LÉON HARMEL ET L'ACTION SYNDICALE
Ceux qui ne se sont pas pénétrés des activités multiformes de Léon Harmel sont tentés de prononcer le mot de paradoxe, tout au moins de remémorer les griefs d’imprudence qui lui furent adressés par le patronat de l’époque comme de la part de certains milieux ecclésiastiques. Bien avant la promulgation de la loi de 1884, à laquelle il apporta tout le concours de sa parole et de ses écrits, Léon Harmel pousse à l’action syndicale ouvrière. Ensuite, il ne se borne pas à améliorer l’organisation du patronat et à l’orienter dans la voie de l'Eglise, mais il contribue à la création d'organismes spécifiquement ouvriers. Il n’est pas animé du seul souci d’une stricte justice. Rappelons en quelques mots que, malgré l’interdiction générale de la loi Le Chapelier du 14-17 juin 1791, les entrepreneurs du bâtiment s'étaient organisés en association dès le premier Empire 1 et avaient formé, en 1821, le groupe de la Sainte-Chapelle, du nom de la rue où se trouvait le siège de l’association. En 1858, les patrons
1. La société des maîtres charpentiers de Paris fut autorisée par le préfet de police Dubois, en 1808 ; les entrepreneurs de maçonnerie et de pavage se joignirent à eux en 1809-1810.
LÉON HARMEL 69
appartenant à des industries autres que le bâtiment s’étaient groupés dans l’Union nationale du Commerce et de l'Industrie qui, dix ans plus tard, se composait de 55 chambres syndicales. En 1867, le « Comité central des chambres syndicales » avait été créé pour établir en quelque sorte une super-union entre ces deux fédérations et avec les associations qui étaient restées en dehors d’ellest. Ces organisations patronales, quand elles n'avaient pas été reconnues officiellement, bénéficiaient d’une large tolérance. Du côté ouvrier, au contraire, l’organisation était restée clandestine jusqu’en 1884, mais elle avait été néanmoins telle que le délit de coalition n'avait pu être maintenu et avait disparu effectivement par la loi du 25 mai 1864.
Léon Harmel pense-t-il donc qu'il est conforme à la stricte équité d’avoir, parallèlement aux fédérations patronales, des organismes ouvriers ? Sans doute, cette préoccupation existe-t-elle chez lui, mais elle serait insuffisante pour comprendre ce que l’on a défini son apostolat.
Essayons de construire à la suite de Léon Harmel. Pas plus que son père, il ne croit au paternalisme. Nous avons essayé de montrer dans le chapitre précédent dans quel esprit de démocratie industrielle, il a conçu les réalisations du Val-des-Bois. A cela aurait pu se borner son rôle, laissant à la vertu de l’exemple le soin de multiplier son œuvre à travers tout le réseau des entreprises industrielles et commerciales, en France et ailleurs. En fait, c’est à cette vulgarisation qu’il consacre ses premiers efforts. Mais il a très vite l’intuition que le mouvement
1. Etienne Villey, L'organisation professionnelle des employeurs dans l’industrie française. Librairie Félix Alcan, Paris, 1923.
sera sporadique, qu’il contribuera à diviser, même sous le couvert de l’émulation. Il n’est en rien un précurseur du mouvement moderne à tendance antisyndicale connu sous son appellation anglaise de « Company-Unions », dont le développement est particulièrement grand aux Etats-Unis. Léon Harmel, quand il dit des ouvriers «qu'il les aime naturellement » n’y apporte aucun caractère exclusif. Loin de détourner ses subordonnés de l’action commune avec leurs compagnons d’autres entreprises, il les y encouragera, et, dès que la loi l’aura reconnue, prendra l'initiative de la réunion de congrès ouvriers par le truchement de « leaders » qu’il aura formés. Il a le «sang social », suivant l’expression dont il se servira pour l’éducation de ses fils. Mais il a en même temps la conscience d’un rôle à remplir pour ramener, ou retenir, au sein de l'Eglise les masses ouvrières. L'organisation ouvrière, comme l’organisation patronale, il ne la conçoit qu’animée de l’esprit des dogmes chrétiens, «sinon le mal serait plus grand que celui engendré par l’individualisme ». Il est donc aussi bien le promoteur de l’action syndicale ouvrière catholique (la Confédération française des travailleurs chrétiens d’aujourd’hui) que de l’action syndicale patronale catholique dont nous faisons l’étude.
