‹ Étude sur le régime financier du MarocChapitre 2 sur 71 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le régime ancien

Le Maroc apparaît comme une vaste étendue de territoire où vivent un grand nombre de tribus réunies seulement par des affinités de race et de religion. Au point de vue ethnique, Berbères et Arabes se partagent le sol ; au point de vue religieux, l’islamisme englobe à peu près tous les habitants ; dans les villes, il y a en outre un certain nombre de juifs. Entre ces groupes divers, villes ou tribus, on peut dire qu’il n’y a aucun lien, aucun sentiment patriotique, aucune unité morale, pas même la notion de l’intérèt général ou de la solidarité économique. Rivalités, querelles, guerres entre tribus sont des événements

fréquents surtout dans les campagnes et dans la ré-

gion la moins directement soumise au sultan. Ni l’instinct de la discipline, ni l’habitude de l’obéissance ne sont là pour empêcher ces désordres.

Ces éléments si peuunisétaient-ils, avant l’établissement de notre protectorat, rattachés entre eux par un lien politique et administratif puissant? Les pouvoirs publics créaient-ils une cohésion quelconque ? Sans doute il s’y efforçaient, maisils n’y parvenaient guère parce que toutes leurs décisions étaient dictées non par l'intérêt général, mais par l'intérêt du clan au pouvoir. Ce clan s’efforce de se maintenir et il ne voit dans le pouvoir que des avantages d'ordre matériel, la possibilité de jouir d’une vie luxueuse et de s'enrichir. Toute l'administration va donc être un vaste système d’exploitation des sujets. Il s’agit de tirer du contribuable tout ce qu’on peut en tirer et de lui rendre le moins possible sous forme de sécurité, services publics, outillage économique.

Au sommet de la hiérarchie se trouve le sultan que sa qualité de descendant du Prophète et d’héritier de la dynastie régnante a investi d’un pouvoir spirituel et d’un pouvoir temporel. Sa puissance spirituelle s’étend sur tout le Maroc ; pratiquement elle se.traduit par la possibilité de donner efficacement le signal de la guerre sainte. Sa puissance temporelle n’embrasse qu’une partie du territoire, le Blad él Maghzen dont l'étendue est variable suivant la force

momentanée que peut manifester le sultan, Le reste

ou Blad es Sibane reconnaît pas l’autorité chérifienne ; là le sentiment de la tribu, vivace dans tout le Maroc, devient prépondérant et ce groupe de chefs de famille vit d’une vie autonome, ne supportant qu’un minimum d'institutions politiques sous forme d’assemblée élue ou djemmaa. La soumission des pays maghzen se traduit par leur contribution aux charges du sultan sous forme de contingent militaire et d'impôt. Faire rentrer ces deux contributions est l’unique préoccupation de l’administration chérifienne. Mais la politique financière est en réalité la raison finale de toute l’organisation ; l’arméc n’est qu’un moyen de contraindre les tribus rebelles à payer l'impôt et toute diminution de force matérielle se traduit par une diminution dans les rentrées d’argent. Il faut done partout où on le peut pressurer les contribuables et par mille bras puiser l’argent dans le pays et le faire rentrer dans les caisses du Trésor.

Le Maghzen, c’est-à-dire l'ensemble de l’administration, comprend au centre les ministres dont l’un, le grand-vizir, est ie bras droit du sultan, dans les campagnes le caid ou amel aidé d’un khalifat ou lieutenant et représenté dans les douars par des cheikhs, dans les villes, le pacha assisté pour la perception de l’impôt par des oumana. Caïds et pachas détiennent tous les pouvoirs sauf celui de rendre la justice qui est réservé aux cadis. Pour être désignés, tous ces

fonctionnaires ont dû payer, acheter leur charge au

no

sultan et offrir des cadeaux aux plus puissants personnages pour être sûrs de leur nomination. Ils vont donc récupérer leurs débours sur le dos des foncetionnaires placés au-dessous d’eux — ils les contraindront à leur faire des cadeaux - ou des con'ribuab'es — ils leur demanderont plus que leur cotisation normale et conserveront le surplus par devers eux. Tant bien que mal les caisses du Trésor se remplissent. Les sommes perçues vont-elles être employées à procurer l’ordre et la prospérité ? Point du tout. Il faut d’abord pourvoir aux besoins du sultan et de sa cour. L'entretien du souverain, de son harem, de sa famille, de ses serviteurs, de ses palais, les frais qu’entraînent ses déplacements absorbent une grosse portion des revenus et cela sans aucune limitation, et mème sans distinction d'avec les sommes affectéee aux services publics. La notion de la liste civile est inconnue. Il y a ensuite les dépenses militaires, inévitables, car sans armée ni la fidélité des tribus ni la rentrée de l’impôt ne sont assurées. Les fonctionnaires reçoivent de maigres traitements, que pour plus de sûreté, ils commencent par prélever sur le produit des contributions qu’ils perçoivent. IL faut encore s’assurer le concours des chefs puissants, acheter la soumission des personnages jouissant d’une influence politique ou religieuse, sans quoi ce serait l'anarchie ou l’ascension rapide de quelque

prétendant. Après cela, s’il reste quelque chose, on

l’ensevelira dans le Trésor du sultan à titre de réserve pour lPavenir.

