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diffusion des idées qui lui étaient chères, Léon Harmel ne ménage encore une fois pas sa peine. L’ouvrier Robert devient son commensal préféré. Ensemble ils passent des journées entières au Val-des-Bois à s’entretenir de leurs projets. L'ordre du jour est arrêté de concert entre eux : intérêts généraux des ouvriers (éducation, salaires, repos dominical ); l’organisation à l’usine (organisation intérieure, contremaîtres, conseils professionnels) ; syndicats ou corporations (rapports avec les fédérations et les non syndiqués, avec les syndicats de la profession ou des autres professions, rapports avec les pouvoirs publics, avec les confréries) ; institutions économiques et de prévoyance (coopératives, mutualité, épargne).
La réussite du Congrès de Reims est complète. Il a été organisé pour la région de la Marne et pour celle des Ardennes, mais des ouvriers viennent d’autres parties de la France, et cela au nombre d’une centaine. Il est suivi, en 1894, d’un deuxième congrès qui prend un caractère national. L'expérience devait montrer le danger que présentait l’adoption un peu hâtive de cette formule. Le premier congrès s’était prononcé en faveur de la constitution dans chaque métier de syndicats composés exclusivement d'ouvriers, parallèlement à la constitution de syndicats de patrons du même métier, les deux syndicats désignant chacun de leur côté le même nombre de délégués pour établir le « Conseil du métier », auquel il appartiendrait de discuter et de trancher toutes les questions intéressant l’un ou l’autre syndicat. Notons qu’à cette époque la doctrine de l'Eglise n’était pasencore nettement établie sur ce point. Nous avons vu que Léon XIII laissait le choix entre syndicats mixtes et syndicats séparés. C’est encore aujourd’hui la thèse de l'Etat
français, telle qu’elle a été définie dans la loi de 1884 et telle qu’elle figure dans l’article suivant du Code du travail : « Les syndicats ou associations professionnels de personnes exerçant la même profession, des métiers similaires ou des professions connexes concourant à l’établissement de produits déterminés ou la même profession libérale peuvent se constituer librement »1. Ce ne sera qu’en 1915, que la papauté penchera en faveur de syndicats séparés. « Il est — dira le Cardinal Gasparri, avec l’approbation de Benoît XV — opportun, utile et bien conforme aux principes chrétiens de continuer en principe, et pour autant que ce sera pratiquement possible, la fondation simultanée et distincte d'Unions patronales et d'Unions ouvrières en créant, comme point de contact entre elles, des commissions mixtes chargées de discuter et de trancher pacifiquement, suivant la justice et la charité, les différends qui peuvent surgir entre les membres de ces deux sortes d’unions »?.
Quant à Léon Harmel, il avait une certaine attirance pour le syndicat mixte et c'était, à l’époque, le régime adopté au Val-des-Bois #, Mais il reconnaissait l’opportunité du syndicat séparé dans tous les cas — c'était et c'est encore l’immense majorité — où l’ouvrier ne trouverait pas autrement la liberté d'exprimer ses désirs et de s’habituer à gouverner ses propres affaires. Aussi s’était-il rangé de bonne grâce à la résolution de 1893.
À la réunion élargie de 1894, un syndicat mixte du textile de Roubaix-Tourcoing met aux voix une résolution tendant à ce que « dans toutes les professions s’orga-
1. Livre III du Code du travail, titre premier, chapitre 1er, art. 2.
2. Lettre du 25 février 1915 au président de l’Union économico-sociale italienne, citée par G. Guitton.
3. UN en fut ainsi jusqu’en 1903, époque à laquelle, avec l’encouragement de Léon Harmel, le syndicat du Val-des-Bois devint strietement ouvrier.
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nisent des syndicats mixtes », renversant donc la décision prise par le Congrès régional de la Marne et des Ardennes l’année précédente. Un texte transactionnel est adopté, inspiré du désir de ne pas rompre l’unité obtenue par ce premier congrès national, mais à la vérité très confus et où ne se dégageait même pas l’alternative laissée par le législateur.
Si l'entente est précaire, le mouvement national n’en est pas moins lancé. Le Congrès de 1894, en fin de travaux, préconise la création, à l’image de ce qui existe dans le Nord, de fédérations régionales, première étape nécessaire vers une fédération nationale. Là encore, nous trouvons l'influence de Léon Harmel, dont la tâche d’animateur va se poursuivre. L'Union des Ardennes est établie la première, suivie en avril 1895 par la Fédération des travailleurs chrétiens du Centre et de l’Ouest, suivie encore en juillet de la même année par l’Union de la région parisienne.
