‹ Étude sur le Mouvement CoopératifChapitre 12 sur 14 · Comment pourvoir aux dépenses · texte numérisé non relu

Comment pourvoir aux dépenses

5. — Ne faut-il pas avoir un journal non politique qui tienne les coopérateurs au courant de tout ce qui peut les intéresser ? Ne convient-il pas de profiter d’un journal déjà existant ?

6. — Ne devons-nous pas inviter les sociétés coopératives de production à envoyer un ou deux délégués pour prendre part à nos travaux ?

7. — Quelle est l’époque préférée pour la réunion du premier congrès ?

Cette liste avait été envoyée à toutes les sociétés en

même temps qu'une demande d'adhésion. Les réponses

à la dernière question firent choisir pour la première réunion la date du 27 juillet 14883 ; on avertit les adhérents que les séances se tiendraient à la mairie de l'hôtel-de-ville de Paris.

Quatre-vingt neuf sociétés avaient répondu à l'appel du comité d'organisation. Le premier acte des délégués réunis en congrès fut de décider une fédération des sociétés coopératives de consommation françaises, et de créer une chambre consultative dont la mission devait consister à fournir aux sociétés associées tous les renseignements nécessaires, à établir une statistique du mouvement, enfin à servir d’arbitre dans les différends entre les sociétés fédérées et leurs membres dissidents: La chambre consultative devait être composée de vingt et un membres, son siège était à Paris, ses ressources consistaient en versements faits par les sociétés adhérentes.

On décida, en outre, la création d'une chambre économique coopérative, ayant pour mission de se mettre en rapports avec les producteurs ou marchands et de faire connaître aux sociétés fédérées les conditions auxquelles elles pourraient obtenir les produits. I ne s'agissait pas là précisément d’un magasin de gros ; l'idée de concentrer dans de vastes locaux des marchandises achetées à l'avance avait même été nettement repoussée, les délégués avaient reculé devant des fluctuations de cours ou des détériorations possibles. La chambre économique devait aussi siéger à Paris ; elle

se composait de vingt et un membres comme la chambre consultative et son budget était alimenté également par les cotisations des sociétés adhérentes. |

En résumé l’œuvre du premier congrès des sociétés coopératives de consommation pouvait se ramener à trois points : fédération acceptée en principe ; création et organisation d’une chambre consultative et d’une chambre économique.

On songea ensuite à rédiger Les statuts de la fédération. Ceux-ci attribuèrent, comme il convenait, l’autorité suprême au congrès qui devait se réunir chaque année et qui ne pouvait comprendre que des coopérateurs effectifs, c'est-à-dire des personnes faisant réellement partie d'une société de consommation. ‘

Le mouvement était désormais organisé ; il lui manquait encore un organe ; mais les Nimois voyant le bureau de la fédération privé de ce moyen d’action fondèrent l’'Emancipation, revue mensuelle, propriété des coopérateurs de Nimes, qui devait être dirigé par les personnes les plus en vue et les plus compétentes du parti coopératif.

Ceci se passait en 1886. L'année précédente M. Fougerousse avait commencé la publication d’une feuille hebdomadaire : Les Coopérateurs Français ; mais il défendait une thèse différente de celle de l'£mancipation. On était de part et d'autre très partisan des sociétés de consommation, mais on se séparait quand il s’agissait de déterminer le but final auquel devait tendre la

coopération. M. Fougerousse prétendait que la suprême sagesse pour les sociétés de consommation était de faire servir leurs ressources à l'alimentation de fonds de prévoyance : caisses de retraite ou assurances sur la vie. Le groupe de Nimes, au contraire, et l’Emancipalion son organe, soutenaient que la coopération de consommation devait viser beaucoup plus haut. Au lieu de tendre à la perpétuation du régime actuel du travail, lequel régime appelant les correctifs connus sous le nom d'institutions de prévoyance, était naturellement imparfait par lui-même, la coopération devait arriver lentement, successivement, à la transformation complète de cette organisation : c’est la théorie exposée déjà aux habitants de Nîmes par M. de Boyve qui est du reste le directeur de l’Emancipation.

Le comité central (cette dénomination ne tarda pas à remplacer le titre de chambre consultative) adopta cette seconde manière de voir, et n’eut rien tant à cœur que de pousser le mouvement dans ee qui lui paraissait être la bonne voie. Il voulut, c'était par là qu'il fallait commencer, déterminer la création du plus grand nombre possible d'associations. Son organe officiel, la Fédération Nationale, devenue aujourd’hui le Bulletin de l'Union coopérative des sociétés françaises de consommahon,et l'Emancipation vantent sans cesse les bienfaits de la coopération. Le comité central a, dans ce but, publié quelques brochures de propagande, et un Guide pour l'organisation et l'administration des sociétés coopéra-

hr

tives de consommation ; il fait paraître régulièrement depuis quelques années un Almanach de la coopération française ; il organise des congrès autour desquels il s'efforce de faire Le plus de bruit possible.

La statistique dressée par ses soins signale une augmentation assez sensible du nombre des sociétés de consommalion : pourtant il y a diminution de l’année 1896 sur l’année 1895.

D'ailleurs sur les 1.187 sociétés qui existent actuellement, la plupart demeurent absolument en dehors du mouvement et ne prétendent pas faire partie de l'Union. Les associations adhérentes, elles ne sont encore au-

jourd'hui que 209, ne montrent pas toutes un désinté-

-ressement tel qu’on pourrait l’attendre d'institutions ayant pour but de combattre l'intérêt privé pour le remplacer par la solidarité, l’altruisme ; elles ont voulu abaisser la cotisation demandée par l'Union : de 0 fr.10 il a fallu la faire descendre à 0 fr. 05 et même à ce taux il paraît qu'elle est assez irrégulièrement payée.

La chambre économique qui n'avait pas tardé à être transformée en un véritable magasin de gros a complètement échoué: elle s’est dissoute après quelques années seulement de fonctionnement.

En somme, il semble avéré aujourd'hui que les sociétés de consommation françaises, se refusent pour la plupart à suivre la direction que voudrait leur imprimer le comité central. L’immense majorité des coopérateurs français paraît se désintéresser complètement de la

doctrine des chefs du mouvement, de ceux qu’on appelle les néo-coopérateurs, qui suivent le programme tracé d'abord par M. de Boyve, repris et expliqué par un professeur de la faculté de droit de Montpellier : M. Charles Gide.

C'est le discours prononcé par celui-ci pour l’ouverture du congrès international des sociétés de consommation qui s’est tenu à Paris pendant l'exposition de 1889, sur « la coopération et les transformations qu’elle est appelée à réaliser dans l’ordre économique (1) » qui constitue en quelque sorte le programme de l’Union des sociétés coopératives. Ce programme est au fond celui du Manuel pour les coopérateurs et celui de M.de Boyve. Les sociétés de consommation doivent d’après M. Charles Gide parcourir trois étapes successives :

« Se réunir entre elles, faire masse, prélever sur leurs bénéfices le plus possible pour fonder de grands magasins de gros et opérer les achats sur grande échelle : voilà la première étape.

« Continuer à constituer par des prélèvements sur les bénéfices des capitaux considérables, et avec ces capitaux se mettre à l’œuvre pour produire directement et pour leur propre compte tout ce qui est nécessaire à leurs besoins, en créant boulangeries, meuneries, manufactures de draps et de vêtements confectionnés, fabriques de chaussures, de chapeaux, de savon, de biscuits, de papier : voilà la seconde étape.

(1) Revue d'économie politique, année 1889, p. 473 et suiv.

« Enfin dans un avenir plus ou moins éloigné acquérir des domaines et des fermes et produire directement sur leurs terres, le blé, le vin, l'huile, la viande, le lait, le beurre, les volailles, les œufs, les légumes, les fruits, les fleurs, le bois qui constituent la base de toute consommation : voilà.la dernière étape.

