Encyclique Singulari Quadam, 24 septembre
eux que pensait surtout Pie XI, considérant comme d’une utilité plus immédiate l’organisation ouvrière confessionnelle. Mais il ne semble pas contestable que l'argumentation vaille de la même manière pour les organisations patronales. Si Pie XI, dans un autre passage de Quadragesimo Anno, se borne à constater et à déplorer que les associations entre patrons et chefs d'industrie fondées sur la base des enseignements de Léon XIII soient encore si rares, ne reprenant pas le raisonnement de l’affiliation aux organisations neutres, c’est probablement qu’il pensait que le bon sens l’imposait à l’esprit et que des précisions n'avaient pas à être. apportées. Nous reviendrons longuement sur cette question quand nous définirons la place du mouvement patronal catholique français par rapport à l’ensemble du patronat organisé de notre pays.
Reprenant la charte fondamentale, quels sont les conseils que donne l'Eglise pour la constitution et le fonctionnement de ces associations catholiques, tant ouvrières que patronales ? Il leur faut évidemment — dit Rerum Novarum — uue unité d'action et un accord des volontés, une organisation et une discipline sages et prudentes. Des règles précises ne pouvaient être données. Les citoyens étant libres de s’organiser, ils doivent l’être également pour se donner les statuts et règlements qui leur paraissent les plus appropriés au but qu’ils poursuivent. Tout dépendra du génie de chaque nation, des expériences faites, du genre d'occupation et de toute autre circonstance de temps et de lieu. L'Eglise se borne à établir comme règle universelle et constante que les organisations professionnelles doivent avoir pour but l’accroissement, pour chacun de leurs membres, des biens
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du corps, de l'esprit et du patrimoine familial. Le perfectionnement moral et religieux devra faire l’objet d’un soin particulier et Léon XIII rappelle les paroles de Jésus-Christ : « Que sert à l’homme de gagner l'univers entier, s’il vient à perdre son âme » ?
Dans le chapitre précédent, nous avons vu que l'Etat a le devoir, tout en leur assurant sa protection, d’abandonner à des groupements d'ordre inférieur, le soin des affaires de moindre importance. Le programme d'action des organisations professionneïles comprend donc la solution de tous les problèmes que pose au patronat et au salariat une organisation rationnelle et humaine de la production, quand ils ne sont pas de nature telle que seul l'Etat puisse intervenir utilement. Encore leur collaboration, même si elle n’est pas expressément prévue, peut-elle entraîner une élaboration mieux adaptée aux circonstances et une application plus efficace des lois et règlements de la puissance publique.
Au devoir général du respect de la personnalité humaine, qui doit d'autant plus être observé dans les organisations professionnelles qui s’inspirent des enseignements de l'Eglise, s’ajoute celui de la collaboration entre les divers facteurs humains de la production. D'une organisation professionnelle à une autre, qu’elle soit patronale ou ouvrière, comme au sein de chacune d’entre elles, doivent régner la bonne entente, le désir d’aplanir toutes les difficultés qui peuvent surgir et cela dans l'esprit de justice et de charité chrétienne 1. Si,
1. Les Encycliques ne préconisent pas une méthode plutôt qu’une autre pour l'établissement de rapports constants entre organisations patronales et ouvrières, à défaut de syndicats mixtes. Elles pourront utiliser la méthode des conventions collectives d’un usage fréquent ou même
généralisé dans certains pays, celle des commissions mixtes ou d’autres encore que leur suggérera leur propre expérience ou celle d’autrui.
malgré ces dispositions favorables de côté et d'autre, des mésententes se font jour, elles doivent faire l’objet d'arbitrage et Rerum Novarum recommande que les statuts mêmes des organisations en prévoient la constitution et le fonctionnement. En matière de couronnement de cette collaboration fraternelle, Pie XI esquisse dans Quadragesimo Anno l'édifice futur de l’organisation professionnelle :
« L'ordre résultant, comme l'explique si bien saint Thomas, de l’unité d'objets divers harmonieusement disposés, le corps social ne sera vraiment ordonné quesi une véritable unité relie solidement entre eux tous les membres qui le constituent. Or, ce principe d’union se trouve — et pour chaque profession, dans la production des biens ou la prestation des services que vise l’activité combinée des patrons et des ouvriers qui la constituent, — et pour l’ensemble des professions, dans le bien commun auquel elles doivent toutes, et chacune pour sa part, tendre par la coordination de leurs efforts. Cette union sera d'autant plus forte et plus efficace que les individus et les professions elles-mêmes s’appliqueront plus fidèlement à exercer leur spécialité et à y exceller. De ce qui précède, on conclura sans peine qu’au sein de ces groupements corporatifs, la primauté appartient incontestablement aux intérêts communs de la profession; entre tous, le plus important est de veiller à ce que l’activité collective s’oriente toujours vers le bien commun de la société. Pour ce qui est des questions dans lesquelles les intérêts particuliers, soit des employeurs, soit des employés, sont en jeu de façon spéciale au point que l’une des parties doive prévenir les abus que l’autre ferait de sa supériorité, chacune des deux pourra délibé-
rer séparément sur ces objets et prendre les décisions que comporte la matière ».
