RÈGLE
L’accent latin persiste dans la langue française, c’est-àdire que la syllabe des mots français sur laquelle porte l'accent principal, autrement dit la dernière syllabe sonore, est la même que celle qui a l’aigu en latin.
L’accentuation latine , on le sait , a des règles trèssimples qui permettent de constater facilement l’évidence du principe que je viens de poser : l’aigu est toujours sur la pénultième quand elle est longue , et quand elle est brève sur l’antépénultième. L’accent n’est donc pas comme dans les langues germaniques fixé sur la syllabe radicale ; il varie dans le même mot suivant les flexions qu’apportent à ce mot la dérivation et la conjugaison : aussi dans les mots français qui ont eu plusieurs formes copiées sur celles des mots latins, elles ont été déterminées par les différentes places de l’accent. Exemples de la règle ci-dessus : fè~ mina-femme, àmo-aime , amdmus-aimons, pdlliduspâle , sénior-sire , senidrem-seigneur, subtilis-subtil , mobilis-meuble , Pàtroclus-Perle (voc. hag.), Ütica- Ouche, etc.
La forme de la langue française a été le résultat de la règle qui vient d’être énoncée, ou plutôt du fait que cons-
tate cette règle. Ce fait est commun h toutes les langues romanes, et a eu pour la langue française des résultats particuliers : j’insiste un moment sur ces deux points.
Le latin populaire est la source des langues qu'on désigne sous le nom de romanes , néolatines ou novolatines : c’est un fait admis aujourd’hui par tout le monde. Or le latin populaire a commencé à être distinct du latin littéraire dès l’époque où il y a eu une littérature , et surtout une littérature imitée de la Grèce. On a relevé beaucoup de différences de ces deux idiomes , qu’il ne faudrait pas croire cependant aussi distincts qu’on l’a parfois supposé (1) , et on a remarqué que plusieurs de ces différences constituaient des analogies entre le latin populaire et les langues romanes. Il en est de même de l’opposition des deux langues dans leur système prosodique , la langue populaire continuant à lui donner l'accent tonique pour base, tandis que la langue savante le fondait, à l’imitation des Grecs, uniquement sur la quantité. Ce n’est point ici le lieu d’exposer les preuves de cette assertion ; elle est démontrée, il me semble, par la nature même des choses et par deux faits importants : l’accent a été le principe de la versification au temps où le peuple romain ignorait l’art grec et où les lettrés n'avaient pas encore imaginé de reproduire en latin les types des vers d’Homère ou de Sophocle (2); et ensuite, à l’époque
(1) On a été jusqu'il dire que le latin populaire était aussi éloigné du latin littéraire que l’italien moderne. Voy. l’Introduction du livre de Fuchs.
(2) Ce fait a été très-contesté. M. Corssena détruit, je crois, le système de M. Ritschl, d’après lequel l'accent jouerait un rôle dans la versification des comiques (II, p. 400 et suiv.); mais ni lui, ni MM. Weil et Benlœw (p. 66 et suiv.), ne me paraissent avoir démontré qu'il n’entrait pour rien dans le vers saturnien. Ces derniers savants prétendent, il est vrai, que la domination de l'accent est un événement postérieur, et que la plus antique versification latine était basée sur la quantité ; mais ils disent eux-mêmes (p. 225) : « Il devait donc leur arriver (aux
où la littérature savante tombe en décadence, au moment même où la langue se décompose, où de tous côtés on voit poindre les idiomes populaires qui bientôt vont triompher complètement , l’accent latin rentre dans ses droits usurpés pendant des siècles et sert de base à des vers composés dans le système du peuple (1). Les grammairiens euxmêmes n'ont plus de la quantité qu’une idée vague ; ils hésitent pour la déterminer, sauf les cas où elle coïncide avec l’accent ; ils ne la fixent qu’à l’aide d’exemples tirés des poètes (2). Le même fait se présente pour certaines formes grammaticales ou lexicographiques qu’on trouve dans les premiers siècles de la langue latine et qui ne reparaissent qu'au moment de la décadence. Dans l’un et l’autre cas, cette coïncidence prouve bien que le phénomène ou le mot dont il s’agit est populaire (3).