Peut-on parler d’un plan logique ordonné jusque dans ses détails ? Léon Harmel s’en est lui-même défendu, répondant invariablement à cette question qui lui était souvent posée : « Je me suis toujours inspiré des circonstances », ou encore « Je me suis laissé guider par la Providence divine ». Qu'il y ait ou non intervention du subconscient, un certain ordre chronologique des faits existe.
LÉON HARMEL 71
Savoir avant d'agir, mais ne pas s’éterniser dans la discussion théorique, dans les spéculations de l'esprit si l’on veut agir. Une fois réuni le minimum de notions nécessaires à l’action, laisser à d’autres le soin de les poursuivre, quitte à corriger ensuite sur quelques points de détail la ligne de conduite que l’on s’est tracée, voilà, en quelques mots, la méthode Harmel. Il est, lui, un homme d'action, tout en n’ayant pas le caractère d’un tribun. Quand il fera une incursion dans les réunions politiques, elle sera brève et ses amis n’auront aucune peine à le convaincre qu’il n’y est pas dans son élément. Et l’on voit une division des tâches s’opérer entre les trois maîtres-ouvriers de l’action sociale catholique. René de la Tour du Pin sera le doctrinaire; Albert de Mun sera l’homme politique ; à Léon Harmel sera dévoiu le rôle de porter la parole dans les milieux professionnels. Entre ces hommes se sont établis des liens d’amitié et d'estime sincère à travers les controverses qui les divisent quelquefois sans jamais les séparer.
« L’apostolat — écrit Léon Harmel au déclin de sa vie — était visiblement la voie que Dieu m’imposait » Mais il doit lutter contre sa nature, et il décrit ainsi son état d’âme : en lui, deux hommes s’opposaient, un qui voulait, l’autre qui ne voulait pas. Ce dernier en était venu à jalouser les infirmes que leur situation met hors d'état d’agir. Il avait à lutter contre ce sentiment, que doublait une grande timidité. La parole en public l’impressionnait au plus haut degré. Loin de la désirer, il y aurait renoncé avec joie. Parfois, devant les foules, aux premières paroles qu'il avait prononcées, il se sentait défaillir. Une sueur froide inondait son front. « Mais je montais sur ma bête et la forçais à marcher ».
s] Le)
L'activité de Léon Harmel va se développer d’abord à l'Union des œuvres ouvrières, créée en septembre 1871. Il est invité dès le premier congrès, l’année suivante. Encore sous le coup du déchirement qu'avait été pour lui la mort de sa femme, il s’y rend, pensant ne jouer qu'un rôle d’auditeur. Mais les organisateurs ont surtout fait appel à lui en tant que directeur du Val-des-Bois, la «corporation chrétienne » commençant à être connue en France. Des explications lui sont demandées. Il s’y plie de bonne grâce. L'intérêt qu’il suscite est si vif que, d’un consentement unanime, il lui est demandé de préparer pour le congrès suivant un tableau complet des œuvres du Val-des-Bois.
Le titre que Léon Harmel adopte pour son rapport présenté au Congrès de Nantes montre quel est l’objet de ses préoccupations à l’époque. Il traite de l’organisation chrétienne de l’usine, ne se borne pas à l’œuvre effectuée au Val-des-Bois et esquisse le plan de réalisations futures. Tant de sincérité, tant de flamme, avaient été mises dans son rapport que ce fut pour l’auditoire une révélation. Même accueil au Congrès de Lyon, en 1874, au lendemain duquel l’usine de Warmériville était presque anéantie par un incendie. Léon Harmel semblait en avoir eu le pressentiment. « Quel mal, avait-il dit aux congressistes, me font vos applaudissements au début de cette grande action que vous voulez entreprendre avec moi! Vous me faites peur. Une œuvre vraiment voulue de Dieu ne débute que par l'épreuve et l’humiliation. Et vous me comblez de louanges et de promesses ! ». De cette nouvelle épreuve, venant aussitôt après le deuil cruel qui l’avait frappé, Léon Harmel devait sortir plus armé pour la lutte qu'il devait soutenir jusqu’au seuil de la tombe.