Dans la solution des problèmes économiques et sociaux l'Eglise a un devoir propre à remplir. C’est par son analyse que nous terminerons ce bref aperçu des notions que nous avons cru utile de dégager pour faciliter la compréhension de l’action professionnelle catholique.
Nous avons, à plusieurs reprises, indiqué de quelle nature était le devoir moral que se reconnaissait l'Eglise d'intervenir dans le domaine économique et social. Pie XI nous en donne une définition complète en abordant le chapitre de Quadragesimo Anno consacré à la doctrine de l'Eglise en cette matière.
Sans doute, dit-il, c’est à l’éternelle félicité et non pas à une prospérité passagère seulement que l'Eglise a reçu la mission de conduire l’humanité. De même qu'elle ne revendique pas le droit de s’immiscer sans raison dans la conduite des affaires temporelles, elle ne désire pas pénétrer le domaine technique pour lequel elle ne possède ni la compétence ni les moyens appropriés. Mais à aucun prix elle ne peut abdiquer la charge que Dieu lui a confiée et qui lui fait un devoir d'intervenir en tout ce qui concerne la loi morale. Dans la mesure où ils touchent à cette loi, l’ordre social et l’ordre économique sont soumis à la suprême autorité de l'Eglise, en vertu du dépôt de la vérité qui lui a été confié par Dieu. En effet, s’il est vrai que la science économique et la discipline des mœurs relèvent, chacune dans sa sphère, de principes propres, on commettrait une erreur en affirmant que l’ordre économique est à ce point éloigné de l’ordre moral
que le premier ne dépend en aucune manière du second. Seule la loi morale nous demande de poursuivre les fins particulières qui sont imposées par Dieu et de les subordonner toutes à la fin suprême et dernière qu’elle assigne à tous nos efforts. «Du fidèle accomplissement de cette loi il résultera que tous les buts poursuivis dans le domaine économique, soit par les individus, soit par la société, s’harmoniseront parfaitement dans l’ordre universel des fins et nous aideront efficacement à arriver comme par degrés au terme de toutes choses : Dieu qui est pour Lui-même et pour nous le souverain et l’inépuisable Bien ».
C’est à l'Eglise qu’incombe l'obligation de promulguer, d'interpréter et de prêcher la loi morale. Reconnaïissant, tout en les contenant dans de justes limites l’autorité du pouvoir civil, le droit de propriété individuelle, le rôle que l’Etat et les organisations professionnelles doivent respectivement jouer dans la solution des problèmes économiques et sociaux que la loi de l’évolution fait surgir tous les jours sous une forme nouvelle, l'Eglise ne peut laisser à d’autres qu’elle le soin d’inculquer les grands principes qui doivent régir la loi morale de l’humanité. Nous les avons trouvés au fur et à mesure que nous avancions dans notre étude et nous avons particulièrement mis en relief celui du respect de la personnalité humaine. Rerum Novarum en dégage deux autres appelés à guider les organisations professionnelles et à inspirer leur doctrine d'action.
Le premier de ces principes est que l’homme doit accepter cette nécessité de la nature qui rend impossible, dans la société civile, l'élévation de tous au même niveau. C'est la nature qui a mis entre les hommes des différences
LA BASE DOCTRINALE at
aussi multiples que profondes : différences d’intelligence, de talent, d’habileté, de santé, de force. De ces différences naît l'inégalité de conditions, mais cette inégalité se produit, en définitive, au bénéfice de tous, de la société comme des individus, car la vie sociale requiert une organisation très variée et des fonctions. très multiples. L’autre grand principe est la nécessité de l'union. Nous l’avons examiné en abordant le chapitre sur l’organisation professionnelle. L'union de tous les hommes, quels que soient leur niveau social et leur genre d'occupation est aussi nécessaire que l’adaptation l’une à l’autre des différentes parties du corps humain. De ce deuxième principe découlent les devoirs qui doivent inspirer l’action des hommes et plus particulièrement, dans le domaine qui nous préoccupe, des ouvriers et des patrons.
