RAPPORTS A VEC LE PATRONAT NON CONFESSIONNEL
Ce problème se pose pour la Confédération française des professions comme pour les organisations patronales catholiques d’autres pays et pour celles appelées à être créées. L'Association néerlandaise l’a réglé d’une manière permanente, en collaborant avec les deux autres groupements (celui des patrons protestants et celui de caractère non confessionnel) au sein d’un organisme commun : la section Pays-Bas de l'Organisation internationale des Employeurs industriels. C’est ainsi que la désignation du délégué patronal des Pays-Bas à la Conférence internationale du Travail est recommandée au gouvernement d’un commun accord entre les trois associations, chacune d’elles disposant de la représentation pour une période consécutive de trois années. Ce système de collaboration est-il applicable en Belgique et en France ? L’est-il en Espagne pour le moment où les associations patronales catholiques de ce pays se fédèreront suivant l'exemple belge, s’il doit en être ainsi un jour ? Doit-il servir de base à la création de groupements de patrons catholiques, là où ils ont été envisagés, en
Suisse, en Tchécoslovaquie, en Pologne, pour ne parler que du continent européen ? Ilserait téméraire de l’avancer. Sans doute, cette préoccupation répond-elle au souci d’unification du patronat, une décentralisation se jumelant à une concentration. Mais il y a une décentralisation d’abord, et il est loisible de penser que, partant de ce principe, toutes les créations d'associations nouvelles se heurteraient aux hésitations,sinon à l'hostilité des centrales patronales. En admettant même que les difficultés soient vaincues, il n’est en rien certain que le partage des responsabilités se ferait sur un pied d'égalité. Tout au moins, ni en Belgique, ni en France, une orientation des esprits ne s’est-elle faite dans ce sens au sein des grandes confédérations patronales. Il semble donc que la méthode néerlandaise ne soit pas appelée à faire des adeptes. La raison majeure de son succès tient au caractère nettement tranché des courants d'idées religieuses dans ce pays. Il a conduit à la création de trois centrales patronales qui ne sont pas d’une importance nettement dissemblable. La collaboration peut donc s'établir sur un pied d’égalité sans que l’une ou l’autre association ait le sentiment d’avoir fait des sacrifices disproportionnés. Mais ce caractère se retrouve difficilement ailleurs.
La solution doit donc être cherchée d’un autre côté. Dans la partie doctrinale de cette étude, nous avons indiqué que si Pie XI n'avait, dans Quadragesimo Anno, visé que la seule affiliation des ouvriers aux syndicats dits neutres, dans certains cas et sous certaines réserves, le même raisonnement s’appliquait, mutatis mutandis, aux organisations patronales. Ceci étant adopté comme base; rien ne s'oppose à ce que les patrons catholiques aient une double affiliation, à la condition — il va de soi —
que les buts des associations auxquelles ils adhèrent ne soient pas similaires. Sur ce point, il faut s’expliquer en toute clarté. Donner aux associations existantes et, à plus forte raison, à celles qui ne sont encore que dans les limbes, le caractère d’organisme d’opposition, serait aller à un échec certain. Contre elles la coalition des intérêts se formerait et il n’ÿ aurait pas à compter sur l’appui de l’opinion publique ni de l'Etat pour assurer leur défense.
Nous allons voir que, pour ne parler que de la France, la C.F.P., a, dès l’abord, compris toute l'importance de l'orientation à donner aux rapports avec les syndicats patronaux non confessionnels. À ce premier congrès de la Confédération, à Lyon, en 1930, que nous avons longuement commenté, M. Zamanski tint à situer d’une manière permanente l'attitude de cette organisation à l'égard des autres groupements professionnels patronaux ou économiques :
« Nous voici en présence d’autres organisations patronales ou économiques, qui ne font point acception d’une foi, ni même d’une morale religieuse, et qui appellent dans leurs rangs l'ensemble des patrons d’une profession. Quelle sera, vis-à-vis d'elles, notre attitude ? Elle revêtira les caractères suivants :
1° Nous demanderons d’abord que, franchement, loyalement on reconnaisse et l’on accepte notre position.
Les affaires apprennent à être réalistes, à ne pas se battre contre les faits. Notre groupement est un fait, historique d’abord — je l’ai montré, — logique ensuite et dont la nécessité est affirmée par les interprètes autorisés de notre religion. Nos confrères des autres organisations accepteront ce fait, quelque fâcheux qu'il puisse d’abord leur apparaître. Ici même où je parle, un grand chef d’industrie l’a accepté, et non seulement avec bonne grâce, mais avec une insigne bonne foi, reconnaissant que, sur le terrain où nous nous organisons,
il nous est possible de réaliser une action dont son propre groupement, pour plus important qu'il soit, ne se sent pas la mission. Et nous dirons tout à l’heure la nature de cette action.
