‹ Étude sur le rôle de l'accent latinChapitre 13 sur 39 · V. VERBE · texte numérisé non relu

V. VERBE

La conjugaison est peut-être la partie de la langue latine que les langues romanes ont traitée avec le plus d’originalité, quelles ont le plus profondément renouvelée. Des voix se sont perdues ; des modes , des temps ont disparu , d'autres ont été créés que ne connaissait pas la langue mère ; les conjugaisons ont été mêlées l’une avec

(1) On trouve aussi pour huitième, oitauve, de octâvus; mais cette forme est très-rare.

(2) Voy. ce que j’ai dit sur l’accent reculé dans les mots de quatre syllabes au commencement de ce chapitre.

l’autre et classées d’après d’autres principes ; enfin , la décomposition a été complète, et c’est bien un édifice nouveau qui est sorti des débris de l’ancien. Là comme dans les autres parties de la langue, l’accent a joué un rôle considérable, un rôle double , analogue à celui qu’il joue dans la composition et la dérivation ; tantôt sa persistance a sauvegardé certaines formes , tantôt on l’a déplacé pour en obtenir de nouvelles. Il faut étudier dans la Grammaire comparée des langues romanes la transformation des conjugaisons latines. Obligé de me renfermer dans les strictes limites de mon sujet, je ne pourrai même passer en revue tous les détails qu’il comporte ; je m’efforcerai du moins d’en dire assez pour qu’on puisse expliquer ce dont je ne parlerai pas, à l’aide de ce que j’aurai dit.

J’adopte la division faite par M. Diez des formes latines et romanes en fortes et faibles (1) ; je ne prétends pas plus que lui assimiler chacune de ces deux classes aux classes correspondantes en sanscrit , en grec ou en allemand : j’adopte cette division parce qu’elle est commode et claire , et que, patronnée par le savant auteur de la Grammaire, elle sera sans doute universellement admise. Les formes fortes sont celles qui accentuent le radical , les formes faibles celles qui accentuent la terminaison : créscere , dicitis, ténui, sont des formes fortes ; dormire, débètis, amdvi, sont des formes faibles ; la même différence existe entre croître, dites, tins, et dormir, devez, aimai. « L’importance de l’accent, qui a une si grande part à la formation des langues filles du latin, se démontre donc encore ici (2). » Seulement il faut , je crois , restreindre ces

(1) Sur le système de verbes forts et de verbes faibles proposés par M. Burguy, voyez le chapitre V de ce travail.

(2) Uiez, t. 11, p. 122.

appellations de fort et de faible aux diverses formes des verbes, car nous n'avons pas de verbes qui soient complètement forts ou qui aient fortes toutes les formes sur lesquelles peut porter la différence. i

Beaucoup de formes qui étaient fortes en latin sont devenues faibles en français ; le contraire est bien plus rare, et cela s’explique facilement. Les langues romanes ont une tendance manifeste à allonger les mots , à leur donner plus de consistance , et à conserver autant que possible le radical sans altération dans les flexions ou les dérivés; or, dans la conjugaison comme dans la dérivation, elles mutilaient beaucoup les formes en accentuant le radical, elles les conservaient bien plus entières en accentuant la terminaison ; de là ce grand nombre de verbes en ère , accentués par conséquent sur le radical , qui sont devenus des verbes en ère ou ire accentués sur la termi ■ naison ; de là le déplacement de l’accent à la l re et à la 2 e pers. du pluriel de la 3” conjugaison ; de là ces participes faibles qu’on a donnés à presque tous les infinitifs forts (1).

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