Art. 7 du règlement du Val-des-Bois
2, Sur le fonctionnement du conseil d'usine nous avons utilisé la relaiion du Dr. Jacques Bertillon, président de l’Alliance nationale pour la repopulation française et chef du service des statistiques municipales à Paris, après une visite faite au Val-des-Bois en 1910 (citée par G. Guitton).
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Léon Harmel a gardé toute sa fraîcheur, toute sa hardiesse généreuse. Quelle serait l’attitude de l’immense majorité, sinon de la totalité, des patrons de France si leurs subordonnés voulaient se faire reconnaître le droit de décider des qualités techniques et professionnelles des futurs chefs de l’entreprise !
De quelle autorité disposent surveillants et contremaîtres ? Cette question est d'autant plus posée à Léon Harmel qu’il a décidé qu'aucun d’entre eux n’assisterait aux séances du Conseil d’usine. Il raconte lui-même l’histoire d’un ouvrier qui, menacé de renvoi par un contremaître récemment nommé et recruté au dehors, avait répondu : « Je veux bien accepter vos observations, si j'ai mal fait, mais non pas que vous parliez de me renvoyer. Je suis ici chez moi et tant que je ferai mon devoir” j'y resterai ».
Bouleversé par ce qu’il venait d’entendre, le contremaître court se plaindre à Léon Harmel. Celui-ci lui fait remarquer qu'il était dans son tort en menaçant d’une peine qu'il n’avait pas le droit d'appliquer et que l’ouvrier témoignait de son bon esprit en se considérant à l’usine comme chez lui. Et il décide de soumettre l'affaire au Conseil d’usine. Le contremaître fut-il désavoué par les représentants ouvriers ? L'histoire ne le dit pas. Mais on voit le danger que courait Léon Harmel en poussant si loin la démocratisation d’usine. Il ne s’en effrayait pas, car le recrutement au dehors des cadres subalternes était rare. Surveillants, contremaîtres et employés de bureau étaient en principe choisis au sein même du Val-des-Bois. Formés dans l’ambiance de la discipline librement consentie, ils ne risquaient pas d'entraîner la direction dans les difficultés que nous venons de signaler. « Ainsi
— dira Léon Harmel en 1890 dans un opuscule consacré: aux institutions ouvrières du Val-des-Bois — l’intelligence et le travail trouvent leur récompense naturelle; en même temps les services rendus à l’usine sont plus complets quand ils le sont par des hommes qui sont élevés dans l’esprit professionnel et moral de la maison ».
Le Conseil d’usine, avons-nous dit, doit donner son avis pour toute modification de salaire, pour les mesures disciplinaires à prendre, pour les questions d’accidents,. d'hygiène, d'apprentissage et de travail. Nous savons avec quelle largeur de vues Léon Harmel comprend le rôle du Conseil en matière de mesures disciplinaires. Un autre exemple indiquera la valeur de la collaboration apportée en matière de salaires, en liaison avec la durée du travail. Quand en mars 1902, à la suite de dispositions législatives, la journée de travail fut limitée à 10 h. 1 /2: pour les femmes, les enfants, ainsi que pour les adultes travaillant dans les mêmes locaux, ce fut grâce aux mesures prises en accord avec le Conseil d’usine que la: réduction du temps de travail fut compensée par un:accroissement d'intensité et les salaires maintenus au même taux qu'avec la journée de 11 h. et auparavant de 12 h. Ajoutons que depuis longtemps le travail de nuit des femmes était supprimé au Val-des-Bois, à l'exception d’une période relativement courte qui s’écoula après un grave incendie en 1875. En matière d’accidents du travail, ce qui allait devenir la loi de 1898 avait reçu un commencement d'application dès 1871. A cette époque, la société: de secours mutuels, créée par Jacques-Joseph Harmel en 1846, avait contracté une assurance collective contre les accidents de profession, dont la moitié de la prime annuelle était couverte par la direction. Aux ouvriers.
