CHAPITRE XII
DEVANT LE CORPORATISME
Nous avons eu l’occasion de souligner à plusieurs reprises que la rechristianisation de la production, désirée par les patrons catholiques, peut être facilitée par une organisation nouvelle de la profession comme de l’économie. On ne sera donc pas surpris de voir la C.F.P., parallèlement à son effort de pénétration du grand patronat, considérer comme un de ses buts immédiats la réalisation de cette organisation nouvelle. En cela, elle est également l'interprète fidèle de la pensée de l'Eglise, telle que Pie XI l’a rendue en ébauchant les constructions de l’avenir, Comme du grand mouvement d'idées de la fin du XIX® siècle, de la Tour du Pin comme de Mun, qui voyaient dans les syndicats une étape vers le retour, sous une forme adaptée aux méthodes modernes de production, à l’ancien esprit qui animait les corporations. Cette tâche est d'autant plus urgente que sévit la crise économique.
Le « corporatisme » connaît depuis quelques années une grande vogue. Elle est si grande, que, sous ce terme, sont désignées des conceptions très différentes quand elles ne sont pas diamétralement opposées. Nous ne parlons pas seulement du mot «corporation » qui est employé quel-
quefois comme synonyme de syndicat patronal ou de profession libérale, ou comme l'équivalent de syndicat ouvrier, quand il ne désigne pas une ou plusieurs entreprises industrielles ou commerciales. À un échelon supérieur, le mot corporation est encore employé pour marquer le groupement de seules organisations patronales ou de seules organisations ouvrières. Même quand aucune confusion n'existe sur le terme corporation (réunion d’une organisation patronale et d’une organisation ouvrière à l'échelle locale, régionale ou nationale) les mêmes incertitudes renaissent pour définir le corporatisme. Certains lui voient essentiellement une tâche sociale, d’autres lui assignent comme seul champ d’activité le domaine de l'Economie. Certaines écoles considèrent le fonctionnement des corporations comme n'étant viable qu'avec le syndicat unique, d’autres estiment qu’il est compatible avec la liberté syndicale. Mêmes divergences en ce qui concerne le rôle de l'Etat. Doit-il rester étranger au fonctionnement, sinon, doit-il se borner à contrôler, à donner des conseils ? Doit-il, au contraire, intervenir d’une manière constante dans les rouages, exercer un rôle de direction, de tutelle et non plus seulement de contrôle ? Examiner ces diverses tendances nous ferait sortir du cadre de cette étude, même en nous limitant aux législations à proprement parler corporatives : celles d’Autriche, de Bulgarie, d'Italie et du Portugal. Renvoyant aux ouvrages parus récemment sur cette question !, nous
1. La Collection d’études de doctrine politique catholique a fait paraître en 1935 un volume sur La politique corporative. Essais d'organisation corporative, par Albert Muller, S.J., éditions Rex; 221 rue Royale, Bruxelles. Les législations corporatives, comme les tendances qui se
manifestent dans d’autres pays en faveur de la corporation, sont analysées
dans cet ouvrage.
I1 y a lieu de citer également, parmi les ouvrages les plus récents : Gaëtan Pirou, Le corporalisme, librairie du Recueil Sirey, Paris, 1935 ;
nous contenterons de donner la position prise par le patronat catholique français.
Intégration dans l'Etat des forces économiques et professionnelles ; syndicat libre dans la profession organisée. Telles sont les formules autour desquelles la Confédération française des professions sonne le ralliement. Elles se concentrent, en définitive, dans la réforme de l'Etat, et nous savons que cette réforme a fait l’objet d’un des congrès de la confédération : celui de Saint- Etienne, en 1933. Il a été longuement préparé. Une année avant, dans un article de l’Efficience (mai 1932), M. Zamanski traçait le cadre général sous le titre : « L'économie organisée ». Il reprenait le rapport que M. Albert Thomas directeur du Bureau international du Travail, avait soumis quelques semaines avant sa mort, en mai 1932, à la Conférence internationale du Travail. Entre les types d'économie organisée : le régime des ententes privées et celui de l'Etat centralisateur, le président de la C.F.P., pensait que la vérité était faite des deux. Ententes entre les producteurs d’un même pays, puis entre producteurs de tous pays, oui ! mais l'Etat se doit d'exercer sa surveillance pour pallier aux effets d’une tyrannie possible des ententes ainsi constituées. Cette
Pierre Jolly, La mystique du corporatisme, librairie Hachette, Paris, 1935 ; Roland Pré, Le bilan du corporatisme, librairie technique et économique, Paris, 1936.
Sur le corporatisme italien, les ouvrages les plus récents publiés en français sont : J. Lescure, Le nouveau régime corporatif italien, éditions Domat-Montchrestien, Paris, 1934 ; Georges Bourgin, L’Elat corporatif en Italie, éditions Montaigne, Paris, 1935; Bruno Biagi, L'Etat corporatif (traduit de l'italien), Nouvelles éditions latines, Paris, 1935 ; C. Valenziani, Le corporatisme fasciste, éditions de la Nouvelle Revue critique, Paris, 1935 ; Daniel Guérin, Fascisme et grand capital, éditions de la Nouvelle Revue française, Paris, 1936; Marcel Prélot, L'empire fasciste, librairie du Recueil Sirey, Paris, 1936,
attitude ne doit pas être seulement de négation. Dans certains cas, il aura à jouer un rôle d’excitateur et de promoteur,
Et c’est là que M. Zamanski voit la grande difficulté. Il faut que l'Etat anime tout le mouvement sans confisquer la liberté. Tl faut incorporer à l'Etat les organismes professionnels et économiques, mais en laissant aux intéressés et aux personnes compétentes la charge d’orienter la production, au nom de la collectivité. Pour y parvenir, il ne recherche pas une rupture. « Le progrès est une continuation ». Se servir avant tout des organismes existants, et en particulier des conseils professionnels. Il existe en France un Conseil national économique, un Conseil supérieur du travail. À l’échelon régional il y a les chambres de commerce, les chambres d’agriculture. Il y a même les conseils consultatifs du travail 1, à représentation patronale et ouvrière, mais qui ne sont jamais devenu une réalité. Il y a encore les chambres de métiers. C’est un ensemble d'institutions qu’il faut coordonner, qu’il faut faire servir aux fins d’une économie organisée. « Mais, ajoute M. Zamanski, pour cela, 1l faut donner à ces organisations, dont l’apparition correspond si bien à l’évolution de la vie économique et sociale, un rôle plus efficient qu'ils n’ont eu jusqu'ici. De consultatifs, il faut en faire des organes législatifs, tout au moins préparateurs et élaborateurs des lois, et ensuite, pour appliquer ces lois aux conditions diverses des professions et des régions, des organes régulateurs. Transportons-nous enfin sur le terrain international, et des organismes de Genève, organismes déjà inspirateurs et animateurs, faisons, avec le