« Ou, pour tout résumer en trois mots, dans une première étape victorieuse, faire la conquête de l’industrie commerciale, dans une seconde celle de l’industrie manufacturière, dans une troisième, enfin, celle de l’industrie agricole : tel doit être le programme de la coopération par tous pays. »

Or, ce développement si harmonieux, si méthodique des sociétés de consommation, n’est désiré, je Le répète, que par une infime minorité de coopérateurs. M. Sahler, qui s’est occupé beaucoup des sociétés de consommation de l'Est, a pu écrire : « parmi toutes Les coopératives de l'Est, et J'en connais beaucoup, il n’en est aucune, à ma connaissance, qui se soit constituée en vue de la production coopérative » (1).

En réalité les sociétés, même adhérentes à l’Union, se soucient généralement très peu du programme tracé par M. Ch. Gide et de la ratification qui lui a été donnée par différents congrès.

En France, comme en Angleterre, les sociétés de consommation tendent de plus en plus à se transformer en sociétés purement économiques quand elles n’ont pas

(1) L'Economiste français, numéro du 29 juillet 1895.

ce caractère au moment même de leur fondation. Com-

bien parmi les coopératives se laissent conduire par ce qu’on est convenu d'appeler les principes coopératifs ? Combien de sociétés sont réellement fidèles à leur devise : tous pour chacun ,chacun pour tous ?La même évolution se reproduit éternellement : au début on se montre rempli des meilleures dispositions, une solidarité touchante va régner entre tous les membres ; peu à peu on s'aperçoit que la société en est arrivée à ne plus prendre en considération que l'intérêt privé de ses membres.

Un des meilleurs exemples qu’on puisse donner à ce sujet, est celui de Ïa Société de Consommation de Roubaix, qui est actuellement une des plus prospères de France.

Dans Les assemblées générales de cette société, il n’est pas question de principes coopératifs, ni de renversement de l’organisation actuelle, on ne s'occupe pas du mouvementen France ni à l'étranger, on se borne à faire des affaires, on ne voit que le résultat auquel on aboutit, on ne s'inquiète que de l'inventaire.

Pourtant, il avait été bien spécifié au début, vers 1865, que la société avait pour but, non seulement le bien-être matériel de ses membres, mais encore l'amélioration morale de l’ouvrier chez qui elle se proposait de développer les habitudes d'ordre, d'économie et d'épargne, au moyen de combinaisons de nature à produire ce résultat si désirable. C’est ainsi que les statuts parlent d'établir successivement entre les membres des caisses

d'épargne, de retraites et de pensions viagères, de soins médicaux et pharmaceutiques en cas de maladie, d’assurance contre l'incendie ou en cas de décès ; de fonder des crèches et des fourneaux économiques, des établissements d'instruction, de convalescence ou d'agrément ; de faire aux associés des avances d'argent pour leur commerce ou l'achat de leurs maisons : enfin de réaliser tous les bienfaits de la coopération.

Le programme, pour n'être pas celui de M. Ch. Gide, n’en est pas pour cela moins conforme à la devise : Tous pour chacun, chacun pour tous.

Quand le succès est venu, on a oublié complètement les belles promesses contenues dans les statuts ; les sociélaires se sont préoccupés uniquement des dividendes ; ils se sont dit: notre société a pour but de nous fournir un pain d'excellente qualité au plus bas prix possible, ne nous inquiétons que de cela; des institutions spéciales viendront, si c’est nécessaire, combler les vides qui peuvent exister dans l’organisation de l’épargne, des caisses de retraite ou de secours mutuels ; avec les ressources que nous retirons de la société améliorons notre condition à notre guise : ce n'est pas à une boulangerie de s'occuper de changer notre sort; nos bénéfices, nous prétendons les employer comme nous voudrons, nous tenons à être, sur ce point, absolument libres. Le raisonnement est celui du plus grand nombre des membres des sociétés qui réussissent, et c’est pour cela que, malgré le chiffre des coopératives de consom-

mation, on est forcé de dire que les principes coopératifs sont encore très peu répandus, et que le programme de M. Gide qui suppose nécessairement la convergence de toutes les associations vers un point unique : laisser aux associations une grande partie du profit pour leur permettre d'aborder la production, est encore bien loin de sa réalisation. Nous examinerons du reste bientôt la valeur exacte de ce programme et nous chercherons à évaluer les chances qu'il a d'aboutir à un résultai pratique.

D'ailleurs, il y a en France un certain nombre de sociétés de consommation qui sont opposées en principe aux idées de M. Gide, ce sont les coopératives socialistes. Celles-ci veulen temployer leurs ressources, non pas à faire passer la propriété des instruments de production entre les mains des consommateurs, mais au soutien de la lutte contre notre organisation sociale et au triomphe de leurs théories socialistes, révolutionnaires ou collectivistes. >

Ces associations sont fort semblables au Vooruit de Gand et à la Maison du Peuple de Bruxelles ; il est difficile de les connaître toutes, on peut dire seulement qu'il en existe quelques-unes à Paris : la Moissonneuse, l'Egalitaire, le Marais ; j'en connais, d'autre part, deux à Roubaix et une à Tourcoing.

Du reste, l'importance des sociétés de consommation françaises est moins grande que ne le donnerait à penser leur nombre qui est actuellement de 1187 (il faudrait,

d’ailleurs, déduire de ce chiffre un nombre peut-être considérable d'associations qui n’ont-de coopératif que le nom). Il est difficile de donner des chiffres exacts pour le montant des ventes, le capital social, les bénéfices réalisés et le nombre des membres ; c’est à peine en effet si on peut recueillir des indications précises sur 300 à 400 associations. L’A /manach de la coopération française de 1895 accuse 1.050 sociétés de consommation parmi lesquelles 393 seulement ont envoyé un rapport au comité central ; elles déclaraient un chiffre d'affaires de 73.959.100 francs, un nombre de mem-

— bres de 219.805. Le capital de 350 sociétés s'élevait à

11.015.700. Ce sont à peu près les moyennes obtenues pour l'Allemagne en 1894 ; elles sont sensiblement inférieures à celles de l'Angleterre.

M. Bernardot (1),du familistère de Guise, estime que

les 942 sociétés de consommation inscrites dans l'A /-

manach de la coopération française de 1893, représentent un capital de 17.500.000 francs, environ 360.000 membres, 296.000.000 d’affaires et 29.000.000 de bénéfices, soit 10 0/0 du chiffre des ventes et 80 francs par membre. L'évaluation semble exagérée en ce qui concerne le montant des affaires : les chiffres fournis par l’almanach de 1895, aboutissent à une moyenne inférieure à 190.000 francs par société, ceux de M. Bernardot à une moyenne supérieure à 310.000 francs.

De toute façon, le montant des consommations de la

(1) Economiste français, numéro du 12 mai 1894,

France étant évalué à 30.000.000.000, les coopératives ne parviennent pas encore à en distraire la centième partie au commerce ordinaire. L’accaparement de l'industrie commerciale qui constitue la première élape d'après M. Ch. Gide, est loin d'être réalisé. Le résultat auquel on est arrivé est encore beaucoup trop maigre pour qu'on puisse y voir le point de départ de l’évolution rêvée par les néo-coopérateurs.

Projet de loi sur les sociétés coopératives. — Voilà déjà près de 10 ans qu'on parle, en France, de doter les sociétés coopératives d’une législation nouvelle.

Le 16 juillet 1888, M. Floquet, ministre de l’intérieur et président du conseil, dépose sur le bureau de la Chambre des députés un projet de loi relatif aux sociétés coopératives de production et au contrat de participation aux bénéfices, projet qui est adopté le 7 juin 1889 après adjonction d’un titre spécial aux sociétés de consommation.