LÉON HARMEL 13
En témoignage d'affection pour lui et pour marquer l'importance que le Val-des-Bois, alors en reconstruction, avait pris dans les préoccupations de l’Union des œuvres, le Congrès de 1875 se réunit à Reims. A ce précieux encouragement, Léon Harmel répondit en présentant en projet au Congrès de 1876, à Bordeaux, puis en édition définitive au Congrès suivant du Puy, le Manuel d’une Corporation chrétienne. Il ÿ élargissait le cadre de son rapport de 1873 et y réunissait les expériences et les suggestions qui avaient été présentées aux congrès précédents. L'’enseignement qu'il y donnait reçut l’approbation suivante de Pie IX, anticipation de ce que son successeur, Léon XIII, devait affirmer dans Rerum Novarum : « Nous vous félicitons d’avoir démontré que le devoir des patrons et des maîtres d'atelier consiste à veiller au bien spirituel et temporel de ieurs subordonnés et de leur avoir rappelé le compte rigoureux qu'ils rendront un jour au divin Juge pour ce devoir méconnu, d’avoir en même temps montré, par vos paroles et votre exemple exposés aux yeux de tous, le chemin qu’ils doivent suivre pour vaincre les difficultés et accomplir convenablement et heureusement ce devoir. Mais nous vous félicitons encore davantage d’avoir ramené l’amour de la religion délaissée dans ce pays où vous avez établi votre usine, d’avoir extirpé les vices, rétabli la concorde et la piété au sein de la famille et d’avoir ainsi procuré le vrai bonheur du peuple ».
Pour la première fois, dans le Manuel de la Corporation chrétienne, Léon Harmel dégage la notion de l’action syndicale ouvrière. Au sein des entreprises, une ou plusieurs associations ouvrières se gouvernant ellesmêmes ; au-dessus d’elles, les corporations — dans le sens actuel de syndicat et d'union de syndicats —
réalisées suivant la diversité des lieux de deux manières différentes, soit par une organisation syndicale à l’usine, soit par «la formation d’une même corporation avec des ouvriers de plusieurs usines similaires ». À cette époque, qui se place une dizaine d’années avant la loi Waldeck- Rousseau, Léon Harmel offre l’alternative. Il se prononcera plus tard pour la double organisation, telle qu’elle fonctionne actuellement dans un grand nombre d’entreprises où, à côté de l’organisation syndicale, fonctionnent des œuvres spéciales à l’usine.
Mais cette action syndicale ouvrière ne doit s'exercer qu'entre chrétiens. « Pour atteindre le premier but de la corporation, qui est de rétablir la vie sociale chrétienne, nous devons la composer d'éléments chrétiens. Puisque nous la faisons ouverte et reposant sur la liberté individuelle absolue, nous devons exiger des conditions morales dont la meilleure garantie se rencontre dans les associations inspirées par le sentiment religieux. Nous croyons donc nécessaire de n’y donner entrée que par les associations catholiques. Si la corporation existait en dehors d’elles, comment pourrions-nous l'empêcher de devenir impie ou indifférente et par conséquent impuissante pour le bien de notre société? … D'ailleurs, aucun privilège pour ceux qui font partie des œuvres, aucune sollicitation indiscrèête pour ceux qui n’en sont pas. Il y a des ouvriers qui sont en dehors, trop, sans doute ! Mais les récalcitrants eux-mêmes nous servent encore beaucoup ; leur
1. Ceci doit être entendu dans le sens de rétablissement du principe chrétien de la justice sociale dans les rapports professionnels. C’est ce qui permet aux organisations patronales et ouvrières catholiques de préconiser la «corporation » généralisée, sans que nécessairement l’étape intermédiaire de la rechristianisation ait à être franchie. La rechristianisation peut d’ailleurs être facilitée par l’adoption de principes corporatistes.
LÉON HARMEL 75
résistance rend la liberté aussi apparente qu'elle est réelle ». Nous avons vu comment Léon Harmel a réalisé cette harmonie confessionnelle au Val-des-Bois, tout en montrant une large tolérance envers ceux qui restent en dehors des œuvres chrétiennes.
Au sommet de l'édifice, vue de l’avenir et aujourd’hui presque réalité : «une association de patrons de la même industrie et une association parallèle de leurs ouvriers, ayant pour base la foi et la pratique catholiques, unies pour former un seul corps traitant ensemble les intérêts . professionnels, formant une corporation qui peut être considérée comme le type de l’organisation chrétienne du travail ».
