RÈGLE
L’accent tonique est toujours en français sur la dernière syllabe des mots à terminaison masculine (1 ), sur la pénultième des mots à terminaison féminine, en d’autres termes sur la dernière syllabe sonore :pain, femme, maison, ils combattent, sacremént, espérance, fidélité.
Je ne sais s’il est besoin de donner des preuves de ce fait , qui est évident pour l’oreille et qui n’a pu être con-
(t) Voyez là-dessus M. Quicherat, note 20, p. 383. M. Diez, 1. 1, p. 476, remarque fort bien que la langue française ne peut faire, comme l’italienne, de vers sdruvcioli, c’est-à-dire rimant sur l’antépénultième.
testé que par des critiques qui ne connaissaient d'autre langue moderne que le français, et n'avaient de la nature de l’accent qu’une idée confuse ; en voici deux qui me paraissent le mettre hors de doute : 1 0 l'hémistiche et le vers français ne peuvent se terminer que par une syllabe accentuée ; or ils finissent toujours avec la dernière syllabe d'un mot masculin ou l'avant-dernière d’un mot féminin (1 ) ; 2° la dernière syllabe sonore des mots français correspond, au moins dans les anciens mots , à la syllabe accentuée des mêmes mots italiens ou espagnols : table, it. tdvola, esp. tabla; majesté, it. maestâ, esp. magestdd; meuble, it. mobile.
Cette vérité a cependant été obscurcie pendant longtemps , et l’accentuation de notre langue a donné lieu aux systèmes les plus aventureux et les plus opposés. La principale cause des erreurs qu’on a commises est la confusion qu'on a faite de l’accent et de la quantité; or, comme la quantité de la langue française est très-vague, qu’en dehors d’un certain nombre de mots elle est tout à fait indécise, que la longueur par nature y existe seule et n’est certaine que dans quelques cas , et qu'on avait cependant trouvé moyen de déterminer par des règles arbitraires la quantité de tous les mots français, en voulant ensuite fixer la place de l'accent d’après la quantité, on arriva au chaos le plus complet. Il n'est pas intéressant d’exposer et de discuter ici dans leurs détails les divers systèmes qui se sont produits ; je citerai seulement quelques-unes des opinions soutenues, pour faire ressortir leur commune fausseté par leur divergence même.
(1) Pour être plus bref, j'emploie les expressions : mot masculin, mot féminin, pour signifier mot à terminaison masculine, mot à terminaison féminine.
Le premier qui ait parlé de l'accent est Théodore de Bèze ; voici la règle qu’il posa : « On peut dire sans hésiter que , dans la langue française , l’accent aigu s’accorde si bien avec le temps long , qu'il n’y a pas une syllabe longue sur laquelle on élève la voix, et on n'élève la voix sur aucune syllabe qui ne reçoive l’aigu ; en sorte que c’est une seule et même chose que syllabe aiguë et syllabe longue, syllabe grave et syllabe brève (1). »
Périon , dans son livre assez extravagant sur l’origine de la langue française et sa parenté avec le grec, déclare, entre autres choses, que tous les disyllabes ont l’accent sur la première, quelle que soit la quantité des syllabes {mien, courroux, docteur , prieur), et que les mots qui forment leur féminin par l'addition d’un e muet déplacent l’accent dans ce cas {boûrgois, p. ex., et bourgoise) (2).
L’abbé d’Olivet , après avoir rapporté le passage précité de Bèze et un autre assez obscur d’Erasme, conclut en avouant qu’il n’ose s’aventurer à déterminer la place de l’accent français, et qu’au delà de ce principe que toute langue doit élever et abaisser la voix sur certaines syllabes, il ne trouve plus qu’un chaos (3).
L’abbé Batteux admet que la voix s’abaisse sur toutes les finales , masculines ou féminines , et que l’accent porte sur l'antépénultième ou la pénultième, jamais sur la dernière. Voici comment il accentue les premiers vers d’Athalie :
Oui,jé viens dans son temple adôrer l'Étémel,
Jê viens , sélon l'usage antique et solénntl ,
(1) De frandcse lingvæ recta pronunciatione lraclatus,p. 74.
