Troisième Partie
La confédération française des professions
La confédération française des professions
Le 21 mai 1936 a été célébré le dixième anniversaire de la fondation de la « Confédération française des professions commerciales, industrielles et libérales, Union patronale catholique ». Nous avons eu déjà l’occasion de voir qu’elle est le produit de la fusion de l’« Union fraternelle du commerce et de l’industrie » avec 26 sÿndicats professionnels patronaux catholiques, réunis dans un syndicat central.
Fondée en 1889 à l’occasion d’une réunion de patrons catholiques, anciens pèlerins de Rome, qui avait lieu à la Villa Manrèse, à Clamart, l’Union fraternelle avait été constituée définitivement le 4 novembre 1891 en société anonyme. Nous avons dit les raisons qui militaient en faveur de l’adoption de cette forme de constitution. Que trouvaient les adhérents dans l’association ? Léon Harmel, fondateur et président jusqu’à sa mort, le définissait ainsi : « Préparer le retour aux mœurs corporatives en établissant entre les industriels et les commerçants des liens d’estime et d’affection réciproques, en dirigeant la clientèle vers des hommes honnêtes qui pourront ainsi pratiquer la justice : ce qui leur est difficile de faire sans le concours des acheteurs ». A cela, il ajoutait la contribution à apporter à l’œuvre législative du pays.
La propagande commença méthodiquement, cherchant à acclimater chez les catholiques, surtout dans la bourgeoisie moyenne, des idées sociales qui leur étaient souvent étrangères. Chaque année, une assemblée générale se tenait au moment de la fête du Sacré-Cœur, et le dimanche suivant, un train spécial conduisait les adhérents au Val-des-Bois, où le Bon père Harmel les recevait avec la générosité de cœur qui illuminait sa haute et attachante personnalité. Le nombre des membres atteignait 7.000 en 1914. Des groupes avaient été constitués en province, très variables comme composition et comme activité. Sur un point cependant la ligne d’action était commune ; la propagande en faveur des directives données par Rerum Novarum, que complétait l’organisation des pèlerinages de la France du travail à Rome.
La guerre survient avec l’invasion, la destruction des usines du Val-des-Bois. Le Bon père meurt le 25 novembre 1915. Ses fils sont trop absorbés par les soucis de l’entreprise comme par ceux que leur donne la subsistance de leur nombreux personnel pour accepter l’un ou l’autre la présidence de l’Union fraternelle. Le flambeau passe successivement entre plusieurs mains, que les épreuves physiques ou les nécessités de la vie quotidienne empêchent de retenir. Il échoit ensuite à M. Delcourt-Haillot, qui assumera et mènera à bien la lourde charge de reconstituer l’association. Il y parviendra par une action patiente et méthodique, complétant les vides que la guerre a creusés dans les rangs, tout en n’hésitant pas à se démunir pour aider les réfugiés et apporter son Concours aux soins à donner aux blessés. La revue L’Efficience, que nous allons retrouver et citer maintes fois, maintient le contact entre les membres
de l'Union fraternelle, qui, jamais mieux, n’aura justifié son nom.
Dès sa fondation, l’Union fraternelle s’était préoccupée de constituer sous son égide des syndicats professionnels patronaux, sur la base de la loi de 1884. Quelques années plus tard, les syndicats du bâtiment se considèrent comme suffisamment organisés pour voler de leurs propres ailes. Le 25 janvier 1897, ils adoptaient les statuts de l’« Union des syndicats fraternels du bâtiment ». On ne peut, à vrai dire, parler de scission. Il s’agit plutôt du désir manifesté de poursuivre plus activement l’action syndicale sans avoir à entraîner l’Union fraternelle dans les difficultés qu’elle peut faire surgir. À nouveau, nous voyons les employeurs du bâtiment faire preuve d’initiative, jouer le rôle de précurseurs. On se souviendra de ce que nous avons dit du groupe de la Sainte-Chapelle, fondé en 1821 et devançant de près de 40 ans la réunion des industries, autres que le bâtiment, dans l’Union nationale du Commerce et de l’Industrie.
Léon Harmel avait été l’homme de l’Union fraternelle. Emile Dognin, fabricant de tulle à Calais, sera celui des syndicats professionnels. C’est sous son impulsion énergique et clairvoyante que vont se fonder successivement 26 syndicats patronaux, qu’il réunit en 1899 dans un syndicat central appelé à coordonner leur activité et leurs études 1. Il a, pour le seconder et remplir les fonctions de secrétaire général, le dévouement intelligent de M. Alfred Perrin, aujourd’hui encore un
1. Lors de la fusion, en 1926, M. Dognin, d’un âge déjà avancé, ne put accepter aucune fonction active dans la Confédération française des professions. Il s’éteignit quelques mois avant la première grande manitestation de la Confédération, que devait être le congrès de Lyon, en mars 1930.
