‹ Étude sur le Mouvement CoopératifChapitre 5 sur 14 · SUISSE · texte numérisé non relu

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brefs, presque ternes, mais leurs assemblées sont pour la plupart des modèles de bon sens et de calme, ainsi qu'il convient à une démocratie disciplinée. C'était précisément le contraire de ce qui s'était toujours passé en France où en 1848 et en 1863 on fit grand tapage pour aboutir à un résultat presque nul.

Pour les sociétés de crédit, il est également impossible de donner des indications précises ; il est certain cependant qu'elles sont très répandues en Suisse; M. Brelay a recueilli des renseignements sur plus de trente de ces associations qui fonctionnaient en 1880 ; il ajoute qu'on Jui en à fourni une liste d'environ cinquante. Je n'ai pas besoin de faire remarquer qu'en raison de l'étendue restreinte et de la population peu nombreuse de la Suisse, ces chiffres sont vraiment considérables.

Le fait le plus saillant de cette cinquième et dernière période, c’est l'apparition et le développement très rapide des différentes sociétés coopératives agricoles : production, achats de matières premières, ventes des produits récoltés et du bétail, crédit. C'est la crise traversée en ce moment par l’agriculture qui a déterminé dans les différents pays, ces groupements si variés et déjà si nombreux. Les progrès ont été différents sutvant les régions: on s’en rendra compte au cours de cette étude. On remarquera pourtant que dans aucune branche la coopération n’a donné des résultats généraux aussi rapides ni aussi satisfaisants.

Angleterre.

Sociétés de consommation. — J'ai noté dans la période précédente la déviation que le succès avait apportée dans les sociétés coopératives de consommation de la Grande-Bretagne. J'ai dit l'oubli des principes mis en avant par les promoteurs du mouvement, le triomphe de l'intérêt privé qu'il s'agissait précisément de déraciner pour le remplacer par un sentiment de solidarité universelle, l'amour du dividende reprenant tout son

empire. Un certain nombre de coopéraleurs parmi les plus anciens et les plus attachés aux principes, s'émurent de cette situation qu’ils considéraient comme déplorable. Ils avaient mieux auguré des distributives, ils en avaient attendu des effets plus complets : une simple diminution du coût de la vie, avec le développement de l'esprit d'épargne et l'habitude du paiement comptant ne leur paraissaient pas suffisants. Comme ils conservaient au fond de leur cœur les espérances de leur jeunesse, ils voulurent tenter un effort pour réagir contre la tendance générale et rendre au mouvement sa direction primitive.

Pour rappeler aux distributives le but vers lequel devaient tendre constamment leurs efforts, ils imaginèrent de rédiger un manuel dans lequel seraient exposés les principes coopératifs, alors si complètement délaissés. Désireux de donner à l'ouvrage qu’ils méditaient une sorte de caractère officiel, ils en firent voter la rédaction par le congrès des sociétés coopératives et plus tard, en 1881, demandèrent au congrès de Leeds d'approuver les déclarations qu'il contenait. La doctrine coopérative qui s’en dégage peut donc jusqu’à un certain point être considérée comme celle de la majorité des sociétés prenant une part active au mouvement et fréquentant les congrès. Il est intéressant d'étudier ce document d’un caractère absolument pa rüiculier, qui porte le nom de Manuel pour les coopéraleurs.

Celui-ci est une sorte de guide ; il contient une foule de renseignements qui peuvent être utiles aux membres des distributives, surtout à ceux qui veulent fonder des associations ; mais la partie la plus remarquable, celle qui vraiment mérite qu’on s’y arrête un instant, a rapport aux principes coopératifs.

Le Manuel commence par donner la religion pour base à la coopération ; l’idée n’est pas nouvelle, lhistoire de Buchez et de l'association des bijoutiers en doré le prouve.Pourtant, en Angleterre, le mouvement, avec Owen, avait débuté par une indifférence religieuse systématique et qui avait persisté longtemps ; ce n’est que peu d'années avant la rédaction du manuel que les idées se modifièrent sur ce point. Dès lors, les congrès revêtirent un caractère religieux, ils commencèrent par une cérémonie du culte dans laquelle l'officiant était souvent un haut dignitaire du clergé. Cette évolution religieuse n’avait pas du reste augmenté le désintéressement des associés : c’est pourtant ce à quoi vise le Manuel, quand il donne pour but aux coopérateurs « le règne de Dieu et de sa justice ». En somme les rédacteurs, parmi lesquels il faut citer Thomas Hughes et Vansitart-Neale, reprennent le plan primitif de transformation sociale, mais au lieu d’en attendre la réalisation d’un sentiment très vague de solidarité humaine, ils la demandent aux convictions religieuses plus vivaces, plus ardentes et par conséquent plus capables d’engendrer l’abnégation et le dévouement nécessaires.

Après cet appel aux sentiments religieux, le Manuel s'élève contre la façon dont sont organisées actuellement la production et la distribution des richesses, et indique comment la coopération doit arriver à leur donner des bases équitables.

Il proclame d’abord que le salariat comme le servage qu'il a remplacé et l'esclavage qui a précédé le servage, ne peut être qu’un régime transitoire, parce qu'il consacre une répartition non équitable des produits du travail, l'engagé étant frustré d’une partie de ce qui doit naturellement lui revenir. Après cette condamnation du salaire, on se figure peut-être que le remède proposé va être la société de production. Nullement ; l'Association Ouvrière elle-même, d’après les rédacteurs, est contraire aux véritables principes coopératifs, car elle ne tient compte que des producteurs, elle laisse subsister le conflit entre ceux-ci et les consommateurs. Pour être parfaite la nouvelle organisation doit tenir compte à la fois de ceux qui produisent et de ceux qui consomment. Or, il est très possible d'arriver à donner satisfaction aux intérêts de tous et le grand moteur de la transformation sociale ne sera autre que les sociétés coopératives de consommation. Mais il faut pour cela qu'elles consentent à suivre la direction qu’on veut leur donner, qu’elles se laissent conduire par la religion, l'équité, le désintéressement et non par le seul amour des dividendes. Au point où elles sont arrivées, les distributives groupées en Vholesales, montrent elai-

rement ce qu'on peut attendre d'elles. Le magasin de gros de Manchester, avec ses capitaux etses débouchés, a pu déjà aborder la fabrication d’un certain nombre de produits. Le Manuel voit dans ce fait, le commencement d'une évolution ; il estime qu'avec le développement chaque jour plus grand des distributives, les Wholesales ou les Unions de sociétés se lanceront de plus en plus dans la production ; et que, lorsque les magasins coopératifs seront parvenus à faire disparaitre absolument le commerce individuel, l'industrie individuelle sera à la veille de succomber sous les coups de l’industrie coopérative.

Mais pour que l’évolution soit définitive et que Les droits de tous soient sauvegardés, ce qui est l'idéal de la coopération, les distributives doivent se garder de jouer vis-à-vis des travailleurs, qui mettront leur activité à leur disposition, le rôle de patrons ou de sociétés anonymes ; elles ne doivent pas, pour augmenter les profits de leurs membres, agir comme le Wholesale de Manchester et n'attribuer à leurs ouvriers qu'un simple salaire : les coopérateurs ne peuvent pas oublier qu’ils poursuivent la disparition de toutes les injustices. Donc, les sociétés de consommation auront à cœur de répartir équitablement les produits du travail ; elles voudront donner à chacun ce qui lui est dû : au prêteur l'intérêt convenu ; au consommateur, un dividende calculé sur le montant de ses achats ; enfin et surtout, au travailleur manuel la part qui lui revient

normalement dans les bénéfices qu’il a contribué à faire réaliser par l'usine dans laquelle il est employé. De cette façon, mais de cette façon seulement, la coopération arrivera à établir le règne de Dieu et sa justice.

J'ai bien peur que, dans toute cette théorie très généreuse du reste et très ingénieusement trouvée, il n°y ait autant d'erreurs que de mots. Reviendrais-je sur cette accusation d’injustice portée contre le salaire ? On peut désirer voir « demander » de plus en plus à l’association, de moins en moins au louage d’ouvrage (1); il est souverainement injuste d’accuser le salaire d’être contraire à l’équité. Pour se conformer à la justice, les patrons sont-ils tenus de distribuer à leurs ouvriers une partie de leurs bénéfices ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord se demander ce que c'est que la justice. Les instituts de Justinien en donnent une très bonne définition : Justilia est constans et perpelua voluntas jus suum cuique tribuens : la justice consiste dans la volonté bien arrêtée de donner à chaeun son dû. Or, d'après le contrat de louage, qu’est-il dû à l'employé? Le salaire ; tout le salaire, même si l'employeur se trouve en perte, mais rien que le salaire. Le travailleur a traité à forfait, il n’a pas voulu courir de risques; pourquoi, si celui qui a assumé

(4) Discours prononcé par M. Waldeck-Rousseau, ministre de l’intérieur, présidant la dernière séance de la commission d'enquête instituée en 1883, Journal officiel du 18 janvier 1885,

toutes les responsabilités, parvient à réaliser des bénéfices, viendrait-il lui réclamer une part de ce profit ? Serait-on tenté de répéter cette vieille assertion, que le patron dans le contrat de salaire abuse de la faiblesse de l’ouvrier? Les travailleurs connaissent trop bien leur force quand ils sont groupés en trade-unions ou en syndicats, pour accepter les conditions qu'il plairait aux entrepreneurs de leur dicter: s’il y a quelquefois violence, il n’est pas prouvé que ce soit du côté des patrons. Du reste, quand on parle de répartition équitable des produits du travail, on semble se figurer que le profit est Le fruit des seuls efforts des salariés ; que l'entrepreneur doit les bénéfices plus ou moins grands qu’il réalise à l'activité, à l'intelligence plus ou moins grandes de ses ouvriers; les gains seraient alors véritablement du travail non payé. Malheureusement les faits sont absolument contraires à cette conception ; les bénéfices sont dus uniquement à la direction plus ou moins habile de l’entreprise. De deux industriels qui commencent en même temps et dans les mêmes conditions de fortune et de relations, dans la même ville, la même industrie ; qui paient les mêmes salaires à leurs ouvriers et qui occupent des travailleurs de même valeur moyenne, il pourra arriver que l’un se ruine tandis que l’autre fera fortune ; ceci n’est pas une hypothèse théorique, on pourrait citer des exemples très nombreux (1). Ce qui est

(4) Consulter sur ce point Paul Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d'économie politique, 2° édition, t. II, p. 517.

cause des profits industriels c’est l’ingéniosité du patron, son esprit d'organisation. Quand ils réclament une parlie des bénéfices, les salariés demandent done en réalité le produit du travail d’un autre, ce qui constitue une injustice parfaitement caractérisée. Je ne veux pas m'étendre sur le prétendu droit des travailleurs, d’être admis au partage des profits des patrons. Je crois en avoir dit assez pour démontrer combien il est peu fondé.