(2) Joachimi Perionii dialogorum de linguæ gallicæ origine ejusque cum græca cognatione libri quatuor. Paris, 1554, fol. 112 b, 114 a.
(3) Traité de la prosodie française. Nouvelle édition , revue par M. Mangard. Paris, 1812, p. 21.
Célébrer avec vous la fameuse journée Où sur le mont Sina là loi nous fut donnée (1).
Durand, dans sa dissertation sur la prosodie française, divise les mots disyllabes en trois catégories : ou ils commencent, ou ils finissent par le coup (il nomme ainsi l’accent , non sans justesse) , ou ils le reçoivent dans chaque syllabe (2).
Dubroca et Levizal ont fixé l’accentuation de tous les mots français , suivant en partie le système de Batteux, le modifiant en partie d'après des théories de leur cru, et ne sont guère arrivés qu’à des erreurs et à des ténèbres profondes (3).
Ces systèmes différents mettent en lumière du moins un fait incontestable, qui sert à expliquer leur variété : c'est qu’il faut qu’en français l’accent soit bien faiblement marqué pour que des divergences de cette nature puissent se produire.
Cette observation suffit , je crois, pour donner la clef de toutes ces variations. MM. Benlœw et Weil ont déjà fait ressortir la différence qui sépare l'accent des langues anciennes, sorte de notation musicale riche en nuances et pleine d’harmonies cachées, de celui des langues modernes, qui n’est en réalité qu’un point d’appui pour la voix , et constitue l’unité du mot sans lui prêter le charme que
(J) Lettre à M. l'abbé d'OIivet sur la prosodie (à la suite du traité de l’abbé d’OIivet), p. 79, 8t.
(2) Dissertation en forme d'entretien sur la prosodie franpaise (à la suite des deux précédents), p. 108.
(3) On peut voir dans Diez, t. I, p. 478-79, le résumé du système de Dubroca. M. Diez, après avoir très-bien reconnu d’après la versiiicatiou la place de l’accent en français, a attaché trop d’importance aux systèmes des grammairiens, et admis un accent de prononciation, opposé i l’accent métrique, qui n’existe pas.
devait donner l'accent, par exemple, à la langue grecque (1). Mais la langue française a été dans cette voie plus loin que toutes les autres, et en même temps qu’elle a supprimé le plus possible le chant de sa prononciation , au point qu’on a pu poser en règle que « pour bien parler il ne faut pas avoir d’accent » , elle a développé les accents secondaires aux dépens de l’accent principal , et elle a donné à l’accent oratoire une puissance exceptionnelle ; elle a , en un mot , effacé l'accent tonique autant que le lui a permis la nécessité de conserver l’unité et le caractère de ses mots. Cet affaiblissement de l’accent doit avoir été en croissant depuis l’origine de la langue , car de nos jours il est beaucoup plus avancé dans les classes polies et lettrées que dans le peuple. 11 a pour cause la monotonie produite par la place unique de notre accent. Il est bien évident que si on appuyait fortement sur toutes les syllabes accentuées, si on n’esquivait pas au contraire par un parler rapide, par des inflexions de voix variées , la rigueur de la règle, il en résulterait une insupportable uniformité de prononciation.
Voilà pourquoi les premiers grammairiens , qui , pleins des doctrines antiques, essayèrent de les appliquer à notre langue, dont ils n’avaient étudié ni le développement historique , ni les alliances étrangères , se perdirent dans cette étude. Dès 1807 cependant, l’Italien Scoppa avait reconnu que l’accent français relève toujours la dernière syllabe des mots (2). Adoptée par M. Mablin, consacrée par M. Quicherat, cette théorie est devenue tout à fait classique dans la grammaire comparée de M. Egger (3).
(1) Passim.
(2) Traité de la poésie italienne rapportée à la poésie française.
(S) Notions élémentaires de grammaire comparée. Paria, 1852, p. 12.
Je n’ai donc pas besoin d'insister plus longuement sur ce point , qui ne sera sans doute aujourd’hui contesté par personne.
