondation des banques de Trets et de Fuveau.
Les congrès du crédit populaire et agricole ne cessent cependant pas de réclamer des réformes plus radicales. S'ils Les obtiennent il est probable que les banques coopératives se multiplieront plus rapidement qu’elles ne l'ont fait jusqu'à présent. Mais ils arriveront difficilement à obtenir gain de cause sur ce point ; le pouvoir en France à une tendance trop marquée vers la centralisation pour qu'il soit permis d'espérer beaucoup. Le résultat serait pourtant bien utile à la catégorie si nombreuse des petites gens.
Sociétés de consommation (1). — Il en existait déjà un assez grand nombre en 1880, mais elles vivaient
(1) De Boyve, Histoire de la coopération à Nimes. Revue d'économie politique, année 1889, page 473, article de M. Ch. Gide.
Le mouvement coopératif en France dans les dix dernières années, brochure de M. Ch. Gide.
Almanach de la coopération française.
isolées et les renseignements sur elles faisaient défaut, aucune agence centrale n’en dressant périodiquement la statistique. Les associations n'avaient du reste aucune ambition bizarre : elles visaient simplement à procurer à leurs membres la plus grande économie possible, quelques-unes à développer chez eux le goût de l'épargne et la pratique de la tempérance.
Cependant, un mécanicien du nom d’Auguste Fabre, lecteur assidu de Fourrier et de Saint-Simon, venait de fonder à Nîmes (1878) une société de consommation qui devait permettre à ses membres de former le capital suffisant et d'acquérir en même temps les connaissances commerciales nécessaires pour arriver enfin à former des associations coopératives de production leur assurant une indépendance complète et leur laissant l'intégralité du produit de leur travail. En un mot, Auguste Fabre entendait se servir de la coopération de consommation, comme d’un moyen pour arriver à l’association ouvrière.
Quelques années plus tard, en 1883, dans cette même ville de Nîmes, M. de Boyve, qui était le secrétaire d’une société de secours mutuels et de prévoyance, proposa à ses co-associés de fonder un magasin coopératif dont les bénéfices seraient versés dans la caisse de la société de secours. L'idée, telle qu’elle était présentée fut rejetée ; mais là commission qui se prononça contre elle se montra favorable à la création d’une société de consommation indépendante del’association de prévoyance;
M. De Boyve fut même invité à rédiger un rapport sur la coopération pour le lire à l’assemblée générale des mutuellistes. :
Le travail du secrétaire de la société de secours fut très applaudi ; on en vota l'impression et on le répandit par toute la ville. Bientôt après on organisait une autre séance dans laquelle M. de Boyve devait faire un nouveau plaidoyer en faveur de la coopération et à l'issue de laquelle on devait recueillir les adhésions pour la société projetée : l'A beille Nimoise.
Dans cette seconde conférence, M. de Boyve laisse voir plus clairement encore que dans la première ce qu'il attend des sociétés de consommation ; il ne parle plus seulement d'économies à faire, d'épargnes à réaliser ; il découvre le fond de sa pensée: « La coopération, dit-il, n’est pas une panacée universelle qui puisse faire disparaître du jour au lendemain tous les maux de ce monde; mais par elle on doit arriver progressivement et sagement à une meilleure organisation de la société. » Plus loin, il la considère comme le moyen d'obtenir la répartition équitable des bénéfices de la production entre tous ceux qui ont contribué à les réaliser, soit par le travail de la pensée, soit par le talent, soit par l'effort manuel: c’est la théorie émise par le Manuel pour les coopérateurs et admise par un petit nombre de coopérateurs anglais, du droit de l’ouvrier au partage des bénéfices réalisés par le patron, c’est une attaque dirigée contre le contrat de salaire, une aceusation d’injustice portée contre lui.
Gr:
Pour arriver à un résultat aussi désirable, les sociétés de consommation devront procéder avec ordre, avancer
par petites étapes. Elles devront d’abord s'unir entre
elles, se grouper pour organiser des magasins de gros comme ceux de Manchester et de Glasgow et obtenir ainsi les meilleures conditions possibles pour tous les achats. Ensuite elles passeront à l'industrie elle-même : elles produiront directement au lieu de s'adresser à des entrepreneurs producteurs et pourront ainsi asseoir sur des bases vraiment équitables la répartition des fruits du travail, donner à chacun ce qui lui est dû, par conséquent plus que le strict salaire, une part des bénéfices réalisés.
De cette façon la coopération arrivera à transformer l'organisation actuelle, à faire disparaître toutes les injustices. Elle supprimera les grèves en les rendant inutiles, améliorera la position de l’ouvrier, et sera même un des moyens qui faciliteront la lutte industrielle avec l'étranger jusqu’au Jour où l’industrie deviendra coopérative et internationale.
C’est toujours la théorie du Manuel pour les coopérateurs : tout par la coopération de consommation ; elle seule est capable de remanier la société dans un sens vraiment équitable. M. de Boyve connaissait parfaitement la coopération anglaise : c'était le développement pris dans la Grande-Bretagne par les distributives qui lui avait fait croire à la réalisation possible de la théorie des chefs du mouvement en Angleterre.