Que penser d’un autre côté de l'espoir manifesté par les rédacteurs du Manuel de voir les distributives se développer jusqu'à accaparer absolument tout le commerce et ensuite toute l’industrie, en d’autres termes jusqu’à monopoliser la production et la distribution des richesses ? On est tenté d’abord de trouver leur prétention bien étrange ; mais l’étonnement disparaît lorsqu'on se rappelle qu'avant même d’avoir essayé si leur idée était pratique, les promoteurs du mouvement parlaient déjà de transformation, presque de bouleversement social; allaient-ils en rabattre maintenant qu'ils étaient arrivés à un résultat et à un résultat vraiment beau ? Si on examine les chances de réalisation du plan qu’ils ont dressé, on s'aperçoit vite qu’elles sont nulles. La liberté individuelle étant sauvegardée, et les coopérateurs anglais, comme tous leurs compatriotes du reste, y tiennent absolument, il ne pourra manquer en effet à un très grand nombre de commerçants avisés de conserver, même d'acquérir la faveur

du public. Pourquoi les magasins coopératifs accapareraient-ils toute la clientèle ? par leur bon marché ? Mais il est des consommateurs qui ne se laissent pas guider uniquement par cette considération ; pour une foule d'articles de toilette par exemple, on choisit non ce qui coûte moins, mais ce qui plaît davantage, à condition toutefois que le prix ne soit pas trop élevé. Et puis lorsqu'il arrive à un chiffre d’affaires très élevé, Le commergant qui sait organiser son magasin supérieurement peut, tout en conservant pour lui un bénéfice - très petit par unité, vendre à un prix très rapproché de celui de la société de consommation, parfois au même prix, dans certains cas même, à un prix inférieur. ,

En principe, du reste, les distributives sont dans des conditions plutôt défavorables pour lutter contre les entreprises individuelles, car étant donné que le profit résulte surtout de l'esprit inventif du patron, de son génie d'organisation, il estcertain qu'un commerçant intéressé autant qu’on peut l'être à perfectionner toujours et à améliorer, se donnera plus de peine et arrivera par conséquent à de meilleurs résultats que le gérant d’une société coopérative qui, après tout, aura toujours son traitement que le magasin soit supérieurement ou ordinairement mené.

L'espoir d'arriver un jour à accaparer toute la production nationale se heurte aux mêmes objections. La difficulté serait même, si c'est possible, plus grande ici

que pour la distribution. C’est surtout dans la direction L. — 15

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d'une grande usine que les connaissances techniques et commerciales, l'esprit d'initiative et d'organisation jouent un rôle prépondérant. On peut trouver des ingénieurs capables, des hommes compétents ; encore fautil que l'assemblée chargée de faire le choix soit à même d'apprécier les capacités et se laisse guider toujours et uniquement par la valeur des candidats. Enfin les directeurs élus déploieront-ils le même zèle que le patron dont la fortune, l'honneur même, dépendent de la réussite de l’entreprise ?

Je dois maintenant reprendre l'étude du mouvement coopératif et me demander si l'adoption par le congrès de Leeds en 1881 du Manuel pour les Coopérateurs eut des conséquences pratiques ou demeura lettre morte, et si l’expérience de ces quinze dernières années est venue ou non justifier les grandes espérances que Thomas Hughes et Vansitart Neale fondaient sur les sociétés de consommation. Depuis 1880, le mouvement en Angleterre a continué sa marche ascendante, mais la progression devient de plus en plus lente, et si on examine les chiffres fournis par l’Union des sociétés coopératives, on éprouve la sensalion très nette que l’on touche au maximum de développement. D'abord etsurtout le nombre des distributives est resté à peu près stationnaire. À la fin de 1878, il y avait en Angleterre 1181 sociétés coopératives de consommation enregistrées ; à la fin de 1893, il n’y en a que 1249 ; une augmentation de 68 sociétés en 15 ans, c’est-à-dire pas tout à fait cinq sociétés

nouvelles par an, c’est bien peu comparativement aux chiffres du début. Il est cependant assez difficile de connaître exactement la vérité sur ce point ; le rapport du comité central au congrès de Sunderland en 1894, après avoir cité le chiffre officiel 1249, porte à 1655 le nombre des distributives existantes ; s’il en est ainsi, il est probable que, pour l’année 1878, le nombre véritable des sociétés était supérieur à 1181, chiffre officiel lui aussi. Du reste à côté du chiffre 1655 pour l’année 1893, le même rapport établissant un tableau comparatif entre cette année et l’année précédente donne pour celle-ci exactement le même chiffre. Il est donc certain que les fondations sont actuellement très rares en Angleterre ; qu’elles parviennent seulement à compenser les dissolutions.

L'état est plus satisfaisant en ce qui concerne le nombre des membres. D’après la statistique du mouvement coopératif en Angleterre, donnée par l’'Almanach de la coopération française (1896), le nombre des membres des sociétés coopératives de consommation se serait élevé à la fin de l’année 1894 à 1.244.298, or en 1878 il était seulement de 560.703. Toutefois il est bon de faire remarquer que le chiffre donné pour l’année 1878 semble ne tenir compte que des sociétés enregistrées, tandis que pour l’année 1894, il à trait à toutes les sociétés existantes. Si on fait cette correction, on arrive à cette conclusion qu'en 16 ans, de 1878 à 1894, le nombre des membres des sociétés de consom-

mation a juste doublé. Or, si on compare à cette période la période antérieure, on constate que, de 1862 à 1878, le nombre des membres est allé de 90.458 à 560.703. D'un côté, il y a une proportion de 1 à 6, de l’autre de 1 à 2. Sous ce rapport encore, malgré un accroissement plus sensible, le mouvement s’est ralenti considérablement.

Même constatation en ce qui concerne le montant des ventes. De 528.207.900 en 1878, il passe à 1.260.857.625 en 1893 ; en 1862 il était de 50.291.250. Le rapport qui était de 1 à 10 tombe donc aussi et n'est plus dans la dernière période que de 1 à 2, environ.

Même remarque et mêmes proportions à peu près pour le capital social. Les chiffres donnés par le dernier congrès qui s’est tenu à Woolwich, en 1896, ne modifient pas les résultats de l'expérience des années précédentes. Le nombre des sociétés y est porté à 1750, chiffre qu'il faudrait pouvoir analyser pour en connaitre la portée exacte, mais le nombre des membres, le montant des ventes et du capital social n’ont pour ainsi dire pas varié.

De ces observations, il ressort que le mouvement se développe de plus en plus lentement. Loin d'être appelée à absorber, à anéantir le commerce individuel, la coopération qui semble aujourd’hui être arrivée à son maximum, paraît devoir lui rester fort inférieure en importance. On estime en effet (1) à 36 milliards envi-

(1) Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d'économie politique, 2e édition, t. IT, p. 584.

ron le montant des consommations de toutes sortes du Royaume-Uni; or, les distributives n'étaient encore arrivées en 1894 qu’à un chiffre d'affaires de 818 millions de francs, car il faut déduire du chiffre donné plus haut, les ventes faites par les magasins de gros aux sociétés de consommation qui font double emploi avec les ventes de celles-ci ; les distributives représentent donc environ la quarante-quatrième partie du commerce national de la Grande-Bretagne et la proportion ne paraît plus devoir se modifier d’une manière très appréciable. Les prévisions des rédacteurs du Manuel ne sont pas justifiées ; le commerce privé conserve une supériorité très marquée, ce qui s'explique parfaitement par le champ d'action limité des sociétés de consommation. Celles-ci abordent en effet presque uniquement ce que M. Leroy-Beaulieu appelle le commerce passif, c'est-à-dire celui qui se contente de distribuer aux-consommateurs les objets connus pour être à leur convenance ; elles réussissent surtout dans les branches qui n’exigent aucun esprit de recherche ni d'invention: l’épicerie, la boulangerie, la vente des conserves, de certains vêtements confectionnés d’un usage général et de chaussures communes ; dans les autres branches la supériorité demeure incontestablement aux entreprises individuelles, aux commerçants ordinaires.

Du côté de la production, les distributives anglaises ont progressé très sensiblement depuis 1880. Le maga-

sin de gros de Manchester et le Wholesale écossais fabriquent eux-mêmes un grand nombre des articles qu'ils livrentaux distributives actionnaires. LeScottisch cooperative Wholesale a entrepris successivement depuis 1882, la fabrication des chemises, des vêtements confectionnés, des chaussures, des meubles, des produits alimentaires et conserves, de la bonneterie, .du linge, des manteaux, de l'essence de café, de la droguerie, des pickles et sauces diverses ; elle possède en outre une imprimerie, un atelier de construction, une très importante manufacture de tabacs et un moulin à farine. Au total il occupe deux mille ouvriers. Le capital engagé dans ces diverses entreprises industrielles, s'élève à 6.250.000 francs, la minoterie à elle seule comptant pour 2 millions 1/2. Le magasin de gros de Manchester, plus important que celui de Glasgow, s’occupe également de fabrication.

Ai-je besoin de faire remarquer que les deux Wholesales achètent à des producteurs beaucoup plus qu'ils ne fabriquent eux-mêmes. D'ailleurs le Wholesale anglais a subi à plusieurs reprises des pertes très importantes dans ses entreprises de production et cela indique que l’on se trouve sur un terrain particulièrement difficile, puisque le magasin de gros avec des débouchés assurés est, au point de vue de la réussite, dans des conditions particulièrement favorables. I] ressort en outre de la nomenclature donnée plus haut, que les sociétés de consommation se sont lancées pres-

que uniquement dans des industries classiques, très connues, sans grandes difficultés et n’exigeant pas de connaissances absolument remarquables : confection de chemises et de vêtements, fabriques de chaussures el de meubles; leur champ de production semble limité de la même façon absolument que leur champ de distribution.

Le moment est venu de se demander si les conseils donnés par les rédacteurs du Manuel au sujet de la répartition équitable des produits du travail, entre les travailleurs, les capitalistes et les consommateurs, ont été scrupuleusement suivis. Les consommateurs propriétaires collectifs des usines coopératives ne se sont pas toujours montrés disposés à se laisser guider par les principes bizarres dont on avait voulu les pénétrer. Il dépendait d'eux et d'eux seuls d'admettre leurs ouvriers à la participation aux bénéfices et on avait pu se figurer qu'étant-pour la plupart ouvriers eux-mêmes, ils auraieut tous été touchés par les belles déclarations contenues dans le Manuel ; en réalité les principes ont subi des échecs très nombreux. Le Wholesale écossais a admis le principe de la participation aux bénéfices pour les ouvriers de ses usines, mais dans une proportion très minime, la distribution n’a encore atteint que 2 1/2 0/0 des salaires. Le magasin de gros anglais s'est opposé avec énergie au principe même de la participation. Chaque fois que la question est soulevée dans les congrès, et cela arrive fréquemment, ses représentants

défendent sa manière d'agir avec une vivacité et une logique très grandes. Il n’est pas seul du reste de sou avis ; la très grande majorité des distributives refusent de donner à leurs employés et à leurs gérants, une part de leurs gains ; presque toutes celles qui ont pu aborder la production se sont contentées de donner à leurs ouvriers le salaire, rien de plus. La participation se heurte donc dans le plus grand nombre des cas à une opposition inébranlableet, du reste, fortement motivée, comme je l'ai fait remarquer déjà à plusieurs reprises. On à pu aller jusqu’à dire qu’en présence du mouvement déterminé par le Manuel et soutenu actuellement par le Labour-Copartnership (le travail en participation), un autre mouvement s'était dessiné, en sens contraire, le {he anti-profit sharing British cooperative movement (4), le mouvement coopératif anglais contre la participation aux bénéfices. C'est un spectacle assez inaltendu de voir les membres des distributives s'élever avec une telle énergie contre la participation qui n'est qu'un diminutif de la coopération. En résumé le Wholesale écossais est resté à peu près seul dans son attachement aux principes. Une enquête, faite en 1889 par l'Union coopérative, démontre que, sur 61 entreprises coopératives de production qui renvoyèrent le questionnaire qu'on leur avaitadressé, quatreseulement admettaient la participation aux bénéfices dans le

(1) Béatrix Potter, citée par Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d'économie politique, 2e édition, t. IT, p. 521.

sens exact du mot; il y en avait bien dix qui déclaraient la pratiquer, mais sur ce nombre trois confondaient la participation avec divers systèmes de primes ; les trois autres n'avaient pas fourni des renseignements assez précis pour qu'on pûtse rendre compte s’il y avait réellement participation. Le Président du Congrès de 1889, Benjamin Jones, constate dans son discours que plus de 90 0/0 des entreprises coopératives repoussent la participation (1).