Henry f.
des collaborateurs les plus actifs de l’action patronale catholique. Le Syndicat central dispose d’un organe. Le moniteur des Unions fédérales, créé en 1900. Il intervient dans tout le mouvement d’idées du début du siècle en faveur de l’amélioration des conditions sociales. « Nos syndicats, créés depuis plusieurs années — dit l’appel lancé en 1898 — ont pour but de grouper sur le terrain professionnel les catholiques commerçants, industriels, propriétaires, architectes, médecins, etc., désireux de défendre leurs intérêts professionnels, matériels et moraux et de créer et multiplier entre les membres des différents syndicats les relations d’affaires. Ces syndicats sont créés sur le terrain professionnel et catholique. Sur le terrain professionnel : parce que les hommes de la même profession sont naturellement rapprochés par des intérêts communs. Sur le terrain catholique : parce qu’un groupe ne demeure homogène que si ses membres ont les mêmes principes, les mêmes principes, les mêmes aspirations et font tous de la loi morale leur règle d’action et la base de leurs revendications professionnelles. Ces syndicats groupent donc exclusivement des catholiques pour étudier, discuter et agir au mieux de leurs intérêts professionnels, sans faire aucunement œuvre confessionnelle, en s’en tenant à la sauvegarde morale et matérielle des intérêts économiques, industriels, commerclaux, agricoles ».
Les syndicats d'activité connexe s'organisent en Unions fédérales en vertu de l’article 5 de la loi de 1884. Les plus importantes sont celles de l’alimentation, de l’ameublement, du bâtiment, de l'habillement. Les Unions fédérales et les syndicats isolés, tels que ceux des médecins et des pharmaciens, se trouvent unis dans le Syndi-
cat central et dans des assemblées générales annuelles. Dès l’origine, les dirigeants du mouvement marquent l'attitude à prendre à l’égard des organisations patronales dites « neutres ». Bien loin de recommander aux adhérents de celles-ci de s’en retirer pour venir les joindre, ils préconisent la double affiliation. Le but à atteindre n'est pas de diviser le patronat, mais de grouper ouvertement, sans arrière-pensée, les patrons catholiques, et de leur demander d'agir au sein des grands syndicats professionnels, « syndicats excellemment organisés au point de vue des intérêts matériels, mais où, trop souvent, les questions professionnelles d’ordre moral sont négligées, faute de temps ou de compétence ou même faute de puissance organisée et concertée pour les faire aboutir dans le sens social catholique, salutaire pour la corporation tout entière ». Les syndicats catholiques se fondent, vivent et grandissent, non contre les syndicats de même nature existant déjà, mais « à côté d’eux, pour être leurs meilleurs auxiliaires, leurs meilleurs amis, pour leur fournir même une élite de membres, hommes de professions en même temps qu'hommes de doctrine, sachant, pour le plus grand bien corporatif, mettre toujours celle-ci au service de celle-là »1.
Nous sortirions du cadre de notre étude en faisant un examen approfondi de l’activité déployée par les syndicats et les unions fédérales. Force nous est de nous limiter à quelques exemples. Dans le bâtiment, précurseur du mouvement, les initiatives sont nombreuses et hardies. Dans l'esprit qui vient d’être indiqué, de pénétration dans l’union, les syndicats catholiques sont les promo-
1. Alfred Perrin, « Le syndicat central des Unions fédérales », L’Action populaire, 3° série, n° 36, Paris, Victor Lecoffre.