C’est ce qu’on ne saurait contester pour l’accent : aussi les langues modernes qui s’appuient sur le latin rustique ont fait de l’accent la base de leur organisme, et le seul fait de la persistance générale de l’accent sur la syllabe où il était en’ latin dans les six langues qui sont sorties de la souche romaine prouve combien il était fortement marqué
premiers poètes), en reconstruisant sttr les bases de la quantité prosodique le système de la langue latine, île se tromper quelquefois dans l’emploi de matériaux dont les uns étaient déjà trop usé3, et dont les autres avaient besoin d’être polis par le travail des siècles. > La quantité prosodique n’était donc pas, avant les poêles imitateurs des Grec3, la base de la langue, et par suite de la versification latine.
(1) Voy. là-dessus Weil et Benlœw, p. 260 et suiv.
(2) Voy. encore là-dessus Weil et Benlœw , p. 253 et suiv., et notamment ce passage qu’ils citent de Servius : Nam quod pertinet ad naluram primx syllabæ , longane sit an brevis, solis confinnamus exemplis ; médias vero in lalino sermone accenlu discernimus ; ullimas arte colligimus(Serv. ad Aquilinum de fînalibus, éd. Putsche, p. 1803).
(3) Par exemple , la suppression de la pénultième brève et inaccentuée est fréquente dans le latin des anciens poêles, vinclum, pcriclum, caldus, et se retrouve dans les langues romanes.
dans la langue mère. Ce qui le prouve encore mieux, c’est que certaines exceptions et dérogations à la règle commune de l’accentuation latine se trouvent systématisées dans toutes les langues romanes (1), que certains mots, même isolés, qui ont subi un déplacement arbitraire dans le latin rustique, offrent ce déplacement dans toutes les langues qui en sont nées, ou dans quelques-unes seulement, donnant ainsi la preuve de certaines différences d’époque et de lieu dans l’adoption de cette infraction à la règle (2).
Pour étudier convenablement l’histoire de l’accent latin après la chute du latin, il faudrait donc embrasser toutes les langues qui en sont sorties. Ce n'est pas là le travail que je me suis proposé ; j'ai voulu seulement exposer ce qu’est devenu l'accent latin spécialement dans la langue française.
J’ai déjà dit que le principe commun de la persistance de l’accent latin avait eu pour le français des conséquences toutes particulières. J’ai établi dans le chapitre précédent que l’accent principal portait toujours en français sur la dernière syllabe sonore : or, comme cet accent porte sur la même syllabe que dans le mot latin d’où vient le mot français, et que cette syllabe peut être en latin la pénultième ou l’antépénultième, il en résulte que la dernière ou les deux dernières syllabes de chaque mot latin manquent au mot français correspondant , ou ne sont représentées que par un e muet. Pour expliquer ce phénomène , on a prétendu que le français , ayant une grande disposition à la syncope et à l’apocope, avait, sous l’influence de cette
(t) J’en donnerai divers exemples dans le cours de ce travail; je cite seulement l’abréviation de l’e dans les troisièmes pers. en erunt et l’accentuation nouvelle des lettres io.
(2) Par exemple : bùccina, accentué buccina; ficdtum, accentué ficatum, etc. Je reparlerai de ces mots.