Ce qui se dégage de ces observations, c’est que la plupart des membres des sociétés de consommation sont bien décidés à ne pas suivre les rédacteurs du Manuel dans Ïa voie où ils auraient voulu engagerrle mouvement; ils ne désirent nullement contribuer à lPémancipation sociale rèvée par Thomas Hughes et Vansitart Neale. Ce qu’ils demandent à la coopération c'est uniquement un dividende élevé ou une diminution sensible dans le prix des objets de consommation. L'abandon des principes coopératifs se remarque dans un autre ordre d’idées, dans la tendance de plus en plus accentuée des distributives à vendre à crédit. On sait qu'un des plus heureux résultats des magasins coopératifs était de faire contracter aux ouvriers l’habitude de payer comptant tout ce qu’ils achetaient ; par là les sociétés de consommation avaient une portée morale très grande, elles facilitaient l’épargne et en développaient le goût. La règle de ne rien vendre à

(1) Leroy-Beaulieu, même ouvrage, même volume, p. 522.

crédit était considérée du reste comme un des éléments les plus actifs du succès, comme une source de profits. Les idées probablement ont changé, on a sans doute voulu ne pas se priver du concours de ceux qui se trouvaient dans l'impossibilité de payer comptant et c’est pourquoi, peu à peu, les distributives se sont mises à vendre à crédit. Il ne s’agit pas là d'une exception, les sociétés qui ont abandonné la règle primitive ne forment pas une minorité, même imposante, elles sont la majorité. Le rapport du comité central au 26° congrès des sociétés coopératives de la Grande- Bretagne (1894) constate que sur 1249 sociétés enregistrées, 639 vendent à crédit, 509 au comptant et 101 ne donnent pas sur ce point d'indications précises; même en admettant, contrairement à toute probabilité, que ces dernières ne vendent qu'au comptant, on n'arriverait encore qu'à 610 contre 639. Le comité central s'élève naturellement avec force contre cette déplorable tendance ; il déclare qu'on devrait entreprendre une véritable croisade contre la vente à crédit. Lorsqu'on passe à la discussion du rapport, M. Maxwell, le directeur du magasin de gros écossais, propose de voter le vœu suivant: « Le congrès blämant l'extension que prend la vente à crédit dans les sociétés coopératives, invite le comité central à faire une enquête, afin de connaître la situation réelle et à rechercher la meilleure manière d'arrêter cet abus. » Plusieurs orateurs viennent appuyer la proposition de

M. Maxwell ; l’un d’eux déclare qu'il est temps que l’on sache que le crédit est anticoopératit. Le vœu naturellement est adopté.

La conclusion de cette étude dumouvement coopératif en Angleterre pendant les dernières années, c’est que, malgré l'effort tenté par les coopérateurs convaincusqui rédigèrent et firent accepter parle congrès de Leeds le Manuel dont j'ai analysé rapidement le contenu, les sociétés de consommation s’écartent de plus en plus du

but primitif qu'on a voulu leur rappeler et deviennent

semblables à des sociétés anonymes ordinaires,laissant de côté toute prétention à une émancipation sociale, pour ne s'occuper que de la poursuite des bénéfices. Elles se rapprochent beaucoup pour la plupart desgrands magasins coopératifs de Londres, analogues à l’Army and navy cooperative socielie, qui ont continué, eux aussi, leur marche en avant {1), tout en restant systématiquement en dehors du mouvement.

IL est remarquable cependant qu’un grand nombre de sociétés aient continué à inscrire à leur budget une certaine somme pour les dépenses d'instruction et d’éducation des associés, pour les achats de livres, l’entretien de bibliothèques, l’organisation de conférences ou de cours publics. Beaucoup de distributives avaient en effet imité les Equitables Pionniers de Rochdale qui, dans leurs statuts, attribuaient au fonds d'éducation 21/2 0/0

(4) Le Civil service supply association a, en 1894, 47.388 membres et ses ventes s'élèvent pour la même année à 41,592.500.

des bénéfices nets et le montant des amendes infligées pour infraction au règlement (1). Le succès n'avait pas changé les dispositions des associés ; le grand désir que tous les Anglais ont de s’instruire avait empêché que, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, on apportât des modifications aux règlements. C’est ainsi qu’en 1894, le prélèvement affecté aux dépenses d'instruction s’est élevé à près de 1.400.000 francs. Les Equitables Pionniers qui, en 1845, avaient attribué au fonds d'éducation 1.375 lui consacrent maintenant plus de 30.000 francs. Toutefois il n’y a pas à s'y méprendre, ce n'est pas par respect des principes coopératifs que ces prélèvements ont continué à se faire, mais uniquement parce que leur objet était particulièrement conforme au caractère et au goût du peuple anglais.

Quant aux résultats matériels, les sociétés coopératives de consommation ont eu un succès complet. En 1894, elles ont fait réaliser à leurs 1.244.228 membres une économie moyenne supérieure à 90 francs. Actuel-

lement, le mouvement semble être arrivé à sa limite extrême, il touche à son apogée. Il aura contribué à combattre certains abus du commerce de détail, empêché qu'un écart trop grand ne se maintienne entre les prix de gros et les prix de détail, assuré aux petits, des produits non falsifiés ; il leur aura surtout, en les forçant à toujours payer comptant, fait contracter l’excel-

(4) Holyoake, Histoire des Equitables Pionniers de Rochdale. Traduit par Francesco Vigano, 1" partie, p. 64.

lente habitude de calculer dans la dépense ; enseigné l’art de vivre dans les limites de leurs revenus en leur facilitant en même temps la constitution d’un pelit capital, et en attribuant à celui-ci un intérêt élevé. On a vu toutefois que, sur ces derniers points, il faut faire une restriction à cause de l'extension de plus en plus grande prise par la vente à crédit.

Sociétés de production. — Les statistiques ne manquent jamais de nous donner le nombre exact des sociétés coopératives de production existant en Angleterre. On y comptait, dit-on, 165 associations de production proprement dites en 1894. S'il en était ainsi, même de ce côté, nous aurions été égalés par nos voisins d'outre-mer ; mais il ne s’agit pas là de groupements semblables aux associations ouvrières que nous avons étudiées en France ; les mots : sociétés coopératives deproduction n’y ont pas la même valeur que chez nous, c'est pourquoi il est difficile de se rendre compte de la valeur exacte du chiffre 165. Les éléments d’analyse font défaut. Pourtant la statistique pour 1894 parle de 8 grands moulins coopératifs produisant pour 23.500.000 francs, les 157 autres associations ne produisant toutes ensembles que pour 35.600.000 francs. Il est très vraisemblable que ces moulins sont dits coopératifs parce que les actions appartenant aux clients, ceux-ci peuvent se passer de l'intermédiaire du farinier, et non parce que l'exploitation appartient aux travail-

leurs qui y sont employés. Les résultats sont du reste beaucoup moins brillants pour ce qu’on appelle la coopération de production, que pour la coopération de consommation. Les bénéfices qui, dans les dernières années s’élevaient pour les distributives à près de 14 0/0 du chiffre d’affaires ne sont plus que de 4 1/20/0 pour les entreprises de production. M. Ch. Gide qui cite ce chiffre dans l’'almanach de la coopération de 1896, l'explique en disant qu’il constitue une moyenne entre les bénéfices et Les pertes ; cela prouve une fois de plus que la production est autrement difficile que la distribution ; qu’on est loin d’y aboutir toujours à des résultats satisfaisants.

Sociétés coopératives agricoles. — L’Angleterre a abordé en outre la coopération appliquée à l’agriculture. Le besoin des sociétés agricoles s’y fait cependant sentir moins que dans les autres pays à cause du petit nombre des petits agriculteurs propriétaires. C’est la concurrence faite par les coopératives étrangères aux producteurs nationaux qui à mis ceux-ci en éveil et qui déterminera probablement un mouvement dans ce sens. Une association : The national Agricultural Union vient de se former pour prendre la direction de la lutte et guider les efforts des cultivateurs anglais ; elle préconise l'emploi de la coopération dans la production agricole, comme le meilleur moyen de s'opposer à l’envahissement des produits étrangers. Il est probable que

des résultats ne tarderont pas à être atteints de ce côté.

En Irlande, les sociétés agricoles se multiplient acluellement avec une rapidité étonnante ; le besoin s’en faisait sentir grandement dans ce pays où le nombre des cultivateurs pauvres est très élevé et où la crise traversée par l’agriculture avait un caractère d’acuité très accentué. Le mouvement est dû surtout à l'initiative de M. Horace Plunkett,membre du parlement pour la circonscription sud de Dublin ; il ne date que de quelques années. La première laiterie coopérative fut fondée en 1890; l’année suivante on en comptait déjà 17 ; en 1895, 67; à la fin du mois de mars 1896, le nombre des sociétés régulièrement enregistrées était de 110 et on en comptait alors 74 en formation. Les associations irlandaises se sont fédérées pour organiser la vente en commun de leurs produits, elles ont fondé dans ce but l'agence coopérative irlandaise dont le siège est à Limerich et qui a à Manchester un bureau de vente. Ce mouvement, parfaitement organisé, on le voit, semble appelé à prendre une grande extension.

On commence aussi à fonder eu Irlande des sociétés connues sous le nom d’Agricullural cooperative socielies et qui sont assez semblables à nos syndicats agricoles ; elles s'occupent aussi de l’achat en commun des marchandises dont les agriculteurs ont besoin et de la vente. des produits. Leur nombre en 1896 était de 14 à 20, mais elles se multiplient très rapidement.

Enfin il faut noter la présence de quelques caisses rurales et surtout de l’/rish Agricultural organisation society dont le but principal est de travailler à améliorer la condition des populations agricoles en leur enseignant l'application des méthodes coopératives à la culture et aux industries annexes (1).

Tout promet à la coopération agricole irlandaise un rapide développement.