teurs du congrès des entrepreneurs de maçonnerie, en 1898, qui donne naissance à l’importante « Fédération nationale des Chambres syndicales patronales françaises de l’industrie du bâtiment et des travaux publics ». Peu après, ces mêmes syndicats émettent le vœu de voir se former des commissions extra-parlementaires pour étudier les projets de lois professionnelles. Ils établissent des liens avec le syndicat des médecins catholiques pour tout ce qui a trait aux accidents du travail. Entre temps, ils ont adopté un règlement général qui comporte un programme complet d'action morale. « Les adhérents, y est-il dit, doivent apporter en toute circonstance dans les affaires la plus parfaite loyauté et n’accomplir avec les mandataires de leurs clients aucun acte de nature à nuire ou à compromettre en quoi que ce soit les intérêts de ces derniers. Ils ont le devoir de se prêter en toute circonstance un mutuel appui … Ils doivent avoir pour leurs employés et ouvriers une bienfaisance toute paternelle, s'intéresser dans la plus large mesure à leurs conditions d'existence matérielle et morale et leur assurer en conscience le repos dominicalt. Ils doivent aussi soutenir et encourager les œuvres et les associations fondées et établies dans l’intérêt des classes laborieuses et bien se pénétrer que c’est pour eux un devoir ». L'Union fédérale du Livre forme la première commission mixte permanente avec les syndicats autonomes des employés du Livre et des ouvriers du Livre appartenant aux syndicats ouvriers catholiques des Petits Carreaux, du nom de la rue où était établi leur siège. L'Union fédérale des Arts et Industries se rattachant au Culte se prononce en faveur
1. Ceci se place près de 10 ans avant la loi du 13 juillet 1906 sur le repos hebdomadaire,
de l'établissement de liens permanents avec les syndicats ouvriers Catholiques. Le bâtiment crée à son tour, le 3 février 1902, une « Commission d'économie sociale » pour se concerter avec la « Commission des intérêts professionnels » des syndicats catholiques ouvriers du bâtiment. Toutes les unions s'intéressent à l’apprentissage comme au repos hebdomadaire. Une enquête est menée par le Syndicat central sur les retraites ouvrières. Cette activité, interrompue elle aussi par la guerre, devait reprendre après la fin des hostilités.
En 1925, le Syndicat central des Unions fédérales place à sa tête M. Joseph Zamanski, l’actuel président de la Confédération française des Professions. Après des études universitaires qui lui avaient fait obtenir les titres de licencié ès-lettres et de licencié en droit, il avait consacré aux œuvres sociales religieuses tous ses loisirs d’administrateur de sociétés. En 1905, âgé à peine de trente ans, il avait fondé à Paris le premier secrétariat social de France. Reprenant la tradition de Léon Harmel, il avait, avant la guerre, poussé à la création de syndicats catho- : liques ouvriers, qu’il devait contribuer à réunir en 1919 dans la Confédération française des travailleurs chrétiens.
De même que le Bon père, au souvenir duquel nous ferons encore appel plusieurs fois, M. Zamanski a le sens inné de la collaboration. « Recherchons tout ce qui peut nous unir ; fuyons tout ce qui peut nous séparer », dira-til à son tour. Nous ne serons pas surpris de le voir considérer comme la tâche la plus urgente le groupement dans un organisme unique des deux grandes associations du patronat catholique français. Il y met un zèle ardent, et
la bonne fortune veut qu’il trouve dans le président de l’Union fraternelle un esprit tout prêt à accueillir ses suggestions. Tous deux ont été formés à leur mission par l'Association catholique de la Jeunesse française. Ils s’y sont rencontrés ; ils ont noué des liens d’amitié ; ils ont communié dans le même idéal. Un an à peine s’est écoulé que la fusion est faite sous le nom de « Confédération française des professions commerciales, industrielles et libérales ». MM. Delcourt-Haillot et Zamanski sont nommés respectivement président général et président. Des dispositions analogues sont prises pour les secrétaires généraux. Le 9 janvier 1926 est la date de la fondation de la nouvelle confédération.
La tâche à accomplir, dira quelques années plus tard le président de la Confédération !, était — elle est encore — d'apporter à la société un renouveau de sens chrétien.
« L'œuvre du Christ est toujours à reprendre à pied d'œuvre … Il s’agit de réintégrer dans le monde moderne
et spécialement pour nous, dans le monde des affaires, dans les occupations matérielles et le travail qui représentent bien le tiers de la vie, la morale et la conscience. Est-ce une illusion, est-ce une gageure impossible que de vaincre avec ces armes l'injustice et la fraude ? Saint Paul nous l’a pourtant recommandé comme possible. Que chacun de ceux qui sont capables de s’abstraire une minute pour réfléchir se pose donc la question, dans les circonstances concrètes qui sont les siennes, dans le cadre providentiel où il vit. Je suis certain de sa réponse !»