Sans examiner pour le moment toutes ces espérances fondées sur les sociétés de consommation, je me borne ici à constater que l'auditoire devant lequel la confé-
rence avait été faite fut séduit par les promesses extraordinaires du secrétaire de la société de secours. Les Nimois voulurent tenter l'expérience : on leur deman- dait très peu en comparaison des résultats qu'on leur faisait apercevoir dans le lointain ; aussi l’Abeille Nimoise fut-elle fondée séance tenante avec 105 membres, pour le plus grand bien de l’humanité en général et des salariés en particulier. Comme l'Abeille Nimoise, la Solidarité (c'était le nom de la société créée par Auguste Fabre) avait des aspirations de rénovation sociale ; cette communauté d'idées fut cause que des relations s’établirent entre les deux sociétés. A la suite d’une conférence donnée à Nîmes par M. E. Brélay, les membres de l’une et de l'autre association organisèrent une Sociélé d'économie populaire où on discuterait les questions sociales et coopératives.
= Des réunions eurent lieu tous les mois. On parla de l'avenir des sociétés de consommation, des résultats auxquels on était arrivé dans certains pays; on étudia surtout l'Angleterre, on vanta, entre soi les effets de l’Union coopérative de la Grande-Bretagne, et on se dit que pour arriver à quelque chose un groupement de ce genre était indispensable, que l'isolement engendrait la faiblesse, que la force résidait dans l’union. On caressa l’idée d’une fédération des sociétés françaises qui
présenterait pour toutes des avantages certains et contribuerait dans une large mesure au triomphe des principes coopératifs.
Mais, contrairement à ce qui arrive généraleme nt, on ne prétendait pas se borner à pérorer devant les coopérateurs réunis ; on ne considérait pas un progrès comme accompli par cela seul qu'on avait indiqué le moyen de le réaliser ; on voulait agir, on était décidé à organiser une fédération, premier point du programme tracé par M. de Boyve.
Mais avant de s'associer il fallait se connaître : une réunion devait done précéder la formation d’une 50ciété. Avant tout, il s'agissait de décider les sociétés de consommation à prendre part à un congrès où on pourrait leur montrer où se trouvait leur intérêt et obtenir leur adhésion.
= Un pareil congrès présentait des difficultés nombreuses. D'abord, l’idée n’était pas neuve ; des expériences avaient été faites, qui toutes avaient échoué. Réussirait-on mieux maintenant? Il importait de ne pas se lancer à l'aventure ; un nouvel échec de ce côté nuirait certainement à la cause qu’on voulait servir. On se demanda donc à la Société d'économie populaire si le moment était enfin venu. Auguste Fabre estimait qu'il valait mieux attendre, il trouvait que le terrain n’était pas encore suffisamment préparé. M. de Boyve pensait au contraire qu’on pouvait agir immédiatement, et ce. fut son avis qui prévalut. La Société d'économie popu-.
laire nomma donc une commission d'organisation du congrès qui se mit immédiatement à l'œuvre.
La difficulté était de faire entendre. par les différentes sociétés de province l'appel descoopérateurs nimois. . Quelques-unes étaient connues de tous ; la plupart vivaient ignorées. Aux premières le comité d'organisation put s'adresser directement ; pour entrer en relation avec les secondes, il fallut avoir recours aux journaux, leur demander de vouloir bien répandre l’annonce du prochain congrès. et autant que possible d'envoyer au comité l'adresse des sociétés qui se trouvaient dans leurs régions respectives. Ce fut l’occasion d’une correspondance volumineuse, mais les organisateurs ne reculèrent pas devant la besogne, la presse fit preuve de bonne volonté et les renseignements arrivèrent en foule.
M. de Boyve convia Vansitart-Neale, le secrétaire général de l’Union coopérative de Grande-Bretagne, à honorer le congrès de sa présence ; il demanda aux coopérateurs anglais alors rassemblés à Oldham pour leur réunion annuelle, d'envoyer quelques délégués. Il voulait que la première manifestation extérieure de la coopération de consommation française fût entourée d'assez d'éclat pour forcer l'attention publique.
Le comité reçut un grand nombre d’adhésions ; l’idée d'un groupement était accueillie favorablement par la plupart des associations ; on promettait volontiers de se faire représenter au congrès par un ou plusieurs délégués.
Les questions que les sociétés devaient étudier ensemble avaient été préalablement fixées. IL peut être intéressant de les noter :
1. — Examen des moyens pratiquesles plus propres à assurer le bon fonctionnement des sociétés de consommation.
2. — Pour commencer et avant d’avoir un magasin de gros comme en Angleterre, ne convient-il pas de nommer une commission chargée de traiter avec les producteurs pour les prix. N’v aurait-il pas possibilité ensuite de faire adresser aux sociétés directement par le producteur, les quantités de denrées dont chacune d’entre elles aurait besoin et dont elle serait débitée ?
3. — Est-il nécessaire d'avoir une chambre consultative chargée de représenter les sociétés de consommation dans l'intervalle des congrès ?