Il serait plus intéressant de déterminer le rapport exact qu’il y a en français entre l’accent principal et l’accent secondaire, d’étudier les modifications que l’accent oratoire leur fait subir, et de marquer les différences que peuvent introduire dans l’accentuation ainsi embrassée sous son point de vue le plus général les divers dialectes ou patois qui existent encore en France. Mais cette étude, qui serait la vraie prosodie de la langue française , sort des limites de mon sujet, qui ne comprend que l’accent tonique et étymologique ; je me bornerai donc , sans entrer dans les détails qu’elle comporte , à l'observation suivante , qui est fondamentale :
Les diverses modifications apportées à l’accentuation française soit par l’accent oratoire , soit par les prononciations provinciales , se bornent à donner à un mot deux accents et à restreindre la valeur de l’accent principal , mais elles ne le détruisent jamais (1).
(i) Excepté la prononciation qu'on trouve dans plusieurs patois de la 3* pers. plur. de l’ind. présent : ils voulont, ils marchont. Cette prononciation vicieuse provient d’une assimilation erronée à la l r * pers. : nous voulons, nous marchons, à laquelle on a aussi rapporté la 1" pers. du singulier : je voulons, je marchons. Ces confusions sont fréquentes ; on dit de même j’ons pour j' avons à cause de ils ont, par une influence contraire de la 3 e pers. sur la l re . On trouve, il est vrai, volunt, furunt, dans saint Léger et dans une très- ancienne épltre faite pour le jour de S. Étienne (publiée dans le Jahrbuch fûr romanische Literatur de M. Ebert, année 1862); mais il faut prononcer volent, furent, comme le prouve ce vers de l’épltre en question :
Tam dolent furunt, por poi ne s’esragerenl.
On doit expliquer de la même manière les troisièmes pers. plur. de l’imparfait du subjonctif accentuées sur la dernière , comme fussient ou même fussanl , citées par M. Burguy (1,266); c’est une assimilation erronée et fort rare de la 3 e pers. à la l r *.
Les pronoms , articles , prépositions , conjonctions monosyllabiques , sont dépourvus d’accent en français ; ces mots peuvent être appelés proclitiques , car ils s'appuient généralement sur le mot suivant : Je viens te voir, le roi que j’aime, si tu crois que je suis. La suspension de la phrase sur un de ces mots leur donne naturellement l’accent :
Le ...-Plaît-il?— Je n’ose. (Mol., École des femmes, 11,3.)
Je devrais sur l’autel où ta main sacrifie
Te... Mais du prix qu’on m’offre il faut nous contenter. (Athalie.V, 6.)
On sent bien que si la phrase n’était pas interrompue dans ces exemples , s’il y avait le ruban, te frapper, le et te n’auraient pas d’accent.
Dans certaines locutions, comme les verbes interrogatifs, crois-je , sais-je, ou bien par ce, tuons-le, ces mots sont enclitiques; pourvu qu’ils soient en e, comme je, le; tu, vous, il, dans ce cas, prennent l’accent, et c’est le verbe qui les précède qui devient proclitique par rapport à eux : Sais-tu, voulez-vous, tuons-les. Je parlerai, au chapitre de la versification , de la manière dont on a traité les enclitiques dans les vers français aux différentes époques.
