SUBSTANTIF
Le substantif n'a ni genre ni nombre eç créole.
Le substantif créole est le substantif français luimême.
Le nom français s'allonge par la prosthèse de l'article, par le redoublement dans nombre de monosyllabes, par la prosthèse du ^ euphonique dans les noms qui commencent par une voyelle. Mais cette addition du ^ à certains noms tels que an-
6 LE PATOIS CREOLE.
guiîk, houritte, habit, n'a pas lieu dans tous les emplois de ces noms : une anguille, éne ^angute ; une Jîouritte , éne ^ourilte ; mais : Mo lapêce houritte, je pèche à l'houritte; lapéce anguïe, la pêche à l'anguille. Habit semble être indifféremment nhahit ou ^habit.
De même que un habit vient de donner nhabit, une âme — surtout au sens d'apparition — donne name. — Ex. : « Il n'est pas bon de montrer aux enfants à avoir peur des fantômes, napas bon monte ^(enfants père names. »
D'autres prosihèses sont particulièrement originales. Le français dit : bon Dieu, de bon matin ; je vous souhaite une bonne année; Dieu, matin, année sont devenus en créole bondié , bomatin, bananée; d'où ces rapprochements bizarres : Bondié napas bon pour moi. Dieu n'est pas bon pour moi; bomatin moté lève tard, ce matin je me suis réveillé tard; éne mauves bananée, une mauvaise année. Du reste le français ne craindrait pas de dire des bonbons détestables.
Le nom s'abrège parfois par l'aphérèse de la première syllabe, — Ex. : étranger, transe; embrevades, barvades; habitation, bitalion; d'où le substantif autochtone bitaquois, campagnard aux manières lourdes et gauches. Ene taquére , un
homme qui attaque, du verbe laqué pour attaquer, etc., etc.
Quand le nom français, ainsi cheval, canal, animal, ciel, œil, corail, a au singulier et au pluriel deux sons distincts, le créole en adopte un à l'exclusion de l'autre. C'est le singulier qui persiste d'ordinaire. — Ex. : deux fanaux, dé fanais; trois chevaux, trois couvais. Cependant un animal est éne ^(animaux; un œil est éné liftés. Mais pour « un œil » on dira bien mieux éne cotéUj^jés; et, par analogie, une oreille, une joue seront éne coté ^oréyes, éne coté la^oues, etc.
Le français a formé nombre de substantifs à l'aide des infinitifs et des participes tant passés que présents : le lever du soleil, la crue d'une rivière, le tranchant d'une faux. Le créole peut d'un verbe quelconque faire à l'instant même un substantif. Les exemples de ce fiiil abonderont dans cette étude; en voici seulement quelques-uns : Écoutez-le parler, écoutez son parler, coûte son causé; tu vas être battu, tu vas avoir un « battre », lo vo gagne éne batte; il ne fait pas bon de l'éveiller quand il dort , dans son dormir , napas bon lève U dans so dourmi.
Cette création spontanée donne lieu à des rencontres heureuses ;
Fauléye grand madame encore foncé, napas pèle ine gros assise çà ! Le fauteuil de grand * madame est eucore défoncé, ça ne s'appelle pas un gros « s'asseoir » !
En créant des substantifs le créole n'a nulle pan été plus pittoresque que dans l'invention du nom dimonnde ou doumoune. Le français dit au sens collectif: Il-y avait du monde hier soir au théâtre; le créole a traduit : Té gagne dimounde hiére asoir iacomédie ; puis , de la collection isolant chaque unité, il a dit : éne dimounde, dé dimounde, une personne, deux personnes; et enfin éne grand dimounde, une. grande personne ; éne vie dimounde, un vieillard. De plus, pour le nom indéfini « on », c'est encore dimounde : On m'a dit, Doumoune lé dire vioi.
Notre français-mauricien a repris le mot au créole, et dira volontiers en parlant d'un tout jeune garçon par exemple : C'est déjà un petit monde, au lieu de c'est déjà un petit homme.
Quelques adjectifs français sont à la fois adjectifs et substantifs en créole ; malade traduit malade et maladie : Ene grand malade latéte, un grand mal
de tête; fouca signifie à la fois fou et folie : So fouca fine lève encore, sa folie s'est réveillée, etc.
De même plusieurs mots sont à la fois substantifs et verbes : * halié, balayer et balai ; ^oiié, jouer et jeu, etc.