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Il comprend que le succès de son entreprise, dans des conditions aussi difficiles, n’est possible qu’en associant ses subordonnés à la réussite. Il le fait aussi et surtout parce qu’il a la conviction intime que les rapports entre patron et ouvriers sont ceux qui doivent régir des associés, appliquant en cette matière la doctrine de l’Eglise bien avant qu’elle fût formulée dans Rerum Novarum. C’est l’ancien esprit des corporations qu’il désire rétablir, que seules avaient d’ailleurs connu, sous l’ancien régime, les petites entreprises et qui n'avait jamais pénétré les manufactures. « Pour arriver à son but — dira plus tard Léon Harmel — mon père dut gagner la confiance des travailleurs, ce qui est très difficile dans la grande industrie, où les relations personnelles sont forcément rares. Il pensa réussir tout d’abord par une grande simplicité de vie et d'habitation. Le luxe effarouche et irrite les humbles qui se considèrent, non sans une certaine raison, comme les facteurs de la fortune acquise. Il se montrait, en dehors du travail proprement dit, comme un ami plutôt que comme un patron et dans les questions de travail comme un associé plutôt que comme un maître ».
L'ambiance est créée. Il faut la maintenir en entrant résolument dans la voie des réalisations. La coutume était alors, dans l’industrie de la laine, que l’ouvrier fileur travaillant aux pièces prélevât sur son gain de quoi payer les rattacheurs et les bobineurs — le plus souvent des enfants — qui l’aidaient. Cette méthode qui prêtait à des abus fréquents fut supprimée dès l’origine au Val-des-Boïis. Les uns et les autres furent payés directement comme les fleurs. La paie était versée collectivement par famille et Jacques-Joseph Harmel ne laissait à personne d’autre qu’à lui-même le soin de le faire. Il en profitait pours’en-
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quérir de la santé des ouvriers et de ceux qu'ils avaient à leur charge, joignant, le cas échéant, un conseil ou un secours. Cependant il ne croit pas au paternalisme. Léon Harmel n’innovera pas quand il parlera, au grand effroi du patronat de l’époque, de l'introduction des principes démocratiques dans l’industrie. Son père, dès 1842, avait créé une caisse d'économies et, en 1846, une caisse de secours pour son personnel qui, l’une et l’autre, étaient administrées par des ouvriers nommés chaque année par leurs camarades.
Nous ne suivrons pas Léon Harmel dans ses jeunes années, ses jeux avec ses frères et sœurs, ses études, d’abord au Lycée de Reims, puis dans un collège à Senlis. Ses parents semblent porter leurs efforts moins sur les études théoriques que sur la formation morale. Léon Harmel n’est pas l’aîné de la famille, mais très vite il occupe la première place. Sa grand’mère lui voit un avenir de prêtre et en fait mention dans son testament ouvert en 1846. Léon Harmel hésite. Ce n’est que deux années plus tard qu’il estime son irrésolution terminée et sollicite l’autorisation de se préparer au sacerdoce, subordonnant toutefois à l’épreuve de deux années d’études l’orientation définitive de sa vie. Ces études, interrompues à plusieurs reprises et pour des durées assez longues par des événements de famiile, l’amènent à une conclusion négative. Il n’en est pas moins animé d’une foi profonde qu'il conservera et fortifiera encore au cours de sa longue existence. Loin de regretter le temps perdu à la préparation d’une destinée qui n'était pas la sienne, il considérera ces deux années comme les plus douces de sa vie et les plus utiles, puisqu'il y a
goûté, d’après ses propres paroles, ce bonheur de l’âme qu'il ne retrouvera plus. Comme l’on comprend mieux, à la lumière des hésitations de l’enfance, la carrière prodigieuse de Léon Harmel. Il se sent une vocation à l’apostolat, mais ne croit pas qu’elle puisse se donner libre cours au sein même de l'Eglise. Tout en marquant une subordination constante à l’autorité religieuse, il ne se reconnaît pas le droit d’entraver ses aspirations personnelles par des règles rigides. Mais il réagira avec la même énergie quand certains admirateurs trop zélés lui donneront le nom de « Pape laïque ». Il jette l’anathème sur ce mot, ne voulant être rien de plus qu’un serviteur fidèle de l'Eglise, même s’il se cabre quelquefois devant l’interprétation que donnent de ses enseignements certains hauts dignitaires du clergé de France.
