‹ Étude sur le rôle de l'accent latinChapitre 34 sur 39 · DU RÔLE DE L’ACCENT DANS LA VERSIFICATION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DU RÔLE DE L’ACCENT DANS LA VERSIFICATION FRANÇAISE

La prosodie basée sur la quantité fut à Rome une importation grecque qui ne pénétra pas dans le peuple (1). Les quelques vers populaires qui nous restent en sont la preuve ; ils reposent évidemment sur un autre principe : ce principe est celui de l’accent. Ce n’est pas ici le lieu de développer ce point , déjà plusieurs fois traité , et qui paraît hors de doute (2) ; il est incontestable qu’à l’époque où les langues nouvelles se créèrent et produisirent leurs premiers vers, la quantité n’était plus connue que de quelques savants, au moins dans la plupart des mots, et les chantres populaires étaient tout à fait incapables de construire des vers d’après le système classique. Ce fut donc l’accent qui domina la versification romane, comme il avait dominé la langue ; ce fut l’accent qui devint le principe de tous les systèmes prosodiques de l’Europe latine.

La vérité de cette assertion a été longtemps obscurcie en France ; le rôle de l’accent dans notre prosodie a été aussi inconnu que son rôle dans la formation de notre

(1) Voy. le chapitre I.

(2) Voy. notamment E. du Méril, Essai philos, sur le principe et les formes de la versification, p. 38, note t ; id., Mélanges archéologiques, p. 342 et suiv. ; Poésies populaires latines antérieures au Xll t siècle , p. 46; Woil et Benlœw, p. 260 et suiv.

langue : Scoppa fut le premier qui, en 1807, dans son Traité de la poésie italienne rapportée à la poésie française , appliquant à notre versification les lois de la sienne, déclara qu’elle était fondée sur l’accent. Plus tard, M. L. Quicherat reprit cette thèse, abandonnée depuis son premier auteur, et en démontra la vérité dans son excellent Traité de versification française (1). On peut donc regarder ce point comme acquis désormais à la science ; je ne m’appliquerai à en étudier que ce qui regarde les origines de notre versification.

On conçoit deux systèmes de versification prenant l’accent pour base : 1° le vers est un assemblage de syllabes plus ou moins nombreuses groupées sous un nombre fixe d’accents; 2° le vers est un assemblage d’un nombre fixe de syllabes dont certaines doivent être accentuées. Ni l’un ni l’autre de ces systèmes ne suffisait à produire une versification assez marquée et assez mélodique : on les compléta en y ajoutant la rime , la rime, dont l’origine tant discutée est certainement dans la poésie populaire latine, et qui repose elle-même sur l’accentuation. Qu’est-ce en effet que la rime , au moins dans la poésie romane? C’est l’homophonie de deux syllabes accentuées ; si la syllabe n’est .pas accentuée, il n’y a pas de rime. Dans les langues où l’accent peut porter sur l’antépénultième, si on faisait rimer une syllabe accentuée avec une inaccentuée , on n’aurait pas de rime ; gôla, par exemple, et pérgola, en italien, ne riment pas.

Ce premier progrès ne suffit pas encore dans une langue où l’accentuation n’était pas entièrement marquée et où l’invariabilité de sa position dans le mot rendait moins sen-

(1) Note 20, p. 385 et suiv.

sible sa valeur rhythmique ; on fixa à l’accent , outre sa place à la dernière syllabe, une autre place dans l’intérieur des vers, et on obtint ainsi une cadence bien plus marquée, mais en même temps plus monotone. Cet accent, qui forme ce qu'on appelle la césure (1), doit être non-seulement tonique , mais oratoire : les différentes places qu’il occupa déterminèrent les diverses formes du même vers.

Dans le premier des systèmes que j’ai définis plus haut , la place de la césure ne se calcula que sur le nombre des accents, puisque le vers n’était pas syllabique (2) ; dans le second , elle se fixa naturellement d’après le nombre de syllabes.

Le premier système de versification put donc être ainsi déterminé : Le vers est un assemblage de syllabes plus ou moins nombreuses groupées sous un nombre fixe d’accents ; l’une des syllabes accentuées dans le corps du vers et la dernière syllabe accentuée doivent de plus avoir l’accent

( oratoire , et la dernière syllabe doit rimer avec celle d'un ou de plusieurs autres vers. C’est dans ce système qu’ont été faits presque tous les vers allemands du moyen âge. Je ne sais cependant s’il est d’origine germanique (3) ; je crois plutôt que c'est là le rhythme latin, et je le retrouve dans le plus ancien monument connu de la versification fran- , çaise, la Cantilène de sainte Eulalie (4).