20 Nous répondrons à cette parfaite loyauté par un geste de bonne confraternité. L'esprit de tolérance qui est aussi un grand esprit de réalisme dont toute la lettre de Rome est inspirée, permet d’obéir à la nécessité pratique de faire partie des syndicats et associations économiques dont je parlais à l'instant. Que les patrons catholiques aient donc tous apaisements : pour adhérer à la Confédération des professions, point n’est requis de quitter l’organisation à laquelle on appartiendrait.
Cet esprit de collaboration se traduira encore par l'attention apportée à éviter les doubles emplois. Des services économiques, où la doctrine n’est pas en jeu, peuvent être utilisés avec avantage par les catholiques, sans qu'ils aient à en créer de semblables, faisant ainsi à des associations voisines une regrettable concurrence. Tant de travail nous requiert par ailleurs |
30 Mais alors il s’agit de spécifier l’apport qui est le nôtre dans l’œuvre d'organisation et de groupement des forces patronales. Cet apport, ce sont les préoccupations d’ordre moral et social. Nous les apportons sous une triple forme : état d'esprit et propagande d'idées, exemple donné dans nos propres entreprises.
Et tout d’abord, c’est une affirmation de doctrine et une propagande d'idées.
Nous nous attachons à rappeler en toute occasion que, dans les affaires, il n’y a pas que l’argent à gagner, il n’y a pas que le gain qui compte, il y a aussi, et pour nous surtout, la manière.
Oui, il existe une morale pour la vente, pour l’achat, pour les échanges, comme pour tous les actes de la vie. Cela vous paraît évident, élémentaire, pour vous cela est. Eh bien, non, Messieurs, cela n’est pas; du moins cela n’est pas toujours. Il existe nombre de gens que ces principes dérangent. Ce sont, d’abord, ceux qui n’ont qu’une pensée : réaliser le maximum de gain possible, avec tous les moyens dont ils peuvent disposer, sauf à ne pas éveiller l’attention du gendarme.
Et, secondement, il y a une quantité, plus considérable encore que la première, de gens qui, inconsciemment ceux-là, sans le savoir, sans y penser, suivent les autres de plus ou moins loin, qui subissent l'ambiance et acceptent en gros des méthodes, qui constituent comme une morale spéciale du commerce.
Peut-être n’auront-ils pas, dans la plus favorable hypothèse, commis d’injustices, et leur vie apparaîtra-t-elle comme entièrement honorable. Mais ils auront cependant, dans toute leur carrière, poursuivi leur seul intérêt, sans se préoccuper de donner à leur vie d’affaires une répercussion heureuse sur la vie des autres. Les préoccupations sociales, pour le moins, leur auront été totalement étrangères. Et s’ils se prennent un jour à y réfléchir, n’auront-ils pas la pensée mélancolique que le poète prête à l’un de ses personnages ?
« Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,
On sent, —n'’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mall— Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;
Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure, Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
Un bruit d'illusions sèches et de regrets,
Comme, quand vous montez lentement vers ces portes Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes ».
C'est pour ces foncièrement honnêtes, mais pour ces faibles et ces étourdis, que nous peinons surtout. Nous voudrions leur éviter l’amertume de tels regrets et qu’ils n’aillent pas jusqu’au seuil de leur éternité avec, dans les mains, des feuilles mortes. Sous la porte close de ces consciences, nous voudrions glisser une inquiétude.
Réintégrer la morale, la conscience, le sens social dans les affaires, c’est donc le premier article de notre programme. On nous dit : Votre morale n’augmentera pas mon inventaire ; elle n’améliorera pas mon bilan, elle ne me sauvera pas de la faillite.
Je réponds d’abord : Qu’en savez-vous ?
La meilleure politique est souvent celle de l'honnêteté. Et je réponds ensuite : Là n’est pas la question, la question c'est
que le droit est le droit, le juste est le juste, et le mal est le mal. Messieurs, notre rôle c’est de ne pas laisser prescrire dans les affaires la distinction entre le bien et le mal.
Il y a une deuxième manière de remplir ce rôle : prendre toutes les questions qui se présentent, comme celle que nous avons traitée dans ce congrès, et les étudier sous l’angle moral et sous l’angle social. D’autres porteront surtout leur attention sur le côté technique ; nous ne le négligerons pas, mais nous voudrons surtout que toutes nos solutions tendent à de justes échanges, à de justes prix, à de justes contrats, à de justes salaires, toutes préoccupations du domaine de la justice stricte (justice commutative, diront les manuels). Mais nous préconiserons aussi des mesures générales réglementaires, nous ferons appel à toutes les institutions sociales qui peuvent assurer une juste distribution, à tous les humains, des richesses qui ont été données par Dieu à tous les hommes, et nous serons ici dans le domaine de la justice sociale.
Troisième manière enfin de réintégrer la morale, la conscience et le sens social dans le domaine de la production : nous préoccuper personnellement du sort de nos collaborateurs, non pas seulement parce qu'ils nous servent, mais parce qu'ils sont des frères, des âmes rachetées comme les nôtres par le sang d’un même Dieu. Les solutions professionnelles, étudiées par nous sous ce jour, n’éliminent pas, encore une fois, les solutions techniques, mais elles les complètent, elles les corrigent au besoin et elles les légitiment au regard de Dieu.
