‹ Étude sur le patois créole mauricienChapitre 43 sur 70 · CHOIX DU VERBE PITTORESQUE · texte numérisé non relu

CHOIX DU VERBE PITTORESQUE

Le créole recherche l'image, et l'image résulte surtout du choix du verbe: c'est donc toujours le verbe pittoresque que préfère le créole. Bien que la démonstration de ce fait se trouve éparse dans tout le cours de cette étude, les quelques exemples suivants accuseront mieux encore ce trait caractéristique du créole.

6o LE PATOIS CRÉOLE.

Il m'a donné un coup de pied, Li fine envâye moi ine coudepied.

Il m'a jeté des pierres, Li fine ronflé moi couatroces.

Je lui tire mon coup de fusil, Mo pétie li mo coude fisil.

J'étais en nage, Mo lécorps té coule dileau.

Le cheval était couvert d'écume. Couvai té quime dileau.

Il me fait les gros yeux, Li tire so U^ié av moi.

Je lui ai clos le bec, Mo fine saute so labéc (sauté, enlever).

On lui a donné une dose de sel. Fine passe li éne dose disél.

Il exerce sa langue à mes dépens, Li batte lalangue làhaut moi.

Il dit de moi des choses indignes, Li lave so iabouce av moi.

Sa folie recommence, So fouca levé.

Depuis ce matin je marche, Dipis bomatin mo pilecimin.

Ma^ robe éclipse la tienne , Mo robe casse ça qui pour toi.

Bien mis aujourd'hui , en guenilles demain , A:^ourdi casse en fin, dimain tape langouti, etc., etc.

Le verbe travaillé est le verbe essentiel .pour

tous les noms de métier, de profession. — Ex. : Que fait-il? Quel est son état? Qui li travaille? Il est ferblantier, avocat, maçon, médecin, Li travaille ferblanquié, lavocat, maçon, doctére, etc.

L'étude de deux ou trois verbes complétera notre démonstration.

Courir a donné le créole couri, mais au sens particulier de se sauver, s'enfuir : Je viens, il se sauve,. Mo vini li couri. Courir, quand c'est le fait pur et simple, est galoupé ou galpé, qui est déjà descriptif : Je cours mieux que toi , Mo galpé mié qui toi. Mais sous le plus léger prétexte, vingt synonymes vont arriver, apportant chacun leur image, et « je cours » sera : mo largué, je lâche; mo bourré, je bourre; mo vané, je vanne; mo halié, je balaye; mo piqué, je pique; mo taillé, je taille; mo diciré, je déchire; mooff! C'est le signal du starter, ce sont les jambes qui s'ouvrent au point de faire craindre que le tronc ne se déchire par le milieu, c'est l'éperon du jockey, c'est le jeu des ciseaux, la balle du grain que chasse le van , la poussière qu'enlève le balai. N'est-ce pas assez : Le;(éles av moi, J'ai des ailes; Mo iéve , Je suis un lièvre; au besoin ce sera plus rapide encore : Hounl àcote moi? Houn! où suis-je?

Fané, c'est répandre, éparpiller, séparer. — Ex. : Fane dileau par terre. Répandre de l'eau par terre. Napas lisse en tas, fane :^autes, Ne les laissez pas en tas, séparez-les. On vous offre un verre de vin, vous en demandez deux doigts; c'est un rouge bord qu'on vous s;rt. Il n'y en a réellement que deux "doigts , mais dé doigts fané.

L'emploi de faner au sens de répandre a pénétré dans notre français-créole. Un jeune homme chargé dans un repas de noce du toast traditionnel aux demoiselles, n'hésitait pas à terminer son improvisation par cette image heureuse : « Messieurs, Aux roses fanées autour de cette table ! o

Page 1