Quoi qu'il en soit, le système syllabique fut beaucoup plus généralement suivi , on peut même dire seul suivi par

(1) Bien que cette expression soit impropre et qu’elle désigne en latin quelque chose de très-différent, je la conserve, parce qu’elle est reçue dans le langage technique.

(2) Ce mot est employé ici, comme syllabisch en allemand, pour exprimer un vers qui a un nombre fixe de syllabes.

(3) Voy. cependant Simrock, Ueber die Nibelungenstrophe.

(4) Voy. l’Appendice à ce chapitre.

la poésie française, et nos différents vers se classent d’après le nombre de syllabes dont ils se composent.

1. Le plus ancien vers fait d’après ce système paraît avoir été le vers de dix syllabes , qui se trouve à l’origine de la versification dans toutes les langues romanes ; mais la loi de la fixité de la césure est propre au français et au provençal, langues qui ont toutes deux la même uniformité d’accentuation. L'italien ne connaît pas cette loi, et la place indifféremment à diverses places ; mais il en a d’autres en . revanche qui sont inconnues à notre versification (1). Les deux plus anciens monuments des vers de dix pieds sont , pour le provençal, le poëme de Boèce ; pour le français, la chanson de saint Alexis. Ces deux antiques ouvrages nous offrent le décasyllabe (2) sous sa forme primitive, avec la césure à la quatrième syllabe. Voici le début de saint Alexis , qui nous intéresse seul ici :

Bons fut li socles | al tons ancienur;

Quer feit i ert | c justise et amur,

Si ert creance | , dunt or n’i a nul prut.

Tut est muez | , perdut ad sa colur ;

Jamais n’iret tel 1 cum fut as anceisurs.

Les particularités les plus remarquables que nous offre cette strophe sont les suivantes : 1° la rime ne porte pas sur la syllabe entière , mais seulement sur la voyelle accentuée ; 2° l'hiatus est toléré ; 3° une syllabe muette après la césure, suivie d’une consonne, ne compte pas (3).

(1) On ne peut, par exemple, faire suivre la césure par une syllabe accentuée.

(2) Les Italiens, qui ne peuvent terminer ce ver3 que par des paroxytons, le nomment hendécasyllabe, et lui donnent en effet onze syllabes. Chez nous il en a dix ou onze , souvent douze chez les anciens poètes ; mais elles ne comptent jamais que pour dix.

(3) M. Simrock, Ueber die Nibelungenstrophe, p. 93 et suiv., dit que les vers de saint Alexis ne sont pas rigoureusement syllabiques , et qu'ils admettent encore une syllabe de plus dans la lhesis. C'est une

La rime qui ne porte que sur la voyelle a reçu de M. Raynouard le nom d’assonance,- c’est la plus ancienne manière de rimer ; toutes les poésies des premiers temps la connaissent seule, et ce n’est qu’au XIII e siècle que la rime syllabique, qui existe dès le XII e , est exigée.

L’hiatus a été permis dans la versification française jusqu'à Malherbe , qui l’en a définitivement banni ; les poètes du XVI e siècle l’évitaient en général , mais ne le proscrivaient pas tout à fait (voy. Quicherat , note 4 , p. 329). La syllabe muette qui suit la césure a été regardée comme ne comptant pas durant tout le moyen âge, et Marot en offre encore des exemples (voy. Quicherat, note 2, p. 312). Cette loi paraît avoir été détruite par les poètes flamands de la fin du XV e siècle ; Jehan Marot et Bourdigné évitent déjà de la suivre. Elle était cependant fondée sur une connaissance très-juste de la nature de la langue française, et elle avait le mérite, tout en laissant subsister la cadence, d'introduire quelque variété dans la monotonie de nos vers, qu’on accuse à l’étranger de ressembler à une psalmodie.

Le vers de dix syllabes à césure sur la quatrième s’est conservé, sauf ces modifications , depuis le XI e siècle jusqu’au XIX e , avec la forme qu’il a dans ce monument. Mais il a subi dans certains ouvrages du moyen âge un changement important.

erreur. L'exemple qu’il donne est ce vers de la 2 e strophe : Tant bons fut li sectes, jamais n'erl si vailant. Mais ce vers est mal donné par l'édition qu’il a suivie ; elle porte :

Al teoa Noe et al teD9 Abraham ,

Et al David qui Deui par amat ,

Tant bons fut li secles, jamais n’crt si vailant,

* tandis qu’il faut lire :

E ai David qui Deus par amat tant ,

Bons fut li secles, etc.

Les poètes lyriques du XIII e et même déjà du XII e siècle, ceux qui transplantèrent dans le nord de la France l’art poétique des troubadours , admettent pour ce vers une coupe qui leur est particulière et qui semble en détruire l’essence. Chez eux, la césure peut porter sur la quatrième syllabe, même si elle est muette :

La Roïne | ne fit pas que courtoise. — Rom. Fr., p. 83.