Léon Harmel vient à peine de se marier quand il est appelé, à 25 ans, à prendre la direction de l’usine du Val-des-Bois. La santé de son père, ébranlée par de longues années de labeur sans repos, commençait à fléchir. Son frère aîné est absorbé ailleurs et n’apportera que plus tard son concours. C’est à lui donc, et à lui seul, que revient la charge de prendre soin de l’entreprise à laquelle il va donner une grande extension. Il lui consacre toute son énergie, veillant sur tous les détails de la production et de la vente, gardant, au milieu du labeur écrasant qu'il assume, la bonne humeur et la confiance, tradition de la « tribu Harmel » comme il se plaisait à l’appeler. Il n’en fera pas moins une large part à l’éducation de ses enfants et redoublera de sollicitude pour eux quand sa femme lui sera enlevée par la mort, au moment de la guerre de 1870-1871.
. Autant que son père, Léon Harmel se préoccupe de la
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santé matérielle et morale des ouvriers du Val-des-Bois À-t-il déjà en vue, quand il prend la direction des usines, la conception d’ensemble de la corporation chrétienne qu'il devait réaliser ? Rien n’en transpire dans ses écrits, mais il a l’intuition que son premier effort doit porter sur l’âme de ceux qu’il considère comme ses collaborateurs. Pour y parvenir plus rapidement, il s’efforcera de s’entourer d'ouvriers foncièrement chrétiens. C’est ainsi qu'ilprendra la peine d'étendre son recrutement jusqu'aux Ardennes belges, transplantant des familles entières qui lui donnaient les garanties religieuses qu’il cherchait, Il érige une chapelle en 18621 et continue, en la précisant, la tradition des fêtes patronales inaugurées par son père. Puis il se préoccupe de l’enseignement des enfants selon les principes chrétiens. Successivement s’ouvrent des écoles de garçons et de filles, un orphelinat et des associations pour la jeunesse ouvrière. Quand le réseau d'œuvres et d'associations est arrivé à un stade suffisant de développement, une aumônerie est instituée de manière à assurer la coordination nécessaire.
C’est dans ce milieu rendu homogène par la fraternité dans la religion que Léon Harmel va pouvoir donner libre cours à ses projets de démocratisation de l’usine. Déjà, nous l’avons vu, son père avait entrevu toute la valeur que représentait l'initiative ouvrière et en avait fait une application audacieuse pour l’époque dans les premières caisses de secours ou d’épargne qu'il avait instituées pour son personnel. Léon va intensifier cette action pour en arriver au Conseil d’usine sur lequel nous insisterons particulièrement,
1. Siège de l’association de N.D. de l’Usine, de 1875 jusqu’à son trans-
fert à Reims en 1879. L'association, dont l’initiateur était Léon Harmel, fut érigée en archiconfrérie pour lemonde entier par rescrit du17 décembre 1881.
Dans l'esprit de Léon Harmel, l’organisation chrétienne de l’usine doit être une création continue. Quand il insistera sur ces mots : « Faire faire par d’autres ce qu'ils sont mieux à même de mener à bien », les appliquant à la décentralisation des responsabilités, il ne veut pas dire que, d'emblée, sans la préparation nécessaire, le patron puisse, même dans les conditions les plus favorables, confier à la main-d'œuvre une participation quelconque dans la gestion. L’effort d'éducation doit être poursuivi inlassablement, éducation de l’ouvrier par l’ouvrier. Mais aussi combien grande est la récompense qu’il apporte. « Nos multiples conseils — pourra dire Léon Harmel dès 1887 — avec leurs attributions nettement déterminées tendent au développement de la personne par la mise en valeur des dévouements et des aptitudes diverses. Ils font des intéressés eux-mêmes les instruments du relèvement moral et matériel de notre population ouvrière. Ils donnent à chacun une conscience plus nette de ses devoirs et de sa responsabilité sur le triple terrain religieux, économique et professionnel. Ils préparent des hommes libres, capables de diriger euxmêmes leurs propres affaires et les affaires de la collectivité ».