Le 14 février 1890, M. Constans, ministre de l’intérieur, présente au Sénat le projet de loi adopté par la Chambre des députés. Le Sénat choisit comme rapporteur M. Maze et après le décès de celui-ci M. Lourties et vote le projet, mais avec des amendements, le 21 juin

Le 9 juillet, M. Jules Roche, ministre du commerce, présente à la Chambre le projet amendé par le Sénat ; un rapporteur est nommé: c’est M, Paul Doumer ; le

projet est voté par la Chambre avec de nouveaux amendements le 27 avril 1893.

Le 13 mai 1893, Le projet est présenté pour la seconde fois au Sénat, et M. Lourties est renommé rapporteur. Après une longue discussion, ce projet estvoté le 11 décembre 1893, encore avec amendements. |

Le 16 décembre 1893, M. Marty, ministre du commerce et de l’industrie, présente à la Chambre le projet modifié par le Sénat. Nouveau rapport de M. Doumer

et vote en 1894 toujours avec amendements.

ES 7 juin 1894, M. Lourties, alors ministre du commerce, présente au Sénat le « projet de loi adopté par la Chambre des députés, adopté avec modifications par le Sénat, modifié par la Chambre des députés, adopté avec de nouvelles modifications par le Sénat, modifié de nouveau par la Chambre des députés, sur les sociétés coopératives de production, de crédit et de consommation et sur le contrat de participation aux bénéfices ». M. de la Berge nommé rapporteur le 11 juillet 1894 meurt avant d'avoir rédigé son travail ; il est remplacé le 5 avril 1895 par M. Lourties qui n’est déjà plus ministre. Le 2 décembre 1895, M. Lourties dépose son rapport; la discussion en première lecture occupe les séances des 27, 28 février et 2 mars 1896. La deuxième délibération commence le 13 mars 1896, mais le Sénat ayant adopté un amendement de M. Nioche, ainsi conçu: « Les sociétés coopératives, comme tous les commerçcants et sociétés commerciales, seront soumises à tous

impôts et droits fiscaux sans aucune exception », le rapporteur donna immédiatement sa démission et la discussion ne put être continuée. La loi coopérative en est restée là. Donc depuis 1888, de nombreux rapports ont été rédigés, chacune des deux Chambrés a consacré à la question un nombre respectable de séances, mais tout cela n’a pas abouti à un résultat pratique. En réalité, les Chambres n’ont pas une opinion bien fixée sur les sociétés coopératives ; elles défont un jour ce qu’elles ont fait la veille et nul ne peut prévoir quand prendra fin ce travail de Pénélope, quand la loi sera votée, ni ce qu'elle sera.

Dans une incertitude aussi complète, il serait oiseux d'étudier et de discuter les divers projets votés successivement.Le Sénat et la Chambre des députés semblent seulement décidés à abaïsser pour les sociétés de consommation le montant minimum des actions: de 50 fr. il descendrait à 20 francs, et le versement du dixième continuerait à être suffisant pour que la société soit définitivement constituée.

D'un autre côté ils paraissent assez portés à imposer aux sociétés de production la participation des auxiliaires aux bénéfices ; le projet voté par la Chambre des députés le 11 décembre 1893 les force à distribuer aux auxiliaires non associés 50 0/0 au moins des profits nets ; et, dans sa séance du 2 mars 1896, le Sénat consacre cette obligation. Si une disposition de ce genre arrivait à avoir force de loi, elle ne manquerait pas de

causer le plus grand préjudice aux sociétés de production ; la situation faite aux travailleurs qui, sans courir de risques, sans prendre leur part des charges d'administration ni de surveillance, auraient cependant droit à la moitié des bénéfices, serait tellement belle qu’on ne trouverait probablement plus beaucoup d'ouvriers désireux de venir sociétaires.

Une question très débattue, qui a été résolue différemment par la Chambre et par le Sénat, est celle de. savoir s’il faut appliquer la patente aux sociétés coopératives de consommation : non, disait le projet voté par la Chambre le 11 décembre 1893 ; oui, a répondu le Sénat en adoptant l'amendement Nioche. à

Actuellement la jurisprudence est favorable aux s0ciétés de consommation : celles qui ne vendent qu’à leurs membres sont considérées par elle comme des sociétés civiles et par suite dispensées régulièrement de la patente.

Le Sénat semble avoir été bien inspiré quand il a refusé de consacrer cette jurisprudence par un texte de loi général. Les sociétés coopératives de consommation ont, le plus souvent, tous les caractères des sociétés commerciales : acheter des denrées pour les revendre avec bénéfice aux associés est un but essentiellement commercial ; il n’est pas exact de dire que la société ne spécule pas sur les marchandises qu’elle livre à ses membres, que ce qu’on appelle les bonis ne sont pas à proprement parler des bénéfices, parce qu’étant distri-

bués entre les sociétaires au prorata de leurs achats, ils ne peuvent ètre considérés que comme des prélèvements temporaires restitués périodiquement aux ayants droit.

A M. Lourties, qui déclarait au Sénat que les sociétés de consommation ne réalisent pas de bénéfices parce qu'elles partagent entre leurs membres la différence entre les recettes et les dépenses qui constitue, pour les commerçants qui la conservent, ce qu’on appelle le profit, on peut répondre que les sociétés anonymes, le Bon Marché et le Louvre par exemple, ne conservent pas non plus pour elles les bénéfices réalisés, qu’elles les partagent entre leurs actionnaires, ce qui n'empêche pas ces sociétés de mériter le nom de commerciales, ni la différence à l'inventaire, entre l'actif et Le passif, le nom de profit.

Cette conception d’un prélèvement temporaire bientôt restitué, peut être ingénieuse, elle ne semble pas exacte. Il peut arriver, par exemple, que sur un article particulier la société se trouve en perte (elle à fait une grande provision puis la baisse est venue et il a fallu diminuer les prix de vente), tandis que le résultat général accuse un bénéfice de plus de 10 0/0 du chiffre d'affaires : l'associé qui aura acheté pour 200 francs de cet article peut-il être considéré comme ayant payé 20 francs trop cher, et la société comme les lui restituant ? | … En réalité, la société fait un gain ; pour la répartition de ce gain entre tous ses membres, elle adopte un mode

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ingénieux et de nature à lui assurer le succès : c’est là ‘un simple détail qui ne change en rien la nature de

l'association, celle-ci demeure commerciale et comme telle doit être soumise à la patente comme les commerçants ordinaires.

Si j'ai insisté sur ce point, c'est uniquement à cause du tapage qu'on a fait autour de lui. La question en elle-même n’est pas bien importante; l'application de la patente aux coopératives de consommation n'aurait pas pour elles les conséquences redoutables qu’on semble appréhender, elles ne les empêcheraient ni de se constituer ni de prospérer ; certains coopérateurs parmi ceux qui sont à la tête du mouvement, estiment qu’il serait peut-être préférable pour elles de se soumettre de bonne grâce à cet impôt plutôt que de sembler ne devoir leur existence qu'à une législation de faveur.

S'ilest difficile de dire ce que sera la loi, il est plus aisé de se demander ce qu’elle devrait être. L'idéal serait une loi très libérale, sans entraves ridicules mais aussi sans privilèges immérités ; ne forçant pas, par exemple, les sociétés de production à donner à leurs auxiliaires une part d’un bénéfice qui ne leur est pas dù régulièrement, ne consacrant pas pour les sociétés de consommation la dispense de la patente.

Après tout, le titre I de la loi du 24 juillet 1867 répond assez bien à cet idéal ; il suffirait peut-être de

quelques modifications de détail pour avoir une légis-

lation excellente. Le régime sous lequel vivent de nos

jours les sociétés coopératives, laisse le mouvement suivre son cours ; il ne s'oppose pas à l'initiative privée ; pourquoi alors le bouleverser de fond en comble ?