Au premier congrès de la Confédération qui, — nous
1. Pour toute la partie consacrée à la Confédération française des professions, nous avons utilisé la collection de son périodique L” Efficience
qui avait été déjà celui de l’Union fraternelle et dont la Confédération a fait, en 1933, la Revue des professions,
le verrons —, se tint à Lyon en mars 1930, M. Zamanski, reprenant l'historique de la jeune association, définit à nouveau ses buts. « Nous sommes une association de patrons chrétiens, — de patrons, non seulement du commerce et de l’industrie. Nous avons ajouté les mots : « professions libérales ». Celui qui exerce une profession libérale est, si vous le voulez, son propre patron ; souvent, aujourd’hui, avocat, avoué, notaire, médecin, sont aussi patrons de quelques subordonnés, de quelques collaborateurs et quelques employés. — De patrons : nous sommes donc placés sur le terrain de la profession ; nous ne sommes pas une association de piété quoique, vous le sentez bien et nous en avons tous l’expérience, le travail accompli avec une certaine direction d'intention, sur quelque terrain qu’il s'exerce, conduit toujours à un perfectionnement moral. Au surplus, la présence dans notre association, de conseils ecclésiastiques souligne notre préoccupation, et de nous maintenir toujours dans une ligne doctrinale impeccable, et de ne jamais oublier ce qui est la fin de toute action menée par un chrétien. Donc, patrons, mais patrons chrétiens. D'où nous est venue l’idée de réunir des professionnels sur le terrain chrétien » ? Et il trace à grands traits l’œuvre de Léon Harmel, l’apostolat qui a conduit au rassemblement des patrons comme des ouvriers catholiques.
Une année après, célébrant le millénaire de la fondation d’une association de patrons chrétiens : la corporation des bouchers de Limoges, il marque le rapprochement entre l'esprit qui anime la Confédération des professions et les anciennes corporations. C’est d’abord l'esprit de justice, celui qui anime toute l’économie de
l’organisation corporative au Moyen Age et qui s’exprimait en des règlements minutieux — trop quelquefois | — qui assuraient la loyauté en tout. « L'esprit de justice et de loyauté, cela sonne haut et fier de nos jours où la ruse, la fraude, le vol viennent si souvent adultérer la production et les échanges. Nous avons cette prétention d'observer la justice et d’en exiger le respect ». Un second trait, qui unit la confédération au passé, est l'esprit de charité. « À l'heure actuelle nous voulons, nous aussi, faire plus que respecter nos partenaires, nos collaborateurs, nos ouvriers, nos fournisseurs, nos clients, nos confrères ; nous avons encore cette prétention, cette naïveté, de les aimer. De les aimer, c’est-à-dire de vouloir que chacun de nos actes ne soit pas seulement orienté vers le profit, mais soit animé de la conscience profonde que nous avons de sa valeur par rapport aux autres. La production n’a pas toute sa fin en elle-même ; elle a une fonction sociale. En un mot, c’est l'esprit chrétien que nous travaillons à réintégrer dans le monde des affaires. Et voilà en quoi nous sommes les continuateurs de ceux qui avaient, si splendidement pour leur temps, résolu les problèmes de justice et de charité que l’on voyait que l'Eglise y avait mis la main ».
Nous ne multiplierons pas les citations pour montrer l'esprit qui a guidé la Confédération dans ses premiers pas et qui n’a fait que se renforcer au fur et à mesure qu’elle connaissait le succès. Au delà des intérêts matériels, union des cœurs dans la fraternité chrétienne. C’est la justeinterprétation de Rerum Novarum, en attendantles précisions que donnera Quadragesimo Anno. Deux autres textes vont, pour le patronat français, préciser les enseignements de l'Eglise. Nous en ferons un rapide examen.
Le premier en date est la lettre adressée le 3 août 1929 par la Sacrée Congrégation du Concile à S.G. Mgr. Liénart, évêque de Lille, au sujet d’un conflitintervenu entre patrons et ouvriers dans son diocèse 1, Elle pose d’abord le principe de la compétence de l'Eglise, reprenant les termes de Rerum Novarum et le passage suivant del’encyclique Singulari Quadam promulguée par Pie X en 1912 : « La question sociale et les controverses qui s’y rattachent relativement à la nature et à la durée du travail, à la fixation du salaire, à la grève, ne sont pas purement économiques et susceptibles dès lors d’être résolues en dehors de l’autorité de l’Eglise ». La lettre de la Sacrée Congrégation pose ensuite les principes tels qu'ils découlent des enseignements de Léon XIII, de Pie X et de Benoît XV : l'Eglise reconnaît et affirme le droit des patrons et des ouvriers de constituer des associations syndicales, soit séparées, soit mixtes, et y voit un moyen efficace pour la solution de la question sociale ; l'Eglise, dans l’état actuel des choses, estime moralement nécessaire la constitution de telles associations syndicales et exhorte à les constituer ; l'Eglise désire que ces associations syndicales soient établies et régies selon les principes de la foi et de la morale chrétienne ; l'Eglise demande que les associations syndicales soient des instruments de concorde et de paix et, dans ce but, elle suggère l'institution de commissions mixtes comme un moyen d’union entre elles ; l'Eglise veut que les associations syndicales suscitées par des catholiques pour des catholiques se constituent entre catholiques, sans toutefois méconnaître que des nécessités particulières puissent