Quelles sont les méthodes employées par lui pour obtenir une synchronisation si parfaite qu'il pourra être absent en même temps que ses fils sans que, pour cela, la production subisse le moindre fléchissement ? Tout d’abord ïl utilise, en la développant, la méthode des œuvres créées par les ouvriers eux-mêmes. Notons qu'il s’agit d'œuvres d’une utilité matérielle et immédiate pour ses sSubordonnés. Ces œuvres sont développées suivant ua plan rationnel dont nous tracerons plus loin le tableau.
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Les institutions de mutualité et d'épargne fondées par son père sont développées. Une boulangerie coopérative est créée, puis des œuvres d'intérêt général comme la compagnie des sapeurs-pompiers, ou des œuvres récréatives telles que la chorale, la section dramatique, les sociétés de gymnastique, et nous n’aurons garde d’omettre le cercle d’études. Parmi les institutions économiques créées par l'initiative ouvrière, certaines périclitent. : Léon Harmel ne s’en inquiète pas outre mesure. Le passage suivant de la volumineuse correspondance qu’il entretenait montre clairement sa méthode : « Ils ont gagné ; ils ont perdu. La tentative de boucherie (coopérative) ne leur a procuré que des déboires. Le magasin d’étoffes a été successivement étabi, aboli, rétabli de nouveau …. Il y aurait eu plus de suite et plus de résultats ei nous avions pris l’affaire en mains. Mais c’est contraire à nos principes. Nous aimons mieux une marche moins parfaite produite par la direction ouvrière qu’une prospérité continue due à l’ingéniosité des patrons. Dans le premier cas, nous rendons service en obligeant nos hommes à se former aux affaires par l’expérience ; dans. le deuxième cas, nous cessons d’être des éducateurs ». Si grand est le souci de Léon Harmel d’assurer 1a gestion par les intéressés eux-mêmes de toutes les œuvres susceptibles d'améliorer les conditions ouvrières, qu'il étendra sa méthode à la caisse de sursalaire familial créée par lui en 1891. C’est déjà une grande innovation pour l’époque, les allocations familiales ne devant se généraliser que bien plus tard. Mais il va d’emblée à un stade de démocratisation encore inconnu aujourd’hui. La caisse, bien qu’entièrement alimentée par la direction d’entreprise, est gérée par une commission ouvrière qui se réunit
chaque semaine, prend connaissance des salaires insuffisants et les complète en argent ou en nature au gré des familles. Le supplément de salaire reste une libéralité qui ne peut être exigée, mais en même temps, il acquiert un caractère de fixité garanti par la commission ouvrière. Ce n’est donc pas une récompense de bonne conduite ni un acte arbitraire de bienfaisance. La commission ouvrière en a l’absolue disposition sans que le patron intervienne en aucune manière.
Toutes les institutions gérées par les ouvriers sans intervention de la direction et créées à l’époque sont, dès la promulgation de la loi du 21 mars 1884, dirigées par un syndicat mixte ouvrier et patronal. Mais à l’exception de la mutualité, pour laquelle l’affiliation est obligatoire, les ouvriers conservent une liberté absolue d'apporter ou non leur concours.