De la bele | qui si le contraloie. — Rom. Fr., p. 29.

Cette forme est , comme la poésie même de ces trouvères , imitée des Provençaux :

Quan la fuèlha | sobre l’arbre s’espan.

M. Diez voit dans ce changement une innovation des troubadours dans le vers populaire de dix syllabes , innovation heureuse en ce sens qu’elle donnait au vers plus de variété et de souplesse, et qu’elle constituait une forme spécialement lyrique (1). Il est certain qu’elle ne s’explique qu’à l’aide de la musique, qui arrivait sans doute à effacer la disparate causée par ces vers accentués sur la troisième syllabe au milieu de vers accentués sur la quatrième. Elle ne se trouve jamais dans une chanson de geste ou dans un poëme narratif ; les romances épiques qui l’offrent doivent être regardées comme postérieures à celles où on ne la rencontre pas (2). Cette coupe fut prodiguée au XIV e siècle par Eustache Deschamps dans ses nombreuses ballades, qui faisaient suite aux chansons de l’âge précédent ; au XV e siècle, Villon et Charles d’Orléans l’offrent fréquemment, mais seulement dans des ballades , où elle s’autorisait encore de l’exemple des auteurs précédents , bien

(1) AUrom. Sprachdenkmale , p. 93.

(2) Les romances d’Audefrov le Bastard , par exemple, sont ainsi désignées comme plus modernes que celles de Bele Doelte ou des Francs de France (Rom. Fr.).

qu' elles ne lussent sans doute pas chantées ; mais Bourdignè , l’auteur de la légende de Pierre Faifeu , l’emploie même dans le récit :

Archevesques | , cardinaux pleines arches. — P. 18.

Que des libvres 1 il s’estoit fait acroire. — P. 25.

De Croy et Molinet en font aussi cet usage tout à fait vicieux, et qui détruit complètement le rhythme du vers (1 ). Jehan Marot n’en offre qu’un très-petit nombre, et Clément Marot les bannit définitivement de la poésie française. Il faut noter du reste qu’à l’exception de quelques romances épiques , la césure lyrique , comme l’appelle M. Diez , exclut ce qu’on pourrait appeler la césure épique, celle qui ne compte pas la syllabe muette qui suit la quatrième accentuée. Les poètes lyriques, pour cette syllabe, suivent exactement la règle qui est acceptée aujourd’hui ; ils ne l’admettent que quand elle s’élide sur une voyelle commençant l’hémistiche suivant (2).

Le vers de dix pieds a été coupé autrement qu’à la quatrième syllabe. On a fait porter la césure sur la sixième; nous possédons dans cette coupe le poëme de Girart de Roussillon (provençal), une partie du roman d ’Aiol , la parodie burlesque d 'Audigier, et quelques couplets de chansons. Elle n’a pas été reproduite dans la versification moderne (3) :

Karles garda vas cel | per Dieu preiar :

« Senher, quar me donat | hui be venjar!

Di, quans au chevalers | , sabs los numnar?» — G. de Ross.,

v. 61 tl et suiv.

(1) Voy. Quicherat, p. 315.

(2) Il y a cependant quelques exceptions ; mais elles sont très-rares , et doivent être attribuées A l’impéritie isolée d’un versificateur.

(3) M. Quicherat, p. 177, cite des vers de Voltaire dans Nanine, et en assez grand nombre, qui offrent une césure à la sixième syllabe, comme celui-ci :

F,h bien! qu’ost-cc, cousine ? — Ah! ma cousine!

Tornobeut l'apeloient | en son païs, i

Unques plus hideux hon | nus lions ne vit. — Aiol (1).

Il entesa la flesche | jusqu’au penon;

A cel cop perça l’ele | d’un papeillon ,

Que il trova séant | lez un buisson ,

Qui puis ne pot voler | se petit non.— Audigirr, v. 41 etsuiv. Siet soi biele Euriaus I , seule est enclose,

Ne boit ne ne mangue | , ne ne repose;

Souvent se claimme lasse | , souvent se cose

C’à son ami Renaut | parler n’en ose. — Violette, p. 114.

Une troisième coupe , beaucoup plus rare , consiste à frapper de la césure la cinquième syllabe, ce qui partage le vers en deux moitiés égales :

Aras est escole 1 de tout bien entendre;

Se l’on veut d’Arras 1 le plus caitif prendre,

En autre païs 1 se puet pour boin vendre ;

Je vi l’autre jour 1 le ciel lé sus fendre,

Dieu voloit d’ An-as | les motés apprendre. — Chanson sur

Arras.

Apris ai d’amors | trestout mon aage, ür en sui plus fous 1 qu'au commencement;

Mais je me pourpens j qu’il n'en est nul sage ,

Jà tant n'en aura | apris longuement. — Laborde, t. II, p. 183.

