INTRODUCTION
C’est une vérité à peu près reconnue aujourd'hui que les langues ne sont ni une invention ingénieuse ni une convention due au caprice et au hasard. La parole est une fonction de l’espèce humaine qui a , comme toutes les autres , son développement régulier et ses lois organiques. Les langues, dans leur période primitive, sont dirigées et dominées par des forces instinctives dont l’ensemble constitue leur génie. Mais la puissance de création et la régularité de mouvement qui caractérisent les langues qui sont à leur époque de formation les abandonnent du moment qu’elles sont arrivées à l’état de langues littéraires. La nation, obéissant à son insu aux lois éternelles qui dirigent toujours la marche de l’esprit humain , était arrivée à créer une langue qui représentait aussi parfaitement que possible son esprit , son caractère et son développement intime. La période littéraire se marque par la séparation de la nation en deux corps, les lettrés et les illettrés ; et tandis que les premiers , appliquant à la langue une demi-science plus funeste encore que l’ignorance , faussent souvent son génie et altèrent sa physionomie native, les autres perdent
peu à peu le sentiment juste et instinctif des lois de la langue qu’ils parlent, et la laissent se corrompre dans leur bouche suivant les hasards des temps, des besoins nouveaux, du caprice et de l’erreur. La troisième période est, si je ne me trompe, contenue virtuellement dans la seconde. Il arrive un moment où la civilisation dont une langue a été l’instrument et l'image s'écroule pour faire place à un nouvel ordre de choses ; alors la langue des lettrés se perd peu à peu, l’idiome corrompu des basses classes devient le seul usité , mais il doit périr à son tour pour enfanter un langage en rapport avec le nouvel ordre de choses ; il faut qu’il se décompose, et que de ses éléments , tels qu’il les fournit après un temps de dépravation plus ou moins long, se forment de nouveaux idiomes. Ceux-là seront doués à leur tour pour un temps de la puissance vitale et des facultés organiques ; mais comme , au lieu de se créer de première main, ils n’auront eu pour se construire que des matériaux déjà incohérents et dégradés, ils seront inférieurs en beauté et en logique aux langues qui les auront précédés. Eux aussi passeront du reste par les phases que je viens d’énumérer, et leur littérature créera un jour dans leur sein la même division en langue lettrée et langue populaire.
Je le répète , et ce point me semble de la plus grande importance , les langues ne sont organiques que dans la période de leur formation ; du moment qu’elles ont fini ce travail préparatoire et qu’elles deviennent lettrées, elles commencent à se dépraver, et elles le font sans logique et sans ordre. La langue populaire, tant qu'elle n’est que l’idiome des gens sans lettres, par opposition à celui des classes cultivées , n'est ni régulière ni conséquente ; elle abandonne beaucoup au hasard, et il faut renoncer à se
rendre compte de toutes ses excentricités. C’est donc une idée malheureuse que celle d’un littérateur de nos jours qui pensait retrouver dans le français que parle actuellement le peuple les restes de l’organisme du premier âge de la langue ; c'est aussi une idée peu exacte, bien qu’elle ait pris grande faveur dans ces derniers temps , de voir dans les langues romanes un développement régulier et logique du latin populaire tel qu’il se parlait à Rome au temps de Plaute.
Depuis le n® siècle avant Jésus-Christ jusqu’au v° siècle de l'ère chrétienne, le latin populaire exista sans doute à côté de la langue lettrée ; les différences qui séparaient ces deux langages ne firent qu'augmenter ; mais il ne me paraît pas raisonnable de croire que la marche de l’idiome populaire fût soumise à des lois organiques. De toutes les langues populaires, le latin devait être le moins susceptible de régularité : parlé par les peuples de toute l’Europe romaine, mélangé de mots et de locutions empruntés à vingt nations différentes, il dut plus que toute autre subir des modifications fortuites et des altérations illogiques. Les faits confirment cette théorie : les débris les plus anciens du latin populaire que nous ont conservés soit les inscriptions, soit les citations d’auteurs, soit les comiques, nous offrent bien quelques formes qui ont passé dans les langues romanes, mais nous en présentent un bien plus grand nombre qui leur sont étrangères ou qui sont même tout à fait opposées à leur esprit ; et de même la plupart des caractères les plus saillants des langues romanes ne se retrouvent dans aucun monument de ce genre, ou n’apparaissent qu’isolément et sans qu’on puisse en conclure à un usage général.