Il y a dans l’histoire de l’accent français deux séries de faits importants qui intéressent aussi l’histoire de la langue elle -même : ce sont les cas de synèrèse et les cas de diérèse amenés par le cours du temps. Ces deux phénomènes regardent l’accent, puisque par le premier l’accent tonique porte sur deux voyelles réunies soit eft une seule, soit en diphthongue, au lieu de ne frapper que la seconde d’entre elles, et que le second produit l’effet contraire. \
La synèrèse est un fait tellement fréquent en français
qu’il faut lui attribuer la forme actuelle d’une partie considérable des mots de notre langue : elle s’exerce sans interruption depuis le moyen âge jusqu’à nos jours, et semble n’avoir pas encore arrêté ses progrès , qui ont pour effet de rendre les mots de plus en plus brefs. A l’origine, les syllabes qui précèdent la syllabe accentuée du mot latin sont toutes reproduites ou représentées dans le mot français , consonnes et voyelles : ministeriummenestier , magistra-magistre (Tristan, I,v. 309), vider e-vedeir. Dès les premiers siècles de la langue, on supprime volontiers dans ces syllabes les consonnes intermédiaires entre les voyelles, et on a meestier, maïstre , vèoir. Puis par la suite des temps la synérèse réunit ces voyelles ainsi rapprochées , et on finit par avoir mestier, maistre , voir. Si nous ne possédions pas les intermédiaires entre les formes modernes et les mots latins , on croirait à un déplacement de l’accent latin dans les mots magistra, vider e (de même dans regina-reine, cathedra- chaire , autrefois reine , chaëre ). Il résulte de cette constatation que la langue française à son origine ne contracte pas plus que les autres langues romanes les syllabes qui précèdent la syllabe accentuée ; les contractions sont postérieures à sa première période. Dans quelques mots , la synérèse n’a eu lieu que très - tard : biais est disyllabe dans Racine, viande est trisyllabe dans Thomas Corneille, fiole dans Desportes, mouèïïe dans Ronsard, fuir est disyllabe dans Segrais (1). De nos jours la prononciation fait la synérèse dans beaucoup de mots
(l) Ces exemples sont tirés de la riche collection de citations que donne M. Quiclierat, note 1, p. 299-312. M. Quicherat remarque que l’infinitif de fuir est le seul temps où fui soit disyllabique dans les anciens poètes ; c’est qu’on avait affaibli fugere en fugire (voy. chap. II), tandis que fiigio donnait régulièrement fuis, fug-ié-bam fui-oi-e, etc. Il
et de finales où la poésie compte encore deux syllabes par habitude: poète, nation, Maria, athénien, etc. (1).
La diérèse est un fait plus rare et plus moderne. Il est en contradiction avec l’étymologie, et ne s'exerce guère que dans un cas spécial. La diphthongaison à laquelle sont sujettes les voyelles accentuées (voy. chapitre IV) s’opère sur l'e par l’adjonction d’un i qu’on a désigné sous le nom d’t parasite : chien, pied, collier pour chen, ped, coller.
L’i parasite, que nos anciens poëtesnefont jamais compter que pour une syllabe avec Ve suivant , s’en est séparé dans un certain nombre de mots où cette prononciation a semblé trop dure : ce fait ne date guère que du XVI e siècle. Ainsi hier, bouclier, sanglier, voudriez ne comptaient autrefois ie que pour une syllabe comme fier, singulier, aviez (2).
Les Français, on le sait, ont l’habitude d’appliquer leur système d’accentuation à tous les mots étrangers qu’ils introduisent dans leur langue , ou même aux noms propres étrangers qu’ils viennent à prononcer : qu’il soit allemand,
ne faut donc pas voir avec M. Quicherat une diérèse de l'imparfait, < qui ne l'a jamais eue , dans ce vers de Villon :
Mais quoi ! je fui sis l’école.
Le vers est :
Mais quoi 1 Je fuioie l’école.
(1) Quelques poètes de nos jours ont fait la synérèse dans ces mots; et bien que leur exemple n'ait pas été généralement suivi , il est à croire qu’il le sera de plus en plus, et que la versification de l’avenir adoptera cette quantité.
(2) Voyez les exemples dans Quicherat, loc. cil. Il faut ajouter à la dipfcthongue ie la finale ions quaDd elle se trouve dans les mêmes conditions d'harmonie : nous voudrions, nous craindrions, étaient anciennement disyllabes, comme nous pourrions. — Dans les imparfaits, au contraire, la synérèse s’est faite partout, excepté dans le cas où le conditionnel fait la diérèse : on disait au moyen âge nous aimions , vous deviez en trois syllabes, comme on dit encore nous entrions , vous sembliez.