Alliance coopérative internationale.

Au-dessus des fédérations nationales l’idée n’a pas tardé à se faire jour (1), de fonder une association internationale destinée à donner au mouvement une plus

grande unité, à faire profiter les coopérateurs du monde entier des expériences particulières, à leur permettre de nouer plus facilement entre eux des relations commerciales et surtout à amener le triomphe des « véritables principes coopératifs » dans le sens que donne à ces mots le Manuel pour les coopérateurs. C’est du reste un de ceux qui avaient pris la plus grande part à la rédaction de ce Manuel, Vansitart-Neale, qui a mené en quelque sorte toute la campagne en vue d'arriver à une entente dont il espérait Les meilleurs résultats.

Son but était surtout de répandre, parmi les coopératives de {toute espèce, la participation aux bénéfices, qu'il considérait comme le meilleur moyen d'obtenir la répartition équitable des produits du travail et de mettre fin à la lutte entre employeurs et employés.

Ce n’est pourtant qu'après sa mort, en 1895, que l’Al-

(1) Sur les origines de l'Alliance coopérative internationale, consultez les articles de M. de Boyve dans l’Emancipation de Nîmes, numéros des 15 août et 15 septembre 1896,

liance coopérative internationale fut fondée au congrès de Londres ; les statuts définitifs ne datent même que de quelques mois : ils ont été élaborés par une commission qui a choisi comme rapporteur M. Charles Robert, « lPapôtre de la participation aux bénéfices » et votés par le congrès de Paris de 1896 dans sa séance du 30 octobre.

Le choix du rapporteur et la rédaction des statuts montrent clairement qu’on a conservé Le but visé par Vansitart-Neale. Ce n’est même qu'après une longue discussion que le congrès à consenti à accepter dans l'A /liance les coopératives où la participation de tous les employés aux bénéfices réalisés n'existait pas encore.

Le paragraphe 3 de l’article 1‘des statuts déclare, du reste, que l’un des buts de A /iance est « de hâter, par tous les moyens à sa disposition — la participation du personnel dans les bénéfices étant Le propre de toute coopération — le moment où toutes les associations portant le nom de coopératives, qu’elles soient de production industrielle ou agricole, de consommation, de crédit ou de construction, auront organisé en faveur du travail la participation aux bénéfices étendue à tout leur personnel sans exception, et auront inscrit dans leurs statuts l'obligation de pratiquer cette participation.

Déjà le paragraphe 2 du même artiele avait parlé de la participation ; en y revenant on veut faire voir l’im-

portanee capitale qu’on attache à cette question ; on ne 3 : L. — 23

s'attarde pas en effet de la même façon sur les autres points du programme : « faire connaître les uns aux autres les coopérateurs de tous les pays », « établir dans l'intérêt commun des relations d'affaires entre les coopérateurs des différents pays ». Le but essentiel est de mettre fin à la prétendue injustice consacrée par l'organisation actuelle qui exelut les ouvriers du partage des bénéfices et les réduit au strict salaire. L’A/ liance se promet bien de ne négliger aucun moyen pour assurer Le règne de la participation.

IL est regrettable qu’une institution qui pourrait avoir pour le perfectionnement des méthodes, et peut-être aussi pour l'établissement de relations d’affaires entre les coopérateurs des différents pays, d'excellents résultats, ait inscrit sur son drapeau la lutte contre le salaire. L’A/liance prétend, en effet, que le salaire, seul, n’est pas suffisant ; que le travailleur a droit, équitablement, à une partie du profit réalisé par celui qui l’'emploie. Elle semble oublier qu'un contrat librement consenti (l'association met les travailleurs en état de ne pas passer par des conditions inacceptables) est intervenu, liant les deux parties ; que ce contrat, comme une sorte de transaction, serait de nature à faire perdre à l’ouvrier la part qui, dans le bénéfice de l’entrepreneur, serait due à son travail, à lui, en admettant, ce qui est faux du reste, que le profit soit dû en partie à la main-d'œuvre ; elle ne se rend pas compte qu'au contraire le gain est uniquement le fruit d'une direction habile, que de

deux industriels ou commerçants commençant en même temps le même genre d’affaires, dans le même centre, el ayant des ouvriers ou employés d'activité et d’intelligence sensiblement égales, l’un se ruinera en peu de temps, l’autre arrivera bientôt à une fort belle situation ; elle accepte en partie la théorie de Karl Marx qui présente les profits de l'entrepreneur comme étant du travail non payé.

L'Alliance coopérative internationale est encore dans l'erreur quand elle se figure que la participation aux bénéfices contribuerait puissamment à l’apaisement social : le travailleur dont le droit aux profits sera reconnu en principe, pourra toujours prétendre, et il ne tardera pas à le faire, que la part qu'on lui attribue n’est pas suffisante ; toutes les difficultés qui s'élèvent actuellement entre employeurs et employés continueront à subsister ; les grèves, en particulier, ne seront pas supprimées : l'expérience à laquelle on assiste en ce moment ne permet sur ce point aucun doute (1). Et puis, quand il sera bien convaineu du caractère équitable de la participation, le travailleur ne manquera pas de remarquer, et le raisonnement sera irréprochable, que les fortunes acquises Le plus honnêtement par les entrepreneurs ayant conservé pour eux seuls tous les profits, sont édifiées sur le vol, sur l'exploitation des salariés ; ilse dira que la révolution qui viendrait dépouiller de leurs biens, industriels et commerçants, ne ferait que

(4) Voir plus loin, p. 364.

mettre fin à une injustice : les haines de classes au lieu d’être calmées n’en seront qu'avivées. |

La généralisation de la participation aux bénéfices dans les sociétés coopératives aurait done, au point de vue social, des conséquences mauvaises; elle donnerait une apparence de raison aux exigences des salariés qui, en équité pure, n’ont pourtant droit qu'à la rétribution convenue d'avance. Il en serait ainsi même si les associations spécifiaient expressément que la participation est, non un droit pour les travailleurs, mais une pure libéralité à eux consentie ; les ouvriers oublieraient vite le caractère contractuel, ils ne tarderaient pas à considérer le partage des bénéfices comme un droit leur appartenant absolument et le mal serait produit.

Les coopératives ne semblent heureusement pas très portées à s'engager dans cette voie: la participation apparaît comme un thème excellent pour des déclamations en congrès, parce qu’elle permet de tirer de très beaux effets de la combinaison des mots équité, apaisement social, solidarité humaine ; elle ne semble pas, en pratique, devoir se développer beaucoup.

En Angleterre, la propagande en sa faveur dure déjà depuis près de vingt années et 90 0/0 des distributives, on l'a vu, sont demeurées fidèles à l'ancienne organisation. Le Wholesale de Manchester n’a laissé échapper aucune occasion de s'élever contre la participation : ce n'est pas l'indifférence qui retarde le triomphe des théories de Vansitart-Neale, c'est l'hostilité qui en empêche

le succès.

En France, en Allemagne et en ltalie, les coopératives admettant la participation ne forment qu'une infime minorité, et rien ne permet d'espérer que l'Alliance internationale développera chez les associés Le désir de se dépouiller sans rime ni raison, au profit d'employés qui n’y ont aucun droit (ils ont traité à forfait pour une indemnité fixe), qui n'ont même pas contribué à leur réalisation, des bénéfices qu'ils sont parvenus à faire.

Les coopérateurs des différents pays ont trop souvent prouvé qu'ils étaient gens pratiques, qu'ils entendaient se laisser guider par l'intérêt et non par un sentiment vague de désintéressement mal placé, conserver pour eux, au lieu d'abandonner sans motif aux prolétaires, leurs camarades,les avantages acquis,pour qu’on puisse avoir le moindre doute sur le résultat si ardemment désiré par l'Alliance coopérative internationale. La participation du personnel aux bénéfices, même parmi les sociétés coopératives, ne constituera jamais qu’un fait exceptionnel. |

Arrivé au terme de cette étude, et connaissant le passé des différentes sortes d'associations coopératives, il ne me reste plus qu'à me demander quel est leur avenir probable et quels seront en définitive les résultats de la

coopération.

