‹ Étude sur le Mouvement CoopératifChapitre 8 sur 14 · DANEMARCK · texte numérisé non relu

DANEMARCK

La qualité du beurre fabriqué par les laiteries coopératives est de beaucoup supérieure à celle du beurre qu'on obtenait antérieurement par des procédés plus primitifs : c’est done la consommation qui a profité de cette transformation de l’industrie laitière. D'autre part, et par voie de conséquence, la production et l’exportation ont augmenté dans des proportions extraordinaires ; les sociétés ont en effet cherché des débouchés à l’étranger et elles en ont trouvé facilement à cause de la supériorité de leurs produits et des conditions avantageuses auxquelles elles pouvaient les livrer. Cent cinquante laiteries coopératives ont formé une société pour l'exportation du beurre en Angleterre. :

C’est ainsi que l'exportation, qui en 1870 ne montait qu'à quatre millions et demi de kilogrammes, a atteint en 1896 le chiffre de trente-cinq millions de kilogrammes ; et la progression continue encore. Cette simple indication permet- d'évaluer le service immense que, sur ce point particulier, la coopération est venue rendre aux paysans danois qu'elle a enrichis, et aux consommateurs de tous pays auxquels elle a fourni un produit excellent, non falsifié, et d'un prix raisonnable.

La coopération agricole danoise ne comprend pas seulement des laiteries : elle a abordé d’autres branches absolument spéciales. Il faut mentionner surtout les abattoirs coopératifs dans lesquels on tue chaque année une quantité considérable de pores, que l’on prépare pour en exporter le lard, sous le nom de bacon,

284 CINQUIÈME PÉRIODE en Angleterre; des sociétés coopératives pour l'élevage du bétail et pour l'exportation des œufs.

Le Danemarck est sans contredit le pays où la coopération agricole a donné les meilleurs résultats ; elle a apporté aux cultivateurs, autrefois malheureux, une véritable aisance ; c'est grâce à elle qu'on a pu dire que le paysan danois est Le plus riche paysan du monde.

Il y a aussi au Danemarck de très nombreuses sociétés de consommation : presque chaque village y a sa boulangerie, son épicerie ou sa brasserie coopérative.

On y trouve en outre une quantité respectable de caisses rurales ; on estime qu’il y a aujourd’hui 430 associations de cette nature fondées et gérées par les paysans. Si on ajoute à cela un certain nombre de sociétés de construction. on sera forcé de reconnaître que le Danemarck occupe dans le mouvement coopératif une des premières places.

Je n’ai pas besoin de noter que les sociétés danoises, pour arriver à un si beau résultat, ont dû bannir toutes tendances mystiques, toutes aspirations politiques, et s’en tenir à la rigoureuse observation des lois économiques. Leur séule base est l'intérêt privé ; elles ne paraissent pas avoir jamais songé à admettre leurs employés à la participation aux bénéfices. Elles ne semblent pas désireuses de tout absorber ; elles se bornent à un certain nombre de branches où elles obtiennent, d’ailleurs, un très grand succès parce que les conditions y sont très favorables pour elles, mais elles ne se sou-

cient pas de supplanter partout le commerce ordinaire; elles laissent à celui-ci un domaine où elles ne trouve-

raient probablement qu'échecs et déconvenues.

Pays-Bas.

Dans les Pays-Bas la coopération, depuis quelques années, fait de sensibles progrès. L'initiative a été-due surtout à une société d'employés de l'État : l'Eigen- Hulp (aidez-vous vous-même). Sous l'inspiration de cette association qui publie et envoie gratuitement à tous ses membres un journal hebdomadaire : Ons Belang (notre intérêt), 82 sociétés, adhérentes pour la plupart de l’£igen Hulp, ont organisé l'Union coopérative néerlandaise. Si le développement des sociétés de consommation n’est pas encore plus rapide, il faut l’attribuer à la défiance réciproque qui est, paraît-il, poussée à un degré très élevé en Hollande, et à la campagne activement menée contre elle par les commerçants dont l'influence est très grande.

La coopération rurale a fait son apparition en Hollande dans les dernières années ; des laiteries coopératives commencent à se fonder. D'autre part le comité de l’agriculture nommé par l'Etat a institué une commission spéciale chargée d'organiser le crédit agricole. Il est permis de se demander si l'Etat ne ferait pas plus sagement de laisser à l'initiative privée, qui a si bien montré au Danemarck les prodiges dont elle était ca

pable, le soin de réaliser les progrès qui peuvent être faits dans cet ordre d'idées dans les Pays-Bas.

Enfin, la coopération de production et la participation aux bénéfices ne sont pas sans exemple en Hollande. Leur partisan le plus convaincu est un grand industriel, M. J.C. van Marken, qui lesconsidère comme le moyen le plus efficace d’assurer la paix sociale.

Pour lui, le vrai moyen de mettre fin à cette malheureuse lutte des classes ne peut être que la participation aux bénéfices aboutissant à la société coopérative de production, à l'association ouvrière. Il a dernièrement foudé une imprimerie d’après les principes qu'il croit être les meilleurs. La forme adoptée est celle des socié- {tés anonymes. Au début, ilse trouvait seul propriétaire de toutes les actions ; mais celles-ci ne donnaient droit qu'à un intérêt fixé à 6 0/0 par an : les bénéficesétaient distribués entre la direction et Le travail manuel, parce que, dit M. van Marken, l'influence du capital étant Hmitée à son montant, son droit dans l’entreprise doit être rationnellement proportionné à ce montant et aux risques courus, par conséquent il doit se ramener toujours à un simple intérêt variant avec le caractère plus ou moins aléatoire de l’entreprise ; tandis que l’influence du travail étant illimitée par suite de la force illimitée de la volonté et du dévouement de l'homme, celui-ci à droit à tout ce qui reste après le paiement des salaires et de l'intérêt du capital. C’est au fond la théorie,contraire à l'expérience,que les profits sont dus,

en majeure partie, au travailleur manuel, alors qu’en réalité, ils résultent uniquement de la direction, laquelle émane des entrepreneurs capitalistes, au moins par voie de délégation.