Vers la même époque, Léon Harmel entrait en contact avec une des filiales de l’Union : l’Œuvre des cercles catholiques d’ouvriers que venait de fonder Albert de Mun. Il s’y intéressera jusqu’à la mort, tour à tour chef des fondations, secrétaire-général adjoint, enfin président du Comité:; il y élargira son horizon. L'organisation chrétienne des usines restera toujours un de ses objectifs principaux, mais, grâce aux relations qu’il nouera par l’Œuvre des cercles, il se pénètrera mieux de l'importance de réformes s’étendant au delà de l’enceinte des ateliers. La progression est continue. Léon Harmel a entamé sa collaboration avec l’Union des œuvres alors qu’il était déjà riche de l’expérience acquise au Val-des-Bois. Il ÿ a müûrile Manuel de la Corporation chrétienne. C’est avec ce bagage d’une importance capitale pour l’époque, qu’il va participer à l'Œuvre des cercles, et y prendra, dès
1. Albert de Mun était le secrétaire général. Né en 1841 et mort en 1914, il fut un grand organisateur d'œuvres sociales catholiques. Il siégea à la
Chambre des députés pendant plus de 30 années et fut élu à l’Académie française dès 1897.
l’origine de ses travaux, une place importante. En outre, plus tard, l'expérience qu’il y acquerra lui servira pour l’œuvre fondamentale de sa vie : l’organisation syndicale.
Le terrain était déjà préparé pour l’action de Léon Harmel. En y entrant, il y trouve le reflet de ses idées sur la démocratie industrielle. L'Œuvre a, en effet, rompu avec la méthode des patronages. Le cercle de Montparnasse, où se concentrent les activités, a depuis plusieurs années déjà comme président un ouvrier élu par ses camarades. Un conseil d'ouvriers, nommé de la même manière, le gouverne et administre le produit des cotisations. Dès le début de 1875, Albert de Mun avait achevé le Plan général de l'œuvre qui, entre autres, déterminait la manière dont les membres ouvriers des cercles devaient participer à leur direction. Et l’on cite à ce sujet ses paroles, qui auraient pu être aussi bien prononcées par Léon Harmel : « Bien loin d’être exposée au péril par un excès d'indépendance de la part des associations qui la composent, l’œuvre aura tout au contraire, et sans doute longtemps encore, à lutter contre l’indolence universelle et la répugnance des individus à accepter une responsabilité quelconque ». Tant Albert de Mun que Léon Harmel auront à s'élever contre l’esprit de patronage, contre les protecteurs des ouvriers sans eux, sinon malgré eux, contre le paternalisme que l’un et l’autre réfutaient avec la même énergie.
Sous l’impulsion de Léon Harmel, l' Œuvre des cercles s'oriente vers la grande industrie. Jusque-là, elle n’avait atteint que les artisans et les employés de petites entreprises. L’exemple du Val-des-Bois fait découvrir d’autres horizons et Albert de Mun écrira à ce sujet que ses collaborateurs et lui y trouveront une éclatante confirmation
LÉON HARMEL - 71
des principes qu’ils avaient posés à la base de leur action : « Un immense avenir s’ouvrait devant nous. Nos esprits, désormais tournés vers les grandes masses ouvrières, allaient nécessairement chercher la solution du problème qui les agite. Elle nous a paru, dès ce jour, à la fois dans la législation sociale et dans l’organisation corporative ». Aux réformes préconisées dans le Manuel de la Corporation chrétienne, l'Œuvre des cercles va donc ajouter la législation sociale, à laquelle Léon Harmel devait se rallier un peu plus tard, bien qu'avec certaines réticences. C’est en germe le plan de Rerum Novarum.