disposition, retranché ou rendu muettes toutes les finales latines , et qu’ainsi l'accent s’était trouvé porté sur la dernière syllabe des mots français. Ce système me paraît peu conforme au génie des langues et aux lois qui en régissent la formation. Je crois non pas que la syllabe accentuée se trouve la dernière en français parce qu’on a apocopé les syllabes suivantes, mais bien qu’on a apocopé ces syllabes pour que la syllabe accentuée fût la dernière. Les faits viennent à l’appui de cette opinion et détruisent la théorie contraire : les syllabes qui précèdent la syllabe accentuée n’ont pas subi de syncopes, ou du moins n’en ont subi que de rares, pour la plupart autorisées déjà par l’usage latin et communes aux autres langues romanes ; il faut donc que ces retranchements considérables que le français fait subir aux mots latins pour se les approprier aient pour cause le besoin éprouvé par ceux qui ont créé cette langue d’accentuer la dernière syllabe, combiné avec la fidélité à l’accentuation latine. Pourquoi , par exemple, a-t-on fait des contractions comme frêle de frâgilis, esteule de stipula, sire de senior, tandis qu'on disait sans contraction olifant de elephdntem , ennemi de inimicus, seigneur de seniorem? Évidemment parce que dans les mots cités en premier il fallait contracter violemment pour que l’accent fût sur la dernière, tandis que dans les seconds la contraction était inutile. On m'opposera des mots comme juger de judicare, chalenger de calumniare pour calumniari (1), combler de cumulare, qui présentent une syncope avant la syllabe accentuée ; mais ces infinitifs ne sont ainsi contractés que par analogie avec
(1) Je citerai dorénavant les verbes déponents sous la forme active qn’ils ont toujours prise dans les langues romanes. Cf. ckap. Il, § III.
leurs indicatifs présents, pour lesquels l'accentuation rendait la contraction nécessaire '.juge de judico, chalenge de calümnio, comble de cümulo. Dans tous les autres cas, à peu d’exceptions près, la langue française à son origine ne syncope ou n’apocope pas plus que les autres langues romanes (1).
Il faut donc que les peuples qui ont fait du latin rustique la langue française aient été portés par leurs habitudes de prononciation à marquer très-fortement l’accent au détriment des syllabes qui le suivaient ; c’est cette tendance qui a fait tomber dans les mots latins toutes les syllabes finales et toutes les pénultièmes non accentuées, et qui a par conséquent constitué la langue française telle qu’elle est. Il est à remarquer que le provençal est analogue sous ce rapport à la langue d’oïl ; il ne peut jamais reculer l’accent sur l’antépénultième, et n’accentue la pénultième que dans les mots correspondant aux mots féminins de la langue française : la cause de ce phénomène doit donc être cherchée dans une disposition particulière aux peuples qui habitaient la Gaule. Quant à l’époque où il s’est accompli, comme les plus anciens textes français et provençaux nous le présentent (2), il faut sans doute placer du V* au VIII* ou IX e siècle le développement de cette tendance qui a créé notre langue.
Quoi qu’il en soit, du reste, de la cause de ce phéno-
(!) Plus lard, comme je l’ai dit dans le chapitre I, beaucoup de contractions eurent lieu dans l’intérieur des mots ; mais elles d ' existent pas dans les textes anciens. — L’aphérèse est un fait très-rare en français, et qui ne peut entrer en ligne de compte.
(2) Voy. ce que j’ai dit au chapitre I sur les apparentes dérogations qu’on y rencontre.
mène, il est certain qu’il se manifeste dès les plus anciens monuments de notre langue, et il ne cesse pas d’exister jusqu’à nos jours. Mais il a donné lieu à un autre fait non moins important, qui ei.tre pour une large part dans la composition du français actuel et qui n’a pas peu contribué à en faire une des langues les plus irrégulières et les plus difficiles à étudier qui existent.