Cette coupe , qui est très-rhythmique , mais facilement monotone, a été quelquefois imitée dans des temps plus voisins de nous :

Que l'homme est. Timandre | , une faible chose!

11 s'aime pourtant | , s’applaudit, s'impose. — Regnier-

Desmarets.

L’amour est un Dieu | que la terre adore ;

Il fait dos tourments | , il sait les guérir;

Dans un doux repos | heureux qui l'ignore 1

Plus heureux cent fois | qui peut le servir ! — Voltaire (2).

2. La forme qui se rapproche le plus du vers de dix syllabes, et qui n’en est même, à vrai dire, qu’une extension, c’est le vers de douze syllabes. Le plus ancien monu-

(1) Dans V Histoire littéraire de la France, t. XXI.

(2) Les poètes de nos jours ont fait assez souvent usage de ce rhylhme.

ment qu’on en possède paraît être le Voyage de Charlemagne à Jérusalem; les vers de Philippe de Thaün, qu’on avait d’abord regardés comme des alexandrins, sont plutôt des vers de six syllabes.

Le Voyage de Charlemagne, malgré la singulière défectuosité du manuscrit unique qui nous l’a conservé, présente ce vers tel qu’on l'a fait jusqu’au XVI* siècle : il ne compte pas plus que le décasyllabe épique la syllabe muette après la césure. C’est aussi la forme qu’il a dans le roman d’Alexandre, qui lui donna son nom et une popularité qu’il n’avait pas eue jusque-là ; elle finit au bout de quatre siècles par lui assurer le rang de vers héroïque et sérieux occupé jusque-là par le décasyllabe.

3. Le vers de huit syllabes n’est sans doute guère moins ancien que le précédent ; c’est le mètre d’un des plus vieux monuments épiques qui nous soient parvenus , le début du poème d’Alexandre ; c’est aussi le mètre des deux poèmes extrêmement anciens de S. Léger et de la Passion. C’est encore celui du fragment de Gormond et Isembart, qui paraît remonter très-haut, sinon dans sa forme conservée, au moins dans celle qui lui a servi de modèle (1).

4. Les vers de moins de huit syllabes sont assez rares dans l’ancienne poésie française; ils n’offrent d’ailleurs rien de remarquable sous le rapport de l’accent.

La rime (et je comprends sous ce nom l’assonance aussi bien que la rime parfaite) peut s’appliquer de deux manières : elle peut avoir lieu 1° d'un hémistiche à l’autre, 2° d’un vers à l’autre.

Le premier système est celui dans lequel sont écrits

(1) Publié par M. de Reiffemberg dans le second volume de Philippe Mousket.

les vers latins, si communs au moyen âge, connus sous le nom de vers léonins (1) ; il est très-difficile de décider si ce système a été appliqué en français , parce qu’on peut toujours compter pour deux vers les vers où il se trouverait. On l’a reconnu dans les vers de Philippe de Thaün :

Uns colums est, ceo dit Ysidre en sun escrit,

Ki à sun columber altres fait repairer ;

E quant sunt asemblez tut unt lur volentez ;

De plusurs colurs sunt li columb ki là vunt.

(Bestiaire, v. 117Z et suiv.)

Il n’est pas aisé de décider si le poète a voulu faire des vers de douze syllabes à hémistiches rimant entre eux ou des vers de six syllabes. Les manuscrits ne peuvent nous aider à le déterminer : l’un présente les vers écrits comme de la prose ; l’autre les dispose comme des alexandrins ; dans le troisième les vers sont tantôt de six syllabes, tantôt de douze, et dans ce dernier cas ils sont séparés à l’hémistiche :

Phelipes de Thaün a fait une raisun

Pur pruveires garnir de la Ici maintenir (2).

Vers la fin de son Bestiaire, Philippe de Thaün dit :

Or voil (jeo) mun métré muer, pur ma raisum melz ordener.

Et à partir de là il continue en effet dans le même rhythme :

Et ceo dit Phisiologus, que adamas ad vertut plus;

E si est un munt en orient, ù truvè est de mainte gent;

(1) La rime à l'hémistiche était déjà recherchée des poètes latius dans les pentamètres; on en trouve la preuve et une foule d’exemples dans Fucbs. Die romanisclien Sprachen, p. 280 et suiv. — C’est aussi dans ce mètre qu’a écrit Otfrid, le premier poète allemand qui ait employé la rime (IX e siècle), et que parait composé le chant germanique sur la bataille de Saucourt.

(2) Voy. Popular Treatises on Science, p. xi, xtt.

E par nuit gete grant luur, e nent n’apert contre le jur;

Pur le soleil e pur le jur ne s'aparist sa resplendur.

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