Au Comité central de l’Œuvre des cercles, trois sections s’occupent de la propagande, des fondations et des finances. René de la Tour du Pin conçoit le projet de les compléter par une quatrième section, dite de l’enseignement, à laquelle serait annexé un Conseil d’études. Très vite, elle prendra une place dominante, que Léon Harmel trouvera exagérée. On reconnaît là l’homme que nous avons cherché à dépeindre, s’inclinant devant la nécessité des études théoriques, mais hostile à tout ce qui peut entraver l’action. Il n’y trouve pas non plus les industriels et les économistes qui y auraient eu leur place. Pour y pallier, il cherche à orienter le périodique de l’œuvre l'Association catholique, fondé en 1875, vers des études pratiques : contrat de travail, salaires, primes diverses, retraites, participation aux bénéfices, assurances sociales. Malgré l’impulsion qu’une telle publication peut entrainer, Léon Harmel est consterné de voir la stagnation envahir l'Œuvre des cercles, qu’il déclare être sous l’em-
1. Contemporain d’Albert de Mun et de Léon Harmel, auxquels il survécut une dizaine d’années. Il avait interrompu, encore jeune, une
carrière militaire qui s’annonçait brillante pour se consacrer aux œuvres catholiques.
pire des théoriciens. Il est vrai que c’est l’époque où le mouvement social catholique français, également éloigné du libéralisme économique et du socialisme, cherche sa doctrine, hésitations auxquelles seule la publication de Rerum Novarum mettra fin. En définitive, il se retire, en 1882, du Conseil des études pour ne plus avoir à lutter contre son ami, René de la Tour du Pin. Mais cette lutte avait été féconde. « Nous ne fîmes vraiment connaissance avec la doctrine sociale — écrit un de ceux qui y assistèrent — que grâce au duel la Tour du Pin-Harmel. Les coups étaient violents, mais ne blessaient jamais. Les chocs étaient rudes, produisant surtout des étincelles, mais c'était pour éclairer la route, à la plus grande satisfaction des deux lutteurs et au plus grand profit du public que nous étions »1, Un autre résultat fut la création d’une Commission industrielle consultative qui corrigea ce que pouvait avoir de trop doctrinaire l’influence du Conseil des études.
C’est en cette même année 1882 que l’accord se fit sur la définition du régime corporatif. « J'entends par régime corporatif — avait dit René dela Tour du Pin — le régime économique et politique où la corporation chrétienne (semblable à celle du Val-des-Bois)'sera reconnue comme un corps constitué, non seulement comme personne civile, mais comme unité politique, et aura suffrage (direct ou à plusieurs degrés) dans toutes les questions posées à la législation relativement au régime du travail, de la propriété, du commerce, etc. Entends-je par là que l’entrée dans cette corporation doit être forcée ? Jamais de la vice; elle ne pourrait plus être chrétienne alors, parce qu’on ne peut pas contraindre quelqu'un à
1. Lettre du 7 novembre 1925 de M. de la Guillonnière au R.P. Guitton, op. eil.
LÉON HARMEL 79:
être chrétien ni contraindre une association chrétienne à recevoir dans son sein un membre impie ou réfractaire à son esprit. La corporation chrétienne doit donc être essentiellement libre. Oui ! mais privilégiée, c’est-à-dire reconnue dans l'Etat ».
Cette définition reste en vue de l’avenir. Nous aurons l’occasion d’y revenir quand nous aborderons l’étude du patronat catholique devant les problèmes corporatistes. Nous ferons de même pour la résolution suivante adoptée par l’Union des œuvres à son Congrès d’Autun, toujours dans l’année 1882, qui concrétisa la pensée de Léon: Harmel et résume les enseignements que nous avons recueillis jusqu’ici : |
« Les directeurs des associations ouvrières catholiques réunis à Autun se déclarent unanimement convaincus que le régime corporatif est le seul moyen de remédier aux maux engendrés par l’état anarchique dans lequel nous vivons.
Ce régime a pour caractère essentiel : un lien moral consenti librement entre le patron et ses employés ; un lien matériel de propriété commune et inaliénable entre les mêmes, formant le patrimoine corporatif ; un lien coutumier entre les ateliers de la même profession ainsi constitués ; une fonction reconnue dans l'Etat à la corporation qui réunirait ces trois caractères.
D'accord avec les industriels présents au congrès, ils sont convaincus que le régime corporatif est applicable à la grande industrie, savoir : dans lJ’usine même, par la corporation organisée comme celle du Val-des-Bois ; entre les usines similaires, par des syndicats qui seraient le point de départ d’une action générale pour la prospérité morale et matérielle de la grande industrie.
Ils considèrent comme très important pour la cause catholique de multiplier sans retard les exemples de corporations chrétiennes afin de préparer le régime corporatif, véritable solution de la question ouvrière ».