Pour la satisfaction des besoins généraux, il n’y a pas de crédits. Sans doute la justice est assurée par les soins du caïd et du cadi ; il est pourvu au culte et à l'entretien de quelques écoles au moyen des revenus des habous, biens provenant de fondations pieuses ; en dehors de cela il n’y a aucun service public. La sécurité est inexistante ; iln’y a pas de port aménagé, pas d'entretien de voirie dans les villes, aucune route, rien qui réponde aux besoins d’un peuple où on trouve souvent le désir de s’enrichir, en tout cas celui de pouvoir en toute tranquillité travailler et jouir du produit de son travail.

Ainsi pressuration de la masse, abus fiscaux, exactions et malversations de la part des fonctionnaires chargés des recouvrements, gaspillages égoiïstes et inutiles dans l’emploi des ressources, tel était l’aspect du Maroc au point de vue financier avant que nous nous y installions.

Par la force des choses, ce système n’assurait ni la prédominance politique du sultan, ni sa prospérité financière. La gestion des agents n’était pas guidée par leur dévouement à la cause dynastique mais uniquement par leur propre intérêt. Les populations cherchaient à se soustraire à des charges qu’elles jugeaient avec raison trop lourdes, injustes, mal répar-

ties et dont elles savaient le produit destiné non aux

besoins généraux, non pas même aux dépenses personnelles du sultan, mais pour la plus grande partie à l’enrichissement de quelques fonctionnaires. L’armée, sauvegarde de la domination chérifienne et par conséquent du fisc, n’accomplissait sa tâche qu’autant qu’elle était payée ; ses effectifs variaient d’ailleurs suivant que les tribus mettaient plus ou moins de bonne volonté à fournir leur contingent. La question de la maîtrise politique et celle des ressources étant ainsi fonctions l’une de l’autre, la pénurie amenait l’insubordination générale qui à son tour procurait la détresse financière.

Il est arrivé un moment où les nations européennes en quête de débouchés pour leurs produits ont jeté les yeux sur le Maroc. Commerçants, agriculteurs, simples explorateurs, en grande majorité français, ont vu là un domaine nouveau pour leur activité. Leurs gouvernements ne les ont pas découragés car déjà quelques hommes d’État caressaient le rêve d’une domination politique. À mesure que des Européens entraient en contact avec les populations du Maroc, le problème de la sécurité dans ce pays devenait une question d'ordre international. Tout attentat contre un Européen, toute entrave apportée à ses affaires par les violences des particuliers ou l'arbitraire des. fonctionnaires chérifiens amenait inévitablement une réclamation dela nation dont il ressortissait. En même

temps la France s’inquiétait des répercussions pos-

sibles de ce désordre en Algérie à travers une frontière assez indistincte.

Tout le mal, l’absence de sécurité en particulier, provenant en dernière analyse de la pénurie du Trésor chérifien, on s’est préoccupé de faciliter au Maroc la conclusion d’emprunts, et à cette occasion on a imposé au sultan des réformes financières. De ces emprunts et de ces réformes, la situation de l’empire n’a pas été améliorée. Les fonds empruntés ont été gaspillés, tout comme les ressources ordinaires ; le plus souvent ils étaient affectés d’avance au remboursement de dettes antérieures, contractées sans garantie pour les créanciers. Les réformes imposées n’ont eu d’autre but que d’assurer le gage des emprunits ; elles ont pu amener dans certaines recettes une régularité avantageuse ; elles ne touchaient pas assez directement au régime pour en modifier les résultats.

L’immixtion financière n’a pas rendu l’empire chérifien plus prospère. En revanche, elle a préparé l’immixtion politique. Les contacts devenant chaque jour plus fréquents entre les Européens d’une part, les fonctionnaires du Maghzen et les indigènes d’autre part, des réactions violentes se produisirent de la part de ces derniers. À chaque réaction a correspondu une intervention, intervention diplomatique d’abord, intervention militaire ensuite si la première restait

infructueuse. La mise en tutelle était inévitable, Elle

HG

aurait pu être internationale, tout au moins partagée entre quelques puissances, à raison soit de leurs droits anciens, soit ne leurs prétentions nouvelles. La France par sa persistance à faire valoir les droits qu’elle tenait de sa position spéciale, c’est-à-dire au point de vue politique du voisinage de l'Algérie, au point de vue économique de l’importance prépondérante de ses intérêts, par ses sacrifices sur d’autres points, a réussi à s’assurer la prééminence. De là est

né le protectorat français.

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