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LE TABLEAU SYNOPTIQUE DE LA CLASSIFICATION DES SCIENCES

L'action de homme a toujours été éclairée et guidée par la raison attentive aux expériences nouvelles. La connaissance empirique est aussi ancienne que l’humanité. Sans cette connaissance, l’espèce humaine n'aurait pu survivre, car elle est dépourvue des instincts de l’action précise et efficace que possèdent les espèces purement animales. L'expérience constante que sa conscience lui procurait de la contingence de son être amena Fhomme primitif à éclairer, autant que son intelligence toute occupée aux images en était capable, son sentiment religieux. Il sut, de bonne heure aussi, calculer et mesurer. Ces calculs étaient fort rudimentaires et hésitants ; les moyens de mesure changeants et fort imprécis. De nombreux siècles s’écoulèrent, tandis que lhumanité ne faisait que lentement accumuler ses connaissances empiriques et cependant précieuses. De ces connaissances, qui exprimaient fort vaguement le déterminisme des êtres et des faits, on déduisait déjà des façons d'agir plus faciles et heureuses. Une instruction existait, les générations se transmettaient ce qu’elles avaient ap-

pris. Des métiers s’affirmaient et les divers travaux se

distribuaient entre les hommes d’une même société. D’après les plus notables transformations de lindustrie plus expérimentée, on distinguait déjà les étapes du progrès de la civilisation. Les peuples, inégalement civilisés selon leur situation géographique et économique, manifestaient entre eux de fortes différences de connaissance et d’habileté.

Des hommes purent consacrer leur vie entière à la réflexion et au progrès de la pensée. Si la connaissance et la description exactes des minéraux, des plantes et des animaux exigent de longues expériences, d’interminables déplacements et ne sont jamais parfaits, n’y aurait-il pas à établir des systèmes de connaissances définitivement acquises, vraies d’une vérité qui se prouve, parce que vraies, utiles à toutes les époques et dans tous les pays ? Il se rencontra que de tels systèmes furent possibles. Ces systèmes portaient sur les connaissances qui viennent des expériences sensibles universelles, des expériences qui ont procuré les idées de nombre, d’espace et des figures, de mouvement et de temps, toutes idées qui ne sont pas sans une certaine compréhension et dont l’extension logique est la plus grande parmi tout ce qui est concevable du monde matériel. Des théorèmes arithmétiques, géométriques et mécaniques commencèrent à constituer cette discipline universelle, dès lors si bien désignée par le terme de mathématique. Dans la possibilité de voir à l’évidence les conséquences rigoureuses de toutes les définitions quantitatives, la raison trouvait une satisfaction, un assouvissement, que jusqu'alors elle n’avait pas éprouvés.

Vers le même temps, d’autres voulaient employer les

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forces de leur raison à expliquer l’ensemble des êtres.

La sagesse n’est pas de savoir calculer et mesurer ; elle consiste à comprendre l’univers, ses premiers principes, sa fin, donc aussi la nature et les destinées humaines, Au risque de se mettre, par leurs conclusions, en désaecord avec les trop poétiques croyances religieuses de leur patrie, les amateurs de la sagesse découvrirent le plus grand et noble objet du travail de la pensée. Pressés de posséder l'explication totale, ils exercèrent leur puissance d’abstraction sur l'expérience synthétique des choses. Ils auraient voulu que la philosophie, pour accomplir-une œuvre aussi incontestée et achevée, eût usé de la même méthode déductive que la mathématique.

On chercha, sans succès, à déterminer l’élément unique

dont l’univers devait être fait. On imagina que l’univers était le résultat d’un nombre indéfini d'unités matérielles atomiques, dont les différents assemblages auraient composé tous les êtres, et dont les mouvements expliqueraient tous les faits. L'alliance de la philosophie et de la mathématique essayait encore de se réaliser dans un système rationnel, où les êtres et les nombres étaient identifiés. Cependant, la philosophie faisait l’épreuve qu’il y a dans l’univers autre chose que la quantité ; qu’il doit y avoir des principes, des qualités dont les considérations mathématiques n’arrivent pas à rendre compte. La philosophie sera une science encore plus synthétique que la science du nombre, des figures et du mouvement. L’une et l’autre admirables, les deux sciences sont hiérarchisées : son objet doit faire tenir la mathémathique pour inférieure à la philosophie. Platon représente, car il en a donné un clair témoignage, ce moment de la pensée.