. Avant tous les autres devoirs, il faut placer la justice. L’ouvrier doit fournir intégralement et fidèlement tout le travail auquel il s’est engagé par contrat libre et. conforme à l’équité. Il ne doit léser son patron ni dans ses biens, ni dans sa personne. Ses revendications doivent être exemptes de violence et ne jamais revêtir la forme de séditions. Quant au patron, nous avons vu qu’il ne doit pas traiter l’ouvrier en esclave, mais au contraire respecter en lui la dignité de l’homme. Que la puissance publique lui en fasse ou non l’obligation, il ne devra pas imposer à son subordonné un travail au-dessus de ses forces ou en désaccord avec son âge ou son sexe. Il devra de même lui donner un salaire équitable et s’interdire tout acte violent, de fraude, toute manœuvre usuraire qui serait de nature à porter atteinte à l'épargne de son subordonné. Le christianisme prescrit en outre qu'il
soit tenu compte des intérêts spirituels de l’ouvrier et du bien de son âme. Au patron, il revient donc de veiller à ce que l’ouvrier ait un temps suffisant à consacrer à la piété et que rien ne vienne affaiblir en lui l'esprit de famille.
L’obéissance à ces lois ne suffit pas encore aux yeux de l'Eglise pour faire cesser tout antagonisme et en supprimer les causes. Elle porte ses vues encore plus haut et propose un ensemble de préceptes plus complets, ambitionnant de resserrer l’union du patronat et du salariat par les liens d’une véritable amitié. Ce but ne pourra être atteint qu’en raison d’une pleine compréhension de la richesse et de la pauvreté.
Nul ne saurait avoir une intelligence vraie de la vie mortelle — dit Léon XIII — s’il ne s’élève jusqu’à la considération de cette autre vie qui est immortelle. « Quand nous aurons quitté cette vie, alors seulement nous commencerons à vivre ». Sur ce dogme chrétien repose tout l’ensemble de la religion. Que l’on abonde en richesses ou que l’on en soit dépourvu, cela n’importe nullement à l’éternelle béatitude. Ainsi les fortunés de ce monde doivent-ils savoir que leurs richesses ne leur seront d’aucune utilité pour la vie éternelle, mais plutôt un obstacle, puisqu’un jour viendra où ils devront rendre à Dieu, leur juge, un compte très rigoureux de l’usage qu’ils auront fait de leur fortune.
Quant aux déshérités de la fortune, ils apprennent de l'Eglise que, selon le jugement de Dieu lui-même, la pauvreté n’est pas un opprobre et que suivant l’exemple donné par Jésus-Christ, ils ne doivent pas rougir d’avoir à gagner leur pain à la sueur de leur front. La vraie dignité de l’homme et son excellence résident dans ses mœurs,
c'est-à-dire dans sa vertu. Celle-ci est le patrimoine commun des mortels riches ou pauvres. Seule la vertu obtiendra la récompense de l’éternelle béatitude et Dieu montrera plus de mansuétude aux pauvres qu’aux riches, aux pauvres que Jésus-Christ appelle «les bienheureux ».
‘Ces préceptes sont, aux yeux de l'Eglise, faits mieux que tous autres pour diminuer la distance que l’orgueil se plaît à entretenir entre riches et pauvres et pour faire naître l’amitié qui, se transformant en amour fraternel, opérera l'union tant souhaitée entre les hommes qui, tous issus de Dieu, ont en lui leur unique et commune fin.
Respect de la personnalité humaine, compréhension respective et union dans la justice, la charité et la fraternité chrétiennes, qui vont éclairer toute l’action des oganisations patronales catholiques auxquelles cet ouvrage est consacré, avaient été, bien avant qu’ils aient été précisés dans Rerum Novarum, appliqués par des employeurs et cela un peu partout dans le monde. Mais nul n’avait eu une plus claire vision que Léon Harmel, lui que Léon XIII devait entourer de son amitié pendant les vingt dernières années de son pontificat. Bien mieux, il n’est pas interdit de croire que l’auteur de Rerum Novarum, devant ce vivant exemple de charité et de bonté, devant les réalisations modestes mais durables qu’il lui avait apportées, n’ait été incité à donner à son enseignement à la fois l'ampleur et la précision que nous lui avons trouvées. C’est pourquoi faute de pouvoir citer tous ceux qui méritent à juste titre le nom de précurseur, nous nous limiterons à la vie de Léon Harmel, aux œuvres qu'il réalisa et au rayonnement d'idées qu'il créa autour de lui.