Il n’en est plus ainsi quand du latin populaire, devenu le
seul langage de tout l’empire d’Occident, se dégagent les idiomes néo-latins : des lois générales dominent l’ensemble de cette formation tumultueuse, qui n’offre un chaos qu'à l’observateur inattentif; et, à de rares exceptions près, toutes les particularités qui la caractérisent peuvent recevoir une explication historique. Seulement, comme je viens de le dire, n’ayant à leur disposition que des éléments trèspeu primitifs et très-peu logiques, les nouvelles langues ne pouvaient atteindre à la conséquence et à l’harmonie des idiomes de première ou de seconde formation. Aussi offrentelles des contradictions fréquentes. Les lois d’après lesquelles elles se sont développées agissent souvent les unes en sens contraire des autres, et produisent par leur opposition soit des formes doubles , soit des bizarreries apparentes. Mais ce qui est important, c’est que ces langues, tant qu’elles sont dans leur première période, n’offrent que bien peu de faits dont on ne puisse rapporter la raison à un des principes de leur organisation.
L'ensemble de ces principes a été exposé, avec autant de science que de profondeur et d’esprit philologique, dans les trois volumes de la Grammaire des langues romanes de M. Frédéric Diez. On ne peut jamais dire, il est vrai, dans les matières de cette nature, que les résultats acquis sont définitifs ; on peut se séparer de l’illustre professeur sur quelques points isolés ; il a déclaré lui-même renoncer à éclaircir certaines questions ; mais il est incontestable que tous les progrès qu’on fera dans la philologie romane seront dus à ce livre et ne pourront être obtenus qu’en travaillant sur les bases qui y sont posées. C’est dans cet esprit que j’ai entrepris d'étudier spécialement une des lois fondamentales des langues de l'Europe latine , dans son application au français. ' -
La persistance de l’accent tonique latin dans les langues romanes est certainement un fait de la plus haute importance philologique ; il a eu pour conséquences , spécialement en français, des changements profonds mais réguliers dans la forme des mots, des altérations dans la nature des voyelles, des modifications dans le système de formation des composés et des dérivés. Il n’est donc pas indifférent de mettre ce fait hors de doute et de déterminer ses principaux effets.
Les syllabes réunies en mots pour constituer un langage sont soumises à une double modalité qui établit entre elles, indépendamment de leur valeur phonique , des distinctions sensibles, la quantité et Y accent. Il y a entre ces deux modalités une première et notable différence , c'est que la quantité est absolue , tandis que l’accent est purement relatif. La quantité porte sur telle ou telle syllabe prise isolément ; l’accent ne qualifie les syllabes que par rapport à celles qui se trouvent former avec elles un mot ou une phrase. Aussi l’accent est-il susceptible de changer de place suivant les modifications apportées au mot ou à la phrase où il se trouve, tandis que la quantité ne varie qu’avec la nature même de la syllabe qui la porte. Ces deux modalités exercent du reste l’une sur l’autre, suivant les langages, une influence plus ou moins grande; et on remarque généralement que dans les langues les plus anciennes c’est la quantité qui domine et détermine l’accent, tandis que plus tard l’accent l’emporte sur la quantité (1).
Le mot latin accentus, de ad et cantus, indique que l’accent est la notation de ce qu’il y a de musical dans la
(1) Cf. Weil et Benlœw, p. vm. Voy. ce que j’ai dit sur les mots grecs adoptés par le latin, au chap. II de cette étude.
prononciation, de la mélopée du langage. Il distingue en effet les syllabes sur lesquelles on doit élever la voix de celles sur lesquelles on doit l’abaisser, et procure ainsi, en faisant alterner les sons aigus et les sons graves, un chant qui lui a valu son nom. Ce chant n'est pas marqué au même degré , tant s’en faut, dans toutes les langues ; il était beaucoup plus fort dans les langues anciennes qu’il ne l’est dans les modernes; parmi celles-ci, et même dans le cercle plus restreint des langues néolatines, nous le trouvons bien plus sensible chez certains peuples que chez d’autres ; et jusque dans le domaine d’un de ces idiomes, nous remarquons quelques dialectes ou patois qui chantent beaucoup plus que les autres. J’examinerai plus tard ce qu'est la langue française sous ce rapport.