Une dernière étape reste à franchir, la participation à la gestion de l’entreprise. Elle a été préparée par l’excellente école pratique que se sont révélées être les associations dont nous avons fait la description sommaire. Elle a été préparée encore par l’actionnariat ouvrier. À vrai dire, il s’agit plutôt de placements dans l’usine, puisque les entreprises Harmel ne sont pas organisées en société anonyme par actions. L'usage est fort ancien. Dès avant 1850, la direction accordait aux ouvriers le droit de laisser au moment de la paie, un dépôt, même le plus minime, et sur ce dépôt des intérêts étaient versés de 4 ou de 5% suivant les époques. Le règlement d’usine avait fixé d’abord la limite extrême à 1.000 fr. par famille. Sur la demande des représentants des ouvriers, débattue dans le cercle d’études, cette limite fut successivement étendue, C’est ainsi que les dépôts, qui totalisaient
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312.187 ir. en 1887 et plus du double en 1900, avaient atteint en 1914 une somme avoisinant un million de francs, répartie sur moins de 240 livrets d’épargne. Cette confiance dans l’entreprise témoignait que les ouvriers du Val-des-Bois se considéraient comme chez eux.
Malgré ces dispositions favorables, on ne peut se lasser d'admirer le courage dont fit preuve Léon Harmel, quand il institua, en 1893, le « Conseil d’usine ». Jusque là il ne s’agissait que d’activités secondaires, bien que toutes aient eu leur valeur pour entretenir le moral des ouvriers ou améliorer leur condition. Il s’agit maintenant d’associer la main-d'œuvre à la marche d'ensemble de l’entreprise. On peut s’imaginer ce qu’une telle innovation revêt, à l’époque, de caractère révolutionnaire. C’est très simplement cependant que Léon Harmel la signale dans ses écrits : « En réunissant quelques hommes délégués par leurs pairs, nous pouvions leur ouvrir notre cœur, leur faire comprendre nos pensées, les initier aux affaires et à la marche de l’usine pour les y intéresser, pour en faire, en un mot, de véritables coopérateurs. Eux, de leur côté, pouvaient porter parmi leurs camarades le bon esprit dont ils étaient animés et la confiance que nous avions su leur inspirer. Telle est la pensée de cette fondation ».
Le Conseil d’usine se trouvait en germe dans le Conseil professionnel qui fonctionnait dès 1885 au Val-des-Bois et qu'avait précédé, en 1875, le Conseil corporatif, lequel groupait, à côté de la direction, quelques représentants des associations ouvrières. La besogne éducative était donc amorcée quand le Conseil d’usine commença à fonctionner et il fonctionne encore aujourd’hui. Ses tâches sont les suivantes :
« Le Conseil d'usine établit une réelle coopération des ouvriers à la direction professionnelle et disciplinaire de l’usine.
Il a pour but de maintenir entre patrons et ouvriers une entente affectueuse basée sur une confiance réciproque.
Il est composé de simples ouvriers élus qui se réunissent avec un patron tous les quinze jours.
Ils sont appelés à donner leur avis pour toute modification de salaire, pour les mesures disciplinaires à prendre, pour les questions d’accidents, d’hygiène, d'apprentissage et de travail.
Ils sont les interprèles de leurs camarades pour les réclamations qu'ils ont à faire aux patrons.
Enfin, ils étudient les réformes qui pourraient faciliter le travail et le rendre plus lucratif.
Les ouvrières ont leur conseil spécial qui a les mêmes attributions »1,
Un trait va marquer le rôle actif que va jouer, dès son institution, le Conseil d'usine. Loin d’être une organisation purement formelle, loin de tenir des réunions solennelles où seul le représentant de la direction prend la parole et se borne à quelques généralités quand des précisions lui sont demandées, le Conseil aura un mot à dire même pour la sélection des successeurs de Léon Harmel à la tête de l’entreprise ! Les fils et petits-fils n’y accèderont qu’à la condition d’avoir conquis tous leurs grades. Tous devront avoir été apprentis, puis ouvriers, puis contremaîtres et ces emplois successifs ne leur sont conférés que lorsqu'ils en ont été jugés dignes par le Conseil d’usine 2.
Un demi-siècle s’est écoulé depuis et l'initiative de