‹ Etude sur le Problème de la Classification des SciencesChapitre 4 sur 17 · DS F · texte numérisé non relu

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La valeur de toute classification dépend du choix de ses principes. Les principes d’une classification sont les

jugements que l'esprit, après une sérieuse méditation,

retient à titre de meilleures vérités sur ce qu’il y a de plus différent dans tout l'essentiel des objets qui composent un monde.

La classification des sciences ne peut avoir que des principes d'inspiration et d’essence philosophiques. L'idée de la science est, en effet, dans la dépendance directe des jugements que l’on porte sur l’origine, les conditions et la valeur de la connaissance. Or, ces jugements contiennent la réponse à la plus profonde question de la philosophie critique, qui est elle-même fondée sur l'étude de la psychologie et, plus particulièrement, de la psychologie de l'intelligence. Aussi, la plupart des classifications des sciences sont étroitement reliées à telle ou telle philosophie ; elles en reflètent les traits ; elles font partie d’un système de pensées qui, en les commandant, les dépasse.

Alors qu’il n’entrait pas dans son intention d’en faire une classification, car, de son temps, les sciences apparaïssaient fort peu nombreuses et assez indistinctes,

on peut déjà découvrir dans la philosophie de Platon un véritable principe de la classification des sciences. Ce principe est tout inclus dans l’ordonnance de la méthode dialectique platonicienne. C’est le principe de la hiérarchie des sciences, selon la plus ou moins grande valeur ontologique des idées dont les sciences sont faites. Au plus bas degré, les sciences, qui, d’après Platon ne mériteraient pas même ce nom, des concepts toujours perfectibles des espèces naturelles ; puis, la science mathématique par les concepts nécessaires et universels ; enfin, la science philosophique, que rend possible l'intuition intellectuelle des idées éternelles. Platon n’aurait donc fait, trop exclusivement, que hiérarchiser les sciences. Mais, si les objets à classer sont par nature inégaux, y aura-t-il une classification qui éviterait de les hiérarchiser ? D’autre part, le fait que le rationalisme quelque peu excessif de Platon ne lui permettait de reconnaître, au siècle où il écrivait, comme sciences authentiques que la mathématique et la philosophie nous amènera dans la suite à une considération historiquement et logiquement précieuse.

Aristote, le premier, tenta résolument d’établir une classification des sciences. Son principe le plus évident est qu’il doit y avoir autant de catégories de sciences qu'il y a d’intentions, et par suite, d’attitudes possibles de la pensée scientifique. Les sciences sont, ou théoriques, ou pratiques, ou poétiques. Aristote classe complètement les sciences théoriques, en les ramenant toutes à la mathématique, à la physique et à la philosophie première. Car, il comprenait la physique au sens large, trop large même, puisque, en plus de toutes les sciences actuellement appelées expérimentales, il faisait entrer

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dans la physique, les sciences descriptives. Complète, cette classification des sciences théoriques révèle aussi

la préoccupation objectiviste d’Aristote. Mais, Aristote

énumère fort incomplètement les sciences pratiques, et c’est indûment, qu’il distingue les sciences poétiques des sciences pratiques. Les sciences poétiques, en effet, en tant qu’elles sont des sciences, doivent se ranger parmi les sciences pratiques. La dialectique ou logique, la rhétorique et la poétique, qui ne sont pour pous que des chapitres ou seulement des corollaires de ce que l’usage a fait appeler l'esthétique, sont des sciences pratiques ; il ne suffit pas de les connaître pour créer du vrai et du beau, pas plus qu’il ne suffit de savoir la morale pour toujours bien faire et réaliser la justice. Quant à la division des sciences en théoriques et pratiques, c’est une juste division qui a été maintenue et s’est imposée à mesure que les idées de la loi et de la règle scientifiques sont devenues plus distinctes. Son intellectualisme fort modéré en comparaison de celui de Platon, son étude psychologique de la volonté libre dans ses relations avec l'intelligence, nous expliquent qu’Aristote fut amené à cette heureuse distinction des sciences théoriques et des sciences pratiques.