latin, grec ou italien, un mot, du moment qu’il entre dans notre phrase, prend l'accent sur la dernière ; nous disons dominûs, Schiller, lazzaroni, pathos , et nous les faisons rimer sur la dernière voyelle , assez barbarement il faut l’avouer. Cette incapacité de l’organe des Français à porter l'accent autre part que sur la dernière syllabe choque énormément les étrangers et leur fait reconnaître un Français à la simple prononciation d’un des mots de leur langue. On ne pourrait , du reste , y remédier qu’en altérant le mot étranger suivant les règles de transformation de l’ancienne langue, c’est-à-dire en supprimant ou en convertissant en e muet les syllabes qui suivent l'accent. Ce système était le plus ordinaire au moyen âge : on aimait mieux franciser les mots que de les accentuer à faux ; on disait Constantinople , Marignan , Venise, tandis que nous disons Sébastopol, Melegnano , Civita-Vecchid. Le latin, tel que nous le prononçons aujourd’hui, est soumis à l’accentuation à laquelle nous sommes exclusivement habitués. On ne peut déterminer au juste à quelle époque l’accentuation latine a cessé d’être observée en français et où tous les mots latins sont devenus oxytons. Dans quelques vers on trouve des mots latins paroxytons dont la césure ou la rime frappent la syllabe accentuée ; ce fait prouve qu’on suivait encore l’accentuation latine :
En icest siecle nus acat pais
Et en cel altra la plus durable glorie
En ipse verbe (1). Si ’n dimes Pater Nôster.— Alexis, str. 125.
El quart lieu seit danz Nicodémus;
Chescons i ad od sei les soens.— Résurrection, prologue. Vade relro, Salhànas ! sainz Thomas respundi.— S. Thomas, v. 1825.
(1) Ipse verbe est simplement ipso verbo, où Ve remplace l’o, pour permettre l’accentuation latine, preuve que déjà elle n’était plus guère en usage.
Mais déjà au XII e siècle ces exemples sont très-rares, et il est beaucoup plus fréquent de rencontrer des exemples comme ceux-ci, où l’accentuation française est évidemment appliquée aux mots latins :
Quifunda lemplum domini,
Si corne Dex l’ot establi. — Brut, v. 1661.
Va s’ent au temple Veneris.
Couche soi sur un marbre bis. — Piramus, v. 203.
L’ancienne langue nous offre un certain nombre de cas où la règle donnée en tête de ce chapitre est violée ; ces cas se rapportent à deux séries : 1° l’accent porte sur la pénultième dans des mots terminés par a ; 2° l’accent porte sur l’antépénultième.
La première faute ne se trouve que dans les textes les plus anciens , les Serments de 842, la cantilène de sainte Eulalie, la chanson de saint Alexis. Ainsi, dans les Serments séndra, dûnat, adiûdha, cadhüna , côsa , fràdra, consécrat, contra. Il faut bien se garder de prononcer ces mots oxytons comme tiendra, donna, cela, etc. L’a qui est à la fin de tous ces mots est inaccentué ; il joue le rôle que l’ea pris plus tard ; c'est un a muet (1). Il est tout naturel que les premiers scribes qui essayèrent de noter les langues romanes, trouvant plusieurs sons nouveaux, aient hésité avant d’adopter définitivement une manière de les rendre ; de là ces perpétuelles divergences d’orthographe dans les textes du moyen âge. La notation par un e du son étouffé que cette lettre représente aujourd'hui après une syllabe accentuée est cependant aussi ancienne que la notation par un a, qui disparut très-promptement devant elle, car on trouve dans les Serments Karle,
(1) Par muet il ne faut pas entendre aussi effacé que Ve muet actuel ; l’expression juste serait plutôt sourd.
et fradre h côté de fradra ; mais il n'en est pas moins certain qu’on avait essayé de systématiser l’emploi de l'a dans ce cas , puisqu’on l’appliquait à des mots où il n’est nullement étymologique , comme fradra ( fratrem ), sendra (senior) (1). Le poëme sur saint Alexis offre bien nettement les deux systèmes : tous les mots qui ont la dernière sans accent prennent indifféremment a ou e, quelle que soit leur étj’mologie. On y trouve, p. ex. : nostra ( nostra anceisur), batesma, compta (comitem ) , estra (être), pedra (père), medra (mère) ; mais aussi : nostre, estre, pedre, medre, etc. Depuis le XII e siècle, on ne rencontre plus que l’e muet k la dernière syllabe des mots accentués sur la pénultième.
