‹ Étude sur le régime financier du MarocChapitre 4 sur 71 · CHAPITRE HI · texte numérisé non relu

CHAPITRE HI

Les grandes lignes de notre programme

Le problème marocain peut, semble-t-il, ètre envisagé à deux points de vue, le point de vue de la colonisation et celui de la politique indigène. Allons-nous considérer ce pays comme un débouché pour lactivité de nos compatriotes et en organiser l’exploitation économique? Nous efforcerons-nous plutôt de faire la conquête politique et morale des indigènes? Les deux buts peuvent et doivent être poursuivis concurremment, mais nous croyons que le dernier doit l'emporter et inspirer, préférablement à l’autre, notre attitude et nos initiatives. Le Maroc est-il si riche qu'il puisse, en plus de sa population relativement assez nombreuse, nourrir et enrichir un grand nombre d’immigrants? Ne serait-ce pas un assez beau résultat si nous pouvions, par la conquête des esprits, accroître les forces nationales de toutes les forces de l'empire marocain ?

Ce problème de politique indigène ne se pose

encore que pour une partie du Maroc, celle que nous

occupons effectivement. Il reste la plus grande partie du Blad es Siba et une portion du Blad et Maghzen. Pour quelques temps encore laissons les régions montagneuses du Blad es Siba et leurs peuplades berbères, farouchement indépendantes, s’administrer elles-mèmes dans une paix relative. Mais le pays Maghzen encore non occupé est un foyer de troubles, d’où le désordre s'étend partout. À défaut d’action administrative, nous pouvons y faire de l’action politique. Ces régions sont en fait tombées sous la domination de quelques puissants personnages ; nous allons donc traiter avec ces grands seigneurs, leur donner une sorte d’investiture, charger chacun d’eux de gouverner un territoire déterminé, d’y lever l’impôt et d’y assurer un minimum d’ordre et de sécurité. C’est l’application de ce qu’on appelle la « politique des grands chefs » et quelques-uns y voient un système définitif, la formule même du protectorat. Nous croyons que ce ne peut être qu’une étape, bonne tout au plus, et à titre provisoire seulement, dans la partie du Maroc où déjà existe une sorte de régime féodal. Le danger possible, c’est celui d’une lutte souterraine et occulte contre notre influence, d’une révolte ouverte plus tard ; le danger presque certain, c’est celui de l’exploitation de l’indigène, des abus, des cruautés. Quoi qu’il en soit, l'application de cette méthode dans le sud de l’empire nous a évité d’im-

portants déploiements de troupes et de grandes

or

dépenses ; grâce à elle l’agitateur El Hiba a été repoussé, la vallée du Sous replacée sous l'influence française et Agadir occupé par une garnison française.

Les régions paréourues par nos troupes sont le domaine exclusif de notre activité réformatrice. Au nom de quel pouvoir, au nom de quel principe reconstituant et réorganisateur nous présenterons-nous aux indigènes ? Tout conquérant en entrant dans un pays se demande quelle est la partie de la nation qui domine l’autre ; quand il l’a discernée il s'associe à elleet trouve là un point d’appui pour son autorité. La même question se pose pour nous à qui répugne l’emploi brutal et continu de la force.

Au Maroc quel est en fait ou même seulement dans l'opinion des habitants le pouvoir prépondérant ? Il n'y a pas d’aristocratie. Le clergé nous est impénétrable et d’ailleurs son influence, si nous pouvions en disposer, nous échapperait par là même qu’elle est d'essence musulmane et par suite antichrétienne. Il reste le sultan et son maghzen.

L'autorité chérifienne est faible, même dans les régions qui lui sont le plus directement soumises ; dans les autres, elle est pour ainsi dire purement nominale, ne se traduisant par aucun acte apparent d’obéissance ; là le sultan n’est plus un souverain, mais un chef religieux capable de déchaïner la guerre

sainte, Néanmoins c’est un pouvoir qui pourra subsis-

ter dans la mesure où nous maintiendrons et renforcerons son prestige. Nous devons nous appuyer sur lui en même temps que nous le soutiendrons. Les fonctionnaires constituant le maghzen ont bien du mal à obtenir l’obéissance des sujets ; ils vivent d'abus et nous haïssent parce que nous entendons modifier leurs habitudes, Pourtant, c’est au centre et dans les régions une organisation qu’il ne faut pas négliger d'utiliser.

Le sultan et son Maghzen, voilà les éléments de stabilité sociale que nous avons trouvés au Maroc et qu’il importe dans notre intérèt de ne pas détruire, mais au contraire de soutenir pour en faire l’armature de la future organisation.