Le principe d’une classification des sciences selon l’ordre des facultés de la connaissance, est un principe qui dérive d’une philosophie, et surtout d’une psychologie, inexactes. Ce principe a grandement vicié la classification des sciences que Fr. Bacon établit. Auguste Comte a dénoncé ce principe, qui renferme, écrivait-il, « une distinction plus subtile que réelle ; car, dans chacune de ses sphères d’activité, notre entendement emploie simul-

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tanément toutes ses facultés principales » (1). Il est à si-

gnaler, au passage, qu'Auguste Comte faisait là un juste usage d’une fine et sûre vérité de psychologie, douze pages après avoir déclaré la psychologie impossible. Il est

actuellement bien reconnu que les facultés travaillent

toujours d’un travail simultané. La philosophie empiriste et nominaliste n’est pas sans responsabilité, dans le fait qu’on est porté à énumérer et qu’on accepte de reconnaître, sans nécessité, trop de facultés. La mémoire, qui dans son fond est toute passivité, n’est pas une faculté ; il n’y a pas d'histoire que ne soit plus ou moins critique. L’imagination n'est pas davantage une autre faculté ; dire imagination créatrice, c’est dire travail de la raison, coopération de l'intelligence humaine et de la libre volonté sur les images. Dans l’acte d'imagination créatrice, la raison ne produit que lhypothèse qui, si elle en est un procédé indispensable, n’est pas encore la science. Toute science et toutes les sciences résultent de l’activité, du travail de la raison sur les expériences. Il n'existe pas de sciences de la mémoire, ni de sciences de l'imagination.

Même si Descartes ne l’avait pas lui-même bien résumé en ces quelques lignes : « toute la philosophie est comme un arbre dont les racines-sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir : la médecine, la mécanique

(1) Aug. Comte. « Cours de philosophie positive » 5° édition Schleicher, 1907. Tome I°, page 32.

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et la morale » (1), on aurait découvert, à travers son œuvre, l'ordre qu’il établissait entre les sciences. Le principe de cet ordre affirme l’enchaînement logique eo l'unité formelle des sciences ; car, toutes les sciences, les unes après les autres, sont déduites des idées simples et

évidentes, dont la métaphysique justifie la créance. Dans

l’œuvre scientifique, qu’il voulait définitive, la déduction est, pour Descartes, le procédé essentiel, l’observation et induction, les procédés auxiliaires. Il est vraisemblable qu’il y a entre toutes les sciences des liens logiques qui doivent permettre de bien voir leur fondamentale unité. Si la nature, dans sa simplicité, se réduit à l’étendue, aux figures et au mouvement, et si ces idées physiques expriment, Descartes le pensait, tout comme les idées mathématiques, les réalités intuitivement saisies par la raison, la méthode de toute science consistera à expliquer la composition du monde, par les éléments simples que l’analyse aura d’abord fait trouver. Mais, les principes de la cosmologie cartésienne furent bientôt expérimentalement discutés et contredits. D'ailleurs, les êtres qui composent le monde, manifestent, d’un ordre à l’autre, des puissances originales qui empêchent d’expliquer leur nature plus complexe par le seul recours aux natures simples. Les éléments ou idées simples de la physique de Descartes, ne sont que des postulats ou grandes hypothèses qui pouvaient inspirer des hypothèses partielles. Les sciences physiques, leur histoire le montre, ont usé, dans leurs progrès, successivement, de grandes hypothèses ou théories, qui, selon les expériences faites avec plus de précision, sont abandonnées ou

(1) Descartes. Lettre-préface des « Principes de la Philosophie ».

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reprises ; l'observation et l’expérimentation restent souveraines dans les découvertes physiques. Les postulats ou théories physiques n’ont pas la résistance des postulats mathématiques. Il faut renoncer au projet d’appliquer aux sciences physiques la méthode des sciences mathématiques. La vraie raison de l’unité des sciences n’est pas la raison que Descartes pensait. Par suite, la classification des sciences ne doit pas être, à partir de la métaphysique, une déduction des sciences.

Ne serait-il pas mieux, pour classifier les sciences, de se tenir hors de toute philosophie, d'imposer d’abord à toutes les sciences une division parfaite, selon cette vérité que toute science a pour objet, ou la matière, ou l’esprit ; d'examiner ensuite toutes les possibilités que peut réaliser, sur ces deux grands objets, la recherche scientifique qui, par une exacte dichotomie de ses plus grandes à ses moindres considérations, n’a fait que multiplier le nombre des sciences ? Ce principe complexe, mais ingénieux, et qui permet de dresser un tableau entièrement symétrique des sciences, fut choisi et appliqué par À. M. Ampère. Cependant, on a fait remarquer que la dichotomie des sciences plus générales en sciences moins générales, n’a pas été en fait rigoureusement pratiquée. Cette dichotomie brouille sur le même plan les sciences descriptives, les sciences pratiques et les sciences purement théoriques. La classification d’Ampère risque de faire confondre les vraies sciences avec des chapitres de science. C’est une classification plus systématique que naturelle. Rien ne prouve et rien n’impose qu’il y ait exactement un même nombre de sciences du monde de l'esprit et de sciences du monde matériel. On a souvent répété que la classification proposée par Am-