J'examinerai pour cela successivement les différentes espèces de sociétés. ; Sociélés coopératives de production. — L'expérience

montre, on a pu s’en convaincre, qu’elles sont d’une réalisation fort difficile : elles ne réussissent vraiment que dans des cas très peu nombreux, lorsqu'il s’agit d’une industrie tout à fait rudimentaire, ou lorsque des travailleurs obtiennent d’un patron un établissement en pleine prospérité. Quand les circonstances sont moins favorables la réussite est tout à fait exceptionnelle. D'ailleurs le succès a souvent pour effet de transformer, après un certain nombre d'années, la société coopérative où tout Le profit va au travail en une société anonyme ordinaire où les bénéfices sont pour le capital qui se charge par contre de pourvoir à la direction. Je rappellerai à ce sujet l'exemple d’une société anglaise

de fondeurs, des filatures de Rochdale et d’Oldham, de la société des lunettiers.

En réalité, les sociétés de production ne sont pas appelées à englober la classe salariée tout entière ; elles exigent, je l'ai déjà dit plusieurs fois et je veux le répéter encore, un trop grand nombre de qualités très rares, qui sont le fait d’une élite et non de toute une catégorie sociale. Pour elles, la pierre d'achoppement est moins la constitution d'un capital, laquelle présente cependant déjà de très réelles difficultés, que le choix d’un directeur capable : il est difficile à une assemblée de travailleurs d'apprécier les qualités d’un gérant, et que la discipline volontaire : il est dur d’obéir à un égal, à un mandataire.

Ce sont là les raisons principales pour lesquelles l'Association Ouvrière ne parviendra jamais à supplanter les entreprises individuelles.

La campagne menée en faveur des sociétés coopératives de production présentées comme le facteur d’une rénovation sociale, outre qu’elle ne peut pas aboutir, a malheureusement pour résultat d'entretenir, de répandre même parmi les travailleurs cette déplorable erreur que le salaire dégrade celui qui lui demande ses moyens d'existence. En réalité, Le contrat de salaire est au contraire très favorable aux travailleurs à qui il donne des ressources certaines, indépendantes du résultat toujours aléatoire d’une entreprise commerciale. I y a là une vérité qui me semble évidente ; les ouvriers eux-

til ae te CNE

mêmes le reconnaissent souvent. Holyoake, dans l’Histoire des Equitables Pionniers de Rochdale, cite à ce sujet un fait particulièrement significatif: « Pendant une des famines d'Irlande, M. Forster, sorti pour distribuer des secours, trouva des malheureux qui màchaient des plantes marines. Il leur demanda s’il n’y avait pas de poissons dans la mer ; ils lui répondirent qu'il y en avait mais qu’ils ne pouvaient pas les prendre, n'avant ni bateaux ni filets. M. Forster leur en donna, et ils lui demandèrent qui leur payerait leurs gages. M. Forster leur répondit que le poisson qu’ils prendraient leur payerait leurs gages, mais ils refusèrent d'aller à la pêche à des conditions aussi problématiques, et ce ne fut qu'après que M. Forster leur eût garanti leurs gages qu'ils s’'embarquèrent. [l en résulta une industrie fructueuse qui leur rapporta bien au delà du prix des bateaux et des filets, qu'il leur offrit, mais qu'ils refusèrent, ne voulant pas autre chose que leurs gages de chaque jour. »

Le salaire est plus que favorable, il est nécessaire au travailleur ; à tout bien peser, l'Association Ouvrière elle-même ne le supprime pas, elle ne fait qu'y ajouter le droit aux bénéfices réalisés. Les sommes que les sociétés de production donnent à leurs membres périodiquement, pour leur permettre de faire face aux néces-, sités de la vie, ne peuvent pas en effet être considérées comme une avance sur des bénéfices encore indéterminés et dont la quotité exacte ne doit être connue qu'au

moment de l'inventaire ; ce qui Le prouve d’une manière irréfutable, c’est que, si l'association se trouvait en perte, les créanciers sociaux n’en obtiendraient pas le remboursement ; or, si la rétribution périodique était véritablement un dividende, en cas de perte elle deviendrait un dividende perçu à tort et les créanciers auraient le droit de la répéter. Le prélèvement est donc un véritable salaire ; aucun autre nom ne saurait lui convenir.

Le salariat, comme l’appellent les adversaires du régime actuel, n'apparaît pas du tout comme un état transitoire destiné à faire place au régime coopératif ; il est l’aboutissant de l’évolution qui a commencé par l'esclavage et passé par le servage.

L'Association Ouvrière n’est du reste pas assez large pour convenir à toutes les situations : quelle société imaginer entre le propriétaire d’une grande habitation et son valet de chambre, sa cuisinière, son cocher, son jardinier? Dans un grand nombre de cas le salaire est seul possible.

L'organisation actuelle du travail n’est pas parfaite, Je le reconnais ; comme à toute organisation humaine on peut y apporter et on y apportera des améliorations, mais sa base, qui est le salaire, ne changera pas ; l’expérience à laquelle on assiste depuis 1830 est suffisamment probante. Les travailleurs peuvent être bien convaincus du caractère exceptionnel des sociétés coopératives de production ; le mécanisme imaginé par Buchez pour être d'une application générale, n’est pra-

tique que dans un très petit nombre de cas ; il n°y a, à ce sujet, aucun doute possible.

L'Association Ouvrière avec sa force d'expansion lui assurant l'empire du monde, doit être classée dans la

catégorie déjà si nombreuse des utopies sociales ; utopie

dangereuse parce qu’elle entretient les travailleurs dans des illusions dont on ne se détache pas sans d’amers regrets et qu’elle fait passer pour dégradant et haïssable le salaire qui restera toujours le fait général et qui est loin d’être incompatible avec l’aisance, la sécurité, même l'indépendance des travailleurs.

Contrat de participation aux bénéfices. — Je ne dirai qu'un mot de la participation aux bénéfices préconisée aujourd'hui par tant d'économistes, à la tête desquels il faut citer M. Charles Robert, et qui tient le milieu entre le système coopératif et le régime du salaire.

La participation, pratiquée par un certain nombre de maisons de commerce, est beaucoup moins répandue que ne pourraient le faire croire les statistiques qui la confondent souvent avec différentes espèces de primes ou sursalaires. L'idée n’est appliquée que par des industriels ou des commerçants philanthropes qui ne forment encore qu'une infime minorité. Rien ne promet sa généralisation.

D'abord la participation n’a pas, comme on voudrait le faire croire, sa base naturelle dans un droit de l’employé au profit réalisé par l'employeur. Le bénéfice est

le résultat d’une direction habile, le salarié ne peut donc prétendre en recevoir une partie; il n'a Jamais droit qu'à là somme moyennant laquelle il à consenti à travailler pour le compte d'autrui; toute autre prétention de sa part est injuste et abusive. D'un autre côté, la participation n'a pas les effets salutaires qu'on s’est plu à lui attribuer ; les maisons qui l’admettent ne sont pas plus que les autres à l'abri des grèves : la maison Bord en France, les maisons Briggs et Brewster en Angleterre en sont la preuve (1). Aussi un certain nombre de patrons qui l’avaient adoptée, l’ont-ils abandonnée, et rien ne dit que leur exemple ne sera pas suivi.

