IV. PARFAIT
Dans le parfait des quatre conjugaisons, l'accent se déplace aux diverses personnes :
Cantâvi
débui
légi
dormivi
Cantavisii
debuisti
legisti
dormivisti
Cantavit
débuit
légit
dormivit
Cantâvimus
debuimus
légimus
dormivimus
Cantavistis
debuistis
legistis
dormivistis
Cantavèrunt
debuérunt
legérunt
dormivérunt
Dans la 1" et la 4 8 conjugaison nous ne trouvons cependant pas de déplacement de l’accent dans la conjugaison française : chantai, chantas, chanta, chantâmes, chantâtes, chantèrent ; dormis, dormis, dormit, dormîmes, dormîtes, dormirent. Il y a là deux exceptions, l’une pour la 2 e pers. du singulier et la 2' pers. du pluriel, l’autre pour la 3 e pers. du pluriel. La première, comme l’a
(1) Ces trois formes prouvent bien que l’impér. n’est autre que l’ind. présent : car dicamus, faciamus, n’auraient pu donner dimes, faimes, pas plus que dicalis, faciatis, dites, faites.
déjà indiqué M. Diez, est le résultat d’une synérèse, ce fait si commun en français ; on a supprimé le v caractéristique du parfait de très-bonne heure, et on a eu cantaisti, dormisti ; puis, en réunissant les deux voyelles ainsi rapprochées, cantasti, dormiisti, chantas, dormis ; de même chantastes, dormistes (1).
La synérèse peut suffire à expliquer aussi chantèrent et dormirent; mais elle n’expliquerait pas comment, dans les parfaits forts, on a dit tinrent de tenuerunt, lurent de legerunt, voldrent de voluerunt (2).
Voldrent la veintro li Deo inimi ,
Voldrent la faire diaule servir. — Eulalie.
Tant ont des antres con en volrent mener. — Ogier, v. 626.
Adde Benoît, v. 2458 et passim.
Cette accentuation tient à un fait commun à toutes les langues romanes : l’abréviation de Ve dans la terminaison érunt ; on sait du reste que les poètes latins abrègent toujours Ve à cette personne dans certains parfaits forts, et prennent avec les autres des licences qui prouvent que la quantité n’en était pas rigoureusement fixée.
Mais les parfaits forts ont conservé en français le déplacement de l’accent à la 2 e personne du singulier et du pluriel : fis , fesis, fit, fesistes, firent; pus, poüs, put, poüstes, purent. Tel est le paradigme de ce temps dans les anciens textes, mais il est remarquable que la première personne du pluriel reçut la même accentuation que la seconde : fesimes, poümes, deümes, venimes, comme fesistes, poüstes, deüstes, venistes, de fis, pus, dus,
(1) Canlâsti, cantâslis, dormttli, dormîstis, sont du reste des synérèses qui avaient déjà lieu en latin et étaient saus doute populaires. De même canldrunt, dormirunt.
(2) Pour tinrent, volrent et les parfaits analogues, il faut de plus se souvenir que Tu se change en v. Voyez plus haut.
vins. Ce fait est-il le résultat de l’assimilation de la l r * personne à la 2* ou de l’intercalation d’une s à cette personne ? Je ne le décide pas, tout en penchant pour la première explication. Ce qui est certain, c’est que les formes faibles ne portent jamais sur les autres personnes ; on ne trouve nulle part je fesis, il fesit, ils fesirent, je venis, je deüs, je poüs ; il faut donc sans aucun doute les attribuer à une différence d'accentuation. On trouvera dans la grammaire de M. Burguy une foule d’exemples de ces formes; mais il les a trop souvent prises pour des parfaits distincts. Il admet, par exemple, des parfaits teni, veni, qui n’ont jamais existé. Par la suite des temps, la synérèse eut lieu à toutes ces personnes accentuées sur la dernière : deüs, eus, poüs, feis (pour fesis par la suppression de l’s), ,meïs (pour mesis), devinrent dûs, eus, pûs, fis, mis; de même dûmes, eûmes, pûmes, fûmes, mîmes, et dûtes, eûtes, pûtes, fîtes, mîtes. Mais ces formes sont modernes et ne doivent pas empêcher de reconnaître ici la force originaire de l’accentuation.
Beaucoup de parfaits, de même que les infinitifs, ont eu la forme forte et la forme faible : ils ont généralement adopté définitivement la dernière. On a dit par exemple : mors et mordis, tors et tordis, ceins et ceignis, fais et faillis, feins et feignis, freins et freignis, jons et joignis, plains et plaignis, sais et saillis, etc. (1). Il ne faut pas confondre ces formes faibles avec les personnes accentuées faiblement dont j’ai parlé plus haut : la distinction en est souvent assez difficile ; le principe est que les parfaits faibles ont les consonnes caractéristiques de la
(1) Je renvoie pour les exemples au livre de M. Diez, et Burloul à celui do M. Burguy, qui offre une si abondaute réunion de toutes les formes grammaticales du vieux français.
1" pers. plur. de l’ind. présent ou du participe présent (f eignis- feignons, joignis-} oignons, faillis- f aillons), tandis que les personnes faibles, comme fesis, poüs, ou n’intercalent pas de consonne entre le radical et la terminaison, ou y intercalent une s.
Il faut encore noter que quelques parfaits en xi se terminent en ancien français en squi accentué : vesqui, resur resqui, benesqui (1) ; mais beaucoup d'autres gardaient la forme forte : dis, cois (de coxi) :
Elle colpes non avrct, por o no s’ coi si. — Eulalie.
La forme inchoative n’atteint pas le parfait, ni dans la langue actuelle, ni dans l’ancienne langue. M. Diez, t. II, p. 220, voit, il est vrai, dans les formes hunesistes, choisisismes, gehesis, conquesis, guerpesis, nourresis, un emploi exceptionnel des lettres inchoatives au parfait ; M. Burguy rapporte aussi ces formes, 1. 1, p. 320, comme preuve qu’on intercalait anciennement les lettres inchoatives (iss) sans aucune régularité. Il serait étonnant que ces lettres, qui sont partout ailleurs iss, se trouvassent être es ou is précisément dans les cas où on peut douter de leur présence. Ces exemples, on a pu le remarquer, ne comprennent que des personnes qu’on accentuait sur la dernière dans tous les parfaits forts : conquesis, par exemple, est la 2* personne très-régulière de conquis ; quelques-uns de ces exemples, hunesistes, choisisismes, guaresis, guerpesis, sont empruntés à des verbes d’origine germanique dont on avait conjugué le parfait sur le modèle des parfaits forts latins ; on avait de même assimilé à ce type les parfaits de souffrir et de nourrir.
(1) Ces parfaits sont généralement des mots liturgiques. Voyez au commencement de ce chapitre.