U. SUFFIXES NON ACCENTUÉS EN LATIN
Tous ces suffixes s’éteignent en français , et sont par conséquent hors d’état de servir à former de nouveaux dérivés ; ils n'en ont repris la force que quand on eut tout à fait perdu de vue le génie de la langue française, et qu’on ne connut plus la règle de l’accent. On dit alors agile, rigide, numérique, et on créa des dérivés comme machiavél-ique, romant-ique , etc. Il ne faut donc encore ici considérer que les anciens mots.
Acus. Verai-vrai ne vient pas de ce suffixe, mais de verdcem. Vo y. plus haut.
Eus, ius. Ces suffixes disparaissent, mais souvent en affectant d’un son mouillé la consonne qui les précède : si c’est un n (aneus , ineus), il devient ng (lange de laneus, linge de lineus); si c’est un r précédé d’une voyelle ( arius, orius ), il intercale un i entre lui et
(1) Excepté en valaque : tecârii, fegât. Peut-être cela prouve-t-il que la fausse accentuation de ces mots dans le latin rustique est postérieure au II e siècle.
la voyelle qui le précède (aire, oire) (1) ; devant les autres consonnes, ces suffixes ne laissent pas de traces autres qu’un e muet : nescius-nicè, ebrius-ivre, etc. Ea substantif. Ce suffixe, en disparaissant, affecte 1 ’n qui le précède d'un son mouillé qui se traduit par gn : linea-ligne , vinea-vigne. Une violation apparente de l’accent se trouve dans le mot araignée; mais ce mot ne vient pas d ’arànea ; c’est un dérivé d ’arânea, formé par le suffixe ata , et qui signifiait originairement toile d’araignée (2) :
Li nostrean sicume ir aine de serunt purpensed.
Ps. Oxf., LXXXIX.
Et deflrre fesis sicume iraignée l'aneme de lui.
Ps. Ox., XXXVIII.
Parmi une iregnie bouta sa lance. — Audigier, str. 3.
la substantif. Ce suffixe s’efface dans les mots tirés du latin : historia-histoire , victoria-victoire, angustia-angoisse, etc.
Ce suffixe , qui s’éteint par suite de sa privation d’accent, est un de ceux que la langue française, ainsi du reste que toutes les langues romanes, a accentués pour en former des mots nouveaux, mais en observant la règle posée au début de ce chapitre. L’accentuation de ïa a sans doute été déterminée par les mots grecs comme çiXosoyîa , impékofia. , coçfa ( sophia dans Prudence) ; ces mots durent frapper les Romans, qui prononçaient à peine l’z de leurs terminaisons en la, et ils
(1) Écrits naturellement souvent arie, orie , dans les anciens textes (voy. ch. I). De même aureus avait donné orie (et non orxè comme on a lu) :
Ad ancensers, ad ôries candélabres. — Alexis, str. 117.
En sun puign destrc par Varie punt la tint. Roi., str. xxxiv.
(2) M. Littré a déjà donné cette étymologie dans le Journal de Savants, août 1861.
purent voir dans l’adoption de ce suffixe accentué un mode de dérivation qui leur manquait. Quoi qu’il en soit , ce suffixe paraît s'être introduit assez tard dans le latin rustique, car il n’est appliqué en français qu’à des mots qui sont eux-mêmes de formation romane ou qui avaient été détournés de leur sens latin par les Romans : on a formé par exemple baronnie , félonie , compagnie, bourgeoisie, flatterie, ladrerie, seigneurie, maisnie, et une masse d’autres mots de ce genre. On ne trouve jamais, je le répète , ie accentué dans des mots en la latin, excepté, bien entendu, des mots savants comme calomnie ( chalenge en v. fr.), industrie, curie, etc.
Noms propres de cette catégorie.
Les anciens font tout à fait disparaître la terminaison ia (ou ius), qui ne laisse de trace qu’un e muet, des noms propres latins qu’ils adoptent : Lucia- Luce , Cornelius-Corneille , Marius-Maire (sur Maria-Marie vo y. ehap. I), tandis que les modernes accentuent ce suffixe : Lucie, Cornélie, Lélie.