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blessés, la compagnie d'assurance payait une indemnité égale au demi-salaire journalier. Comme, d'autre part, le secours de maladie alloué par la société de secours mutuels couvrait entre la moitié et le tiers du salaire, selon son importance, la combinaison permettait de compenser en totalité ou tout au moins jusqu'aux 5/6 la perte de gain journalier due à l’accident du travail. Comment se déroulent les réunions du Conseil d’usine ? Une fois la mise au point effectuée des organismes composant la « corporation chrétienne » et sous réserve des améliorations que l’expérience suggère de temps à autre, les réunions se bornent à l’examen des petits événements de la quinzaine écoulée et des prévisions pour la quinzaine à venir. On y juge les griefs, souvent de minime importance, les dénis de justice réels ou imaginaires dont les ouvriers, même les plus humbles, ont à se plaindre. Deux fois par an, le Conseil prend en main l’organisation de concours, une des particularités les plus remarquables du Val-des-Bois. Ceux-ci ont pour objet de créer une émulation entre les ouvriers : activité, conduite, quantité et qualité de la production. L’amélioration du rendement général de l’entreprise ou de ses parties fait l’objet d’un soin particulier. Les ouvriers sont invités à signaler les défectuosités de l’outillage dont ils se servent ou les perfectionnements qui pourraient lui être apportés. D’une manière générale, d’ailleurs, un article du règlement d’usine stipule que si l’ouvrier « découvre quelques moyens d'amélioration qui facilitent le travail ou qui rendent le travail plus parfait, les patrons font volontiers les frais d’un essai dans les meilleures conditions, sous le contrôle du Conseil d’usine. Sil’amélioration est reconnue bonne et pratique, une gratification
est accordée à l’ouvrier, proportionnelle à la valeur de l'invention ».
Ainsi, le Conseil d’usine du Val-des-Bois est-il d’une essence différente des conseils d’arbitrage ou de conciliation dont le développement a été assez rapide depuis le. début du siècle. Il dépasse le rôle d’apaisement des conflits qui peuvent surgir et vise à les prévenir. C’est plutôt un « conseil de famille », comme le dira Léon Harmel. Et ce conseil de famille est particulièrement efficace, puisque le Val-des-Bois ignore d’une manière absolue les cessations de travail collectif, même les appels aux prud'hommes. Tout désaccord est tranché par le Conseil d'usine d’après l’art. 18 du règlement même de l’entreprise. À une assemblée générale du syndicat, en 1909, signalant cet article qui, revêtu de la signature de tous les corps constitués du Val, avait été approuvé par les prud'hommes de Reims, le rapporteur du Conseil d’usine pouvait dire : « Nous devenons ainsi les prud'hommes de notre usine ». Par certains côtés, il rappelle aussi les conseils d'entreprise créés dans divers pays de l’Europe centrale après la guerre et dont l’existence fut éphémère, comme il rappelle les comités Whitley qui fonctionnent en Angleterre. Là encore, Léon Harmel a innové et son œuvre s’est révélée durable.
Quant aux conditions de travail, elles sont, d’une manière générale, fixées par contrat collectif. Pour en faciliter l'élaboration en pleine liberté d'esprit de son personnel, Léon Harmel contribue, en 1903, à transformer le syndicat mixte en syndicat à caractère strictement ouvrier, tout en lui gardant son caractère d'indépendance à l'égard du Conseil d'usine. Pour couronner l'édifice, un conseil syndical est institué, comprenant 12 membres
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élus chaque année, une moitié par le personnel, l’autre par la direction.