L'état de la coopération en Allemagne en 1880 était des plus satisfaisants. Dans toutes les branches, crédit et consommation surtout, les fondations avaient été nombreuses ; il y avaiten outre un centre d'action parfaitement organisé qui avait fait ses preuves et ne pouvait manquer de faire sentir de plus en plus son influence bienfaisante. Les résultats, on va le voir, ont dépassé et de beaucoup toutes les espérances qu’on avait pu concevoir.

Banque Schulze-Deltzsch (2). — A la fin de 1879, elles étaient au nombre de 1866 : à la fin de l’année 1894 elles se trouvent portées à 2.700. Toutefois il n’est pas

(1) De Rocquigny, La coopération de production dans l'agriculture, page 5.

(2) P. Leroy-Beaulieu, Traité d'Economie politique, 2° édition, t. II, p. 615. Almanach de la coopération française de 1896. Article sur le mouvement coopératif en Allemagne.

possible de donner des renseignements précis sur toutes ces associations ; la plupart en effet ne répondent pas au questionnaire envoyé par l'Union générale des sociétés coopératives allemandes, ou même ne font pas partie de l’Union. Sur les 2.700 associations, 1.047 seulement ont envoyé un rapport. Ces 1.047 sociétés comprennent 509.720 membres, les prêts qu’elles ont effectués s'élèvent à 1.937.515.773 francs, le capital actionnaire est de 150.640.283 francs, les réserves de 43.885.528 francs et les bénéfices de 11.859.625 francs. Si on compare ces résultats avec ceux, déjà donnés, de l’année 1879 on trouve qu’en l’espace de 15 années, les banques populaires ayant envoyé un rapport ont augmenté de 148, les membres de 50.000 environ, les prêts et avances de près de 540.000.000 de francs, le capital actionnaire de 50.000.000 de francs c’est-à-dire de moitié, les réserves de 28:767.000 francs, enfin les bénéfices de 3.524.721 francs. La progression est considérable surtout en ce qui concerne les réserves : elles ont presque triplé ; le capital actionnaire, les prêts et avances ont augmenté de moitié environ ; les bénéfices n'ont pas suivi tout à fait la même marche ascensionnelle, enfin le nombre des banques ne s’est accru que de 16 0/0 et celui des membres de 10 0/0. Au total, le mouvement, pour les sociétés du moins qui se tiennent en rapport avec l'Agence centrale, s’est plutôt ralenti. La plupart des banques populaires préfèrent

vivre isolées. Comme les sociétés de consommation L. — 16

anglaises le succès leur a fait oublier leurs aspirations primitives. Le désir de porter secours, de venir en aide aux petits et aux humbles qui avait présidé à leur fondation avait été d'abord leur véritable raison d’être, s'est effacé peu à peu et les actionnaires n’ont plus eu devant les yeux que la poursuite des dividendes ; elles ont perdu en quelque sorte le droit de s'intituler banques populaires car elles sont devenues presque semblables aux banques ordinaires qui prennent en considéralion les seules garanties réelles ou les cautions que les emprunteurs peuvent leur fournir, non l’honnêteté et l'ardeur au travail de l'artisan pauvre qui vient leur demander une avance. Il y a déjà bien longtemps (1) qu'on a fait remarquer que les banques de Schulze-Delitzsch démocratisaient le crédit beaucoup moins que les banques italiennes. Depuis, le mal n’a fait que grandir. Dans son ouvrage sur les banques du peuple, M. Wolf constate qu'aux environs de l’année 1886, le peuple a commencé à faire voir son irrilation ; il a reproché vivement aux sociétés du type Schulze, de ne plus s'occuper des classes inférieures en vue desquelles cependant elles avaient été créées. On est forcé de reconnaître que le reproche était fondé. En présence des réclamations un revirement s'est-il produit? Nullement. Un grand nombre de banques populaires continuent à manœuvrer comme des entreprises

(1) Hubert Valleroux, Les associations coopératives en France et: à l'étranger, p. 422.

ordinaires, elles visent uniquement les bénéfices et ne se préoccupent plus d'exposer leurs capitaux pour venir en aide aux petits artisans. Même matériellement, cette conduite ne leur à pas toujours réussi. Dans l’année 1891 elles ont perdu en spéculations malheureuses des sommes supérieures à un million et demi de francs. Au fond c’est toujours lamême transformation, la même évolution. Les actionnaires, quand ils sont arrivés au succès, oublient le but qu’ils s'étaient d’abord proposé et l’entreprise perd peu à peu son caractère primitif. Cette fois l'expérience est éclatante, elle ne laisse place à aucun doute. Dans un autre ordre d'idées, les banques populaires semblent devoir subir aussi une transformätion. On a vu l'importance que Schulze-Delitzsch attachaïit à la responsabilité illimitée de tous les associés ; or, depuis quelques années on remarque une tendance à abandonner cette règle pour adopter le principe opposé de la responsabilité limitée. Le congrès qui s’est tenu à Wiesbaden, au mois d'août 1896, a émis un vote dans ce sens. En fait, le principe de la responsabilité illimitée était, depuis quelques années, abandonné par les sociétés qui avaient le mieux réussi; celles-ci se transformaient en effet en banques ordinaires par actions.

Banques Raiffeisen. — Nous nous sommes très peu étendu jusqu’à présent sur les sociétés de crédit agri-

cole. Leur importance en 1886 était encore très faible.

Un grand nombre d'agriculteurs s’adressaient aux banques populaires; le besoin d’un rouage spécial pour cette branche du crédit ne se faisait donc pas trop sen- Ur. Toutefois, la transformation successive des sociétés du type Schulze-Delitzsch allait nécessiter une institution qui, elle, mît le crédit à la portée de tous. C’est ainsi que les banques Raïffeisen prirent de l'extension. Elles présentaient du reste une supériorité incontestable sur les banques Schulze en ce qui concernait la durée des prêts; le petit paysan à besoin de crédits plus longs que l'artisan, j'en ai donné la raison plus haut (1).

Les sociétés de crédit agricoles’étaient groupées, elles avaient formé l'Office général des caisses de prêts rurales, dont le siège était à Neuwied. Malgré cela, elles étaient restées encore fort peu nombreuses. Leur grand développement paraît commencer seulement en 1885 ; leur nombre était alors de 245; en 1889 elles se trouvaient déjà 610 et 895 en 1891. À la fin de l’année 1894 les sociétés du type Raïffeisen sont évaluées à 3.800 C’estune progression absolumentextraordinaire; il est probable pourtant que les chiffres donnés pour les années 1885, 1889 et 1891 ont trait seulement aux sociétés qui font partiede l'Union fondée à Neuwied (elles étaient en 1894, 1672), tandis que le nombre 3.800 renferme toutes les associations de crédit qui ont adopté les principes de Raïffeisen,c’est-à-direnon seulementcelles qui font partie de l'Office général des caisses de prêts

(1) Page 120.

rurales, mais encore celles qui ont adhéré à l'Union générale des sociétés agricoles de l'empire allemand fondée en 1883,et dont le siège est à Offenbach, et d’autres qui ne font partie d'aucune fédération. Il serait désirable qu'on puisse fournir quelques indications sur l'importance véritable de ces nombreuses sociétés rurales ; mais tous les renseignements font défaut. Il est impossible, en l'absence de toute statistique, d'évaluer le montant des prêts el avances consentis, par conséquent de se faire une idée exacte des services rendus. Quant à la durée des prêts, on prétend que 43 0/0 seraient consentis pour des périodes de 1 à 5 ans et 34 0/0, pour des périodes de 5 à 10 ans (1) : on se demande sûr quels renseignements on s’est basé pour établir ces proportions. À prioriil semble qu'on peut affirmer que les banques Raiffeisen sont en moyenne moins importantes que les banques Schulze ; leur champ d’action, par la volonté même du fondateur, doit être restreint à un district peu étendu, car tous les membres doivent se connaitre en quelque sorte intimement ; les agriculteurs seuls sont appelés à faire partie de l'association ; en outre, on se montre particulièrement difficile dans l'examen des demandes d’avances : toutes circonstances qui viennent réduire le nombre des membres et le montant des prêts et qu’on ne retrouve pas dans les banques du type Schulze-Delitzsch, celles-ci s'occupant,

(1) Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d'économie politique, 2° édition, t. 2, p. 613, É

non seulement des artisans, mais encore, et je dirais volontiers surtout, des pelits agriculteurs et de toutes autres personnes ayant parfois besoin de crédit.

Ainsi, il semble tout à fait certain que les banques populaires sont encore beaucoup plus importantes que les sociétés de crédit agricole. Ce qui n’est pas douteux non plus, c’est que ces dernières ont la faveur de tous les membres du parti coopératif; elles excluent l'intérêt privé, elles sont une œuvre non pas une affaire (on tient énormément à cette formule). Il ne semble pas cependant que le caractère personnel de l'emprunteur soit la seule garantie exigée par les banques Raïffeisen.On a reproché aux sociétés du type Schulze de ne tenir compte que de la situation pécuniaire de l’emprunteur ou de ses caulions, et on a vanté leurs concurrentes de vouloir, elles, mettre le crédit à la portée de tous les gens honnêtes, même les plus pauvres. Or dans un rapport lu au deuxième Congrès de l'Alliance coopérative internationale, le docteur Havenstein, directeur d’un groupe adhérent à l’Union générale des sociétés agricoles de l'empire allemand dont le siège est à Offenbach, reproche précisément à la Fédération de Neuwied (Union générale des sociétés du type Raïffeisen) de s’en tenir trop strictement au crédit réel, et ajoute qu'il tient pour la forme idéale de la caisse rurale de prêts et d'épargne, celle qui fournit le crédit au travail, non à la propriété.

Il est d’ailleurs assez difficile de prévoir ce que de-

viendront avec le temps, les très nombreuses associa-

tions de crédit agricole qui ont été fondées depuis quelques années seulement. Le mouvement prend en effet de plus en plus d'extension. D'après les derniers renseignements, il y aurait aujourd’hui en Allemagne près de 6.500 (exactement 6.391) sociétés de crédit agricole: on vient de voir qu'en 1894 on n’en comptait que 3.800. Quel avenir est réservé à ces associations si nombreuses ? Les coopérateurs les plus convaineus ne montrent pas une bien grande confiance dans le résultat. Ils se plaignent, comme on a pu l'entendre au congrès de l'Alliance internationale qui s’est tenu à Paris en octobre 1896, de ce que l’Etatfavorise d’unemanière trop inconsidérée l'éclosion des banques rurales. On,a constaté en effet qu’en l’année 1895 et à cause surtout des faveurs du gouvernement et de l’administration, 3.000 sociétés coopératives s'étaient fondées. L'Etat, disait un orateur allemand à ce même congrès, a avancé envirom 25.000.000 de marks (1) (soit 31.250.000 francs), aussi la fondation de sociétés coopératives est-elle devenue chez nous un véritable sport et un sport fort dangereux ; il se demande ensuite si toutes ces associations sauront passer les maladies de l’enfance. Les chefs du mouvement eux-mêmes ne se montrent donc pas trop confiants dans le succès.

