L'ORGANISATION PROFESSIONNELLE
Le malaise social auquel l’'Encyclique Rerum Novarum cherche à porter remède provient, aux yeux de l'Eglise, de la concentration en trop peu de mains de l’industrie et du commerce, comme d’une usure envahissante par le. jeu de la spéculation 1, Mais elle y voit également la résultante de la disparition des principes et sentiments relisieux qui trouvaient leur affirmation dans les corporations anciennes. « L'erreur capitale — dit Léon XIII — est de croire que patronat et salariat soient ennemisnés l’un et l’autre, comme si la nature avait armé les riches et les pauvres pour qu’ils se combattent mutuellement dans un duel obstiné … Dans le corps humain, les membres, malgré leur diversité, s'adaptent merveilleusement l’un à l’autre de façon à former un tout exactement proportionné. Ainsi, dans la société, les deux classes sont destinées par la nature à s’unir harmonieusement et à se tenir mutuellement dans un parfait équilibre. Elles
1. Nous limitant ici aux aspects essentiels, pour notre étude, de la doctrine sociale de l'Eglise, nous ne pouvons donner aucun développement aux critiques faites par les Encycliques aux excès du régime capitaliste. Nous les commenterons au cours de l’examen de l’œuvre accomplie par la Confédération française des professions.
ont un impérieux besoin l’une de l’autre : il ne peut y avoir de capital sans travail ni de travail sans capital. La concorde engendre l’ordre et la beauté. Au contraire, d’un conflit perpétuel il ne peut résulter que la confu- - sion des luttes sauvages ». |
Cette théorie de l’union va inspirer toute la doctrine de l'Eglise en matière d’organisation professionnelle. Avant de l’exposer avec ses répercussions sur les syndicats ouvriers et patronaux, Léon XIII définit le droit d’association.
L'expérience que fait l’homme de l’exiguité de ses forces l’engage et le pousse à s’adjoindre une coopération étrangère. De cette tendance naturelle naît la société civile, se superposant à la société domestique tout en ne devant pas se substituer à elle. A l’intérieur de cette société civile naissent d’autres sociétés qui, pour être restreintes et imparfaites, n’en sont pas moins des sociétés véritables. Entre ces petites sociétés et la grande existent des différences profondes. La fin de la société civile réside dans le bien commun auquel tous ont le droit — et ensuite le devoir — de participer dans une mesure proportionnelle. Au contraire, les sociétés qui se constituent dans son sein ont un caractère privé, leur raison d’être immédiate étant l’utilité particulière exclusive de leurs membres.
Les sociétés privées doivent se constituer librement. Le droit à l'existence leur a été octroyé par la nature et la société civile a été instituée pour protéger le droit naturel et non pour l’anéantir. C’est pourquoi une société civile qui interdirait les sociétés privées s’attaquerait elle-même, puisque toutes les sociétés publiques et privées tirent leur origine d’un même principe : la naturelle
Henry 3
sociabilité de l’homme. Ce droit de constitution libre n’est pourtant pas illimité. L'Eglise reconnaît que si une société privée poursuit, en vertu de ses statuts, une fin en opposition flagrante avec la probité, la justice, la sécurité de l’Etat, les pouvoirs publics ont le droit d’en empêcher la formation et si elle était formée, de la dissoudre. Mais ils doivent en user avec beaucoup de circonspection, évitant d’empiéter sur les droits des citoyens et de prendre, en vertu de l’autorité publique, une décision qui serait désavouée par la raison. Sinon elle ne mériterait pas obéissance parce qu’elle ne serait pas conforme à la loi éternelle de Dieu et Léon XIII cite en exemple les injustices commises par certains Etats à l'égard des confréries, congrégations et ordres religieux de tous genres.
Les associations professionnelles ouvrières et patronales ont des droits analogues à ceux des sociétés privées tels qu’ils viennent d’être définis, mais il ne s’ensuit pas que l'Eglise recommande à ses fidèles de n’opérer aucune discrimination entre ces sociétés autre que celle basée sur la recherche de leurs intérêts matériels. On se souviendra de ce qui a été dit dans le chapitre précédent sur l’attitude de l'Eglise à l'égard de l'Etat. De la même manière, l'Eglise n’accordera son entière confiance qu'aux sociétés privées qui répondent aux préceptes de la raison naturelle et des enseignements divins. En matière d’organisations professionnelles, elle ne saurait donner son appui qu’à celles qui respectent la religion et qui s’inspirent des principes de charité et de fraternité chrétiennes.
De ce qui précède, il découle naturellement que les ouvriers et patrons, s’ils ne trouvent pas dans les orga-nisations professionnelles existantes un programme d’action satisfaisant leur propre conscience, sont parfai-
ment justifiés à créer des organismes nouveaux, soit mixtes, soit séparés, et que l'Eglise se doit de leur donner tout son appui moral dans la mesure où leur activité répond aux buts qu’ils se sont fixés. Toutefois, ajoute Pie XI dans Quadragesimo Anno, il peut se faire que pour des raisons d’opportunité, des ouvriers catholiques donnent leur adhésion à des syndicats neutres où cependant l’on respecte la justice et l’équité et où pleine liberté est laissée aux fidèles d’obéir à leur conscience et à la voix de l'Eglise. « Il appartient, dit-il, aux évêques s’ils reconnaissent que ces associations sont imposées par les circonstances et ne présentent pas de danger pour la religion, d'approuver que les ouvriers catholiques y donnent leur adhésion, observant toutefois à cet égard les règles et les précautions recommandées par Notre prédécesseur de sainte mémoire Pie X1, Entre ces précautions, la première et la plus importante est que toujours à côté de ces syndicats, existeront d’autres associations qui s’emploient à donner à leurs membres une sérieuse formation religieuse et morale, afin qu’à leur tour, ils infusent aux organisations syndicales le bon esprit qui doit animer toute leur activité. Ainsi, il arrivera que ces groupements exerceront une influence qui dépassera même le cercle de leurs membres ».
Ce passage est d’une importance primordiale pour l'étude que nous allons entreprendre, après avoir examiné la succession des idées et des faits qui conduisent à la création et au développement, avec l’appui de l'Eglise, d'organisations professionnelles spécialement destinées à ses fidèles. Sans doute l’attitude à l’égard des syndicats neutres n'est-elle définie que pour les ouvriers. C’est à