Pour les noms géographiques, il y a quelques observations assez délicates à faire. Les noms de lieux en la qui existaient en latin suivent généralement la règle ordinaire et suppriment le suffixe : Persia- Perse ; Græcia-Grèce ; Francia-France. Vers le VII e siècle paraît s’introduire aussi dans les noms de lieux le suffixe ia accentué , venu sans doute du grec la. ; et les noms géographiques en la qui se sont formés ou ont été connus depuis cette époque se divisent en deux classes : les uns ont le suffixe la et l'éteignent en français ( Bourgogne , Sassoigne , Lorraine ,
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Suède, etc.), les autres ont le suffixe ia et le rendent en français par te accentué ( Lombardie , Normandie, Picardie, Hongrie, Russie, etc.). Quelques noms de lieux antérieurs à l’époque de l’introduction de l’accentuation ia subirent son influence rétroactive; on dit par exemple Syria, Asia, Italia, et on en fit Syrie, Asie, Italie, tandis que de Syria, Asia, Italia, on avait fait Sire ou Sirie, Aise et Itale ou Itaire :
Einz que jo vienge as maistres porz de Sirie.— Roi., str. ccvn. Que partout jusqu’en !a grant Aise Furent ii traïtour moult aise.— Renart, t. IV, p. 106. Itaire estoit donc appelée La tere ù Rome fut fondée.— Brut, v. 25.
Les noms de villes grecques en la. ou ela, lat. ia, sont aussi sujets à une hésitation dans l’accentuation : ainsi on a dit Alexandre, Nicomêde, Antioche, et Alexandrie , Nicomédie , Antiochie. La langue moderne a pris au hasard dans les deux systèmes ; elle dit Alexandrie et Nicomédie , mais Antioche. Icem (de ex ou de ix) n’est représenté que par ce, se ou ge : herpicem-herse, pulicem-puce , judicemjuge (1).
Saule semble venir du nominatif sàlix ; s’il venait des cas obliques, il aurait sans doute donné saulce (2).
Calice de câlicem est un mot liturgique : voy. chap. IL
Souris de soricem est une faute d’accentuation qui vient sans doute d’une idée d’assimilation à brebis
(1) Je ne sais pourquoi M. Diez tire juge de juger, ce qui fait, de son aveu, un exemple unique :Judex, dit-il, ne peut donner juge; c’est vrai, mais juge vient de jwiic.em , comme sauvage de sylvalicus (Diez, Etyrn. Wort., s. v., et Introduction, p. xxm).
(2) M. Diez tire saule du v. haut-all. salaha, et il est fort possible qu s il ait raison. Voy. Elym. WOrl., s. v.
de berbécem ; le provençal fait la même faute ( soritz ); mais l’italien ( sorcio ), l’espagnol ( sôrce ) et le valaque (sodrece) ont conservé l’accentuation latine.
Icus, ica, icum. Ce suffixe n’est représenté que par un e muet, et quelquefois par le son mouillé dont il affecte la consonne qui le précède : dornesticus-domesche, dominicus-demênie domenge , apostolicus-apostôlie apostoile apostole; Belgica-Beauce ; porticus-porche. Le suffixe composé àt-icus , àt-icum , est, comme on sait, extrêmement fécond dans les langues romanes et donne des substantifs et des adjectifs en âge : sylvaticus-sauvage, ramaticus-ramage ; missaticum-message , formaticum- formage fromage.
Fisique se trouve dans les anciens textes ; ce mot vient du grec çuaîxtj et a gardé son accent. Voy. chap. II et plus haut sur le suffixe ia.
Catholique. C'est un mot liturgique. Voy. chap. II.
Idus. Calidus- chaud , nitidus-net ; rigidus- raide, tepidus-tiède ; pallidus-pâle. Ce suffixe, qui disparaît dans tous ces mots , n'est accentué que dans des mots savants, comme humide , rigide, sordide, etc.