(1) Le gouvernement prussien a, par une loi du 31 juillet 1895, ouvert un crédit de 5.000.000 de marks pour la fondation d’une caisse centrale destinée à procurer de l'argent à bon marché aux sociétés de

crédit personnel ; une loi du 8 juin 1896 a porté le crédit à 20.000.000 de marks,

IL est, du reste, intéressant de noter qu’on donne en Allemagne la coopération de.crédit pour base à tout le système coopératif. On voit que sur ce point les avis sont bien partagés : l'Angleterre préconise l'emploi des sociétés de consommation, la France suivant les écoles, les sociétés de production ou les sociétés de consommation. D’après le D' Havenstein (1), le début et la condition nécessaire de tout mouvement coopératif, est dans l'association de crédit, le développement de la coopération de consommation et de production repose sur cette base : « Non seulement l'ouvrier ou le paysan placés sous la griffe de l’usurier et obligés de demander sans cesse des prolongations de crédit, manquent de toute initiative et ne deviennent pas coopérateurs avec entrain, mais encore une société de production qui n’est fondée que sur des dettes, une société de consommalion qui manque d'argent comptant, sont fatalement condamnées à périr. » Le D° Havenstein qui parle au nom de l'Union générale des sociétés agricoles allemandes, ne fait que reprendre, en la modifiant cependant d'une façon assez sensible , la théorie de Schulze qui, lui, comprenait aussi dans son plan les sociétés de production et les sociétés de consommation, mais sans faire dépendre le succès de celles-ci du développement des associations de crédit. Il est bon toutefois de remarquer que si les sociétés de con-

(1) Rapport au 2e congrès de l'Alliance coopérative internationale tenu à Paris en 1896.

sommation se sont développées en même témps que les sociétés de crédit, les sociétés de production n'ont pris, elles, et malgré le nombre toujours croissant des banques, aucune extension ; le dernier congrès constate en effet des progrès dans toutes les branches de la coopération sauf dans la production.

La dernière question que je dois me poser à propos des banques du type Raiffeisen est celle de savoir si elles ont échappé et si elles échapperont toujours à la transformation que subissent, en quelque sorte fatalement, les sociétés coopératives qui réussissent. Le désintéressement restera-t-il toujours à leur base ? Les principes coopératifs seront-ils toujours respectés et honorés, comme ils devaient l'être dans l'esprit des fondateurs ? On ne peut naturellement pas trouver des exemples de déviation aussi nombreux que pour les banques populaires, car le mouvement est plus récent ; il ne date pour ainsi dire que de 1886 et il faut plus de dix années pour qu'une évolution de ce genre se dessine nettement. Pourtant, la première banque fondée par Raïffeisen ,celle de Flammersfeld, s’est déjà départie de la règle de conduite qu’elle avait adoptée à l'origine. On a vu que, d’après Les statuts, tous les bénéfices devaient rester à La société, grossir son capital propre et ne jamais être distribués aux associés, dans n'importe quelle circonstance. On prévoyait en effet des travaux : d'utilité générale pour le district, ou même l'attribution de la réserve à une institution publique quelconque ;

on ne voulait à aucun prix qu'un partage en nature

pût avoir lieu. Or, la même banque de Flammersfeld vient de répartir récemment sa réserve entre tous ses

membres ; ilest vrai qu'elle montait à plus de 50,000 fr.

C’est un exemple isolé, je le reconnais, mais les socié-

tés anciennes ne sont pas si nombreuses ; tout permet

de penser qu'avec le temps, l'intérêt privé reprendra

son empire et quand l’évolution se sera produite, on

sera forcé de dire que les sociétés du type Raïffeisen

ne sont plus une œuvre, mais une affaire.

Il faut noter enfin une modification de détail: une loi allemande de 1889 est. venue forcer les banques Raiffeisen d’avoir des actions : il fallut se soumettre : toutefois on fixa généralement pour les actions un chiffre très bas : 10 ou 12 marks.

Sociélés coopératives de consommation. — De ce côté encore le mouvement est en progression. Le nombre des sociétés de consommation qui en 1880 était estimé à 842 était, à la fin de mai 1895, de 1.412 ; mais une sta- Listique dressée à la fin de l’année 1896 n’en constate plus que 1.362. Ces associations s'occupent pour la plupart uniquement de la vente des denrées ; toute aspiration d'un autre genre leur est étrangère. Quelquesunes ont cependant un fonds spécial consacré à l’instruction et à la bienfaisance. En 1894 les sociétés de consommation ont consacré à ces caisses des sommes s'élevant en tout à 49.398 francs, ce qui constituerait

environ 1/2 pour cent des bénéfices nets réalisés par les associations ayant envoyé leur bilan à l'union fondée par Schulze. Pour le nombre des membres et surtout le chiffre d’affaires les sociétés allemandes demeurent, dans cette période encore, de beaucoup inférieures aux distributives anglaises ; elles débitent une moins grande variété d'articles, elles se bornent à vendre des épiceries, du pain, du vin, du charbon et du tabac ; les sociétés anglaises tiennent en outre les vêtements confectionnés, les chaussures, etc... : c’est ce qui explique leur supériorité, leur importance plus grande. Il faut mettre à part la société de Breslau déjà nommée dans la période précédente et qui, en 189%, comprenait 3.479 membres, atteignait un total de ventes de 10.824.090 et réalisait un bénéfice de 1.173.445.

Les sociétés de consommation se heurtent actuellement à une opposition très vive de la part des commerçants qui mènent contre elles une campagne très active. Le congrès de Wiesbaden en 1896 s’est ému de cet état de choses, d'autant plus que le nombre des sociétés avait baissé de 50 en une année : il a voté toute une série de résolutions destinées à conjurer le péril ; l’une d'elles est ainsi conçue : « Observation rigoureuse des lois commerciales applicables aux coopératives » ; une autre «emploi d'une partie des bénéfices à des buts d'utilité générale ».

Une loi récente est venue défendre aux sociétés de vendre à d’autres qu'aux associés ; mais le directeur

général de l'Union ne croit pas que cette mesure puisse être de nature à enrayer le mouvement; il estime au contraire qu'elle forcera seulement les acheteurs à devenir sociétaires, ce qui sera un résultat excellent. I est douteux cependant que la défense édictée par la loi, puisse avoir de bonnes conséquences ; l’admission des étrangers est le meilleur moyen de recruter des adhérents ; sans elle, il semble que le mouvement doive être considérablement ralenti.

Les Allemands ne fondent pas du reste les mêmes espérances que l’école anglaise et l’école française sur les sociétés de consommation ; ils réduisent celles-ci à un rôle plus modeste et rien ne dit que ce ne sera pas leur manière de voir qui se trouvera être, en définitive, la meilleure et la plus exacte.

Sociélés de matières premières, de magasinage, de produclion, etc... — Au milieu de l’année 1895 elles se trouvaient au nombre de 3.188. L'augmentation est due principalement au développement très rapide des sociétés coopératives agricoles qui rendent de très grands services aux petits cultivateurs ; les sociétés de production sont pour la plupart des laiteries (1.397 vers la fin de l’année 1896). Un certain nombre d'associations (259) s'occupent de fournir à leurs membres les machines dont ils peuvent avoir besoin mais qu’ils ne sont pas en état de posséder chacun séparément ; quelques-unes ont pour objet la vini-

fication (1). Toutes ces sociétés rendent de très grands services ; pour ne pas faire preuve d'une ambition très grande elles n’en sont pas moins fort utiles. Elles sont une application très heureuse du principe d’association.

L'administration, ici encore, a voulu faire quelque chose pour les coopérateurs ; le ministère de l’agriculture de Prusse à ouvert un crédit de trois millions de marks pour permettre aux sociétés d'agriculteurs de construire de vastes entrepôts où on pût déposer les produits du sol et les faire warranter. L'Etat n’eût-il pas mieux agi en laissant l'initiative individuelle mener seule à bonne fin l'affaire qu’elle avait si bien commencée ?

I n'ya rien à dire des sociétés de production proprement dites, c’est-à-dire semblables à l'association ouvrière ; de ce côté le mouvement est très peu marqué, sinon absolument nui.

Le rapport syndical au 37° congrès des sociétés coopératives de la Fédération de Schulze-Delitzsch constate que les associations dont les progrès sont les plus remarquables sont les sociétés de construction : de 124 leur nombre s’est élevé à 132 et toutes sont en parfait état de prospérité.

En résumé, la coopération allemande beaucoup moins

(1) De Rocquigy, La coopération de production dans l’agriculture, Paris, 1896, p. 110.

ambilieuse que celle des autres pays, puisqu'elle n’émet pas la prétention de tout bouleverser,de tout absorber, est peut-être celle dont les résultats ont été les plus féconds : crédit, consommation, matières premières, construction, sociétés agricoles, elle a tout abordé avec succès. Tantôt elle est venue diminuer des dépenses très lourdes, dispenser de passer par l’intermédiaire coûteux de l’usurier , du détaillant, du marchand en gros, du négociant ; tantôt elle est venue augmenter les ressources, favoriser l'épargne en exigeant la formation d’un petit capital à titre d’action dans la société.

Ce sont principalement les petits entrepreneurs qui ont profité de ces associations, les petits agriculteurs surtout, puisque sur 13.000 coopératives existant à la fin de l’année 1896, près de 9.000 étaient des sociétés agricoles. Le sort de ces artisans et fermiers n’était du reste pas moins intéressant que celui des classes salariées, car leurs ressources étaient très modiques et leur misère souvent très grande. Les travailleurs salariés ne sont pas d’ailleurs demeurés en dehors du mouvement; certains d’entre eux ont su tirer parti des banques populaires, s'en servir comme de caisses d'épargne et en obtenir un très bel intérêt ; mais surtout dans quelques centres, les sociétés de consommation sont venues les affranchir des exigences parfois exagérées des détaillants ; elles sociétés de construction ont donné un but à leurs efforts et ont développé chez eux l’économie. I

y à une foule de très bons résultats, dus presqu'uniquement à l'initiative privée. L'Etat s'occupe maintenant à dépenser des millions pour accentuer le mouvement. Le besoin s’en faisait-il bien réellement sentir et ne doit-on pas craindre,de ce chef, un relâchement d’énergie plutôt qu'une augmentation de force ?

L'expérience a pleinement justifié la manière de voir de Schulze-Delitzsch et les sociétés coopératives apparaissent comme un instrument de sélection :elles rendent des services à tous ceux quiont les qualités voulues, l’énergiesuffisante surtout,pours'élever parleurmoyen ; mais elles ne sont pas d’un usage général, leur sphère d'application est nécessairement limitée. Elles peuvent être purement économiques, etalors elles acquièrent rapidementune grande importance, ou constituer des œuvres de patronage, comme les banques Raiffeisen, leur développement alors est plus lent, plus incertain aussi, il est subordonné à la façon dont les classes aisées comprennent leur mission. Au point de vue pratique, il est difficile de ne pas donner la supériorité aux banques et sociétés du type Schulze ; il est très beau, très louable de demander à tous ceux qui sontensituation de le faire, de venir en aide aux miséreux ; les heureux qui se rendent à l’appel qui leur est adressé font preuve de sentiments élevés dont on ne peut que les féliciter ; mais il est plus intelligent d'offrir à tous une affaire avantageuse, de combiner, d'organiser de telle sorte les associations qu'elles donnent satisfaction à la fois à tous

les intérêts en jeu. On n’étend pas ainsi d’une facon exagérée le domaine de la charité, au détriment du domaine économique.