On distingue deux accents, l’accent tonique et l’accent oratoire ou phraséologique : le premier s’exerce sur les syllabes dans l’intérieur des mots, le second sur les mots dans l’intérieur des phrases. L’accent oratoire rentre dans le domaine de l’art de la déclamation, et n’a pu naturellement exercer aucune influence sur la transformation des mots latins en mots français ; je n’aurai donc à m’en occuper qu'accidentellement, pour examiner certains cas, où il modifie l’accent tonique.
L’accent tonique est ce qui donne au mot de l’unité et de l’individualité, ce qui fait d’une réunion de syllabes un ensemble parfait et distinct (1). C’est l’âme du mot, anima vocis (2), suivant l’heureuse expression du grammairien Diomède; c’est ce qui le vivifie et le caractérise. On ne
(1) Cf. Weil et Benlœw, p. 2, 3.
(2) Diomède, éd. Putschu, II, *5.
peut concevoir une langue où l’accent n’aurait pas une place fixe dans chaque mot, et où les syllabes pourraient recevoir au gré de chacun une valeur tonique plus ou moins élevée : un tel système suffirait pour rendre tout à fait incompréhensibles les phrases de la langue qui l’appliquerait, et pour enlever aux mots non-seulement leur sens, mais leur existence même. Il faut absolument à chaque mot une syllabe dominante qui en soit comme le centre et autour de laquelle les autres viennent se grouper. L’importance de l’accent tonique dans les langues est donc beaucoup plus grande que celle de la quantité, qui peut varier sans atteindre les mots dans leur essence , et on a eu raison aussi de lui attribuer une nature plus noble, plus immatérielle qu’à celle-ci. La quantité n’indique que les diverses manières d'être des voyelles, et ne rappelle tout au plus que des contractions antérieures; l’accent montre l’intelligence groupant un certain nombre de lettres pour attacher un sens à leur assemblage, et, séparant souvent le radical primitif du dérivatif et celui-ci de la terminaison , indique dans les mots les modalités des idées qu’ils représentent.
L’accentuation d 'une langue est donc un de ses caractères essentiels , et contribue beaucoup à déterminer sa nature et son génie. Si un idiome changeait après un certain temps tout son système tonique, il cesserait d’être le même et deviendrait presque complètement étranger à ce qu’il était auparavant; au contraire, dans une langue qui périt et qui en engendre d’autres, si ces langues nouvelles conservent l’accentuation de celle dont elles sont sorties, leur parenté se marquera toujours et avec la langue primitive et entre elles, et ce seront réellement des langues filles et des langues sœurs. C’est ce qui est arrivé pour les
langues romanes. Si elles avaient perdu l’accentuation latine, si chacune d’elles avait substitué à la tradition romaine un système tonique original, fondé soit sur le caprice, soit sur les idiomes indigènes qu’avait supplantés le latin, elles se méconnaîtraient entre elles, elles méconnaîtraient leur auteur commun. Ni la forme des mots, ni la conju- ! gaison, ni la dérivation ne seraient analogues ; il n’y aul rait pas pour l’ensemble de ces langues de lois générales,
1 il n’y aurait que des règles particulières à chacune d’elles.
