‹ Étude sur le patois créole mauricienChapitre 50 sur 70 · DE LA PRÉPOSITION · texte numérisé non relu

DE LA PRÉPOSITION

Le créole, en simplifiant le nombre des rapports des mots entre eux, devait nécessairement diminuer le nombre des prépositions; mais il est curieux de constater la disparition des deux prépositions « à u et de n, celles précisément qu'emploie le plus souvent le français et dont, par conséquent, il pouvait sembler à priori que le créole dût le moins facilement se passer. Les voici, l'une et l'autre, dans la plupart de leurs fonctions; on verra comment le créole les supprime ou les remplace.

À, J'ai donné une robe à Jeanne, Mo fine done Zanne éne robe.

— Cette robe est à Jeanne, Ça robe là pour • Zanne.

— J'ai remis la robe à Jeanne, Mo fine done robe av Zanne .

-— Je demeure à Moka, Mo reste Moka.

— Je vais à Moka, Mo aile Moka.

— Je vous renvoie à lundi , Mo renvoyé vous lindi.

— II a de cinq à six ans, Li éna cinq six bananées.

— Des souliers à talons, Souliers talons.

— Toile à matelas, Latouéle matelas.

— Une sauce aux piments, Éne lasauce piments.

— Tenez votre chapeau à la main, Tine vous çapeau dans vous latnain.

— Mettez les chevaux à la voiture. Mette couvais dans caléce.

— Tournez à droite. Vire dans vous îamain drétte.

— La chasse au lièvre. Laçasse lève.

Enfin, devant un infinitif:

— J'aime à rire, Mo content rié.

— Nous avons à sortir. Nous éna pour sourti, la préposition pour marquant le futur.

De. La maison de mon père, Lacase mo papa.

— Je viens du grand port, Mo vtne grand part.

— ■ Un chapeau de Manille, Ene çapeau Manille.

— Un chatignis de mangues vertes, Ène çatinis mangues vert.

— Une bouteille d'encre, Éne boutéye lenque.

— J'ai perdu une heure de temps, Mo fine perdi éne hère létemps.

— Une aune de ruban, Éne laune riban.

— Un ruban d'une aune, Éne riban éne laune.

— Otez vos souliers. Tire souliers dans vous Hpieds.

— Un grand mal de tète, Éne grand malade latéte.

— Il a peur de vous, Lipére wou.

— Un noir du continent, Éiu noir grand terre.

— Un Anglais, Éne Angles, éne blanc Angleterre.

— Un Français, Éne blanc en France.

Enfin, devant un infinitif:

— J'ai envie de boire, Mo envie boire.

— L'heure d'aller se coocherj^ Lhére pour aile dourmi, la préposition ^o«r marquant le futur.

A n'existe que dans quelques compositions adverbiales : àcole, où ; àçthére, à présent. De est partie intégrante d'un grand nombre de noms composés. Ainsi, coup de tête, coudetéte; coup de pierre, couderoce; coup de pied, coudepied; coup de poing, coudepoing, où les parties sont indivisibles en créole. La preuve en est qu'on dira non «Jeter une pierre », mais Envoyé éne couderoce, dût la pierre ne point porter coup. Coudepoing est

si bien un seul et même mot que « poing » n'existe pas dans le créole qui dira : Monte to coudepoing, Montre ton poing, Fréme to coudepoing, Ferme ton poing. D'autre part, « pied » et « tête » ont ici perdu l'article qui en est devenu partout ailleurs partie intégrante, latéie, Hpied. Enfin, en dehors de ces locutions consacrées, on dira : Anons boire éne coup larac, Allons boire un coup d'arac. Li fine flanque moi éne coup lamance balié, Elle m'a donné un coup de manche à balai.

Pour. Nous avons vu sa fonction d'auxiliaire dans la conjugaison du verbe. — Ex. : Mo pour man^é, Je vais manger, je dois manger. Nous l'avons vu marquant la possession, — Ex. : Le mien vaut mieux que le tien. Pour mot plis vaut mié qui pour toi. Dans ses autres emplois, le créole s'en passerait volontiers, — Ex. : Pour une piastre de sucre, Éne piasse disique. Engagé pour un mois. Engagé éne mois.

Par. Par n'existe pas dans le complément passif. — Ex. : On est fatigué par ses cris, Doumounde lassé av son guélé. Il n'existe pas non plus au sens distributif, — Ex. : Je donnerai deux piastres par homme, Mo va done dé piasses ine éne doumounde. Non plus que dans le sens de « à travers ». — Ex. : J'ai passé par les Pample-

;s, Mo té passe Pamplemousses. Pas davantage quand il signifie « par le moyen de », — Ex, : Nous sommes venus par bateau. Nous té vîne dans bateau.

Nous ne le rencontrons que dans quelques locutions : par làbaut, par enbas, par ici, par làbas.

Avant, après. Le créole les connaît aujourd'hui. Mais, au moins à la question de lieu, il leur préfère « devant » et « derrière ». Il demeure après le Pont-Bourgeois, Li reste dériére Ponl-Boun^ois.

Avec, avéque, le pliis souvent av, quelquefois éc. C'est la plus usitée des prépositions créoles. Outre tous les usages que connait le français, elle en a plusieurs autres. Nous l'avons vue au passif. — Ex. : J'ai été bien trompé par cet enfant, Mo té bien trompé av ça pitit là. Au sens de «à ». — Ex. : J'ai remis la lettre à sa femme, Mo fine done ïétte av so Madame. Au sens de « de ». — Ex. : Malade de chagrin. Malade av çagrin.

Elle traduit de plus la préposition « contre » dans la plupart des cas. — Ex. ; Il est en colère contre moi, Li encolére av moi. Appuyez-le contre la porte. Mette li dourmi av laporte. Ils se sont tous mis contre moi, Zautes tout té mette av moi.

Sur, sous, làhaut, enbas. Sur la t^te, Làhaut laiéte. Sous les pieds, Enbas Upieds.

Dans. Tous les emplois du français. — Ex. :

Nous avons vu le chev.il à la voilure, couvai dans caléce.

Depuis, dipis. Depuis ici jusque-là, Dipis ici Xpusquà-Ià; mais le créole disait avant qu'il connût lousquà ou T^isquh, jusque, au Heu de : J'ai sauté dq)uis ici jusque là, Mo té saule dipis là, dipis-là, ce qui était plus original.

Devant, derrière, divant, dériire.

Près de, à côté de, àcôte ou cote. — Ex. : Assieds-toi près de moi, Sise côte moi.

Proche de, proce, et surtout tout proce. — Ex. : C'était proche du rivage, Té tout proce bord la mère.

Chez, lacase. — Ex, : Allez chez Monsieur Luden, Aile lacase Msié Licien. Ici le créole a, par un hasard singulier, retrouvé le mot du latin populaire par delà sa transcription française : chez, on le sait, est l'ablatif ciwi.

Pendant, pendant.

En n'existe que dans quelques locutions : en 1ère, en l'air, enbas, enpendant, en suspens.

Sans esc d'introduction assez ancienne. — Ex. : Vantard sans argent. Vantard sans disél (sans sel).

Voici n'existe pas. Voilà est avl'a qui traduit à la fois « voici » et « voilà » . — Ex. : Voici ou voilà ta

sœur, Avià to sére; ou, pour plus de précision, Jvlà là to sére. Le voici, le voilà, Avlà H là.

Dès, vers, envers, devers, entre, parmi, hors, outre, etc., n'existent pas : le créole y supplée par quelque périphrase.

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