En 1896, Reims est à nouveau choisi pour la réunion d’un congrès national. C’est le dernier qu’organisera Léon Harmel. Il marque une date importante pour le mouvement ouvrier catholique, qui ne se dégagera que longtemps plus tard de l’orientation qui lui fut donnée.
Le nombre des congressistes était important. Près de 600 délégués représentaient 135 associations, groupant ensemble 20.704 membres. On mesure par là l'ampleur qu'avait prise l’organisation syndicale ouvrière catholique en cinq années. Mais il n’y avait pas une masse homogène. Nous avons vu à quelle incohérence de doctrine avait conduit la réunion hâtive du premier congrès national. Le conflit de tendances devait, cette fois, être beaucoup plus grave. Deux courants se manifestèrent
dès l’ouverture des travaux. L’un était composé d’artisans et d'ouvriers désireux de garder au mouvement son caractère strictement professionnel. Il avait à sa tête les hommes qu'avait contribué à former Léon Harmel. L'autre, plus soucieux d’action politique que d’action syndicale, comptait surtout des isolés, des employés pour la plupart, et sans organisations syndicales derrière eux. Malgré les efforts des chefs syndicalistes, cette tendance l’emporta par la fondation du «parti démocratique chrétien », en réalité de la section ouvrière de ce parti qui restait encore à créer.
Sans cette intrusion de la politique dans l’action syndicale, il est permis de penser que la « Confédération française des travailleurs chrétiens » aurait vu le jour bien avant 1919, époque à laquelle elle a été fondée. Albert de Mun ne cacha pas son désappointement de voir le mouvement ouvrier ainsi dévier de sa route. Quant à Léon Harmel, il était trop respectueux de la liberté ouvrière pour manifester publiquement ses regrets. En avait-il, même, et ne pensait-il pas que la crise serait salutaire ? On se souviendra de ce qu'il répétait sans cesse quand il parlait des expériences du Val-des-Bois et de l'éducation de l’ouvrier par l’ouvrier : « nous aimons mieux une marche moins parfaite produite par la direction ouvrière qu’une prospérité continue due à l’ingérence des patrons ». C’est la même idée qu’il développa en réponse à Albert de Mun, et par laquelle nous terminerons cet examen de l’action syndicale de Léon Harmel :
«Permettez un retour de quelques instants sur monexpérience personnelle. J’ai travaillé toute ma vie à l’ascension populaire, par la restauration de l'initiative et de la responsabilité. J’ai pensé que, pour une entreprise aussi délicate, il fallait surtout
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étudier le livre vivant, c’est-à-dire la personnalité humaine dans ses manifestations et dans ses tendances. J’ai donc vécu avec les ouvriers ; j’ai mis mon cœur contre leurs cœurs pour en sentir et en comprendre tous les battements. J’ai constaté que, dans les réunions mêlées, si la responsabilité n’appartient pas franchement aux ouvriers, s’ils ne se sentent pas complètement chez eux, il y a, malgré toute la condescendance des présents, une certaine pression, inconsciente il est vrai, mais qui suffit pour empêcher le travailleur de vaincre sa timidité naturelle et de manifester librement ses pensées. Dès lors, l'éducation intellectuelle devient difficile, car on ne sait bien que ce qu’on a exprimé, enseigné soi-même, et il faut que l’ouvrier soit assez libre pour essayer de faire partager ses convictions par ses camarades ».
Nous ne poursuivrons pas plus loin cette analyse. Dès lors, Léon Harmel s’effacera petit à petit des œuvres qu'il a créées ou encouragées. Il en sera ainsi pour le Valdes-Bois, l'Œuvre des cercles, l'Union fraternelle et, à plus forte raison, pour les organisations syndicales ouvrières, qu'il désire soustraites à toute ingérence patronale. Sa collaboration continuera avec le clergé et avec le Vatican en particulier. Pie X, puis Benoît XV lui conserveront les sentiments d’affectueuse sollicitude qu'avait eus pour lui Léon XIII. Ayant exalté jusqu’au suprême degré sa foi religieuse, il s’éteindra à Nice le 25 novembre 1915, entouré de la vénération des multitudes dont il avait su gagner le cœur.
L'étude à laquelle nous venons de procéder de l’œuvre de Léon Harmel nous a permis de revivre tout le mouvement d'idées qui devait conduire à l’organisation syndicale confessionnelle en France et, pour le sujet qui nous préoccupe, au groupement permanent des patrons catholiques français. C’est sous l’inspiration des enseignements de l'Eglise et des exemples donnés par Léon Harmel qu’il va se développer.