À un autre point de vue encore les banques populaires l'emportent sur les sociétés de crédit agricole : elles forcent leurs membres à économiser le montant d’une action ; elles permettent ainsi à tous d'arriver un peu. à la fois à amasser un petit capital qui servira à la banque et produira pour son possesseur de très beaux revenus, ce qui est un encouragement dont on comprend vite tout le prix.

Pourtant, ceux qui sont imbus des principes coopératifs Les plus purs, les néo-coopérateurs, comme on les appelle, n’hésitent pas à placer l’œuvre de Raiffeisen beaucoup au-dessus de celle de Schulze-Delitzsch. La grande controverse coopérative, c’est ainsi qu’on qualifie d'ordinaire la discussion sans cesse recommencée entre les partisans des deux fondateurs de sociétés de crédit, ne me semble cependant pas pouvoir comporter une autre conclusion que celle-ci : Moralement, le système de Raiffeisen basé sur le désintéressement est plus beau ; pratiquement, le système de Schulze- Delitzsch basé sur un intérêt privé bien entendu et qu'il ne faut pas confondre avec l’égoïsme, est incontestablement préférable.

Du reste les sociétés de crédit agricole, pas plus que les banques populaires, ne paraissent devoir échapper à l’évolution fatale qui transforme, après succès et au bout d’un certain temps, les sociétés coopératives en

CTALIE 257

entreprises ordinaires basées uniquement sur l’intérêt privé et recherchant les seuls dividendes sans autre souci de la régénération sociale qui était leur but primitif. L'avenir ne semble que pouvoir venir confirmer cette règle.

Italie.

Le mouvement, en Italie, depuis 1880, s’est développé d’une manière fort appréciable. Les sociétés de crédit, surtout, sont nombreuses et prospères. M. Ch. Gide (1) estime que, sur 3.000 associations existantes, 1.500 environ sont des coopératives de crédit. Mais d’un autre côté la statistique dressée en 1894 constate seulement 720 banques populaires, fonctionnant d’après les principes de Luzzati et 53 caisses rurales dues à l’initiative de Wollenborg qui s’est inspiré beaucoup du système Raiffeisen.La situation des banques se ressent naturellementde la crise financière que le pays est en train de traverser. Le nombre des sociétés a plutôt baissé depuis quelques années; le chiffre des prêts pour l’année 1893 est inférieur de près de 500 millions au chiffre atteint en 1887. Quant au capital et aux réserves, ils n'ont pas augmenté dans la même proportion de 1887 à 1893 que de 1881 à 1887. Les banques italiennes paraissent suivre assez fidèlement le conseil de Luzzati leur fondateur, de rechercher avant lout les petits dépôts, les pe-

(1) Almanach de la coopération française, 1896, p. 99. Are

tites avances et les petits escomptes. Elles n’atteignent pas non plus, ce qui serait contraire aux vues de Luzzati, les proportions si grandes des sociétés allemandes, exception faite cependant pour la banque de Milan dont l'importance est véritablement anormale et qui distribue chaque année des dividendes très élevés. La plupart demeurent dans une situation beaucoup moins brillante ; on estime en effet que plusieurs petites banques valent infiniment mieux qu’une grande ; que l’extension des affaires fait négliger les petits crédits pour lesquels les sociétés ont été créées. Il est indiscutable qu’elle aide beaucoup à la transformation des Coopératives en entreprises ordinaires. On peut cependant citer l'exemple de cette même banque de Milan, qui en 1889, sur un total de prêts s’élevant à 162.789, en comptait 129.401 inférieurs à 1.000 francs, 13.349 inférieurs à 100 francs et quelques-uns même ne dépassant pas 40 francs (1). Il est vrai que, dans ces conditions, on pouvait distribuer aux actionnaires un bénéfice de 14 0/0, ce qui ne devait pas les porter à modifier le genre d'opérations.

Quoi qu'il en soit, le nombre des membres par société a diminué depuis 1881 ; il était alors en movenne de 848, il n'était plus en 1893 que de 619. Éesihadques italiennes tendent donc à s'approcher de plus en plus des petites associations strictement limitées à un dis-

(4) Leroy-Beaulieu, Traité d'économie politique, 2° édition, t. 2 * . ; p. 618.

trict peu étendu, qui étaient dans le plan de Raïffeisen ; elles s’écartent toutefois des vues du créateur du crédit agricole allemand, par l’ardeur très naturelle, très féconde pourrait-on dire, avec laquelle elles se mettent à la poursuite des dividendes.

Les sociétés de crédititaliennes sont réunies en deux fédératious ; d’un côté les banques populaires (Luzzati), de l’autre les caisses rurales (Wollenborg). Chacune de ces deux fédérations a ses congrès à elle ; mais ces réunions n'ont pas lieu avec la même régularité qu’en Angleterre, en Allemagne ou en France ; le dernier congrès s’est tenu à Bologne en 1895.

Quant aux classes sociales qui profitent, en Italie, du développement des associations de crédit, elles sont naturellement les mêmes qu’en Allemagne ; lesouvriers proprement dils ne peuvent s'en servir que comme caisses d'épargne : le crédit en lui-même leur est inutile, nuisible même. En réalité, les sociétés de crédit sont venues rendre service à une foule d'agriculteurs et d'artisans qui ont su faire preuve des qualités voulues pour sortir de leur situation mauvaise ; elles ont recueilli les capitaux d’un assez grand nombre de personnes aisées et d’une très petite quantité de salariés, L'effet a été très bon, mais il n’y a pas lieu de parler de palingénésie ou de régénération.

On doit faire la même observation exactement en ce qui concerne les sociétés de consommation. Les coopératives qui ont réussi, surtout dans cette branche, sont

celles qui ont adopté les règles des distributives anglaises (1). Toutefois, malgré un nombre très respectable d'associations, on n’est pas parvenu à créer une organisation fédérale pour l’achat en gros des marchandises (2).

Il existe en outre en Italie un assez grand nombre de laiteries coopératives, quelques sociétés de construction et de production industrielle.

On y trouve aussi des associations d’un genre tout particulier,se rapprochant très fort des sociétés de production, cé sont les associations de braccianti (3). On donne ce nom à des ouvriers des campagnes qui vivent uniquement de leurs bras, à des journaliers qu'on n’occupe que tout à fait passagèrement et le plus souvent très peu de temps. Les braccianti qui sont très nombreux en Italie ont imaginé de se grouper, de s’unir, de former de véritables associations ouvrières, mais sans capitaux et sans ressources. Ces sociétés, une fois formées, s'efforcent d'obtenir dans les adjudications ou soumissions publiques, les travaux que L'État, les com munes ou les chemins de fer doivent faire effectuer ; quand elles y parviennent elles occupent leurs membres ; quand l'ouvrage fait défaut, ceux-ci tâchent de

(1) Cette remarque a été faite par M. Cavalieri au 2° congrès de l'Alliance coopérative internationale tenu à Paris en 1895.

(2) Almanach de la coopération française pour 1897. La coopération en Italie, par Ugo Rabbeno, p. 25,

(3) Ugo Rabbeno, Les associations de Braccianti en Italie. Almanach de la coopération française, 1896, p. 101.

gagner leur vie chacun de leur côté. Les associations de braccianti sont très nombreuses ; en 1894 on n’en comptait pas moins de 400 ; de 1889 à 1894 elles ont obtenu des adjudications de travaux de l’État pour plus de onze millions de francs. C’est un résultat appréciable c’est vrai, mais qui est encore bien loin de laisser entrevoir pour ces pauvres journaliers l'ère du bonheur sans ombre, de la félicité parfaile par la disparition du salariat; le salaire, même pour les associés, constitue toujours la plus grande partie des ressources et tout fait croire qu'il n’en sera jamais autrement.

Belgique.

En Belgique les associations de crédit ont continué à se développer, mais assez lentement jusqu’à ces dernières années ; elles semblent prendre maintenant une extension plus rapide. L'A/manach des coopérateurs belges de 1897 enregistre la fondation d’une quarantaine d'associations de crédit : banques populaires ou caisses rurales, entre le 1°” novembre 1895 et le 31 octobre 1896. Quant aux banques populaires, M. Léon d’Andrinsont, dans un rapport fait au deuxième congrès de l'Alliance internationale, porte leur nombre à 21, le chiffre de leurs membres à 13.587 et celui des avances aux sociétaires à 31.572.247 francs; le capital versé par les associés s'élèverait à 2.589.712 francs et les sommes reçues en dépôt à 12.325.270 francs. Pour un

pays d’une petite étendue c’est, on en conviendra, un fort beau résultat.

Les caisses rurales commencent à se multiplier. Le mouvement de ce côté ne date que de la fin de l’année 1892 ; au 31 décembre 1895 elles étaient déjà au nombre de 36 ; depuis, il y a eu encore un très grand nombre de fondations.

Les sociétés coopératives de production sont peu brillantes en Belgique « par suite du manque de discipline qui se manifeste trop souvent parmi leurs membres, disons mieux, à cause de l’absence d'autorité reconnue en la personne de ceux qui sont appelés à les diriger » (1). En réalité c’est la même constatation partout : les sociétés de production ne donnent aucun résultat; elles sont trop difficiles à organiser et à soutenir, elles exigent un trop grand nombre de qualités peu communes de la part des travailleurs qu’elles réunissent.

Les coopératives agricoles prennent actuellement, les laiteries principalement, un très grand développement. [Il ne s'en est pas fondé moins de 35 entre le 1“ novembre 1895 et le 31 octobre 1896 (2).

Mais la branche dans laquelle la coopération a donné, en Belgique, les résultats les plus remarquables, est sans contredit la consommation. De ce côté, il y a eu

(1) Communication de M. Alfred Micha, secrétaire général de la Fédération des banques populaires de Belgique au deuxième congrès de l'Alliance coopérative internationale.

(2) Almanach des coopérateurs belges de 1897, tableau des nouvelles sociétés coopératives, p. 55.

des succès éclatants obtenus en l’espace de quelques années. Le Vooruit de Gand, fondé en 1880, et qui n'était à l’origine qu'une boulangerie coopérative, entreprenait successivement le commerce de charbon, la vente des produits pharmaceutiques, des épiceries, des vêtements et des chaussures qu’il ne tardait pas à fabriquer lui-même ; de sorte qu’en 1895 il possédait une dizaine de magasins répartis dans toute la ville, etavait fait dans le semestre du 1* juin au 30 novembre pour près d’un million de francs de ventes de toutes sortes sur lesquelles il avait réalisé un bénéfice de 191.317 fr. 83, soit exactement 20 0/0; sur ce chiffre la boulangerie à elle seule arrivait pour 416.547 fr. 30, déduction faite des remises faites aux membres, elle avait laissé un profit de 167.238 fr. 72, ce qui avait permis de rendre aux consommateurs 0,12 par pain de 0,30, soit 40 0/0.