La « corporation chrétienne » est arrivée à un degré de maturité quand, à l’occasion de l'exposition de Roubaix, en 1911, peu d’années avant la mort de Léon Harmel, les patrons de cette ville prennent l'initiative de lui faire accorder le Grand Prix des institutions économiques, professionnelles et sociales. Un arbre généalogique est préparé par. le Val-des-Bois. Il est encore d’actualité. À la base, le Conseil syndical, puis la division en trois branches, chacune d'elles comportant des institutions gérées par les ouvriers eux-mêmes. Les institutions professionnelles comportent le syndicat (contrat collectif permanent), le règlement intérieur, le conseil d’usine et sa filiale : le conseil de perfectionnement technique, que complètent les cours du soir et la bibliothèque technique. Puis viennent les institutions économiques : boulangerie coopérative, coopérative agricole, commission d'initiative pour les achats en commun, comité des jardins, caisse de répartition des suppléments de salaires familiaux, caisse de chômage, caisse de capitalisation du boni corporatif constitué à l’aide des économies réalisées par les institutions économiques et formant un capital de réserve pour chaque participant, auquel s’ajoutent les épargnes placées par les ouvriers dans l’entreprise et qui s'élèvent alors à 13% en moyenne du salaire total. Les institutions sociales sont les plus nombreuses : la société de secours mutuels, la pension de famille pour les jeunes ouvrières, la société des vétérans, les associations diverses groupant les enfants, les jeunes gens, les hommes, les mères de famille, la société de tempérance, celle des sapeurs-pompiers, celle des ambulan-
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ciers de la Croix-Rouge, les sociétés artistiques et sportives, celles d'éducation, au premier rang desquelles figure le Cercle d’études.
Cet ensemble, remarquablement ordonné, des institutions du Val-des-Bois avait été connu bien avant d’avoir obtenu, en 1911, la notoriété que devait lui donner le Grand Prix de l’exposition de Roubaix. Léon Harmel avait donné déjà les détails de leur fonctionnement, telles qu’elles existaient en 1876, en soumettant au Congrès de Bordeaux de l’Union des œuvres les épreuves de l’ouvrage qui devait paraître quelques années plus tard sous le nom de Manuel d’une corporation chrétienne. Mais la propagande — s’il est possible d’employer un mot approuvé par Léon Harmel dans la mesure seulement où il n’était pas lui-même en cause — se faisait par les visiteurs. Attirés par la cordialité de son accueil autant que par le rayonnement du Val-des-Boïs, ils affluaient de toutes les parties du monde. « J’ai rencontré, dit un des assidus, des gens de toutes langues et de toutes nationalités : Allemands, Anglais, Autrichiens, Belges, Italiens, Russes, Brésiliens et même Océaniens ». Ces visites furent suivies de nombreux articles de journaux et revues. Plusieurs ouvrages complétèrent et systématisèrent la documentation recueillie! Pour satisfaire le désir de ses nombreux correspondants, Léon Harmel fonda, en 1905, les Echos du Val-des-Bois, petite revue mensuelle distribuée gratuitement à chaque ménage ouvrier de l’entreprise et qui s’en allait au loin renseigner ceux qui s’intéressaient à elle.
1. Parmi ceux-ci : Le Val-de-Bois, filature de laine, par Emile Lefèvre (Charles Amat, Paris, 1901); La protection des travailleurs par l'initiative privée ; l'organisation actuelle du Val-de-Bois, par Jaubert (Emmanuet
Rivière, Blois, 1904) ; Une réalisation : la famille ouvrière du Val-de-Bois, (Action populaire, 1914, brochure jaune, N. 305).
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A elle seule, cette œuvre, réalisée dans un esprit de justice et de charité chrétienne tel que peu d’exemples peuvent en être trouvés dans l’histoire du patronat, justifiait le titre de « Bon père » déjà donné à Jacques- Joseph Harmel et dont Léon Harmel hérita par un consentement unanime de sa famille et du personnel, à la mort de son père, en 1884. Mais il devait en porter au loin la renommée, témoin ce trait d’un ouvrier milanaiïs, concierge d’un immeuble et qui, apprenant qu’un de ses locataires devait avoir la visite de Léon Harmel, lui demande de le saluer de sa part car «c’est le Bon père des ouvriers et nous l’aimons aussi en Italie ».