La seconde violation des règles de l'accent n’est, comme celle-ci, qu'apparente, et touche plus l’orthographe que la prononciation : c’est l’accentuation de l’antépénultième. Les anciens textes nous offrent souvent des formes comme virgene, ordene, aneme, angele, vivere; glorie, pâlie; filie, estudie; termine , havene; ces mots sont accentués sur l’antépénultième ; il faut bien se garder de les accentuer sur la pénultième, comme l'ont fait plusieurs éditeurs ; ce sont tous des mots qui ont en latin la pénultième brève et inaccentuée , et qui ne peuvent pas l’avoir accentuée en français ; on en a la preuve par les vers où ils figurent : ils ne comptent jamais la pénultième pour une syllabe, et la rime ne porte que sur l’antépénultième. En voici des exemples que j’ai cru devoir multiplier afin de mettre hors
(1) Les Serments sont le seul texte qui nous offre l’o inaccentué à la fin des mots nôstro pôblo, Kdrlo ; mais celui-là est étymologique et ne se trouve pas dans des mots où le latin ne l'offre pas. 11 faut excepter suo, de sùo part; mais M, Diez regarde sua comme une faute de copiste pour sua; s’il en était autrement, il faudrait regarder l'o comme une troisième notation de l’e muet.
de doute le fait qui est avancé ici ; je ne les prends que dans des textes en vers, pour qu’on ne puisse pas en discuter l’accentuation :
Buona pulcella fu Eulàlia,
Bel avret corps, bellezour anima. — Eulalie (t).
Par souve cleméntia. — Eulalie (1).
Dune li acatet filie d’un noble franc. — Alexis, str. 8.
Pur une imagine dunt il oit parler,
Qued dngeles firent par cumandement Deu ,
El num la virgine ki portât salvetet.— Alexis, str. U.
Ço dist Yimdgena : fai Punie Deu venir. — Alexis, str. 35 (1). Preste est la glôrie qued il li volt duner. — Alexis, str. 59. Deseivret Yâneme del cors saint Alexis. — Alexis, str. 67.
Filz, la tue àname el ciel seit absoluthe.— Alexis, 82 (l).
Et l’ânema en est enz el paradis Deu. — Alexis, 109 (1).
Marsilies fait porter un livere avant. — Roi., str. 46.
E tuz ses ÿdeles que il soelt adorer. — Roi., str. 185. '
Fruissent ymàgenes e trestutes les ÿdeles. — Roi., str. 258.
Alum despéndere nostre rei.— Résurrection, p. 16.
A ma imdgene t’ai fait de terre. — Adam, p. 3.
De martirs e de virgines e de grant majestez. — Charlem., v. 125. Faites c mulz receivere d’or e d’argent trusset.— Charlem., v. 220. Atant ast-vus un dngele que Deus i aparut. — Charlem., v. 673.
La glôrie de cest munt n’est feus ne eritez.— S. Thomas, v. 128. A son arccdidkene cel lionur porchaça. — S. Thomas, v. 268.
E tut si aversàrie l’en ourentrelaissié.— S. Thomas, v.823. Vicdries est saint Pierre, n’est pas le vent qui vole. — S. T., v. 3289. Purÿ8t’«ne gent fas cest traitié. — Tristan, I, p. lxiv (Üonez
des Amans).
Par le saint dngele Gabriel Viol.
Sire, bon jour vous doinst li Pere.
Ki de la Virgene fistsa mere. — Viol., v. 1720.
Et el chiel les dngeles mesis. — Viol., v. 5191.
Et puis à vos apôsleles chiers. — Viol., v. 5319.
E de ses archdngeles celestes. — Mahomet, v. 1350.
Si moru jôvenes bacelers. — Phil. Mousk., v. 489.
Dagobert ot nom, pour son avie,
A preu le tinrent e à sàvie.— Phil. Mousk., v. 1488-89.