La Maison du Peuple, à Bruxelles, a vendu, en 1895, plus de cinq miühons de kilogs de pain (1), ce qui suppose un chiffre d’affaires de un million et demi si cette coopérative vend au prix courant, c’est-à-dire 0 fr. 30 le kilog, et un bénéfice de 500.000 francs, au moins.

A Gand, le Vo/#sbelang est plus important, pour la boulangerie au moins, que le Vooruit. Il ÿ a en outre des sociétés d'employés de l'État qui sont très prospères.

Les succès les plus retentissants ont été obtenus dans la boulangerie et cela est dû à l’organisation, indus-

(1) Almanach de la coopération française de 1896, p. 108.

triellement mauvaise, des boulangeries particulières, celles-ci ne produisant qu'un très petit nombre de pains et devant par suite prélever sur chaque unité une somme relativement considérable pour les frais généraux qui, dans cette branche d'industrie, sont assez élevés. On comprend dès lors que sion entreprend la fabrication du pain, en grand, dans des villes très peuplées et surtout très manufacturières où on trouve un grand nombre de personnes pour lesquelles le pain constitue la base de l'alimentation, on doive arriver à procurer une économie considérable et à recruter de très nombreux adhérents. La situation économique qui était sous ce rapport exactement la même dans le nord de la France, ya eu les mêmes conséquences : les boulangeries coopératives se sont développées à Roubaix et à Tourcoing avec une grande rapidité et ont obtenu un succès analogue à celui des sociétés de Gand, de Bruxelles ou d'Anvers.

Les coopératives belges ont adopté, en général, les règles mises en honneur par les Equitables Pionniers : vente au comptant (1), et répartition des bénéfices entre les associés ou les simples clients au prorata de la consommation de chacun. Certaines refusent de remettre

(1) Au Vooruit on a préféré un système particulier, plus rigoureux en quelque sorte que la vente au comptant. Chaque dimanche les agents de la société parcourent la ville pour offrir aux associés des bons qu'il faut payer d'avance et qui donnent droit chacun à un pain ; en ne donnant aux porteurs de pains qu'un simple bon, on évite le danger qu'il y

a à leur laisser de grosses recettes, on n’est pas forcé de leur faire déposer un cautionnement comme cela se pratique ordinairement,

les dividendes en argent, elles délivrent seulement des reconnaissances donnant droit à une somme fixée en marchandises ; c’est à coup sûr très adroit, le sociétaire est forcé pour profiter des avantages acquis de rester dans la société ; mais c’est en même temps gênant dans certains cas, c’est, en outre, pousser à la consommation plutôt qu’à l'épargne, en un mot, c’est beaucoup plus profitable à la société qu'aux associés. Ç

Les coopérateurs belges fondent de grandes espérances sur les sociétés de consommation, mais ils ont sur le rôle de la coopération, au point de vue social, des idées absolument particulières, toutes différentes des théories anglaise et française. d

Pour eux, la coopération, par elle-même, ne peut aboutir à aucun résultat ; sa force propre n’est pas bien grande et c’est l’exagérer singulièrement que de croire que les sociétés coopératives pourront arriver, seules, à produire la moindre transformation, la moindre régénération sociale. Elle constitue cependant un merveilleux instrument dont on peut se servir pour réaliser les changements que réclame la société actuelle; en un mot, elle n’est pas le but, elle n’est que le moyen dont socialistes ou catholiques peuvent tirer parti chacun de leur côté.

Ce sont les socialistes surtout qui préconisent cette doctrine : ils subordonnent la coopération à leur système politique, ils lui demandent les ressources dont ils ont besoin pour faire campagne contre le régime capi-

taliste, ils attendent d'elle l'éducation sociale du peuple, le développement de l'esprit d'association et de solidarité, de l’altruisme. M. Louis Bertrand, membre de la Chambre des représentants et qui oceupe une place importante dans le parti socialiste belge, proclame que la coopération n’est pour lui qu'un moyen, mais un moyen puissant d'organisation de la classe ouvrière, et non pas un but comme pour les coopérateurs purs.

Aülleurs il dit: « La coopération, par le groupement des forces collectives, par l'éducation morale des masses, par les ressources qu'elle procure, peut aider le mouvement socialiste et rapprocher par l'élimination des parasites sociaux l’heure du triomphe final. A ce point de vue, nous comprenons que les partis socialistes se servent de plus en plus de l’arme de la coopération, après lui avoir boudé parce que des apôtres bourgeois de cette forme d'association ont essayé d'en faire une panacée. La coopération peut rendre de grands services et aider puissamment l’évolution sociale dans le sens de la solidarité et de la justice (1). »

Un autre socialiste belge, Paul Deutscher, déclare que « si la coopération procure des avantages immédiats à ses affiliés, si elle leur fait économiser quelques francs par an, il n'est pas dans son pouvoir d'équilibrer le budget de l’ouvrier et d'arriver par ses propres forces à une transformation de la société établissant la justice distributive. Un autre facteur est donc nécessaire et ce

(1) Almanach des coopérateurs belges, 1897, p. 11.

facteur est le socialisme, car coopération et socialisme sont deux termes amis qui marchent la main dans la main (1) » ; il constate que, sous un régime capitaliste comme celui sous lequel nous vivons, la coopération ne peut pas s'appliquer à tous les domaines; qu’elle échoue régulièrement en ce qui concerne la production ; il prédit contre les sociétés de consommation des coalitions terribles, des trusts de toute espèce qui les feront sombrer ; il en conclut que par elle-même la coopération ne peut rien changer à l’état social actuel, qu’elle doit par conséquent s'unir au socialisme qui par son triomphe assurera le règne de la solidarité et de Ia justice. 4

En réalité Les coopératives belges ont servi beaucoup à la propagande socialiste. Elles ont permis d'organiser le parti. Le Vooruit de Gand imprime et vend à très bas prix (0 fr.02) un journaldestiné à répandre lesbons principes dans le peuple. Les coopératives constituent dans chaque ville, pour le mouvement, une sorte de centre avec des ressources suffisantes pour fonctionner dans de bonnes conditions : une partie des bénéfices réalisés est, en effet, consacrée aux besoins du parti et permet d'organiser des réunions et des conférences, de former des bibliothèques et de faire des manifestations publiques parfois éclatantes. D'autre part, elles soutiennent et au besoin fomentent des grèves : dans l’espace de six mois, du 1* juin au 30 décembre 1895, le Vooruit de

(4) Ibidem, p. Â7.

Gand a dépensé de ce chef 10.000 francs. Le moyen ordinairement employé dans ce but consiste à fournir gratuitement une certaine quantité de pain par jour de chômage à tout gréviste faisant partie de l'association ;

ce moyen est fort adroit, il attire dans la société les ouvriers sans ressources qui sont forcés de demeureroisifs

par suite de l’interdit qu'on a jeté sur l’usine où ils tra-

vaillaient ; il suffit en effet de donner son adhésion pour

qu'immédiatement on ait droit aux distributions gra-

tuites.

Les sociétés de consommation sont surtout une caisse pour le parti socialiste ; M. Louis Bertrand disait, il y a quelques années : « si le parti ou une fédération locale du parti a besoin d’un billet de 1.000 francs pour une œuvre quelconque, on le trouve sans peine à la coopérative, et plus encore s'ille faut » ; et M. Van der Velde ne cache pas que le Vooruit est « la vache à lait du parti ».

La situation matérielle des coopératives socialistes est salisfaisante ; J'ai cité déjà les chiffres d’affaires et les bénéfices de la Maison du Peuple de Bruxelles et du Vooruit de Gand. Le succès n’a rien d’étonnant.D'’abord, et pour ne parler que du Voocruit, la plus importante des coopératives belges, celle qu'on cite toujours et qui a une réputation universelle, il est doté d’une administration fort bien comprise. Son gérant, dont les pouvoirs sont très étendus, ce qui est une garantie de succès, est un homme de grande valeur au point de vue industriel et commercial, un organisateur de première

force, exigeant des employés et ouvriers de l’association une somme de travail très grande, en un mot comprenant parfaitement les intérêts de ceux qu'il représente et se gardant soigneusement de faire du sentiment dans sa gestion. Les pouvoirs de ce gérant, comparés parfois à ceux d’un véritable dictateur, lui assurent une sorte d'indépendance, de suprématie très profitables à tous les sociétaires, mais qui ne sont pas en harmonie avec les doctrines sociales dont la société se réclame.

Le succès peut-il faire autrement que de croître sans cesse ?

La coopérative permet de faire la propagande en faveur d’un parti qui ne peut manquer de plaire aux travailleurs, puisqu'il renferme, à leur adresse, les plus belles promesses ; le Parti, de son côté, fait une sorte d'obligation à ses membres, chaque jour plus nombreux, de s’approvisionner, dans les magasins de la société, de toutes les marchandises qu’ils renferment : c'est, en apparence du moins, un cercle sans fin. :

Doit-on croire, pour cela, que le socialisme a enfin trouvé un moyen pratique de réalisation, qu’il triomphera bientôt, grâce à l’aide de la coopération ?

Certains socialistes sont de cet avis: mais l’expérience n’est pas aussi concluante qu’on pourrait le croire à première vue et avant une analyse approfondie de la question. Une foule de faits viennent rendre très probable l'opinion contraire, à savoir que la coopération, même dirigée par les socialistes dans le sens de

leurs idées, n’aboutira jamais au triomphe de celles-ci.

D'abord lorsqu'on examine les chiffres fournis par le Vooruit relativement aux dernières années, on s’apercoit que cette coopérative ne prend pour ainsi dire plus d'extension : le nombre des membres depuis 1894 n’a pas augmenté, il était au début de cette année 1894 de 5.908, en 1895 il tombait à 5.340 pour remonter en 1896, à 3.720 et en 1897, à 5.911.

Les bénéfices de la société, les fonds secrets du parti puisque les associés n’ont aucun pouvoir de surveillance sur l'emploi qui en est fait, sont en baisse. Du 1° décembre 1892 au 30 novembre 1893, ils avaient été de 63.361 francs: dans les douze mois qui suivirent, ils atteignirent le chiffre de 98.087 francs, pour retomber ensuite à 78.260 francs ét à 61.557 francs. Depuis trois ans la progression descendante est donc parfaitement caractérisée : elle montre que le succès est plus apparent que réel, que l'avenir est beaucoup moins brillant, beaucoup moins rassurant même, qu'on ne se plaît à le dire.