En somme, la participation peut avoir de bons résultats dans certains cas et surtout dans certains genres d’entreprises(Maison Leclaire), elle ne semble pas devoir être d'un usage général parce qu'il n’v a aucune raison pour cela: elle constituerait pour le patron l'abandon volontaire d'un droit évident et ne lui donnerait en retour aucun avantage.

On à proposé de rendre la participation légalement obligatoire (le projet de loi sur les sociétés coopératives contenait une disposition dans ce sens relativement aux sociétés de production), ce qui constituerait de la part de l'État un abus de pouvoir parfaitement caractérisé.

Je ne peux pas m’étendre sur cette question de la par-

(4) Leroy-Beaulieu, Traité d'économie politique, 2 édition, t. II p. 551 et 552.

ticipation ; elle excède les limites de ce travail: je me bornerai à renvoyer le lecteur aux études si complètes qu'en ont faites M. P. Leroy-Beaulieu (1) et M. E. Brelay (2).

Sociétés coopératives de crédit. — Du côté du crédit la coopération présente beaucoup moins de difficultés ; elle est de nature à donner des résultats très appréciables, mais son domaine est naturellement limité.

D'abord, le crédit n’est nécessaire qu'à un certain nombre de personnes ; les travailleurs manuels à cause de la régularité bienfaisante du salaire n’en ont généralement pas besoin ; pour eux, mème, il est plus nuisible qu’utile : il les pousse à la dépense au lieu de les exciter à l'épargne qui est la source de l’aisance. Ce sont surtout les petits commerçants, Les petits artisans et les petits cultivateurs, auxquels les maisons de banque ordinaires ne veulent pas consentir, en général, des conditions normales, qui ont avantage à se grouper pour se faire mutuellement les avances dont chacun peut avoir besoin.

: Ensuite, tous ceux qui se trouvent dans des conditions à avoir besoin de crédit ne peuvent pas faire partie des associations coopératives, banques populaires ou caisses rurales. Pour s'élever au moyen de ces institu-

(1) Traité d'économie politique, 2e édition, t. IT, p. 508 et suiv. (2) Réforme sociale, numéros des 16 juillet, 16 août, 16 septembre et 1x octobre 1891.

tions, il faut faire preuve de certaines qualités: dans les banques Sehulze-Delitzseh, il est indispensable de former une épargne sous le nom d’action, il faut, par conséquent, avoir l'esprit d'économie assez développé ; les caisses Raïffeisen n’acceptent comme membres que les cultivateurs d’une honnêteté et d'un courage tout à fait notoires.

Le crédit coopératif n’est en réalité à la portée que de ceux qui le méritent, qui savent s’aider eux-mêmes ; il n'est nullement appelé à relever la condition de toute la classe moyenne à laquelle il pourrait profiter.

J'ai fait remarquer du reste que les sociétés de crédit, quand elles réussissent vraiment et qu’elles sont assez éloignées de leur origine, ont une tendance très accentuée à perdre le caractère coopératif et à se transformer en sociétés anonymes pures et simples. Les caisses Raïffeisen seront-elles plus que les banques populaires à l'abri de cette évolution ? Elles sont encore trop récentes pour qu'on puisse porter à ce sujet sur elles un jugement définitif; on a vu cependant que l'intérêt privé a déjà fait son apparition au milieu d'elles.

Pour ce qui est de l’organisation la plus propre à donner de bons et rapides résultats, l'expérience se prononce nettement en faveur du système Schulze-Delitzsch, D'abord son -extension à été beaucoup plus rapide ; aujourd'hui même, malgré un nombre d’assocations plutôt inférieur et en l'absence de statistiques concernant les caisses rurales, il n’est pas douteux que

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les services réellement rendus par les banques populaires, fort importantes en général, sont de beaucoup supérieurs à ceux rendus par les caisses Raiffeisen qui redoutent le grand développement.

D'ailleurs les banques populaires, basées sur l'intérêt privé et avec les distributions de dividendes conviennent à toutes les circonstances ; elles sont conformes à la nature et aux lois économiques, ce qui est en leur faveur un argument très puissant. Elles présentent en outre l’avantage d'exiger de leurs membres la formaton d'une action, elles forcent donc les associés à épargner et ensuite les encouragent de plus en plus par l’appât de dividendes parfois fort élevés. :

Pourtant après être demeurées longtemps stationnaires, les caisses Raïffeisen jouissent aujourd’hui de la faveur publique ; en Allemagne, en Italie, en France les caisses rurales augmentent de jour en jour. N’est-on pas forcé de reconnaître qu'elles consacrent, le plus souvent, un empiétement du domaine patronal sur le domaine économique ?

Les banques qui se rapprochent du type Raiffeisen constituent en effet une œuvre de patronage, bien que ce caractère soit mitigé par l'adoption du principe très économique, celui-là, de la responsabilité illimitée ; leur direction, c’est un fait parfaitement établi, appartient aux classes riches ou aisées. Ne serait-il pas préférable pour elles de ne pas dépendre de sentiments de protection où d'assistance qui peuvent changer subite-

ment, tandis que l'intérêt privé et réciproque des associés leur donnerait une base vraiment solide ?

Dans un autre ordre d'idées, il est impossible de déclarer que telle ou telle organisation est la meilleure, qu'il faut, par exemple, partout et toujours adopter la règle de la responsabilité illimitée. Les conditions dans lesquelles on se trouve, l'esprit de la population peuvent rendre préférable tel ou tel autre système. Ce qui a réussi d’un côté ne réussira pas toujours de l’autre, c’est absolument évident.

Il est certain que les sociétés coopératives de crédit sont appelées à prendre encore beaucoup d'extension ; la présence des syndicats agricoles en France et le développement dans tous les pays de la coopération appliquée à la production dans l’agriculture demandent une organisation plus large du crédit et on l’obtiendra précisément par la coopération.

Il ne faudrait pas croire cependant que les sociétés de crédit réussiront partout de la même façon. L’Angleterre surtout, la France même ne sont pas pour elles un terrain aussi favorable que l'Allemagne ou l'Italie ; les conditions économiques différentes pour chaque pays et aussi la facilité plus ou moins grande avee laquelle on parvient à s'associer, donnent à la coopération de crédit des limites différentes suivant les régions ; dans là Grande-Bretagne elle ne se développera jamais beaucoup, le régime de la grande culture et de la grande

industrie ne laisse pas beaucoup de place aux condi-

tions moyennes qui ont surtout besoin de crédit; en France les personnes de situation modeste sont plus nombreuses, mais on éprouve une grande difficulté à organiser et à soutenir des sociétés ; en Allemagne, le crédit est encore plus nécessaire, car les petits agriculteurs et les petits artisans y fourmillent ; d'autre part, on à un véritable penchant pour l’association : on voit par là que la coopération de crédit a un avenir différent dans les trois pays : en Allemagne elle touche déjà à son apogée, en France elle commence à s'implanter mais elle n'avance que lentement ; en Angleterre on ne la connaît que très peu et on ne peut pas espérer la voir se développer beaucoup. à

Les banques populaires auront du reste servi à prou-. ver que l'initiative individuelle, bien dirigée, peut produire d'excellents résultats, qu’elle est beaucoup plus efficace, beaucoup plus puissante que se Le figurent certains socialistes qui veulent tout attendre de l'Etat et . proclament, qu'abandonnés à leurs propres forces, les individus sont absolument incapables d'améliorer vraiment leur condition.

Les sociétés coopératives de crédit sont une preuve de plus que l’organisation actuelle basée sur l'intérêt privé porte en elle-même le germe de tous les perfectionnements que la marche des choses vient rendre né-

cessaires.

Sociétés coopératives agricoles. — Cette forme de la L. — 24

coopération est la plus récente, mais c’est elle qui, peut

être, a donné les meilleurs résultats et qui surtout offre les plus belles espérances. Elle vient corriger les très nombreux inconvénients que le trop grand morcellement du sol a fait sentir dans l’industrie agricole.

