‹ Étude sur le patois créole mauricienChapitre 60 sur 70 · PHONÉTIQUE · texte numérisé non relu

PHONÉTIQUE

La prononciation dépendant de la structure de l'appareil vocal, et cette structure variant avec les races, il nous faudrait, pour être complet, montrer ce que devient chacun des sons du français, suivant que cherche à le traduire un Malgache, un Mozambique, un Cafre, un Indien de Calcutta, de Madras et de Bombay, un Chinois, voire un Anglais, un Allemand, etc. On nous saura gré de ne pas songer à le faire. Nous nous limiterons à la prononciation moyenne, telle que l'ont faite, avec le temps, nos anciens noirs affranchis, au fur et à mesure que disparaissaient entre eux les différences

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originelles les plus saillantes. Eux seuls, du reste,

sont fondés à revendiquer le créole comme leur patrimoine, puisque seuls ils n'ont jamais eu d'autre langue à leur service.

Voici, cependant, pour les curieux, quelques indications sommaires sur ta façon de prononcer particulière aux différentes races noires dont se compose la population créole. C'est d'abord un vieux Mozambique, nommé Schongor, qui va nous dire un des épisodes de sa jeunesse; nous nous efforcerons de conserver à son récit sa prononciation et sa physionomie : '

« Mo lé nouar mchii Gamhrîéché; mo ti gardji

« J'étais noir de Monsieur Gambrîesse; je garmayoco. Tout lé djiou mo paché divant pouîaU pou dais le manioc. Tous les jours je passais devant le alU dans mo louvradjé; tout ïé djiou mo djouinde poulailler pour aller à mon ouvrage; tous les jours ine papa dinde. Couhln je rencontrais un dindon énorme, Couh! »

Il reste dix secondes sur cette exclamation, que nous traduirions par « bonne affaire! », puis il secoue la tête et reprend :

• « Hou cône, Mchié, qui U dire moa cha dinde

« Savez-vous, Monsieur, ce qu'il me disait ce làî SchongÔT, mandjé mâa, mandji mâa, mandji

D,„,.»..,Got>glL-

dinde-là? Schongor, mange-moi, mange-moi,

méa!

mange-moi 1

« Hou câné, Mchié: dipis mo djenfant mo toud- « Vous savez, Monsieur : depuis que j'étais enjiou gagné bon Uquiére: mo napas content tendjU fant j'ai toujours eu bon cœur: je n'aime pas à doumoundou dimandjé chouvent quiquichojo. Pou entendre du monde demander souvent quelque fat U plaidji mo coupe cho licou, mo mette li dans chose. Pour lui faire plaisir je coupe son cou, je le mamitti, mo mandjé li.

mets dans la marmite, je le mange.

« Lendimé, Mchié Gambriéche, mo schéfe, li al- « Le lendemain. Monsieur Gambrièce, mon trapo moa, U dimando moa cornent mo fini volor cho chef, il m'attrape, il me demande comment j'ai dindo. Mo di li: Mchié, mo napas fini vola, mo volé son dinde. Je lui dis : Monsieur, je n'ai pas fini fai li plaidji; li mimé dimandjé moa coma volé, je lui ai fait plaisir; lui-même me demandait cha: Schongor, mandjé moa, mandjé moa, mandjé comme ça : Schongor, mange-moi, mange-moi,

m ange -moi.

H Mchié Gambriécbe sa Uquiére dâ, napas cément « Monsieur Gambrièce son cœur était dur, pas mdaf Li apéïé doumounde: Tchionbô mâa cha noire comme moi ! li appelle du monde : Attrapez-moi là, mêlé li iàhaut ïéchiélé, flanqué H schinquanle ce noir-là, mettez-le sur l'échelle, Banquez-lui cincoups doufouéte.

quante coups de fouet.

Il secoue de nouveau la tÊte pendant une bonne minute. Puis, tandis que sa main gauche reste attachée i l'échelon au-dessus de sa tSte, son bras droit frappe à grands coups et ses doigts font sonner le fouet; il secoue la tête, il gémit sourdement. Enfin, il arrive au terme du supplice et reprend, les yeux pleins de larmes :

« Cha napas doumounde cha djenche îautrofois « Ce n'était pas du monde ces gens d'autrefois là! Grand merchi lareiné, grand tnercbi li même là! Grand merci la reine, grand merci, elle-même Bondjié ! Dichang chourli dans mo lidos. — est le bon Dieu ! Le sang sortait de mon dos. — a Tchiombo piment enchambre dichél, mêlé dans a Prenez du piment avec (ensemble) du sel, met- « bléchi là » , Mchié Gambriéche caudjê. Lhéré « tez-les dans ces blessures-là », dit (cause) Mon-

là, Mchié, dit di! dil dit... dif dil dil dH... sieur Gambrièce. A cette heure-là, Monsieur, di ! dit... »

di!di!di!...di!di!dii<li!...dii...»

Et il se baisse, se redresse, se tord, trépigne et pleure, pour faire comprendre l'horrible cuisson qu'il endurait.

Cela est prononcé de la gorge et des dents, à mâchoires serrées; les r sont grasseyés et à peine sensibles; 1'^ muet, affecté par la voyelle voisine, oscille entre â et o; le débit est lourd et traînant.

Chez le Malgache, au contraire, l'r vibre et roule; le son est plus ouvert et la parole, qui va par saccades, coupe la phrase par menus tronçons et supprime nombre de lettres.

Les Indiens de toute provenance ont bientôt fait d'apprendre le créole, qu'ils prononcent au bout de quelque temps sans en altérer la physionomie d'une façon particulièrement originale.

Seul, le Chinois échoue toute sa vie devant certaines articulations qu'il est impuissant à obtenir de ses organes rebelles; l'r surtout lui est interdit. Tout le monde connaît à Maurice le dialogue de la femme anglaise et du boutiquier chinois : « I want some cheese, get you? — Tchi! Tchiou! qui çaça tchi, tchiou? » La femme, qui a découvert te

fromage, le lui montre du doigt; et le Chinois, plaisantant l'étrangère sur son ignorance de k langue: « Tchi, Tchiou, ou napas capa causé : pdloma! » De notre vocatif « camarade « ils ont fait camala, et c'est le nom dont les ont baptisés nos petits créoles créolisants. A Maurice, comme partout où ils émigrent, ils ont, par don spécial, conquis le monopole du commerce de détail, et « chinois s devient insensiblement synonyme d'épicier : Li tine éne labouiique cinois, Il tient une boutique d'épicier.

Revenons au parler moyen dans l'intérieur duquel nous signalerons les différences les plus saillantes d'une prononciation qui, n'étant pas fixée par l'écriture, varie sensiblement d'homme à homme.

Ce sont nos voyelles françaises; mais E muet, au son de le, de, devient i et quelquefois ou. — Ex. : demain, dimain; chemin, cimin; cheval, couvai; genou, :jvunou.

E ouvert, ai, ei ouverts deviennent é, ou plutôt ■ un son intermédiaire entre i et é, maïs plus voisin de ce dernier, ce qui nous l'a fait adopter pour

notre orthographe. — Ex. : tête, tête. Faire, fére. Pàgne,pégne* ou mieux peingne.

V manque et devient i, plus rarement ou. — Ex, : du sel, disél. Une plume, éneplime. Du riz, douri:^. Jurer, :(oari.

Y nous l'avons conser\'é pour figurer sunout / mouillé, — Ex. : soleil, soUye.

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