On a distingué plusieurs fois, et avec beaucoup de raison, les deux couches de mots qui forment la langue française et qui ont une origine bien distincte : les mots qui sont le fruit de la formation spontanée, ceux qui sont le produit d’une formation réfléchie ; en d’autres termes , les mots de première et de seconde formation, les mots populaires et les mots savants. On a remarqué que les mots populaires ont en général une forme plus courte , plus originale et plus éloignée du latin ; que les mots savants, au contraire, sont calqués sur le vocable latin qui leur a servi de modèle, et le reproduisent servilement : des formes doubles comme raide et rigide, frêle et fragile, enterre et interroge, permettent de constater la vérité de cette observation. La principale cause de cette différence, c’est encore l’accent : la formation populaire connaît l’accent latin et le laisse à sa place en apocopant ou syncopant les syllabes qui le suivent ; la formation savante, au contraire, quand elle a affaire à un mot latin proparoxyton, transporte dans le mot français la pénultième non accentuée ; mais comme l’oreille française s’était habituée à accentuer toujours la dernière syllabe sonore , les mots formés par les savants ont subi la règle commune, et on a eu ainsi des mots formés contrairement aux lois de la langue française, et accentués contrairement aux lois de la langue latine, des mots qui sont vraiment barbares, puisqu’ils sont directement
opposés au génie de l’idiome où ils se sont introduits (1). Comme l'a fort bien dit M. Baudry (2), il serait ridicule de vouloir revenir aujourd’hui sur un fait accompli et de tenter de proscrire les mots qui violent la loi de l'accent ; mais il est permis de regretter que leur introduction dans la langue ait troublé la netteté de son courant, détruit le bel organisme d’après lequel elle s’était construite, et l’ait éloignée si malheureusement du chemin suivi par les langues ses sœurs .
Dans les autres pays latins, en effet, l’accent, ayant gardé la force qu’il avait en latin et pouvant porter sur l’antépénultième, se conserva dans la prononciation de la langue latine dans les écoles ; et quand les savants formèrent des mots, ils leur laissèrent leur bonne accentuation. (Comparez, par exemple, les mots italiens ünico, statua, cômodo, les mots espagnols ünico, estàtua, cômodo, avec les mots français unique, statue, commode.') En France, au contraire, l’habitude de donner au latin l’accentuation française s'introduisit de bonne heure (3), et on prononça comme on prononce encore aujourd'hui : Tiiyri , lu paluhè recubdns sub legminè [agi , au lieu de :
Tityre, tu pâlulæ récubans sub légmine fâgi.
Le moment où le sentiment de l’accentuation latine se perd tout à fait clôt en France la première période de la langue ; la seconde se marque par l’introduction d’un certain nombre de mots savants : on peut fixer approximativement cette époque au commencement du XII e siècle. Le
(1) Sur ces mots et leur différence d'accentuation, voy M. Littré, Journal des Savants, 1857, p. 500.
(2) Revue de l'instruction publique, 7 janvier 1858.
(3) Voy. le chapitre précédent.
Psautier d’Oxford offre un certain nombre de ces mots calqués sur le latin :
Passer, de passèrent (X, CI, CIII). Ce mot est peut-être moins un mot savant qu’une accentuation populaire vicieuse ; cependant l'italien dit pdssere.
Enlumine, de illumina. On doit peut-être prononcer onium’ ne. Vo y. le chapitre I.
Calice, de cdlicem. Ce mot se rattache à la classe des mots liturgiques, qui ont eu de très-bonne heure la forme savante. Vo y. plus loin.
Espirit (XXX). C'est aussi un mot liturgique à l’origine. Dévorent (LII).
Encrepent (LXVII).
E statue (GXXH.). Peut-être estdtve. Cf. tenve, de tenuis. Organes (CXXXYI). Peut-être org’nes.
On voit que ces mots sont en très-petit nombre ; il n’y a même de positivement sûrs que les deux verbes (1). Mais dans les temps suivants les fautes se multiplient, les mots savants deviennent plus fréquents. Enfin, au XIV e siècle, avec Nicole Oresme, la troisième période de la langue littéraire se marque par une inondation de mots savants, qui ne s’arrête un peu que quand Rabelais a fait justice sur le dos de l’écolier limousin des grotesques excès auxquels en étaient arrivés les pédants . Mais la science et les besoins nouveaux continuèrent à introduire dans la langue une masse de ces mots tirés du latin sans l’observation des règles de formation, et aujourd’hui ils sont peut-être aussi nombreux que les bons et vieux mots, et beaucoup d'entre
(I) Si le français possédait le simple vorer, dévorent pourrait s'expliquer par la règle qui régit l’accentuation des verbes composés. Voy . chapitre II.
eux ont passé des livres dans le langage commun (1).
