‹ Étude sur le patois créole mauricienChapitre 40 sur 70 · DU THÈME VERBAL · texte numérisé non relu

DU THÈME VERBAL

Le verbe, nous l'avons dit, n'a qu'une forme en créole, et cette forme est une forme même du verbe français.

Le plus souvent c'est le participe passé du verbe français que le créole a retenu.

11 y a, ce nous semble, à ce fait une explication plausible : la fréquence et l'immobilité de la forme participe dans la proposition française. Tandis qu'aux temps simples la terminaison vient modifier la forme et le son du verbe, tous les temps composés, au contraire, ramènent à l'oreille le participe passé toujours sensiblement le même, \'e muet du féminin n'y créant que par exception une différence phonique appréciable. Le créole , qui s'est uniquement fait avec l'oreille, a donc nécessairement choisi dans le français le son qui lui revenait le plus fréquemment, et c'est du participe passé français qu'il a fait son verbe *,

Dans les verbes delà première conjugaison française l'infinitif er et le participe é amenant un son identique, c'est dans l'intérieur de la -seconde conjugaison que nous devons trouver la' confirmation du fait que nous établissons. Bâtir, bouillir, remplir, étourdir, fournir, dormir, mentir, partir, sentir, sortir, tenir, venir sont en créole, bâli, bout, rempli, tourdi, fourni, dourmi, menti, parti, senti, sourli, tini, vini; mourir est viort; souffrir, couvrir, offrir sont souffert, couvert, offert *.

Le fait sera surabondamment démontré quand nous aurons vu ce qu'il est advenu des verbes de la troisième et de la quatrième conjugaison française.

Rappelons d'abord au lecteur que les verbes en oir et en re sont de beaucoup les moins nombreux du français, la troisième conjugaison ne comptant que 30 et la quatrième que éo verbes. Mais de ces quatre-vingt-dix mots, si l'on se souvient que le créole n'a mission de desservir que tes plus humbles besoins de la vie, combien peu doivent lui être nécessaires, et, partant, combien lui être inconnus. Qu'avons-nous affaire ici de mots qu'ignore pres-

que le français des humbles; prévaloir, condescendre, interdire, correspondre, etc. ? De toute la troisième conjugaison française huit verbes seulement sont de notre ressort : avoir, voir , savoir, devoir, asseoir, vouloir, valoir, pouvoir; parce que seuls ils expriment des idées que nous aj'ons à traduire. Voyons ce que devient chjcun d'eux.

Avoir, dépossédé de ses fonctions d'auxiliaire, est devenu éna ou gagné;

Savoir a feit place au synonyme coné, connaître;

Asseoir a pris la forme assise;

Vouloir est voulé ou vlé;

Pouvoir a disparu, remplacé jrar Vûd]ecti{ capabe ou capave, capable ;

Devoir est doite ou doit : lî me doit, Li doile moi; .

Valoir est vaut : J'ai préféré, Mo té vaut mié, mieux ;

Voir, seul, est voir, : Je le verrai, Mo va voir li; et encore est-ce un nouveau venu, le créole lui préférait trouvé ou guetté.

Sur ces huit verbes, deux, on le voit, ont complètement disparu, savoir et pouvoir; trois, avoir, valoir, devoir ont donné au créole la troisième personne de leur indicatif présent, éna (il en a), vaut, doite; un a persisté : voir; enfin les deux der-

niers: asseoir et vouloir sont devenus assise et voulé, c'est-à-dire ont adopté la terminaison de la première conjugaison française.

Mais ce passage dans la conjugaison en er, ou mieux en /, nous le voyons se produire également pour nombre de verbes que le français termine en re*; entendre, tende; mordre, morde; moudre, moulé; vendre, vende; descendre, dicendi; rire, rii; battre, bâté; rendre, rende; plaindre, plaigne; éteindre, teigne; connaître, coné ; mettre, mité, etc. C'est qu'en effet , la première conjugaison française qui compte 3,620 verbes contre 440 pour les trois autres réunies **, était, par !e fait même de cette supériorité numérique, le type duquel devaient tendre instinctivement à se rapprocher les formes d'un idiome qui, n'étant pas fixé par l'écriture, demeurait éminemment plastique «t malléable.

L'attraction qu'exercent les corps est en raison directe de leur masse, dit la physique ; cette grande lot semblerait vouloir une fois de plus se démontrer ici. Alors que toute force créatrice s'est

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retirée des conjugaisons en oir, en re, et même en ir, impuissantes à se recruter parla voie du néologisme, la conjugaison en er, au contraire, s'enrichit chaque jour de créations nouvelles, et, qui plus est, de lentes conquêtes sur ses rivales. Que des besoins nouveaux donnent entrée dans la langue française à un verb; nouveau , c'est un verbe en er qui se produit, et, pour ne pas sortir du cercle où doit se renfermer cette étude, nous donnons droit de cité chez nous à u désavaner », « déchicoter » , « guaner » , « claircer » , « turbiner », et à bien d'autres encore. D'autre part, si le lecteur parcourt la liste des verbes défectifs * du français actuel , véritables moribonds que la vie abandonne insensiblement mais à coup sûr, alors qu'il n'en comptera que 6 dans la conjugaison en er, U en trouvera 13 dans celle en ir, 18 dans la seule conjugaison en oir, et 3 5 dans la conjugaison en re. Or, les pertes que fait la langue, elle doit de toute nécessité les compenser par des acquisitions nouvelles, et c'est, nous le savons, sur le type en er que se modèlent exclusivement les

verbes nouveaux venus. Le douzième siècle connaissait tt tistre », « afflire », le temps en a fait tisser, affliger; a tussir » est devenu tousser; «empreindre» cède la place à imprimer, etc., etc.

La conjugaison en er étant donc la conjugaison française par excellence, est par cela même la conjugaison essentiellement créole.

Quelques verbes de la conjugaison en re ne sont pas rentrés dans ia conjugaison en er :

Perdre, cuire, confire ont retenu leur participe passé, — Ex. : Fous perdi vous îétemps, Vous perdez votre temps. Couit douri^, Cuisez le riz. Piments confit, des piments confits.

Huit persistent sous la forme de leur infinitif: boire, croire, dire, lire, coudre devenu coude, écrire ou crire, faire prononcé /t^r^, frire : posson frire, du poisson frit.

Prendre a son indicatif prend. — Ex. : On l'a pris. Té prend li.

Pendre et fendre ont une forme double : pende et pendi, fende et fendi.

Cette forme double existe dans tous les verbes en é qui changent \'é fermé en e muet chaque fois que la prononciation lie au verbe le complément qui suit; 17 final se change de même en e muet

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dans les verbes fini, tînt, vint. — Ex. : Mo cône H, Je le connais. Li vine av moi. Il vient avec moi, Voulé, sivré, vouloir, suivre, gardent toujours IV fermé, •

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