‹ Étude sur le rôle de l'accent latinChapitre 33 sur 39 · DE L'INFLUENCE DE L’ACCENT SUR LA NATURE DES VOYELLES · texte numérisé non relu

DE L'INFLUENCE DE L’ACCENT SUR LA NATURE DES VOYELLES

Jusqu’ici je n’ai étudié que la place de l’accent , sans m’occuper de l’influence qu’il pouvait exercer sur les lettres qui composent le mot ; pour se rendre compte de cette influence, il faut examiner successivement ce que deviennent les voyelles : 1° avant la syllabe accentuée , 2° après cette syllabe, 3° quand elles sont elles -mêmes marquées de l’accent.

1 . Les voyelles qui précèdent la syllabe accentuée persistent ou se changent en e muet ; il faut seulement admettre quelques modifications à cette formule : o ne reste que très-rarement o, il donne régulièrement ou; u donne aussi ou assez souvent ; a donne souvent ai; i et e deviennent fréquemment oi. Avec ces restrictions, la règle s'applique en moyenne quatre-vingt-dix fois sur cent. Exemples : amorem-amour , amare-aimer, caballus-cheval ; denarius-denier , regalis-royal ; linteolum-linceul , circare-chercher, viaticum- voyage; probare -prouver, sororem-sereur ; judceus-juif, puis juif; cubitus coude , summonere-semondre.

2. Les voyelles placées après la syllabe accentuée du mot latin disparaissent en français ou se changent en e muet ; ainsi les mots paroxytons perdent la dernière , les mots

proparoxytons la pénultième et la dernière. Exemples : fortis-fort, Paulus-Paul, corona-couronne; fragilisfrêle, oculus-œil.

3. Sur les voyelles accentuées , voyez le travail trèsdéveloppé de M. Diez, t. I , p. 133-160.

En règle générale , les voyelles accentuées brèves ont une tendance sensible à se changer ou à se diphthonguer : a devient ai; e devient ie; i devient oi; o et u bref deviennent ue , oe ou eu ; u bref devient souvent ui. Exemples : amat-aime , faber-fèvre , fragilis- frêle ; brevis-brief, tenet-tient, tepidus-tiède ; bibere-boire, via-voie; doleo-deul , soror-sœur; fugio-fuis , superseure (v. fr.).

Cette tendance est très-loin d’être générale et se remarque d'ailleurs aussi dans d’autres cas : a long, par exemple, est traité comme a bref : mater-mère, majormaire ; u long comme u bref : butyrum-beurre ; mais cependant elle régit un grand nombre de mots. Les voyelles longues ont plus de persistance et restent très-souvent en français les mêmes qu’en latin : cathedra-chaëre, plenus plein, tempus-temps ; spica-épi, crimen-crime , maritus-mari; dono-donne, corona-couronne ; naluranature, luna-lune.

Je renvoie au livre de M. Diez pour tous les détails ; on y trouvera l’explication de la plupart des cas spéciaux. Peut-être faut -il seulement admettre plus d’exceptions qu'il ne l’a fait, et pour certaines voyelles convenir que le hasard ou plutôt des habitudes de prononciation que nous ne connaissons pas ont déterminé leurs modifications, sans que nous puissions les expliquer. M. Diez a statué en tout cas sur le plerumque fit , comme on dit dans le langage juridique.

M. Burguy a construit sur le principe de la diphthongaison des brèves accentuées , principe qui est appliqué beaucoup plus constamment dans la langue du moyen âge que dans le français actuel , un système de classification des verbes. Il rejette la division, que j’ai adoptée avec M. Diez, des formes en fortes et faibles , suivant qu’elles ont l’accent sur le radical ou la terminaison ; et il en propose une autre d’après laquelle les verbes forts sont ceux qui renforcent la voyelle radicale. Ainsi amer (v. fr.), trouver, sont des verbes forts parce qu’ils disent à l’indic. présent aime, trueve (v. fr.). Je ne puis admettre ce système, car il est contraire aux lois de la formation, et il suppose aux Romans, en formant les temps de leurs verbes, des idées grammaticales qu'ils n’avaient certainement pas. Si on a dit amer et aime, trouver et trueve, c’est parce que l’a de àmat et l’o de trôvat (b.-lat.) étaient accentués, tandis que l’a et l’o d ’amàre, trovàre, ne l’étaient pas ; la même observation s’applique à tous les verbes cités par M. Burguy. M. Burguy voit dans ce renforcement de la voyelle radicale l’analogue parfait de ce qui a lieu en sanscrit, en grec et en allemand, où les verbes forts marquent en effet leurs différents temps par la voyelle radicale : Xe£itü), gXtrov, XéXotxa; sterbe, starb, gestorben; mais la différence est évidente. Dans les verbes grecs et allemands il y a une intention grammaticale ; dans les verbes français il y a une modification de prononciation résultant de la forme du mot latin. Ce qui le prouve bien , c’est que ce renforcement du radical a lieu précisément à l'indicatif présent, temps qui dans toutes les langues est semblable à l’infinitif dans sa voyelle radicale , et n’a pas lieu au parfait, temps où s’opère essentiellement le changement de voyelle qui constitue les verbes forts dans les langues

citées par M Burguy. D’ailleurs, M. Burguy avoue luimême « qu'on trouvera quelques verbes dérivés parmi ceux de la conjugaison forte », qui ne doit certainement contenir et ne contient dans les autres langues que des primitifs. A vrai dire, la conjugaison forte de M. Burguy ne comprend que des verbes faibles en latin ; les verbes forts de la langue latine, ceux de la 3 e conjugaison, n’en font pas partie. Enfin, c’est une étrange classification que celle qui ne repose absolument que sur les trois personnes du singulier et la 3° personne du pluriel de l’indicatif présent. La théorie de M. Burguy n’a du reste été encore adoptée par personne, au moins que je sache ; elle ne sortira sans doute pas du livre où elle a été formulée (1).

(1) Voy. Burguy, t. I, p. 198 et suiv., et passim.

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