‹ Étude sur le Présidial d'Orléans: 1551-1790Chapitre 12 sur 46 · S VI · texte numérisé non relu

S VI

Robert-Joseph Pothier était né à Orléans en 1699 el il y mourut en l’année 1772, après y avoir vécu d'une vie toute faite de travail, de science et de vertu.

Pour être édifié sur la grandeur morale de son caractère, 1l faut connaître quelques-uns des traits de sa vie, rapportés dans l'ouvrage, déjà cité, de MM. Brainne, Debarbouiller et Lapierre (1)

« Cet enfant, qui devait plus tard, en effet, être « heureux par ses vertus et grand par ses œuvres, « avait cinq ans à peine lorsque Île conseiller « mourut... » (M. Robert Pothier, son père, était conseiller au Présidial d'Orléans).

« Il y a trop de la femme en lui, trop de cœur, « trop de timidité, trop d'abnégation, pour que l'on « oublie, même en contemplant le vieux magistral «et le vieux savant, que ce savant, ce magistrat € fut d’abord un orphelin élevé par sa mère...

« ... Son éducation fut confiée aux Jésuites « d'Orléans. Pothier fut sur le point, Jeune encore, « d'entrer dans les ordres...

« Dans ses travaux, la rectitude du jugement et

(1) Les Hommes illustres de l'Orléanais, IT, p. 91-109.

la droiture du cœur le conduisaient par un chemin sûr à des solutions infaillibles...

« ... Mélant l'étude des mathématiques à celle de la jurisprudence, il appliquait à cette dernière la méthode rigoureuse, l'enchaînement de déduction que les mathématiciens appliquent à leurs théorèmes et le doute était pour lui un nonsens... ;

« Encouragé par le chancelier d'Aguesseau, il fit paraître, en 1748, sous le voile de l’anonyme, la première partie des « Pandectæ Justinianæ », les autres la suivirent de près (1749-1752). Le livre fit du bruit surtout dans la docte Allemagne. Il fut surtout contredit par un aristarque de Leipsick, mais sans beaucoup de succès... (p. 95). « Dans sa chaire, Pothier éclipsa bientôt, par la clarté de son enseignement, par la hauteur de ses aperçus, tous ceux qui l'y avaient précédé et rendit à l'Université d'Orléans une partie de son ancien lustre...

«€... I réunissait chez lui, en dehors des cours, les jeunes gens studieux auxquels ses collègues de l'école et du palais venaient se mêler pour former des conférences familières où chacun s'instruisait en de savants entretiens. .

€... I employait la plus grande partie de ses émoluments de professeur à l'acquisition de médailles d'or et d’argent, que ses élèves se disputaient dans des concours publics...

«... I ne se bornait pas au travaux de l'audience et du palais ; 1l tenait encore dans son cabinet

une sorte de bureau de consultations gratuites où chacun pouvait aller chercher ses conseils et où, devançant les progrès de notre organisation judiciaire, il se faisait arbitre et conciliateur, prévenant par là plus de procès que ses collègues n'en avaient à juger... (p. 96).

« ... Il était en correspondance suivie avec les magistrats des autres ressorts qui le consultaient souvent .. et avec les savants de tous les pays... « Gérard Meermann, syndic de la République Batave, le nomme dans ses écrits « Felicissimus et eruditissimus Pandectarum restitutor »...

Un des plus savants docteurs de l'Université de Salamanque, venu à Orléans exprès pour le voir et arrivé malheureusement pendant les vacances, se fait ouvrir la salle des cours, contemple en silence la chaire du professeur, puis s’écriant tout à coup : C'est donc là que siège le coryphée des jurisconsultes ! il baise comme un objet sacré le chêne noirci par le temps... (p. 97).

« ... La procédure d’alors ordonnait, en des cas nombreux, de recourir à la question. Cet homme plein de douceur et de charité évangélique n'eût pu supporter un pareil spectacle ; il blämait ces derniers vestiges d’une législation barbare et les repoussait comme penseur et comme chrétien... « ... Tel fut et comme magistrat et comme jurisconsulte cet homme éminent, qui appartient non seulement à Orléans, mais encore à la France; son nom, souvent invoqué au palais comme un oracle, n’est inconnu à personne, même parmi

« ceux auxquels la jurisprudence est le plus tétrangere sé \p-149)20

Nous pouvons ajouter, en nous inspirant des dernières pages du chapitre dont nous venons de donner plusieurs extraits, que toutes les anecdotes de sa vie qui prouvent sa vertu, son inaltérable bonté d'âme, son intelligente et inépuisable charité sont populaires dans tous les milieux orléanais et sa mémoire est, dans sa ville natale, l’objet d'une véritable vénération.

Qui, du reste, ne pourrait admirer un homme dont il est permis de raconter le trait suivant :

Une veuve ayant perdu un procès qu'il lui avait conseillé, Pothier la força d'accepter le remboursement de la somme qu'il prétendait lui avoir fait perdre.