11 est bien entendu et il doit être établi une fois pour toutes que les mots savants ne peuvent compter pour rien dans un travail sur la formation de la langue : spécialement pour l’accent , il suffit de dire qu’ils n’en ont pas connu la règle pour n’avoir plus à s’en occuper. Parfois cependant j'en mentionnerai quelques-uns, soit pour les comparer à des mots populaires, soit pour leur assigner leur véritable origine. Mais cette étude ne comprend essentiellement que la partie ancienne et populaire de la langue française. Je chercherai même à prendre la plupart de mes exemples dans les textes les plus anciens, où se trouvent souvent les formes primitives et correctes de mots qui semblent aujourd’hui irréguliers, et où l’on rencontre aussi des mots fort intéressants qui ont depuis disparu de la langue.
Avant d’étudier dans les détails des déclinaisons et des conjugaisons la persistance de l’accent latin, je ferai quelques observations générales sur certaines exceptions systématiques :
1° Les deux lettres iô, par exemple dans les terminaisons en iolm, iola, iolum, ont subi en français, comme dans toutes les langues romanes, une diphthongaison qui en a fait une seule syllabe longue io (2) ; les mots fxliolus, aviolus, lusciniola, ont été accentués par le roman rustique filiolus, aviolus, lusciniola, et, par conséquent, au
(1) Il faut noter que pour quelques suffixes les savants ont adopté une forme populaire et conforme à l’accentuation, parce qu’elle était peu contractée. Ainsi des mots en arius, abilis, enlia, ils ont tiré des mots en aire, able, ence, et non en arie, abile, enlie.
(2) J’emploie ce signe — pour marquer l'union de deux voyelles eu une diphthongue accentuée.
lieu de donner filile, avile, lousignile, ont donné filleul, aïeul , louseignol (rossignol).
La même observation s’applique au latin éô dans les mots capréôlus, lintéôlum, qui ont donné chevreuil et linceul. Le son de eu est noté par eo dans les plus anciens textes, qui ne savaient comment le rendre (1).
2° le subit le même changement que io ; on accentue ie et non ie ; de là paroi, muiller, de parietem, mulierem, pour parietem, mulierem.
3° Les lettres ue ont généralement été traitées comme une diphthongue brève, ou plutôt on a généralement fait de l’« latin une consonne dans cet assemblage de lettres. Ainsi consüere, battüere, volùerunt (2) ont été accentués cônsvere,b(ittvere, vôlverunt, et ont donné coudre, battre, voldrent. Ce déplacement est commun à toutes les langues romanes ; il est très-naturel et remonte sans doute à la prononciation populaire du latin. Il n’a pas lieu pour les composés de struere qui ont passé en français : destruere, instruere, construere, ont donné instruire, destruire, construire ; la raison en est facile à comprendre : on ne pouvait mettre encore un v après les trois consonnes qui précèdent l'u.
4° Quelques mots terminés en ius, ia, ium, et ayant l'antépénultième brève, ont reculé l’accent sur la quatrième syllabe : ce phénomène , qui n’est qu'exceptionnel , est
(1) Je m’étonne que M. Diez (Allrom. Sprachd., p. 7) ait dit qu’il fallait prononcer Ueo dans les Serments et Eulalic Oéo, et plus tard Ueu Déu ; c’est une accentuation contraire aux règles de l’accent français. Il en donne pour preuve que Veu rime en e dans les tirades monorimes; mais breu, de bref, rime aussi en e dans les poèmes h assonances, et il est certain qu’on ne peut accentuer br&u. 11 en est de même de beaucoup d’autres mots.
(2) Sur l’abréviation del’e dans les finales en erunl, voy. ci-dessous, sur le verbe.
assez difficile à expliquer : car, si Yi s’est changé en j, il a allongé l'antépénultième devenue pénultième, et l’accent n’a pu se reculer. La plupart des mots de ce genre sont des noms de saints : Eutychius — Oye, Hesychius — Hisque, Romadius — Rome, Sinerius — Sendre, Venerius — Vendre, Basilius — Vêle. Ajoutez trifolium — trèfle, brunitius — bronze.