En fait cette aititude nous a été quelque peu dictée par les circonstances. En 1907 nous avons débarqué à Casablanca parce que le Maghzen était impuissant à y rétablir l’ordre. Sousles regards soupconneux de l’Europe et aussi par un grand désir de loyauté, nous avons agi au nom du Maghzen. Nous avons soutenu et conseillé sa faiblesse. Cela nous a conduits au protectorat.

La méthode que commande notre intérêt est conforme dans ses grandes lignes à l’esprit du protectorat; elle nous est donc dans une certaine mesure imposée par les accords qui servent de base juridique à notre action. Le traité de Fez du 30 mars

1912 nous oblige expressément au maintien d’un

Dre

« Maghzen chérifien réformé ». L'administration directe, la politique qui consisterait à faire table rase de tout ce qui existe et à importer nos institutions, nos méthodes d'administration et nos fonctionnaires, est exclue pour ces räsons de droit et de fait. Remarquons en outre que le danger principal de la politique maghzen, qui est de voir se retourner contre nous un pouvoir désormais fortifié et étendu, disparaît quand, comme nous, on tient en même temps que l’administration locale le gouvernement central. L’unité marocaine sera peut-être un jour une réalité ; tâächons qu’elle se fasse à notre profit et non contre nous.

Ily a bien des modalités diverses dans l’application et notre activité, tout en restant dans ces grandes lignes, peut suivant les temps et suivant les lieux se rapprocher plus ou moins soit de l'administration directe soit de la collaboration avec le gouvernement chérifien. L'organisation marocaine a un caractère si primitif que souvent on sera obligé de créer quelque chose là où il n’y a rien. Puis le sultan protégé verra peut-être disparaître peu à peu son prestige et sa force, et se réfugiera dans une magnifique et pompeuse oisiveté, nous laissant l'autorité effective.

Il reste une question de principe à trancher. Au Maroc la région montagneuse comprise dans le Blad

es Siba est habitée par des tribus berbères ; c'est une

pe

autre race que les Arabes, ayant des mœurs et une langue différentes, détestant l'influence et l'autorité du sultan. Allons-nous nous présenter àces peuplades au nom du Maghzen et instaurer parmi elles un pouvoir qui n’a jamais existé? Faut-il par une tactique volontaire ou seulement dans un vain désir d’uniformité implanter des institutions et propager une langue auxquelles ces tribus sont résolument hostiles? Ne risquons-nous pas de nous heurter à des résistances plus grandes que si nous abordions et gouvernions les indigènes au nom de la France ? D'autre part si nous réussissons dans cette voie, l’unité ainsi créée ne se retournera-t-elle pas contre nous? L'empire marocain est quelque chose d’assez vague, etle protectorat que nous avons reçu s'exerce non sur une nation mais sur un territoire occupé par des tribus différentes. Nous ne sommes pas tenus de restaurer l’autorité maghzenienne là où elle a toujours été contestée ; il faut donc respecter le particularisme des tribus berbères tout en maintenant et en utilisant au besoin à notre profit le vague bien religieux qui unit ces tribus au sultan. La souveraineté nominale de celui-cirestera entière, mais notre administration locale, placée auprès des chefs que ces populations berbères se sont librement donnés, s’inspirera des conditions locales et s'efforcera de respecter les mœurs des indigènes. Cette diversité sui-

vant les régions est parfaitement conciliable avec les

no

principes généraux du protectorat et avec les termes du traité franco-marocain. En particulier l’article # prévoit de la part du sultan des délégations de pouvoir qui pourront être données aux autorités françaises ; par ce moyen jl pourra y avoir une quasiabdication du Maghzen entre nos mains.

Nous ne sommes pas venus au Maroc seulement pour y asseoir notre domination, mais encore pour y entreprendre des réformes. Il n’est pas inutile de dégager l'esprit de ces réformes, aussi bien de celles qui s’appliqueront aux institutions qu’à celles qui viseront les hommes chargés d’assurer l’administration journalière. Ce sont les réformes financières que nous aurons particulièrement en vue. Toutefois la complication des rouages n’est pas telle qu’il soit facile, dans un pays à organisation primitive comme celui-ci, de faire la distinction entre ce qui est régime administratif en général et régime financier proprement dit. Les fonctionnaires chargés d’assurer le jeu de l’un et de l’autre seront les mêmes en général. Certains seront des délégués du gouvernement central investis de tous les pouvoirs dans une région déterminée. Puis l’importance de la question financière est telle au Maroc, surtout elle a été telle que tout semblait devoir lui être subordonné et être conçu en vue de la résoudre. Les considérations qui vont suivre sont surtout d'ordre financier ; elles sont en

même temps d'ordre général.

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