Voilà, Messieurs, la mission spécifique que nous nous sommes donnée en nous organisant. Voilà l'apport de la Confédération française des professions dans le monde de la production ».
Reprenons en quelques mots cet exposé. Pour adhérer à la Confédération française des professions, il n’est pas nécessaire de quitter l’organisation non confessionnelle à laquelle on appartient. Mieux encore, la confédération veut éviter les doubles emplois. Elle ne cherchera pas à instituer des services quand il en existe ailleurs, auxquels ses membres puissent faire appel. Elle apportera, par
ot
contre, la force des idées de justice et de conscience sociales. Grâce à elle le patronat pourra s'élever au-dessus des contingences matérielles de la vie au jour le jour dont, sous la pression des besoins immédiats, les organisations économiques et professionnelles sont le plus souvent obligées de se contenter. À tous elle offre la possibilité de discussions plus larges, de spéculation intellectuelle élargissant les horizons, ouvrant la voie vers un avenir meilleur. En contact plus immédiat avec les masses ouvrières, interprête fidèle de la parole de l'Evangile comme des enseignements donnés par les Encycliques, tous orientés vers le mieux-être des déshérités de la vie, elle est plus réceptive des courants profonds appelés à bouleverser le monde, et dont ses antennes peuvent déceler l’approche, alors qu’à la plupart ils restent cachés. Que demande la Confédération française des professions ? C’est d’être reconnue, respectée. Une fois compris et apprécié son rôle, l’interpénétration peut et doit se faire, etilest désirable — telle est Ia volonté arrêtée des dirigeants patronaux catholiques — qu’elle se fasse au grand jour. Pas d'action secrète, de « noyautage », mais des explications franches, une collaboration loyale.
Où en est la Confédération française des professions ?
Un point est acquis. La confédération a conquis l’etime des autres grands organismes économiques et professionnels patronaux, ainsi qu’en témoigne le fait qu'il ont tenu à se faire représenter à la célébration de son dixième anniversaire. Reste la deuxième étape, encore à peine abordée : l’interpénétration à laquelle nous venons de faire allusion.
En examinant ses possibilités de réussite, il est une confusion qu'il faut se garder de faire. Il ne peut s’agir
176 LE MOUVEMENT PATRONAL CATHOLIQUE FR ANÇAIS
pour la confédération que de grouper des chefs d’entreprise : propriétaires —individuellement ouennom collectif — administrateurs ou directeurs. Les sociétés anonymes, qui gèrent une partie notable du patrimoine industriel et commercial de la France, ne peuvent le plus souvent y entrer en tant que telles. Elles réunissent dans leurs conseils d'administration des hommes dont la pensée religieuse est trop diverse pour leur permettre une adhésion en bloc à des principes aussi nettement affirmés que ceux de la Confédération française des professions. Dans quelques cas, les conditions étaient réunies et l’affiliation a été prononcée. Autrement l’adhésion ne peut se faire qu’à titre individuel. C’est ainsi que sur les contrôles figurent quelques noms de hautes personnalités du monde industriel et ceux de soixante présidents ou vice-présidents de Chambres de commerce.
Par ailleurs, si le relevé des membres montre que la C.F.P. a obtenu jusqu'ici surtout l’adhésion du moyen et du petit patronat, il ne faut pas oublier que ceux-ci forment l’immense majorité des employeurs en France. La moyenne des salariés occupés par les membres de la confédération n’est en rien inférieure à celle de l’ensemble du territoire. Vue sous cet angle, la confédération est même la plus forte organisation nationale des classes moyennes. Enfin, il peut être estimé que le grand patronat est appelé à se transformer dans certaines branches de la production, sous la forme d’un contrôle plus ou moins accentué de la part de la collectivité, allant dans quelques cas jusqu’à la nationalisation 1,
1. On trouvera à ce sujet d’intéressants développements dans la brochure, parue en mai 1936, sous la signature de M. René Moreux, viceprésident de la C.F.P. : L'ordre économique nouveau, éditions de
l'Ordre économique nouveau, Paris. Cette brochure constitue le tiré à part d’un article paru dans la Vie intellectuelle du 10 avril 1936.
Toutes ces réserves étant faites, on ne peut se refuser à l'évidence. Le grand patronat organisé existe. Son action est déterminante au sein des conseils nationaux et internationaux où il est représenté. C’est à lui qu’il appartient pour la plus grande part d’orienter l’industrie et le commerce français, dans les limites fixées par l'Etat. A moins de bouleversements sociaux, dont elle seraït également victime, la confédération ne peut négliger de tenir compte de cette situation. Nous sommes en mesure de dire que telle est toujours bien l’opinion de ses dirigeants. Mieux encore, ils se sont donné comme tâche principale, dans les années qui vont suivre, l’agrégation d’un nombre beaucoup plus élevé de membres du grand patronat. Ainsi, et ainsi seulement, la Confédération française des professions remplira pleinement la mission que Léon XIII et Pie XI lui ont confiée, comme aux autres organisations professionnelles catholiques.
Henry 12