‹ Étude sur le Mouvement Patronal Catholique FrançaisChapitre 5 sur 32 · LE ROLE. DE L'ETAT · texte numérisé non relu

LE ROLE. DE L'ETAT

Même dans les limites où il vient d’être circonscrit, le droit de propriété privée peut conduire à des oppositions d'intérêts. Pour lutter contre elles, l'Eglise assigne ou conseille à chacun le rôle qu’il doit jouer. Tous ceux que la question regarde, dit Rerum Novarum en abordant le chapitre « L'Etat » doivent viser au même but, chacun dans sa sphère.

Léon XIII rappelle la définition de l'Etat, déjà donnée par lui dans Zmmortale Dei. Par Etat, il entend non pas tel gouvernement établi chez tel peuple en particulier, mais tout gouvernement qui répond aux préceptes de la raison naturelle et des enseignements divins. « Ceci ne veut pas dire — commente le R.P. de Pascal — que tous les gouvernements modernes, qui conforment trop peu leur conduite aux lois chrétiennes et naturelles soient, par cela même, déchus de leur fonction en matière sociale et qu’ils n’aient pas le droit d’assurer la paix publique et de maintenir la justice. L’indignité de la personne ne supprime pas le devoir de la fonction. On irait très loin avec un pareil système. Ce qui est vrai, ce qui est de prudence élémentaire, c’est qu’avec les

gouvernements de cette sorte, il faudra, tout en reconnaissant leurs droits, qui sont avant tout de l’ordre social à conserver, et en les rappelant à la vérité de leur mission, se tenir sur ses gardes et user d’une légitime méfiance »1.

Aux gouvernements, il appartient de prendre soin de la communauté et de ses parties. Ils doivent veiller au bien de la communauté parce que la nature en a confié la conservation au pouvoir civil. Ils ont à veiller également au bien des parties, parce que, de droit naturel, le gouvernement ne doit pas viser l'intérêt de ceux qui ont le pouvoir entre les mains, mais le bien de ceux qui leur sont soumis. Tel est l’enseignement de la philosophie non moins que de la foi chrétienne. D'ailleurs, toute autorité vient de Dieu et participe de son autorité suprême. Ceux qui en sont les dépositaires doivent l'exercer à l'exemple de Dieu dont la paternelle sollicitude ne s’étend pas moins à chacune des créatures qu’à tout leur ensemble. Si donc les intérêts généraux ou les intérêts d’une catégorie d'individus se trouvent lésés ou seulement menacés et s’il est impossible d’y remédier autrement, il est de toute nécessité de recourir à l’autorité publique. Les chefs d'Etat doivent apporter un concours d'ordre général en protégeant la propriété privée et en agissant en sorte que la constitution et l’administration de la société civile voient fleurir naturellement l’ordre, la paix et la prospérité tant publics que privés. Cette prospérité est conditionnée par la pureté des mœurs, la solidité des familles — lesquelles doivent être fondées sur des bases d’ordre et de moralité — la pratique de la reli-

1. Commentaires cités dans l'ouvrage l’Encyclique Rerum Novarum, par l'Abbé Tiberghien, éditions Spes, Paris.

gion et le respect de la justice, la répartition équitable des charges publiques, le progrès de l’agriculture, du commerce et de l’industrie. A tout cela, l'Etat doit avoir soin, en vertu même de sa charge qui est de veiller à l'intérêt commun. Il doit le faire d’une manière équitable, en ne négligeant aucun des facteurs de la production, en apportant une sollicitude égale à toutes classes ou catégories de la population, observant ainsi rigoureusement les lois de la justice dite distributive.

L’équité demande que l'Etat se préoccupe tout particulièrement des travailleurs. Sans doute, quelles que soient les vicissitudes par lesquelles passent les formes du gouvernement, il y aura toujours des inégalités de condition entre les citoyens, parties réelles et vivantes dont se compose, par l'intermédiaire des familles, le corps entier de la nation, dont l'Etat est l’expression. Il faut des hommes qui gouvernent, qui préparent les lois, qui rendent la justice, qui par conseils ou par autorité, administrent les affaires. Ces hommes doivent avoir la prééminence dans toute société et y tenir le premier rang, puisqu’ils travaillent directement et éminemment au bien commun. Ceux, au contraire, qui exercent une activité de moindre importance ne peuvent concourir au bien commun ni dans la même mesure, ni par les mêmes moyens. Mais ils n’en servent pas moins grandement les intérêts de la société en étant surtout la cause efficace et nécessaire de la création d’une certaine abondance de biens matériels et extérieurs dont « l’usage est requis à l'exercice de la vertu ». Bien plus, la puissance du travail des ouvriers aux champs comme à l’usine est telle que «l’on peut affirmer sans crainte que le travail des ouvriers

est la source unique d’où procède la richesse de l'Etat »1. Aussi importe-t-il que l'Etat fasse en sorte que les travailleurs reçoivent une part convenable des biens qu’ils. procurent à la société. Par la mise en commun des efforts, il complètera les initiatives prises, selon les principes chrétiens, par les détenteurs de la propriété individuelle ou y suppléera le cas échéant.

Quelle est la limite à l’intervention de l'Etat en matière de protection ouvrière ? Ici nous retrouvons encore le principe fondamental qui doit servir de fil directeur pour la pleine compréhension de la doctrine sociale de l'Eglise. « Ilest dans l’ordre — dit Léon XIII — que ni l'individu, ni la famille ne soient absorbés par l'Etat. Il est juste que l’un et l’autre aient la faculté d’agir avec liberté: aussi longtemps que cela n’atteint pas le bien général et ne fait de tort à personne ». C’est donc à nouveau le principe du respect de la personnalité humaine qui est in-voqué. L'Etat ne doit pas s’avancer ni rien entreprendre au delà de ce qui est nécessaire pour remédier aux maux et en écarter les dangers. Parmi ceux-ci l’Encyclique Rerum Novarum cite : le relâchement des liens naturels de la famille parmi les travailleurs, la religion des ouvriers foulée aux pieds en ne leur permettant pas l’accomplissement de leurs devoirs envers Dieu, la promiscuité des sexes ou d’autres excitations au vice dans les usines, le fait que des patrons écrasent les travailleurs sous le poids de fardeaux iniques ou déshonorent en eux la personne humaine par des conditions indignes et

1. Cette phrase, comme celle conférant le droit de propriété du travailleur sur la matière qu’il a extraite ou façonnée, a donné lieu à des interprétations erronées. Il faut la lire en liaison avec le passage sur lequel nous aurons l’occasion de revenir : « Il ne peut y avoir de travail sans, capital ni de capital sans travail ».

dégradantes ou qu’ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors de proportion avec leur âge et leur sexe ou encore ne leur concèdent pas le juste salaire leur permettant, nous l’avons vu précédemment, de mener une vie décente tout en étant sobres et honnêtes.

Quadragesimo Anno, précisant la pensée de Léon XIII demande que l’autorité publique abandonne aux groupements d'ordre inférieur, tout en leur assurant sa protection, le soin des affaires de moindre importance où son effort se disperserait à l’excès. L'Etat pourrait dès lors assurer plus librement, plus puissamment, plus efficacement les fonctions qui n’appartiennent qu’à lui parce que lui seul peut les remplir : diriger, surveiller, contenir, selon que le comportent les circonstances ou que l'exige la nécessité. Ceci nous amène à parler du rôle que l'Eglise reconnaît ou recommande aux organisations professionnelles.

Page 1