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Que la philosophie peut se faire, qu’elle a une valeur objective, qu’elle ne doit pas purement se déduire de certains postulats, de certaines intuitions rationnelles, mais que son essentielle méthode est inductive ; on ne pouvait l’admettre sans qu’un long débat se fut institué sur la nature, l’origine, les forces et les limites de la raison. Ce débat sera toujours ouvert. Désormais il constituera la première partie de la philosophie : la critériologie. Selon les positions occupées et les conclusions adoptées en critériologie, la philosophie ontologique sera différente, ou même tenue pour illégitime et niée. De toute manière, la philosophie reste la plus profonde et la plus grande science, l’explication totale de ce qu’il est possible de connaître.

Les deux sciences synthétiques ne tardèrent pas à prouver leur valeur théorique en fondant, l’une et l’autre, des sciences pratiques, des arts, d’une utilité universelle. Personne, au cours de sa vie, dans ce monde de corps, ne peut se passer de recourir à la mathématique, pour mieux compter et mesurer ; mais aussi, personne ne manquera de tirer profit des sciences pratiques qui apprennent les règles du beau, du vrai et du bien. Sans la philosophie, qui les fonde, il ne saurait y avoir une esthétique, une logique, une morale, complètes et réellement fécondes.

Malgré qu’il ne put la concevoir comme entièrement indépendante de la philosophie et plus précisément de la métaphysique, Aristote a entrevu la place exacte qu’occuperait une science nouvelle, analytique, et qui n'éviterait pas de se fractionner. Cette science, la physique, mérite d’être appelée philosophie seconde, puisque son objet, s’il englobe tout le monde des corps, con-

siste seulement à y découvrir l’ordre des causes secondes.

Le reproche que l’on fait souvent à la préoccupation philosophique d’avoir retardé le progrès de la physique, et, par suite, celui de toutes les sciences expérimentales, doit être, en bonne justice, fort tempéré. N'est-ce pas la philosophie qui a créé l'esprit scientifique et expérimental, qui a suscité le goût des explications analytiques d'ordre physique ? Mais le travail était ingrat qui exigeait la découverte de ces explications minutieuses et illimitées. Les connaissances empiriques recueillies au cours des âges avaient formé, tantôt des routines intellectuelles, tantôt des doctrines hermétiques, qui étaient des obstacles pour la véritable investigation scientifique. Surtout, les instruments d’observation faisaient défaut, sans lesquels les faits sont comme des blocs impénétrables, où les vraies causes phénoménales se cachent. Ce n’était qu'avec une tenace patience que la raison arrivait à rompre ce cercle qui fait la méthode et l’invention des instruments dépendre du progrès de la science, le progrès même de la science dépendre de la précision de la méthode et du perfectionnement des instruments.

La physique qui veut découvrir les lois des phénomenes des corps, ne serait-t-elle pas que la science des mouvements dans l’étendue, et, donc, une science qui, par sa réduction à la mécanique, se ramènerait à la pure mathématique ? Ce fut la conception cartésienne qui ne supposait dans les corps que de la passivité, dans la

-matière « aucune des formes ou qualités, dont on dispu-

te dans les Ecoles » (1). Bientôt après, on reconnaissait

(1) Descartes. « Discours de la méthode» V* partie.

dt

que la physique doit être inductive et compter sans cesse avec l'observation ; on ne renonçait pas à ne voir dans la physique que la science des mouvements réels dont les lois s'expriment selon les symboles de la mécanique rationnelle. Mais, l’étude des énergies qui déterminent les mouvements n’est-elle pas, pour la physique, plus

importante que celle des mouvements ? Toute la réalité physique même, ne se réduit-elle pas à ces énergies ? Le dernier mot ne restera-t-il pas au mécanisme si les énergies matérielles ne peuvent être étudiées que par les mouvements observables qu’elles engendrent ? C’est aux physiciens, qui contestent entre eux, autant qu'entre eux les philosophes, qu’il appartient ici de voir et de décider. Qu’il nous suffise de noter que l’étroite alliance de la physique, qui est inductive, et de la mathématique, qui est déductive, est incessamment fructueuse.

Cependant, tandis que la physique cherchait les lois des corps considérés dans leur ensemble, et leurs phénomènes objectivement quantitatifs, on avait, de connaissance empirique, et depuis des siècles, remarqué que les corps manifestent, selon leur espèce, des affinités et des qualités intrinséques, donc des natures fort différentes. La chimie vint remplacer ces vagues connaissances empiriques ; elle put s'organiser en science expérimentale des lois des phénomènes de la constitution intime des corps. Quelle que soit la conception que, d’après les faits bien observés, on doit se faire et on se fera de la constitution des atomes, la chimie conservera son objet et sa raison d’être. Si les atomes ne sont que des systèmes essentiels de mouvements ou d’énergies déployées, ces mouvements et ces déploiements subissent le déter-

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