Avec la permission de Léon XIII, le cardinal Langénieux déclare solennellement, le 19 septembre 1891, que l’encyclique Rerum Novarum est la récompense des pèlerinages des ouvriers français à Rome ». A ces pèlerinages le nom d’'Harmel est indissolublement attaché. Recherchons encore une fois la succession des faits. Pour lui, la période des études théoriques est suffisamment amorcée. L'action syndicale peut se développer par la propagande de l’Œuvre des cercles comme, dans un cadre élargi, par l’Union des œuvres, mais cette action est, à ses yeux, trop lente. Le moment est venu d'aller à la tête, de recueillir de la chaire de Pierre les encouragements nécessaires en vue de donner au patronat et au salariat une orientation décisive. Tous les textes élaborés, tout le dynamisme de la corporation chrétienne du Val-des-Bois n’auront leur effet que dans la mesure où ils seront suivis d'application généralisée, et cela dans un avenir rapproché. Léon Harmel sent autour de lui l’âpreté des luttes des revendications ouvrières. Que dans sa propre entreprise elles soient ignorées lui rappelle constamment le devoir de recherche de la vérité pour le bien de tous et non plus seulement pour celui de son entourage immédiat. Une fois créé le courant de générosité et de compréhension mutuelles, de fraternité chrétienne entre patrons et ouvriers, l’action syndicale catholique pourra se développer harmonieusement.Qu’importera alors que, pour la commodité de la construction professionnelle, ils soient séparés, les uns appartenant aux organisations patronales, les autres aux organisations ouvrières ; ils seront réunis par le cœur, et l’on retrouvera au sommet de la pyramide la collaboration déjà instituée au sein de l’entreprise.
LÉON HARMEL 81
Pour amorcer ce mouvement, Léon Harmel commence par les employeurs. Il utilise ses relations d’affaires et celles qu'il a nouées à l'Œuvre des cercles et à l’Union des œuvres. Il s’adresse aux quelque huit cents membres de la Commission industrielle consultative dont il a obtenu. la création à l’'Œuvre des cercles. Malgré toutes ses démarches, malgré le tour de France qu’il s’impose, les pèlerins ne sont qu’une centaine lors de la réception du 23 février 1885 au Vatican. Entrant pleinement dans les vues de celui qui avait pris l'initiative du pélerinage, Léon XIII leur fait promettre de revenir l’année suivante à Rome, et cette fois non plus seuls, mais accompagnés de nombreuses délégations d'ouvriers.
La France du travail, suivant la terminologie qui sera adoptée un peu plus tard, répond avec enthousiasme aux ouvertures de Léon XIII. En 1887, les pèlerins sont au nombre de 1800, presque tous ouvriers. A l’audience solennelle qui leur est réservée, le pape, pour la première fois, définit publiquement son attitude devant les problèmes sociaux. Connaissant les controverses qui séparent les dirigeants catholiques français entre partisans et adversaires de l'intervention de l'Etat, il les départage selon la formule qu’il adoptera quelques années plus tard dans Rerum Novarum : « Sans doute, l'intervention et l’action de ces pouvoirs (les pouvoirs publics) ne sont pas d’une indispensable nécessité, quand, dans les conditions qui règlent le travail et l'exercice de l’industrie, il ne se rencontre rien qui offense la moralité, la justice, la dignité humaine, la vie domestique de l’ouvrier. Mais quand l’un ou l’autre de ces biens se trouve menacé ou compromis, les pouvoirs publics, en intervenant comme il convient
et dans une juste mesure, feront œuvre de salut social, car
Henry 6
à eux, il appartient de protéger et de sauvegarder les vrais intérêts des citoyens, leurs subordonnés ».