Les contemporains de ce magistrat modèle notaient déjà ses actions et ses mérites. Ainsi D. Lottin père, dans ses « Recherches historiques sur la ville d'Orléans, depuis Aurélien, l'an 274, jusqu'en 1789 » (1), observe :

Qu'en 1720, Robert-Joseph Pothier, ayant à peine fini son droit à l'Université d'Orléans, fut pourvu, à 21 ans, d’un office de conseiller au Présidial, « ce qui ne s'était pas encore vu et ce qu'il ne dut qu’à son mérite extraordinaire. »

Qu'en mars 1746, Pothier fut élu échevin de la ville à la demande des habitants.

Que, le 10 novembre 1749, voulant de plus en plus ranimer l'étude du droit à l'Université d'Orléans, il

(1) Orléans, Alexandre Jacob.

fonda à ses frais un prix annuel pour celui des étudiants qui se distingueraitdans les exereices du droit français el un autre pour le droit romain. Ces prix consistaienten une médaille d'or dela valeur decent livres et d'autres médailles en argent de même forme et grandeur pour ceux quise distingueraient le plus après ces deux grands prix.

Que, le 12 janvier 1750, Pothier refusa d’être rapporteur d'un procès du grand criminel d'Orléans, pour ne pas être obligé de faire donner la question et ne pas être forcé d'assister à un procès-verbal de torture.

SeVIT.

On comprend, dans ces conditions, pourquoi les Orléanais n’ont point voulu laisser tomber dans l’oubli la mémoire de cetillustre compatriote et pourquoi ils lui ontélevé une statueinaugurée en 1859(), en même temps qu'ils donnaiént son nom à une des rues de leur ville.

En 1823, l'emplacement du grand cimetière, où Pothier avait été inhumé, ayant changé de destination, on pensa à déposer en lieu sûr la dépouille de ce grand homme et un marbrier, qui avaitmis pieusement de côté la pierre recouvrant son tombeau, la restitua fidèlement aux autorités quand celles-ci voulurent procéder à la funèbre cérémonie. Son corps apparut à peu près intact et plusieurs personnes se parlagèrent comme des reliques les quelques che-

(1) Œuvre de Vital-Dubray. ‘

veux et brins de barbe qui furent retrouvés dans le cercueil. Les restes furent transportés à la cathédrale et déposés dans une chapelle au milieu d’un grand concours de peuple et de savants. Les corps judiciaires et administratifs, les officiers ministériels de tout rang s’y étaient rendus et témoignaient par leur recueillement du respect qu'ils portaient à la dépouille du défunt.

En 1846, on le transporta de nouveau dans une chapelle voisine. Cette fois encore les autorités locales, les avocats, les avoués, les notaires et les parents de Pothier, en plus grand nombre que précédemment, furent convoqués etrehaussèrent de leur présence l’éclatde la solennité. Les restes du célèbre jurisconsulte reposent donc aujourd'hui dans Ja cathédrale d'Orléans, tandis que son imagese dresse sur la place voisine.

Pothier ne méritait pas moins par son savoir et la dignité de sa vie.

Parmi les nombreuses œuvres qui sortirent de sa plume, il faut citer plus particulièrement : un « Commentaire dela Coutume d'Orléans », en 1760; untravail très important sur les Pandectes de Justinien, son « Trailé des Obligations » paru en 1761, qui devait, quelques années plus tard, servir de modèleaux rédacteurs du Code eivil :

Ses divers traités du contrat de rente, de louage, de vente, des contrats de sociélé, des contrats mar'ilimes, des contrats de bienfaisance ;

Enfin les traités du contrat de mariage et surtout de la Communauté.

Dans cette série d'ouvrages qui forment un véri-

table recueil de droit civil, Pothier a simplifié, avec beaucoup de méthode et de clarté, la matière juridique qui devait passer ensuite dans nos Codes. Après sa mort, le Recteur et les docteurs régents

de l'Université d'Orléans crurent devoir annoncer au chancelier d’Aguesseau la perte que venait d'éprouverleur Compagnie en la personne de Pothier, leur collègue et maitre. Ils le firent dans des termes que nous allons reproduire et qui témoignaient autant de leur admiration que de leur douleur :

ne Monseigneur, écrivaient-ils le 3 mai 1772, nous « avons l'honneur de vous informer de la très grande « perte que nous venons de faire par la mort de M. « Pothier, professeur de droit français dans notre « Universitéet doyen des conseillers du Présidial de « cette ville. Nous ressentons bien vivement combien « laperted'unjurisconsulte aussidistingué par l’éten- « due de ses lumières que par son zèle pour le bien « public, est douloureure pour tous les ordres de « citoyens; mais nous y sommes d’autant plus sen- « sibles que nous sommes privés d’un confrère qui « nousétait extrêmement attaché et dont les soins « infatigables avaientexcité une vive admiration dans « nos écoles de droit...

«.…. Nous attendons, Monseigneur, que le choix

« de Sa Majesté, déterminé par vos sages conseils, « donne bientôt un successeur à ce célèbre juris- “« consulte, Nous osons vous supplier de fixer votre « attention sur les sujets que l'Université renferme « parmi lesquels il en est plusieurs que M. Pothier « a formés et qui ont dignement répondu à ses « Vues .. »

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