Il est facile de constater ce fait par le rapprochement cui rieux qu’on peut établir entre les langues latines et les 1 langues germaniques. A deux reprises les langues germaniques ont été pénétrées de mots latins ou romans : une première fois quand la conquête romaine eut uni à l’empire une partie de la Germanie , une seconde fois quand les Français portèrent avec leurs lois leur idiome en Angle- ! terre. Mais les mots latins qui passèrent à la première époque dans l’allemand prirent une forme germanique, et j les mots français qui forment les deux tiers de la langue anglaise n’empêchent pas cette langue d'être une langue germanique. C'est que dans les deux cas les Germains ont détruit l’accentuation latine et lui ont substitué la leur, qui a changé complètement la physionomie du mot qu’ils empruntaient (1). Il n’en a pas été ainsi pour les langues ro-
(I) Il est curieux de comparer quelques mots latins adoptés ainsi par l'allemand et accentués à l'allemande avec les mêmes mots en français : {adjvnrdtus , præpôsilus , hospitâlis, angùslia , donnent en français, conformément à l’accent latin : avoué, prévôt, hôpital, angoisse ; l’accent est le même dans toutes les langues romanes; mais les mots allemands sont vdgt, probsl, spittel, ângsl, où on reconnaît à peine le mot latin. Il en est de même des noms propres : Colônia, Mogunlia, ont donné en français Cologne, Mayence; en allemand Côln, Mamz. Si chaque langue romaue avait ainsi modifié chaque mot suivant une accentuation à elle propre, on voit ce qui serait advenu. — L’anglais
mânes : l’accent latin a persisté et a été l’anneau commun qui les a reliées entre elles et au latin.
Ce fait , qui est le sujet principal de l’étude qu’on va lire , a déjà été affirmé par plusieurs des savants qui se sont occupés de la formation des langues néo-latines : « L’accent, a dit M. Diez, est le pivot autour duquel tourne la formation des mots dans les langues romanes. La chute de la quantité avait bien altéré les dimensions des syllabes, dimensions qui étaient il est vrai fondées sur les bases mêmes de l'édifice de la langue ; mais par la chute de l’accent, le mot serait devenu un autre mot; la langue aurait perdu son cachet romain (1). * Depuis M. Diez, d'autres philologues, Fuchs (2), MM. Egger (3), Baudry (4), Littré (5), Benlœw (6) et Weil (7), ont reproduit cette opinion et ont cherché à la démontrer. Si
a de même reculé sur la syllabe radicale ou sur la première syllabe l’accent des mots français qu’il a adoptés : inimitié — énmity , extravagant — exlrdnagant, justice — justice, etc.; mais il a du moins respecté la forme de ces mots. De là vient l’accentuation fausse que donnent à nos mois les Anglais qui parlent notre langue.
(1) Grammalik, t. I, p. 468-69.
(2) Fuchs, p. 235 : « Nous pouvons admettre comme règle générale que dans les langues romanes l’accent reste sur la syllabe qu’il avait eu latin. »
(3) Grammaire comparée, p. 13.
(4) B/ vue de F instruction publique (21 mai 1851 et 1 janvier 1838).
(5) Journal des Savants, année 1857, p. 499 : « La syllabe accentuée a été le point fixe et invariable autour duquel le mot roman s’est constitué. »
(6) Ve l'accentuation dans les langues indo-européennes, p. 209 : « Il faut bien le dire, le français doit sa forme uctuelle surtout à l’empire exclusif de l’accentuation latine outrée à une époque où les influences germaniques dans le langage gaulois ont été sans doute très-puissantes. » C’est une singulière manière d’expliquer le phénomène ; en tout cas, le fond de la phrase est juste, si ce n’est que la forme actuelle du français est moins due à l’empire de l’accentuation latine que sa forme ancienne.
(1) Théorie de l'accentuation latine, p. 274 sq. : « L’acceut moderne des idiomes nio-latins est le continuateur de l’accent latin. »
elle n’est pas universellement reçue, du moins en France, c'est qu’on n'a pas encore entrepris de rassembler tous les faits qui en prouvent l'exactitude, d'expliquer les exceptions qui peuvent la faire révoquer en doute, de généraliser les observations particulières dont on s’est servi pour l’appuyer.
C’est ce travail que j’essaye de faire pour une région du vaste domaine roman : le temps et la science me font défaut pour étendre mes recherches aux autres provinces qui le composent , et les rendre ainsi plus complètes à la fois et plus sûres. Restreintes comme elles le sont toutefois, elles ne seront peut-être pas dépourvues d’utilité , et pourront contribuer à jeter quelque lumière sur l’organisme de notre langue , sa naissance et ses développements.