Et saint Eslièvenes papes fu. — Phil. Mousk., v. 2069.
Pour la virgene de toutes virgenes,
Dont li lius est sacrés et dignes. — Phil. Mousk., v. 2578 (2).
(1) Ces cinq exemples nous montrent, outre l’accent sur l'antépénultième, l’emploi signalé plus haut de l'a pour Ve muet. Anima, anema, aname, aneme, sont évidemment la même chose.
(2) Ces mots sont très-fréquents dans Philippe Mousket. L’éditeur,
L’accent est bien , comme on le voit, sur l’antépénultième dans tous ces mots ; mais ce n’est que l’orthographe qui viole la règle ; la prononciation s’y conformait certainement, et on prononçait anjle, virjne, jovne, receivre, arcediakne (1). D’où viennent donc cet e ou cet i qui se trouvent même intercalés dans des mots qui ne les avaient pas en latin , comme livere, avie ? C’est encore une manière employée par les scribes de noter une prononciation inconnue au latin. Le g devant l’n aurait donné gn : pour l’éviter, on écrivit virjne; devante il aurait donné gl, on écrivit anjele. On ne savait comment rendre les sons nouveaux de ai, oi , et on écrivit glorie, pâlie, avant d’adopter l'orthographe gloire, paile. Le v devant une consonne aurait été pris pour un u, et on écrivit jovene pour ne pas prononcer j oune. On ne trouvait pas en latin de notation de 17 mouillé, et on écrivit filie (2). Plus tard, la langue eut recours à divers moyens pour faire disparaître ces irrégularités : dans les mots comme aneme, angele, jovene, elle supprima l’une des deux consonnes, et dit âme , ange, jeune ; elle écrivit par aire , oire , les mots en arie et orie; elle redoubla 17 dans fille ; elle changea l’n en r dans diacre, ordre; elle supprima le son mouillé devant toutes les consonnes autres que 17, et dit étude, misère,
qui ignorait l’accentuation véritable , a vu un vers faux dans chaque vers qui les offre, ou a proposé des corrections inadmissibles. Au vers 1489, il lit sa vie, ce qui ne donne pas de sens. Au vers 489 et à beaucoup d’autres semblables , il dit qu’il faut lire et prononcer jouène. C’est une erreur, comme le prouvent les formes jofne (Horn, v, 227; S. Thomas, v. 448) et juefne (Rois, p. 282).
(1) C’est aussi l’opinion de M. Diez, I, p. 411.
(2) On n’a pas évité du reste pour quelques mots la prononciation qu’on voulait empêcher par l’introduction de l’e ou de Yi; on a dit, mais seulement aux XII» et XIII” siècles, anme , angle. La forme arme est un adoucissement de l’n devant l’m, conforme aux habitudes de la langue; mais anrme est une prononciation tout à fait vicieuse.
fleuve , au lieu à’estüdie, misërie, flüvte, etc., etc. (1). Mais il se produisit alors pour quelques-uns de ces mots un fait curieux, résultat de la méprise de quelques poètes, qui crurent que ces mots étaient, comme tous les autres mots féminins, accentués sur la pénultième; on trouve par exemple estudie, termine, angéle :
Et Baudes Becons, qui met s'esludie
En trufe et en vent et en merderie. — Chanson sur Arras.
Car chis termines est moût cours. — S. Nicolas, p. 190 (2).
Mais cette prononciation est isolée et n'a pas empêché ces mots de conserver l'accent latin dans la forme qu'ils ont définitivement prise.
(1) Il faut remarquer dans les anciens poèmes allemands, qui n'admettent pas en général à l'hémistiche de mots proparoxytons, des exemples nombreux de mots tout à fait analogues aux nôtres :
Darumbe muosten dégine vil verliesen den 11p. — Niebelungen,str.2.
Erslagen von den vrémeden: in gebrast des mânen schtnen.— Gudrun, str. 890.
Daz wolde Got von himele, nnde wærest du min suon. — Otnit, str. 23.
(2) Voy. aussi termines dans Tristan , I , p. 127 ; mais le même poème, p. 1U, 120, 128, dit termes.