SOCIÉTÉ CIVILE ET SOCIÉTÉ RELIGIEUSE
La doctrine sociale de l'Eglise repose tout d’abord sur la reconnaissance d’une société civile distincte de la société religieuse mais qui, de droit naturel, doit s’harmoniser avec elle. C’est à ce problème fondamental qu'est consacrée dans sa majeure partie l’Encyclique Immortale Dei. Elle adopte la forme suivante de raisonnement :
L'homme est fait pour vivre en société. Isolé de ses semblables, il ne peut se procurer ce qui lui est nécessaire et utile à la conservation de la vie, ni acquérir le parfait développement de l’esprit et du cœur. Fait pour vivre avec ses semblables, en famille et en société, il ne saurait trouver en dehors d'elles tout ce que réclame la perfection de la vie présente.
Aucune société ne saurait subsister sans une autorité suprême, qui inspire efficacement à chacun de ses membres une même impulsion vers un but commun. Les hommes constitués en société civile doivent donc reconnaître une autorité supérieure qui, comme la société elle-même, procède de la nature, donc de Dieu lui-même. Du reste, le droit de commander n’est, par lui-même, lié nécessairement à aucune forme politique. Il peut légitimement
revêtir telle forme ou telle autre, pourvu qu’elle soit vraiment propre à procurer le bien commun.
Quelle que soit la forme du gouvernement, les chefs d'Etat doivent avoir les yeux fixés sur Dieu « souverain Maître du Monde » et dans l’accomplissement de leur mandat le prendre pour modèle et pour règle. Les chefs de la société civile ne sont que les dépositaires à l’égard du genre humain du pouvoir divin. Pour accomplir leur mandat, ils doivent s'inspirer des principes divins de justice et de bonté. Jamais, sous aucun prétexte, le pouvoir civil ne doit favoriser les intérêts d’un seul ou de quelques uns, puisqu'il a été établi pour le bien de tous. Si les chefs d’Etat se laissent entraîner à une administration injuste, s’ils pèchent par abus du pouvoir ou par orgueil, s’ils servent mal les intérêts du peuple, un jour ils enrendront compte à Dieu et ce compte sera d'autant plus sévère qu'ils auront occupé un rang plus élevé. « Les puissants seront puissamment tourmentés ». Exercé dans ces conditions, le pouvoir civil obtiendra certainement, de la part des citoyens, un respect digne et spontané. Lui refuser alors l’obéissance, soulever par la force du nombre une sédition contre lui, est un crime de lèsemajesté, non seulement humaine mais divine.
Distincte et différente de la société civile est l'Eglise. En raison de la fin qui lui est assignée et des moyens par lesquels elle y tend, elle est une société surnaturelle et spirituelle. Elle est une société complète parce qu’elle a, en elle-même et par sa constitution propre, tout ce qui est nécessaire à sa conservation et à son action. Comme la
1. Ce qui est de droit divin c’est l'autorité et cela seulement. L'autorité
qui préside à une démocratie, si elle est légitime, est de droit divin comme
l'autorité royale. Voir l’Encyclique Immortale Dei par l'Abbé P. Tiberghien, éditions Spes, Paris, p. 7.
fin à laquelle tend l’Eglise est de beaucoup la plus noble de toutes, son pouvoir doit l'emporter sur tous les autres. Il ne peut, par conséquent, ni être réputé inférieur au pouvoir civil ni lui être assujetti en rien. C’est à l'Eglise et non à l'Etat qu’il appartient de juger et de décider toutes les questions qui se rattachent à la religion, d’enseigner toutes les nations dans la foi, de gérer comme elle le juge expédient, librement et sans entraves, les intérêts du christianisme. Cette autorité, entière et tout à fait indépendante, a été reconnue en principe et en fait par les chefs d'Etat. En négociant et en traitant avec elle, en lui envoyant des ambassadeurs et en recevant les siens, en échangeant avec elle toutes sortes d’autres bons offices, ils ont constamment agi avec l'Eglise comme avec une puissance véritablement souveraine, cette puissance revêtant d’ailleurs un caractère temporel, ce qui est une des meilleures sauvegardes de son indépendance 1.
Entre ces deux puissances : puissance ecclésiastique et puissance civile, l’une préposée aux choses divines, l’autre aux choses humaines, chacune d’elles étant dans son genre supérieure à toute autre, chacune ayant sa sphère propre dans laquelle elle se meut et exerce de plein droit son action, une union pleine d'harmonie doit exister, comparable à celle qui existe dans l’homme entre l’âme et le corps.
Nous voyons donc s'établir la base de l’action sociale de l'Eglise. Le respect par elle de l’autorité civilen’implique nullement qu’une collaboration sincère et Joyale
1. Sur les développements récents de la politique des accords avec le Vatican, voir l’article « Les concordats de Pie XI » pâr Françoise Dissard, paru dans le numéro d’octobre-décembre 1935 de la Revue des Sciences Politiques.
n'ait pas à s'établir entre les deux pouvoirs dans tous les domaines où l'Eglise se reconnaît un devoir d'intervenir. Ce devoir est moral. Il consiste essentiellement dans la sauvegarde de la personnalité humaïne. C’est la clé qui nous permettra de comprendre l'attitude de l'Eglise devant le problème de la propriété, comme devant celui du rôle de l’Etat et des organisations professionnelles en matière économique et sociale.