Quoi qu'il en soit, dans l'imprimerie van Marken tous les bénéfices sont soustraits au capital : 50 pour cent sont attribués à la main-d'œuvre ; mais les travailleurs ne peuvent pas toucher en numéraire la part qui leur revient ; un compte est ouvert à chacun d'eux et, lorsque ce compte atteint la somme de 100 florins, on tire au sort, parmi les actions qui n'apparliennent pas à des employés de la maison, celle qui sera attribuée au travailleur contre le paiement des 100 florins qui représentent ses bénéfices accumulés. De cette façon toutés les actions doivent finir par appartenir aux ouvriers ou directeurs, on arrive naturellement à l'association coopérative et, chose plus difficile, on parvient à la maintenir puisque les anciens ouvriers sont tour à tour remboursés de leurs actions par les travailleurs actuels.

Le procédé est certainement fort ingénieux ; il n’est malheureusement pas pratique. Les capitaux se portent vers la production industrielle dans l'espoir des hénéfices ; si on leur enlève ce but ils se détourneront très certainement. La partie serait en effet par trop inégale : d’un côté supporter toutes les pertes, de l’autre n'avoir aucun droit sur les profits, c'est une perspective fort peu tentante.

Il est vrai que le système de M. J. C. van Marken contient en lui-même un correctif : la fixation du taux de l'intérêt suivant l’aléa plus ou moins grand de l’entreprise ; en promettant au capital 10 ou 15 pour cent on pourrait séduire bien des personnes ; mais alors le droit des ouvriers aux bénéfices deviendrait quelque peu illusoire, le service d'intérêts venant absorber la plus grande partie, voire même la totalité, de ce qui aurait constitué le profit si le taux d'intérêt avait été normal.

Et encore, à moins de vouloir faire œuvre de charité ou de philanthropie, quel est l'actionnaire qui consentirait d'avance à se laisser rembourser les actions qu'il a souscrites, au prix d'émission, et après un temps peut-être fort court ?

En vérité ces conditions sont, malgré tout, trop défavorables pour le capital ; un industriel convaincu peut tenter une expérience de ce genre ; il n’y a aucune chance que des entreprises ainsi organisées jouissent un jour des sympathies générales.

D'ailleurs l'imprimerie de Delft est encore trop récente pour pouvoir imaginer quelles seront ses véritables conséquences ; il est vrai que sur 25.000 florins d'actions 8.900 ont déjà passé des mains du fondateur dans celles de ses travailleurs, ce qui indique un succès pour M. van Marken ; mais n’aboutira-t-on pas à une de ces transformations si fréquentes parmi les sociétés coopératives ?

De grandes précautions ont été prises pour empêcher cette évolution ; qui oserait garantir leur efficacité : l'intérêt privé est si puissant et ses victoires en cette matière sont si nombreuses.

Ce qu'il importe surtout de noter dans Île plan dressé par M. van Marken, ce qui caractérise sa manière d’agir et la différencie de celle suivie par la très grande majorité des partisans de l’association ouvrière, c’est la façon indirecte dont il aborde la coopération. Il commence par une société anonyme ordinaire et la transforme peu à peu en une société coopérative : c’est le plan des Leclaire, des Godin, des Laroche-Joubert, appliqué au moment même de la fondation au lieu de l'être par un patron qui, ayant parfaitement réussi et le plus souvent se trouvant sans descendance, imagine de céder à ses ouvriers, moyennant un prix parfois très élevé, mais dans des conditions qui rendent le paiement possible, l'établissement dans lequel il s’est enrichi.

En procédant de cette façon, on s'expose moins à un échec, c’est indiscutable; mais on ne parvient pour ainsi dire pas à susciter d'expériences : le capital ne se résout pas facilement ni de lui-même à la perte de tous les droits qui lui sont reconnus et qui forment le contrepoids des risques qu'il a à courir.

On fait en outre, en ce moment, dans les Pays-Bas un essai de coopération intégrale assez semblable à ceux tentés jadis par Robert Owen. Une société anonyme

« de Veluwe » s’est fondée à Nunspeet dans le but d’ar- L. — 19

river à une meilleure organisation de la production et de la distribution des richesses. La Société doit s’efforcer de fabriquer, d’abord et surtout, tout ce qui peut être nécessaire aux membres eux-mêmes; ensuite seulement, certains objets destinés à la vente. Chaque associé à droit à la nourriture, au logement, au blanchissage et à la lumière ; on ne lui fournit en principe qu'un minimum, lequel s’augmente en proportion du travail, des efforts du coopérateur.

L'expérience ne fait que commencer ; elle donnera peut-être des résultats intéressants. La prospérité est du reste fort problématique, les essais de coopération intégrale ont si peu réussi jusqu’aujourd’hui.

Espagne et Portugal.

En Espagne la coopération n’a pas pris encore un grand développement : on y trouve environ 300 associations, très modestes pour la plupart. Parmi elles, les sociétés de consommation sont les plus nombreuses : celle de Barcelone a un chiffre d’affaires supérieur à 1.000.000. I y a aussi des associations de crédit : l’une d'elles dont le siège est à Madrid, n'a eu pour un total d'opérations égal à 200.000 francs que 50 francs de frais d'administration.

IL faut noter enfin quelques sociétés de production agricole el quelques associations de travailleurs.

Le mouvement coopératif, en Portugal, après avoir

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