A Léon XIII, qui lui avait demandé de répéter son effort, Harmel, avait répondu : « Très Saint-Père, je vous en amènerai dix mille ! » Cet engagement pris dans l'enthousiasme d’une réussite aussi brillante, il aura à cœur de le tenir. Dès novembre 1888, il expédie des circulaires par centaines de milliers, suggère partout la réunion de commissions diocésaines et de correspondants cantonaux, obtient que toutes les publications catholiques répandent l'invitation du Souverain-Pontife, et fonde un périodique La France du travail à Rome, dont la direction générale est assumée au Val-des-Bois. Mais les difficultés matérielles surgissent. Le transport, le logement des congressistes ne peuvent être assurés qu’en échelonnant les départs. De toutes ces difficultés, l’optimisme et la bonne humeur de Léon Harmel triomphent. Et cette fois, Léon XIII, poussant plus loin l’examen du problème social, s’attache à montrer les obligations qui incombent aux uns et aux autres pour en hâter la solution. Le rôle de l’Etat a été défini lors du pêlerinage de 1887. Il le rappelle en quelques mots et insiste sur la part revenant aux employeurs, qui « doivent considérer l’ouvrier comme un frère, adoucir son sort, l’édifier par le bon exemple et, surtout, ne se départir jamais, à son détriment, des règles d'équité et de justice en visant à des profits et à des gains rapides et disproportionnés ». À tous les pèlerins, Léon XIII recommande la pratique fidèle de leurs devoirs religieux, domestiques et sociaux, la justice sociale demandant un égal sacrifice des uns et des autres. Tel fut le pèlerinage de 1889, le premier qui, par son ampleur, mérite pleinement le nom de pèlerinage de la France du travail.
LÉON HARMEL 83
Le 15 mai 1891, paraît l’Encyclique Rerum Novarum, accueillie avec ferveur par tout le mouvement catholique social. Elle concorde, dans ses principes dominants, avec les doctrines soutenues par l'Œuvre des cercles, elle-même pour une large part fruit de la collaboration de Léon Harmel avec Albert de Mun et René de la Tour du Pin. Le nouveau pèlerinage dont il prend l'initiative sera celui « de la reconnaissance ». Il lui voudra une ampleur encore plus grande. Ce ne seront plus dix mille, mais vingt mille ouvriers et patrons français qui viendront à Rome. Ce programme, il ne pourra le réaliser entièrement. Un malentendu grave s’éleva entre une fraction de la population de Rome et les pélerins, suspectés à tort de prendre publiquement parti pour le pape contre l'Etat italien. Les souvenirs de Mentana n'étaient pas encore effacés. Peut-être aussi les auteurs de cette cabale craignaient-ils de voir le mouvement de Léon Harmel s’étendre et devenir international. Il fallut céder et avancer de quinze jours l’audience finale. Léon XIII, loin d’en faire porter le poids à l’organisateur, que ces événements avaient le premier surpris, redoubla à son égard d’affectueuse sollicitude 1.
Connaissant maintenant Léon Harmel, nous ne serons pas surpris de le voir redoubler d'efforts après le demi échec qu'avait été le pèlerinage de septembre-octobre 1891. Il va désormais se consacrer entièrement à
1. Les pèlerinages furent repris plus tard, quand les rapports politiques entre la France et l’Italie s’améliorèrent. En 1910, le 25° anniversaire fut célébré avec éclat à Roine, sous Pie X. Léon Harmel l’organisa comme les pèlerinages précédents et ce fut, à l’exception d’une brève visite en 1912, son dernier voyage à Rome. Interrompus par la guerre de 1914-1918, ils furent repris en 1922 avec le concours de la Confédération française des professions et de la Confédération française des travailleurs chrétiens. Le 50e anniversaire des pèlerinages a été célébré en 1935.
l’organisation syndicale. De toute manière, le but recherché par les voyages collectifs à Rome était atteint. Peut-être même les épreuves avaient-elles contribué à resserrer encore plus les liens entre les pèlerins ouvriers et patrons.
D'ailleurs, la tâche était depuis longtemps tracée. Parallèlement à l’organisation des pèlerinages, Léon Harmel s'était fait, auprès des associations d'employeurs, le propagandiste des idées de charité et de justice sociale. A leur intention il avait rédigé, en 1885, le «catéchisme du patron », résumant les enseignements qu'il ne cessait de prodiguer malgré toutes les entraves qu'il trouvait sur sa route. L’aboutissement était, à ses yeux, le groupement en une vaste fédération des industriels de France qui acceptaient de laisser pénétrer leur vie professionnelle par les enseignements chrétiens. Il songeait tout d'abord à en faire une filiale de l'Œuvre des cercles. Devant les susceptibilités qu'il rencontra, il lui donna l'autonomie complète sous la forme de «l'Union fraternelle du commerce et de l’industrie ».