Le même fait se produit pour la première personne de l’indicatif de quelques verbes terminés en io : cooperio — couvre, aperio — ouvre (1).
5° Les voyelles suivies en latin de deux consonnes dont la seconde est une liquide sont douteuses, c’est-à-dire peuvent être brèves ou longues : les Romans les ont regardées comme longues, et leur ont donné l’accent : ténèbres — ténèbres, tonitru — tonnerre, colùbrmn — couleuvre, etc. (2).
6° Enfin il y a quelques mots qui dérogent aux lois de l'accentuation, sans qu’on puisse expliquer pourquoi et en vertu de quelle règle. Ces mots, très-peu nombreux, se trouvent en leur lieu dans le cours de ce travail.
7° Les mots liturgiques, ou qui ne sont arrivés dans la langue populaire que par l’intermédiaire de l’Eglise, ont
(1) Il y a encore quelques mots qui paraissent avoir reculé l’accent sur la quatrième syllabe : gemvre ou joindre, dejuvenior (voy. ci-dessous sur l’adjectif) ; sezme, de sexdecimut (voy. ci-dessous sur les noms de nombre); niche, de nidiflco, sans doute nid' fiai, et chauffe, de culeficu, sans doute cal’fico. Chauffe ne vient pas en effet de calefacio, comme on le dit habituellement; c’est un verbe de la première conjugaison à tous les temps. Caleficare est une très-bonne forme, qui se trouve dans Ducange, comme d’Eckehard II.
(2) On trouve cependant dans le Ps. Oxf. l’accent reculé sur l’antépénultième dans le mot palpebræ, qui a donné la forme paupières, plus conforme à l’analogie :
L1 oil de lut el porre reguardent, les palpées de lui demandent les flz des humes. — Ps. Oxf., X, S,
en général une accentuation fausse ; ils ont reçu de trèsbonne heure l’accentuation savante. Voici, je crois, à quoi tient cette particularité : le latin littéraire étant resté la langue sacrée, on ne romanisa pas ces mots dans la première période de la formation ; ce n’est que plus tard, quand le latin fut devenu tout à fait inintelligible aux masses, qu’on les traduisit en français ; or l’accentuation du latin k la française est très-ancienne, comme je l’ai dit plus haut :
; ces mots furent donc accentués tous sur la pénultième pour être transportés en français, suivant la règle que se posèrent aussi plus tard les savants, qui firent des mots calqués sur le latin; car un sentiment instinctif de l’esprit de la langue les a empêchés au moins de conserver les désinences qu’ils voyaient tomber dans tous les mots : ils ont donc dit industrie, préambule, etc., mais ils n'ont pas osé transporter en français la dernière syllabe du mot I latin, à quelques rares exceptions près, qui sont génèra- \ lement très-modernes, par exemple : virus, acacia, omnibus, opium, etc.
Les mots liturgiques les plus saillants sont : hostie, calice (de câlicem, prov. caltz), catholique ( cathôlicus , gr. xaOoXtxiç) ; le singulier parfait engénui, qui n’a pas d’infinitif et ne vient que du genuit si fréquemment répété dans la généalogie de Jésus (peut-être aussi : resurresqui, benesqui, voy. plus bas). Esprit ou esperit, de spiritus, me semble aussi un mot venu par l’Eglise ; je ne m'expli- V querais pas autrement son accentuation (1). Sur patène, voy. ci-dessous.
(1) On trouve aussi la forme espir, qui est accentuée suivant les règles. Spiritus, souffle ou pensée, a sans doute donné espir; spiritus, l’esprit saint, a donné esperit; puis ou a confondu l’emploi des deux mots. Espir n’est pas rare (voy. entre autres Job, p. 450. 502; Huon de Bordeaux, v. 1546; Trubert, v. 1781).