La crise si longue que traverse l’agriculture depuis déjà tant d'années, a eu pour effet de forcer les intéressés à rechercher tous les moyens de perfectionner une organisation des plus imparfaites.

C’est ainsi, par exemple, qu’à la petite industrie exercée par chacun isolément pour la fabrication du beurre est venue se substituer la grande laiterie collective,dont la production est très importante, où les frais généraux sont diminués dans une notable proportion pour chaque unité. En somme, c’est une victoire de plus de la grande sur la petite industrie ; le succès ne pourra que s’'accentuer et le nombre des associations de cette nature ne manquera pas de s’accroître de plus en plus étant donnée leur très facile organisation.

Le Danemark a montré jusqu'où on pouvait aller dans cette voie, l'Allemagne s’y engage résolument ; les autres pays les suivront à une distance plus ou moins grande, mais il n'est pas douteux qu'on marchera de ce côté de victoire en victoire.

Les sociétés d'achats en commun et de vente en commun, malgré les services qu’elles rendent, se développeront moins facilement, les secondes surtout parce que leur agencement et leur fonctionnement présentent assez de difficultés.

à A PS PORC Jen Ligne LL OLL EAN

:: De tous côtés les agriculteurs se tournent maintenant vers l'association ; on dirait que l’agriculture va com-

mencer une évolution dont l’aboutissant serait un ré-

gime dans lequel les petits cultivateurs jouiraient,grâce à la coopération, des mêmes avantages que les grands producteurs pour la fabrication de certains produits,

l'achat de certaines matières, la vente et la livraison des

fruits récoltés ou du bétail, la possession des mächines

trop coûteuses pour chacun séparément.

Cette évolution se produira-t-elle jamais ? Les sociétés coopératives agricoles sont encore trop récentes pour qu'on puisse être certain de leur résultat final ; je me contenterai de constater que l'exemple du Dane-

mark est de nature à faire naître les plus grandes espérances.

Sociétés coopératives de construction. — Très nombreuses en Angleterre à cause de l’attachement particulier qu’on a dans ce pays pour son domicile, on en trouve une grosse centaine en Allemagne et quelques-unes seulement en France, en Italie, au Danemark, éte.. Ces associations procurent dans certains pays des avantages très réels ; elles poussent à l'économie en donnant un but concret à l'épargne du travailleur ; mais leur utilité

est en général-moins évidente que celledes autres so-

ciétés coopératives.

La possession d’une maison est loin, en effet, d’être conforme aux désirs de tous les ouvriers, beaucoup pré-

fèrent ne pas être tenus d’habiter toujours le même quartier, ils peuvent changer d'usine, se transporter même dans une autre ville s'ils y trouvent un emploi plus lucratif: la propriété de leur maison les gènerait en maintes circonstances. Puis, si le malheur fait son apparition dans la famille il faut vendre, et une maison ne se vend le plus souvent qu'avec une perte assez forte.

En France, il y a en outre la prévision de ce qui ne manquera pas d'arriver après le décès du propriétaire : aucun des enfants n'étant à même de reprendre pour lui la maison du père défunt, c’est la vente, la vente judiciaire même s’il y a des enfants mineurs et alors ce sont des frais considérables qui absorbent une partie notable du prix, ou plutôt diminuent celui-ci dans des proportions désastreuses.

Pour toutes ces raisons, les sociétés coopératives de construction ne semblent pas appelées à se développer dans tous les pays; à côté d'avantages indiscutables elles présentent un trop grand nombre d'inconvénients, les uns très réels, les autres résultant seulement du mauvais point de vue où se placent les intéressés.

Sociétés coopératwes de consommation (1). — On trouve aujourd'hui des sociétés coopératives de consommation dans presque tous les pays de civilisation

(1) Ch. Gide, Revue d'économie politique, 1889, p. 473 ; Ch. Gide, Le mouvement coopératif en France dans les dix dernières années ; P. Le-

roy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d'économie politique, 2° éd., t. IT, p. 588.

occidentale. Grâce à l’organisation ingénieuse inaugurée à Rochdale, les difficultés sont presque entièrement supprimées et on arrive facilement au succès. Aussi le nombre des sociétés de ce genre en Angleterre, en Allemagne, en France, en Suisse, en Belgique, en ftalie, etc... est-il très considérable.

Il importe toutefois de noter que les distributives se bornent très généralement, à ce qu’on pourrait appeler le commerce passif, c’est-à-dire celui dont le rôle consiste à distribuer aux consommateurs des objets connus d'avance pour être à leur convenance : pain, café, thé, conserves alimentaires, chaussures et vêtements confectionnés, charbon (1). Il leur est facile dans ce cas de remplacer lemarchand puisquelerôle decelui-ciestpresque nul, qu’il n’exige pas de connaissances spéciales. Dès que la personnalité du commerçant commence à devenir importante, le succès est plus difficile pour les sociétés de consommation. L'exemple le plus probant, qui est en même temps Le plus connu à cause des expériences tentées sous l’Empire par M. Cernuschi, est celui de la boucherie. Il y a en France des centaines d’épiceries et de boulangeries coopératives, c’est à peine si l’on peut y compter vingt boucheries, et cela tient à ce qu'on ne s'improvise pas boucher comme on peut du jour au lendemain s'installer épicier ou boulanger.

La coopération de consommation a son domaine net-

(4) Leroy-Beaulieu, Traité d'économie politique, 2° édition, t. II, p. 597.

tement limité: l'expérience commencée depuis plus d'un demi-siècle le démontre surabondamment ; elle n’est pas de nature à réussir ordinairement dans les branches où la partie commerciale présente de véritables difficultés. I y a là un fait, plus ou moins accentué suivant les pays, mais qu’il n’est pas possible de nier. C'est même une des nombreuses raisons pour lesquelles il est permis d'affirmer que l'avènement du régime coopératif entrevu en rêve par MM. de Boyve et Charles Gide n'aura jamais lieu. Les sociétés de con-

sommation ne peuvent pas en effet supplanter complè-

tement le commerce ordinaire, elles ne sont en état

d'aborder que les branches les moins difficiles, les autres leur demeurent généralement fermées.

D'ailleurs, l'organisation coopérative de la distribution et de la production ne pourrait résulter que d’une entente complète de toutes les associations ; or, cellesei ne s'inquiètent pas en général des doctrines coopératives ; dans tous les pays elles ont une tendance de plus en plus marquée à se transformer en entreprises ordinaires, en machines à dividendes; elles n’arriveront pas à l'idéal qu’on se plaît à leur donner parce qu'elles ‘ne font aucun effort pour atteindre cet idéal qui les laisse parfaitement indifférentes.

Le plan de M. Ch. Gide pourra être adopté par des congrès où des économistes isolés, comme la participation aux bénéfices en Angleterre, il est destiné à rester

dans le domaine théorique, les sociétés de consomma-

Lion ne visant pas à sa réalisation.

Même les coopérateurs seraient-ils beaucoup plus nombreux qu’ils ne le sont réellement, et absolument décidés à transformer, dans le sens indiqué par les néo-coopérateurs et leur chef M. Ch. Gide, l’organisation actuelle, qu'il faudrait encore compter avec la difficulté énorme, insurmontable, de grouper toutes ces associations, de diriger les usines qui leur appartiendraient et d'alimenter en temps voulu tous les magasins de gros ou de détail. Dans le système coopératif on ne tient pas assez compte de ce fait que tous les organismes ont leurs limites, qu'ils ne peuvent pas se développer indéfiniment sans s’affaiblir (1).