Le montant des ventes n’augmente plus d'une manière aussi rapide qu'auparavant ; du 1° décembre 189% au 30 novembre 1895 il avait été de 1.977.393 francs ; du 1* décembre 1895 au 30 novembre 1896 il était passé à 2.027.017 francs, en augmentalion de moins de 50.000 francs, et encore avait-on ouvert depuis le mois de décembre 1895 un magasin d'ébénisterie dont le chiffre d’affaires avait été pendant l’année supérieur à

10.000 francs. Tous les chiffres des dernières années marquent un ralentissement très sensible,dont la cause est d’ailleurs facile à trouver. La boulangerie qui avait toujours été la source des plus grands profits,s’est trouvée en présence de concurrents sérieux ; le commerce ne devait pas renoncer à sa lutte contre la coopération ; pour vaincre celle-ci, il a adopté la forme extérieure des sociétés de consommation : le Vo/#shelang à paru d’abord être une coopérative catholique, destinée à combattre la coopérative socialiste ; en réalité il n’était qu'une entreprise financière qui, en décembre 1896, s'est transformée en une société anonyme par actions. Le système est un peu différent de celui du Vooruit ; l’organisation primitive élait fort semblable à celle de la société socialiste, mais on l’a successivement perfectionnée : un avantage qu'on ne trouve pas au Voorut c'est la répartition en numéraire et non en cartes de consommation, du bénéfice réalisé par chaque acheteur.

À côté du Vo/kshelang dont l'importance, pour la boulangerie surtout, est considérable (en 1893 le nombre des clients était de 11.000), on trouve un certain nombre de fabriques de pain qui, arrivées à une grande production par suite des avantages offerts aux clients, peuvent à peine, pour les prix, soutenir la concurrence avec le Vooruit.

D'autre part, en face des ouvriers socialistes se sont dressés les travailleurs anti-socialistes avec la Ligue ou-

vrière anti-socialiste. Celle-ci n’a pas choisi d’autres armes que ses adversaires, elle a eu recours à la coopération et a fondé en 1891 une société de consommation, et un journal Het Volk qui s’efforce de tenir tête au Journal Vooruit.

En réalité la concurrence commerciale et politique constitue un sérieux obstacle à la marche en avant des sociétés socialistes. Or, le mal semble bien ne devoir que s’aggraver, car l'intérêt privé qui a trouvé une arme excellente s’ingéniera à la perfectionner ; d’un autre côté le parti anti-socialiste ne paraît pas décidé à abandonner la lutte etil n’est pas certain que celle-ci se terminera pour lui par une défaite complète.

La diminution des gains, qui semble bien n'être pas purement accidentelle, permet de douter de l'avenir de la grande coopérative socialiste. II y a d’ailleurs d’autres sujets d'inquiétude :

Fidèles à leur devise (le mot Vooruit veut dire en avant), les administrateurs ont toujours été très entreprenants. Les gains augmentant d'année en année, ils se sont figurés qu'il n’y avait pas de limite et ils se sont créé des charges qui pourraient bien devenir écrasantes : c’est l’écueil contre lequel viennent se jeter presque fatalement les industriels et les commerçants qui ont prospéré trop rapidement,

On voit, quand on les visite, que, dans les installations, on n’a pas visé à l’économie : le local du Marché du vendredi avec sa façade monumentale et son confort

intérieur à nécessité des dépenses considérables, dont les frais généraux se ressentent naturellement. La société s’est portée surtout acquéreur d’un local très vaste situé rue des Baguettes et qui a coûté 75.000 francs, simplement pour s’en servir comme salle de réunions ; or, il y avait déjà dans la rue des Chartreux un local qui était aménagé à cet effet et qui paraissait parfaitement suffisant.

Lorsqu'on parcourt les différents immeubles du Vooruit, on ressent l'impression très vive que la question d'argent a été considérée un peu comme accessoire, qu’on n’a pas calculé assez dans la dépense, ce qui constitue une faute grave pour une affaire commerciale: les bénéfices diminuant, l'augmentation irréfléchie des frais généraux pourrait devenir une cause de ruine.

Une décision d’un autre genre, de la fin de l’année 1896, est de nature à faire naître des doutes sérieux sur l'avenir de la forteresse du parti socialiste. A la suite d'événements dont il sera parlé plus loin, l’administration pour empêcher les défections et accroître la confiance des membres avait promis d'organiser une caisse de pensions qui commencerait à fonctionner le 1°* mai 1897. Cette promesse a dû être tenue et l'institution en question, après étude, a été réglementée de la façon suivante :

Tout associé qui fera partie de la société depuis vingt ans au moins sans aucune interruption, et qui aura

achelé pendant ce temps dans les magasins autres que L. — 18

la boulangerie pour une somme totale de 3.000 francs au moins, soit 150 francs par an, aura droit à une pension de 120 francs dès qu'il atieindra l’âge de 60 ans. Ce droit à une pension est transmissible à la veuve. Les 120 francs doivent être payés non en argent mais en bons de consommation.

Le règlement qui fixe tous ces points a élé rédigé, c'est indiscutable, d’une manière très adroite ; l'espoir d'une pension dans les vieux Jours est de nature à retenir ceux qui seraient tentés de s’en aller, à attirer les indifférents. Sous ce rapport le calcul a été bon ; mais quels seront en définitive les résultats de cette caisse de retraite ?

D’après un tableau dressé par M. Van den Heuvel (1) sur les indications fournies par le journal le Vooruit, les charges qui résulteront des pensions à payer deviendront rapidement fort lourdes. En 1897 il faudra payer déjà 106 pensions, ce qui fera 12.720 francs ; dans 5 ans, en 1902, 30.000 francs ; dans 10 ans, en 1906, 66.360 francs. Y aura-t-il une progression analogue dans les bénéfices ? C’est au moins très douteux.

On se demande si la société Gantoise pourra se dégager de la chaîne qu'elle s’est rivée elle-même,et si, pour sortir à son avantage d'une crise dont elle craignait l’issue, elle ne s'est pas exposée à une ruine certaine pour une époque qui n'est peut-être pas très éloignée.

Un autre point faible du Vooruit c’est la subordina-

(1) Réforme sociale, n° du 16 avril 1897.

tion de l’entreprise commerciale au but politique ; que le parti socialiste vienne à perdre la faveur populaire, etaussitôt la coopérative tombera. Or les partis politiques sont soumis à des variations très grandes ; on finit souvent par se lasser d’une doctrine qui montre continuellement son impuissance. Je sais bien que le socialisme est particulièrement attrayant : il promet trop de choses plus ou moins impossibles à atteindre pour ne pas recruter des adhérents nombreux ; mais est-il bien certain que la désillusion ne viendra jamais ?

Elle est peut-être pour les Gantois plus prochaine qu'on ne se le figure. Une scission dans un parti est faite parfois avant qu’on ait seulement eu le temps de la prévoir. L'année dernière on a vu se produire une crise dont la conséquence pour le Voorwt aurait pu être la ruine : on à accusé la société gantoise de prendre une tournure capitaliste, le gérant Anseele de tyranniser ses employés. Anseele, grâce en partie à l’ascendant très grand qu’il a sur tous les membres de l'association, en partie à la forte autorité dont il jouit et qui Le font craindre par ceux qui auraient pu devenir ses accusateurs et ses juges, est parvenu à conjurer le péril. Mais on avait craint un moment pour la forteresse du parti ouvrier et c'est alors qu'on avait promis de fonder la caisse de pensions dont Je viens de dire quelques mots: La frayeur a été de courte durée, je le reconnais ; Anseele a conservé la confiance de ses mandataires, il a pu se vanter d’être sorti de cette aventure plus fort et plus

beau ; qui peut garantir qu’une nouvelle crise aurait le même résultat ?

Si Anseele qui est un gérant très adroit venait à être renversé, lui trouverait-on un successeur doué des mêmes qualités? Laisserait-on seulement, si un revirement se produisait au sein de la coopérative,le pouvoir dictatorial, qui est, selon moi, une des causes principales du succès, au nouveau directeur ?

Il y a là une foule de points d'interrogation ; la réussite ou la ruine dépendent de la façon dont ils seraient résolus.

On a fait remarquer très justement du reste, que le Vooruit était entré dans une phase difficile ; ses chefs sont arrivés au pouvoir, au conseil communal ou à la chambre des représentants ; le moment est done passé de se récriminer sans cesse et de tout critiquer, il faut agir. Or, l'action présente des difficultés sérieuses ; il faut s’efforcer de contenter tout le monde, ce qui est impossible ; on paraît trop modéré ou trop avancé, onse fait desennemis qu’on n'aurait pas rencontrés si on avait pu demeurer dans une attitude passive.

L'avenir ne se montre donc pas brillant pour le Voorul ; l'alliance avec le socialisme a pu accélérer le succès de la coopération, il est probable qu’elle finira par causer Sa ruine.

Certains socialistes nient le danger : « qui peut croire. dit l’un d’eux, qu’une idée reconnue juste par tous exceplé par ceux qui ont des intérêts contraires, pour

laquelle tant d'hommes se sont sacrifiés, pour laquelle la Jeunesse presque entière brûle d'enthousiasme et qui, malgré les calomnies et les attaques d’adversaires de mauvaise foi, continue sa marche ascendante, qui peut prétendre qu'une idée juste sera extirpée de l’humauité (1)? »

Les partis politiques les plus fortement établis, les plus conformes, en apparence, à la justice ne sont pas exempis de revirements d'opinions.

D'ailleurs, industriellement et commercialement la

politique est mauvaise conseillère, elle entraîne à des dépenses exagérées pour le triomphe du parti.

La coopération ainsi comprise change absolument de caractère ; elle devient un instrument de perturbation, elle avive les haines de classes, elle sert à ameuter les hommes les uns contre les autres, et pour cela elle dépense des sommes considérables qui sont très certainement perdues pour toujours et qui, intelligemment employées, auraient pu, au contraire, apporter à la situation des associés des amélioratiôns sensibles : elle lèche la proie pour l'ombre. On connaît en effet la fameuse phrase d’Anseele : « les sociétés de consommation sont les forteresses d’où la classe ouvrière bombardera la société capitaliste, à coups de pommes de terre et de pains de quatre livres ».

Autant les effels de la coopération sont bons quand

(4) Paul Deutscher, Almanach des coopérateurs belges pour l'année 1897,-p. 19.

elle se borne à apporter un soulagement aux petits et aux humbles, à les pousser à l'épargne, à améliorer de toute facon leur condition, autant ils sont mauvais quand elle arme les citoyens les uns contre les autres, amenant dans l’industrie, par les grèves qu’elle suscite, des perturbations dont les travailleurs sont les premières victimes et les plus éprouvées, et empêchant le perfectionnement, le progrès continu de la société par l'initiative privée beaucoup plus éclairée et plus puissante que l'État.

Les véritables coopérateurs, ceux pour qui la coopération est un but et non un moyen, ne se montrent pourtant pas trop contrariés de la déviation que les socialistes veulent lui faire subir ; ils espèrent au contraire que peu à peu, en la pratiquant, ils comprendront les ressources infinies qu’elle renferme, qu'ils se rangeront franchement dans leurs rangs, abandonnant le socialisme dont ils auront enfin compris l'insuffisance.

Je ne sais ce qu’il faut penser de cette confiance ; je suis assez porté à croire qu'on ne sera pas fâché de pouvoir rejeter sur le socialisme la faute de l'échec des grandes coopératives ouvrières, s’il se produit, comme on peut le craindre.

Je me suis étendu sur cette question des coopératives socialistes parce que nous commençons en France à en avoir un certain nombre. À Roubaix et à Tourcoing surtout, on s’est efforcé de copier l'organisation du Vooruit et on a fondé des sociétés de consommation qui

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