Mots étrangers. — 1° Les mots grecs introduits dans la langue latine à la bonne époque ont pris l’accentuation romaine en gardant leur quantité : BouotsI — Bœoti , xofxpôpa — purpura, AXs-javSpoç — Alexander. Ainsi , à cette époque, la quantité est plus puissante que l’accent, elle le déplace. Plus tard, le phénomène contraire se produit , et nous voyons beaucoup de mots grecs , surtout de ceux qui s’introduisent avec le christianisme , c’est-à-dire au moment où l’accentuation devient de plus en plus puissante à mesure que la langue populaire gagne sur la langue savante , sacrifier la quantité à l’accent. C’est ainsi que blasphemus, de , a été prononcé bldsphëmus ;
si ce mot avait été introduit dans la langue au temps de Cicéron, il serait devenu blasphemus. Au reste, les lettrés, même au temps de la décadence romaine , essayèrent de conserver la quantité des mots grecs, qui la perdaient pour maintenir leur accent, et il en résulta deux formes parallèles , qui se trouvent souvent toutes deux représentées dans les langues romanes (1). Elles ont pourtant choisi d’ordinaire , comme il est naturel , la forme populaire : blàsphemo a donné blasrne ; idôlum, de efëwXov, a donné en vieux français idle :
Lee idles des genz argent et or, ovres des mains d’umes. — Ps.
Oxf., CXXXIV, 15.
Entur que sa mort fust annonciéc el temple des y (lies. — Rois,
E tuz ses îjdeles que il soelt adorer. — Roi., str. clxxxv.
Fruissent yrtuigenes e trestutes les ydeles. — Roi., str. cclxviii.
Cependant le mot idole doit être assez ancien. — Encaustum , de I^xotuorov, a donné encre , et il a fallu que
(1) Voy. les livres de M. Corsseu ou de MM. Weil et Benlœw,
l’accent fût bien marqué pour faire abréger dans ce mot une syllabe comme caus :
Quer mei, bel frere, et enca e parcanuis. — Alexis, str. 57;
Trist., I, p. 117.
L’italien dit inchiôstro , mais le sicilien inga. — Ilx- TpwxXs;, nom d’un saint, a été accentué Pàtrôclus, d’où le français Perle (voc. hag.).
2° La langue française ne contient pas seulement des mots latins ; elle compte aussi des mots d’origine germanique ou celtique. Ces mots peuvent se diviser en deux grandes classes, suivant l’époque de leur admission dans la langue : ou bien ils ont été introduits dans le latin rustique, et de là ils ont passé dans le français , ou bien ils n’ont pénétré dans la langue française que quand elle était déjà constituée. Pour les premiers de ces mots , il n’y a rien à dire de particulier, puisqu’en prenant la forme latine ils avaient pris aussi l’accentuation latine ; ils rentrent dans les mots latins ordinaires Ceux de la deuxième classe n'appartiennent pas à cette étude pour une autre raison : ils ont été faits quand les lois de formation avaient cessé d’être actives ; ils doivent leur forme soit au hasard , soit aux savants, et ils ne sauraient rien nous apprendre sur l’organisme intime de notre langue.
3° Les noms propres hébreux ont tous l’accent sur la dernière dans la langue grecque, d’où ils ont passé en latin. Ils ont conservé cette accentuation , par une exception unique, dans le latin, et par suite dans le français ; de là la fidélité avec laquelle ces mots ont été reproduits par le français : Jacob , Rachél , Moysés-Moysén (1 ) , Jesüs-
(1) La forme Muïse üe se trouve pas dans les anciens textes.
Jeson( 1), etc. Mais cette accentuation ne se maintient pas toujours quand le nom hébreu a pris une forme latine et se décline au lieu de rester invariable ; il en résulte parfois deux formes, l’une accentuée sur la dernière suivant l’usage hébraïque , l’autre accentuée sur la pénultième ou l’antépénultième suivant l’usage latin : Jacob a fait Jacob, mais Jàcobus a donné Jacques; de même Judàs et Jüde. Maria, Eva, ont donné Marie, Eve; mais Debora, Lia, Sat’a, ont gardé leur accentuation.