Ilis. Ce suffixe est, avec icus, le plus employé par la formation savante, qui l’a fait revivre dans plusieurs mots où la formation spontanée l’avait éteint. — Ce suffixe s’ajoutant souvent à des thèmes très-brefs , comme dans fac-ilis, ag-ilis, ut-ilis, hab-ilis, laissait par son extinction si peu de largeur au mot , que le français a abandonné beaucoup des mots de cette catégorie. On voit même qu’il en avait formé quelques-uns qu'il a laissés tomber par la suite , comme hable de habilis
(on n’en a des traces que dans l'anglais able). On trouve encore :
Vile de uiilis. Utile est un mot moderne.
Tuit déclinèrent; ensembledemont nient ùleles sunt
fait. — Ps. Oxf., xhi.
Bien le sai que tu es prudum , e ulle e profitables.
Bois, p. 113.
Doille de ductilis. De là douillet ; inductilis a donné andouille.
Endieble de debilis. Débile est moderne.
Jonatbas le flz Saül out un fiz ki fud endieble des piez. — Rois, p. 135, 249 (l).
Faible vient de flebilis et se disait d’abord floible :
Quant il si forte beste verront, cui il si floible aront
vencue. — Job, 491.
On trouve souvent dans les chansons de geste le mot nobile dans le sens à peu près de noble : les nobiles barons. M. Littré pense que c’est un déplacement irrégulier de l’accent ; j’ai bien de la peine à admettre cette opinion. L’accent ne se déplace jamais sur des suffixes comme ïcus, îlis, ïdus, à moins qu’il n’y ait quelque cause particulière. D’ailleurs la forme ordinaire de nobilis est noble. Je crois plutôt que nobile est à noble dans le même rapport qn’apostole de apostôlicus est à apostle apôtre de apostôlus ; •
c’en est un dérivé, formé par le suffixe icus ou ius.
On ne peut expliquer autrement la forme nobilie qui se trouve deux fois dans la chanson de Roland :
Là veit gésir le nobilie barun.— Roi., str. clxiii b.
Sempres fust mort li nobilies vassal. — Roi., str. ccl.
(1) M. Guessard pense qu'il faut plutôt lire endieblè, de indebilitatus.
La présence de la particule en , qui semble avoir pu difficilement s'adjoindre à debilis, rend cette opinion très-vraisemblable.
Les formes ilie, âlie, supposent toujours, comme ürie, ôrie, un i supprimé à la pénultième du mot latin.
Le pluriel de ilis , ilia , a formé quelques mots où se conserve l’accent de ce pluriel, et par conséquent le suffixe : mirabilia-merveille; volatilia-volatile :
Je conui tute la volatilie del ciel.— Ps. Oxf., xlix.
Inus, ina, inum. Asinus-âne, dominus-clon , paginapage.
Büccina et patina ont été accentués à faux dans toutes les langues romanes : ital. buccina, esp. bocina, prov. bozina, val. bocin, fr. buisine ; it. patina, esp. padéna , fr. patina (Diez, s. v.). Ainsi la faute d’accentuation avait lieu dans le latin rustique. Elle avait sans doute été déterminée par l’accent des mots grecs $ur.irr„ rcaxâvT], d’où sont tirés les deux mots latins en question.
Machine, de machina, est un mot moderne.
Olus. Apostolus-apostle, diabolus-diable, Villa-Mummoli- Villemomble.
Sur iolus , eolus , et leur accentuation , voyez ce que j’ai dit au chapitre I.
Ulus , ula, ulum. Ac-ulus (ail), ic-ulus (il), uc-ulus (ouil), sont de fréquents composés de ce suffixe. Je remarque en ancien français quelques mots formés de vocables latins en ulus, ula, ulum, qui sont perdus : Romulus-Romble (voc. hag.), singulus-sengle.
Deuz, dreiz jugerre, forz e su (Franz, dum ne se curuce il par
sengles jurz?— Ps. Oxf., vu.
Cellula-ciaule. Cellule est un mot savant.
üesouz la ciaule où cil manoit.
Une eve et un molin avoit. — Do l'ermite qui s’enyvra, v. 117.
M. Burguy dit qu’en berrichon caille signifie caillou ; ce dernier n’est alors qu’un diminutif du premier, qui représente seul calculus.
Chasuble ne vient pas de casula, il est à peine nécessaire de le dire, mais de casibula (voy. Du Cange).