Le magasin de gros entreprendrait lui-même, comme en Angleterre, la production; pour certains articles courants, c'est pratique; pour le plus grand nombre, c'est absolument irréalisable : il faudrait, en effet, afin d'arriver à une consommation suffisante, des unions de magasins de gros ; et ces associations de fédérations seraient d’une complication inouïe. Pour les croire possibles il faut ne pas connaître les difficultés auxquelles se heurtent toujours les associations, mème les plus simples et les plus évidemment conformes à l’intérêt de tous les membres.

Du reste quels sont les arguments invoqués contre l’ordre social actuel par la nouvelle école coopérative.

On le trouve irrationnel, parce qu'il est organisé,

(1) Consulter à ce sujet Leroy-Beaulieu, Traité d'économie politique, tallsip. 590 et. 591.

dit-on, « en vue du gain individuel et nullement en vue des besoins sociaux » ; parce que la consommation qui devrait être tout parce qu'elle est le but, « Ia fin de tout le mécanisme économique », n’est rien et que la production qui, n'étant que le moyen, devrait obéir, estau contraire toute puissante (1).

La critique n’est évidemment pas fondée. Sans doute le commerçant, l'industriel, s’efforce surtout de réaliser un bénéfice, mais il sait parfaitement que pour y arriver il doit, de toute nécessité, plaire au consommateur, lui offrir des articles qui soient de son goût ; le producteur ne prospère qu'à la condition de satisfaire le consommateur el il met tous ses soins à découvrir le moyen d'y arriver. L'intérêt privé le rend ingénieux ; il n'obéit pas seulement aux ordres de ses clients, il va au devant de leurs moindres désirs, il cherche, il étudie, il combine, il met toute son activité et toute sa science à leur service.

Dans la réalité, c’est ainsi que les choses se passent. Il est donc faux de prétendre que, de nos jours, le consommateur n'a rien à dire ; c’est lui, au contraire, qui est tout puissant, puisque ce n’est qu’en lui obéissant que le producteur peut arriver à s'enrichir.

Sous ce rapport le régime coopératif ne saurait être plus favorable à la consommation. 11 le serait même

(1) Ch. Gide, De la coopération et des transformations qu'elle est appelée à réaliser dans l’ordre économique. Revue d'économie politique, 1889, p. 477.

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MEET A EN ECS » sh) Le 4

beaucoup moins. Dans le nouvel état de choses, dit en effet M. Ch. Gide, « la production ne travaillant désormais que sur commande et ne fournissant que ce qu'on Jui demande, ne produira ni trop nitrop peu, sauf les erreurs inhérentes à toutes prévisions humaines (1) ». Ce travail uniquement faitsur commande estévidemment contraire aux intérêts des consommateurs je LT | production, au lieu d’être attentive à leurs moindres désirs, de se mettre en frais pour trouver des moyens plus ingénieux ou moins coûteux de les satisfaire, obéirait servilement et ainsi la source de tous les progrès serait tarie ; les directeurs et les ingénieurs des usines coopératives n'éprouveraient pas le besoin, en général du moins, de chercher des perfectionnements dont tout le profit serait pour la collectivité; on s’encroûterait dans les vieux procédés au grand détriment de la consommation, c’est-à-dire de l'humanité tout entière. Même, l'avantage promis, c’est-à-dire une production strictement égale à la consommation, ne pourrait pas être obtenue. M. Ch. Gide prend la précaution de parler des erreurs inhérentes à toutes prévisions humaines. Or, ces erreurs seraient-elles moins préjudiciables sous le régime coopératif que de nos jours? Tout porte à croire qu’elles Le seraient davantage. Aujourd’hui, en effet, avec la production divisée entre des milliers d’industriels, et le commerce aux mains d’une foule de négociants,les erreurs se compensent en quel-

(1) Revue d'économie politique, 1889, p. 485.

que sorte ; tous n’ont pas la même manière de voir et c’estune garantie très précieuse. Dans l’ordre de choses que les néo-coopérateurs nous présentent comme incomparablement plus parfait, l'industrie et le commerce obéiraient à une direction sinon unique, du . moins très centralisée ; il en résulterait fatalement que les erreurs seraient beaucoup plus générales, par conséquent beaucoup plus préjudiciables. Les crises de surproduction seraient tout aussi fréquentes et beaucoup plus accentuées, et on assisterait probablement à un phénomène auquel nous ne sommes plus habitués de nos jours : le manque total de tel ou tel produit dont le besoin se ferait sentir subitement et sans qu’on ait pu le prévoir.

De quelque côté que l’on se place pour examiner la doctrine coopérative, on aperçoit des défauts graves, ou même des impossibilités. Dans tous les cas, le régime que l’on propose à notre admiration apparaît comme beaucoup moins bien organisé que notre ordre social actuel ; il soulève les objections les plus sérieuses dont on n’aperçoit même pas la solution (1).

Dois-je répéter qu'il constitue une simple hypothèse dont les faits, l'expérience rendent la réalisation tout à fait invraisemblable ?

Les sociétés coopératives de consommation ne renferment pas en elles le germe d’une rénovation sociale.

(1) On consultera à ce sujet le Traité d'économie politique de M. Leroy-Beaulieu, 2e édition, t. IT, p. 588 et suiv.

SRE n'rr

Leur nombre peut s’accroître, elles ne seront RU d’un usage absolument général. |

Il ne faut pas pour cela contester les effets très salutaires qu'elles produisent : elles permettent de corriger les abus du commerce de détail, de mettre fin aux falsifications des denrées et de diminuer la différence parfois exorbitante qui, par suite d'une mauvaise organisation, existe entre Les prix de gros et les prix de détail; surtout, elles enseignent aux travailleurs l’art très difficile de vivre dans les limites de leurs revenus en les forçant à payer immédiatement tous Leurs achats, elles leur facilitent la constitution de l'épargne en se substituant à eux dans le travail difficile de l’économie joùrnalière, elles leur donnent les ressources nécessaires pour faire partie d’une société de secours mutuels, ou de retraites pour la vieillesse.

Les avantages certains de la coopération de consommation sont assez nombreux et assez appréciables pour qu’il ne soit pas nécessaire de lui chercher, comme le font les néo-coopérateurs, une utilité finale absolument hypothétique.

En présence des services signalés rendus à la classe ouvrière par les sociétés de consommation, est-il possible de prendre en sérieuse considération le reproche qu'on leur à quelquefois fait de ruiner la catégorie si intéressante des petits commerçants ?

Pour ma part je ne le crois pas ; d’abord, les détaillants n'ont pas, comme on est tenté de se le figurer, un

droit acquis à vivre aux dépens des consommateurs ; el puis, c'est leur routine et l’accroissement continu de leur nombre qui ont nécessité l'emploi des sociétés coopératives. Pour les commerces faciles, le chiffre des magasins, chaque jour plus considérable, en morcelant à l’infini la clientèle a forcé chaque détaillant de retrouver sur la transmission d’une petite quantité d'objets, tous ses frais généraux et son bénéfice; la différence entre les prix de gros et de détail s’est exagérée alors dans des conditions anormales ; ou bien on s’est trouvé en présence de falsifications éhontées. C’est pour remédier à ces deux inconvénients qu'on a jugé bon de recourir à la coopération.

Les petits commerçants ne peuvent donc pas se plaindre. Si les consommateurs veulent aujourd’hui se passer d'eux, c’est uniquement à cause de la mauvaise organisation de la distribution ; quand ils refusent de se laisser ruiner ou empoisonner par les détaillants, les consommateurs sont à l’abri de toute critique, on ne peut qu’applaudir à leurs efforts. |

D'ailleurs il est exagéré, on l’a vu, de crier à la disparition complète des commerçants : ceux pour qui les bénéfices ne sont que le prix d’un travail soutenu et intelligent, et d'une ingéniosité constamment en éveil, ne perdront pas la faveur des consommateurs. Ils ont, eux, leur place marquée au sein de la société parce qu'ils sont vraiment utiles : les parasites seuls sont rejetés et

ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes de leur ruine.

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