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père pèche par excès, qu’elle est artificielle et arbitraire. Au vrai, cette classification est faible de toute la faiblesse de son principe. Ni sans mérite, ni sans valeur, ce principe manque de force et d’exactitude, parce qu’il n’est pas fondé sur une philosophie critique précise, finalement sur une juste psychologie de la raison. Auguste Comte a fondé sa classification des sciences sur des principes explicites qu’il importe de bien examiner. À ne vouloir même classifier, écrit en substance Auguste Comte, que les sciences fondamentales qui portent sur tous les ordres de connaissances réelles, il faut en réduire le nombre à la plus simple expression possible. On nr’aboutira à une classification naturelle des sciences, que par la comparaison des divers ordres de phénomènes dont les sciences ont pour objet de découvrir les lois. Or, tous les phénomènes observables peuvent être classés en un petit nombre de catégories natuturelles. L’ordre de ces catégories « est déterminé par le degré de simplicité, ou, ce qui revient au même, par le degré de généralité des phénomènes, d’où résulte leur dépendance successive, et, en conséquence, la facilité plus ou moins grande de leur étude » (1). En effet, l’étude de chaque science exige la culture préalable de toutes ceiles qui la précèdent et devient le fondement de l'étude de la suivante. Ainsi, la formule encyclopédique de la hiérarchie des sciences permet de déterminer le véritable plan général d’une éducation scientifique. Enfin, cette classification objective et hiérarchique fait énumérer les sciences fondamentales, depuis les mathéma-

(1) Auguste Comte. «Cours de philosophie positive ». 6° édition Schleicher 1907. Tome I‘, page 48.

tiques, jusqu’à la physique sociale, dans un ordre logique qui s’accorde, à le savoir entendre d’une manière large, avec l’ordre historique de Papparition des sciences. Auguste Comte a pris soin de faire remarquer que, si l'étude des phénomènes plus complexes suppose la connaissance des phénomènes plus simples et de leurs lois, les phénomènes complexes ne peuvent pas être ramenés aux phénomènes simples ; car, chaque catégorie de phénomènes comporte son originalité spécifique et réalise, relativement à la catégorie inférieure, un immense accroissement.

Le très grand succès de la classification des sciences établie dès les premières pages du « Cours de philosophie positive », .s’explique par la préoccupation d’Auguste Comte, de réduire les sciences au moindre nombre possible, et aussi, par le fait que cette classification correspondait à l’opinion d’un siècle avant tout intéressé au merveilleux essor des sciences expérimentales. La classification des sciences fondamentales, réduites au nombre de six, fut préférée à celle du grand savant qui avait dressé le tableau systématique de deux cent cinquante

quatre sciences de règnes, de sous-règnes, d’enbranche-

ments, de sous-embranchements et d’ordres différents. Cette préférence était justifiée : les principes proposés par Auguste Comte avaient une solidité philosophique qui manquait aux principes choisis par A. M. Ampère. Le plus grand et important principe d’Auguste Comte qu’il existe des phénomènes plus simples et plus généraux et des ordres iréductibles de phénomènes de plus en plus complexes et moins généraux dont l’étude suppose la connaissance des phénomènes moins complexes est assurément le plus objectif des principes qui ait été

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formulé en cette matière. Ce principe a d’ailleurs en sa faveur une antique tradition. Il est, en termes de positivité, la traduction exacte de la proposition métaphysique, reprise et adoptée deux mille ans après Aristote, par Leibniz, que les entéléchies supérieures englobent

en les dépassant toutes les puissances des entéléchies in-

férieures. L'homme est plus que l’animal et le végétal, mais tout l’animal et tout le végétal ; l'animal et le végétal autres choses que le minéral, mais tout le minéral. Cette métaphysique, qui s’accorde avec le sens commun, ose nommer les êtres qui composent le monde ; elle explique mieux la division objective des phénomènes, de leurs lois et par suite des sciences expérimentales. Sans y avoir mis cette intention, Auguste Comte a dégagé le juste principe qui montre comment les sciences expéri-

mentales modernes correspondent aux chapitres des an-

ciennes cosmologies métaphysiques. L’avantage de la science qui se prononce sur les êtres est d'empêcher de confondre les êtres réels et les êtres de raison, de rapporter à un même genre de connaissances la mathématique et la physique.

Auguste Comte a bien compris l'utilité pédagogique de la juste classification des sciences. Les jeunes esprits gagneront beaucoup à être de bonne heure prévenus de l’ordre des sciences et de la situation logique de chacune d’elles dans la connaissance universelle. Ils seront, d’abord éclairés exactement sur la fin de chaque science et sur ses relations avec les autres sciences, plus intéressés à l'étude. Maïs, il restera toujours que les programmes d'instruction feront étudier parallèlement, à partir de leurs rudiments, les diverses sciences. Ainsi, les programmes correspondront à ce que l’histoire nous

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