Nous aurons l’occasion de voir que l’Union fraternelle est à l’origine de l’actuelle « Confédération française des professions »1, Pour le moment, nous indiquerons qu'elle fut constituée le 4 novembre 1891 sous la forme d’une société anonyme ayant pour objet la publication d'un annuaire et d'un périodique, ainsi que le fonctionnement d'un bureau d'assurances et de renseignements commerciaux. Tel était l’objet reconnu dans les statuts, mais en réalité, les buts poursuivis avaient une autre envergure. C'était tout d'abord la création d’une force sociale puissante par le nombre et par la communauté des sentiments
1. La Confédération a été créée, en effet, en 1926 par la fusion de
l'Union fraternelle avec les 26 syndicats patronaux catholiques qui exis- Laient à l’époque, réunis dans un syndicat central.
208 de hpiss gi pis sopiisus HAN hé, GS pt BAIN. Wu y pat ton À à pt vas isésnéion dy
Made péih Lun of pauhe se gasspnipié. y jésnsss, Et Mnés bye 4 spot 44 sut pat CAE és ah f pu À 4 snsnspsés posts goss at PE D LP hp, so Le Gin ho 1 mon ps ifhs su spi Det épwiehes Hpse ne Le minis, spé À 2 PO hi Wie Eh n Le Bassins À 5 ton se vifs DEA DE jo he sé Ses ASIE hs LAINE.
de spérs à se gi folie À psp pos ns sis ous Phones, 4 y ns 4 ph Gpsss is A PE Gi Di RSA Ge GS pasbss piys if Hs ON L PPS pass, N À & 45 jé ne Gus Le ps Gagyess en hs sffie aséhiéh ss tn pastis VEan. Wu 4445 Hp sp hiaut ms héhé DE APE PAR, DA GS ls sis sf. ssls PARIS À iahyffih, A fun GÉsnls 4 pes D PURE A6 AGISAE, ph gs sa page À PIS Dose fs, Ge prb hpr nn epié san ec.
gshemipne sav, ! #6
Bés h PHASE DNS GPS, Sous AC SnS Gi D Sd Pre de l'phoshs sn de Don égr, Voy phone Swiss 9 Mag 1 God hs ae rs nés ge eo Génie de Val tr ah à HA Le cnrs sp Os Énnsssspos VA, puis #2 Ass APP PPIÉ A PAPIER SP NÉ LIEN PS | Eh y y, Gorge À LS 4 SOS GASE VS PONS LAN ha Les omsfess, LS où Le à Ge th ha. L Gras Vas BAADLA Dane ins pie SA. À ua AS fr GÉCANEPIS, 4 OLDNSA SI SP AE SŸ LS BA 47 Ge Ds 4 passe ape Be CSS Dép SA SAS
Nous n’accompagnerons pas Léon Harmel dans les brèves incursions qu'il fit dans le domaine syndicopolitique, où il s’affirma « nettement républicain, nettement démocrate, nettement chrétien »1. Non pas qu'il ait jamais pensé à y jouer un rôle personnel, si même quelques admirateurs l’entrevoyaient pour lui, mais, à plusieurs reprises, aux approches des élections législatives, il considéra comme opportun de participer à des réunions publiques en vue de définir quels devaient être l'attitude et le programme d’action de ceux qui se réclamaient des ouvriers. Nous nous limiterons à la part qu’il prit au mouvement strictement professionnel.
Au cours des semaines qui suivirent la parution de Rerum Novarum, des ouvriers vinrent trouver le prêtre qui dirigeait l’archiconfrérie de Notre-Dame de l’Usine, à Reims?. Ils étaient dirigés par un des leurs, nommé Robert. Leur démarche avait alors pour simple objet une connaissance plus approfondie des enseignements de l'Eglise. L’archiconfrérie mit à leur disposition un local de réunion et des livres. Ainsi naquit le cercle chrétien d’études sociales de Reims.
Léon Harmel assistait aux réunions à titre de membre consultatif comme tous ceux qui, bien que n'étant pas ouvriers, se sentaient attirés par ce mouvement. Il ne devait pas tarder à y prendre une place prépondérante. Sur son initiative, la décision est prise de tenir un Congrès ouvrier à Reims, en 1893, dont il est acclamé comme président d'honneur. Pour la réussite de cette union, sur le rayonnement de laquelle il comptait beaucoup pour la
1. En particulier dans son discours au congrès des travailleurs chrétiens du Centre et de l'Ouest, en 1899, à Blois, qui souleva de longues polémiques dans les milieux catholiques.