SOR LE MÈTRE DE LA CANTILÈNE DE SAINTE EDLALIB
M. Littré a essayé dans le Journal des Savants (1858, 1859) de ramener tous les vers de la Cantilène de sainte Eulalie à des vers de dix syllabes à césure mobile. M. Paul Meyer a, je crois, suffisamment démontré (Bibl. del’Ecole des Chartes, 5 e série, t. II) que le résultat de ce travail, fort intéressant du reste sous plusieurs rapports, n’était pas admissible ; il a proposé une autre explication dont j’adopte la plus grande partie. Il est certain, comme l’a dit M. Meyer, que ce petit poëme est écrit en strophes de deux vers, et que ces deux vers se correspondent parfaitement comme coupe ; seulement, je ne crois pas que ces vers soient syllabiques, et M. Meyer est obligé, pour prouver l’égalité syllabique des deux vers de chaque strophe, de recourir à des moyens ingénieux, mais aussi peu sûrs que ceux qu’avait employés M. Littré pour réduire tous les vers à dix syllabes. Str. 5, il suppose gratuitement qu’on prononçait mestier pour menestier : menestier est la forme primitive qui est devenue meestier, puis, la synérèse s’étant opérée, mestier (vo y. chap. I). Ce travail n’était pas encore fait au IX e siècle. Str. 7 et 8, il compte les syllabes finales de enortet, firet, sostendreiet, placées à l’hémistiche, ce qui est contraire à toutes les lois de la versification. Il élide à la onzième strophe la finale de celle,
contrairement aussi à toutes les règles connues (1); il traite domnizelle comme menestier, admettant la prononciation donzelle, qui est plus qu’improbable au IX e siècle ; il propose la prononciation tout à fait inadmissible de séule pour seule. A la douzième strophe , il élide l’e de figure , aussi irrégulièrement que celui de celle. « Le second des vers de ce couplet, dit-il, ne peut avoir que dix pieds, le premier ne doit donc point en avoir davantage. * C’est la méthode qu’il combat chez M. Littré. Enfin M. Meyer admet des formes de vers tout à fait inconnues au français, et qui même lui répugnent particulièrement : des vers de onze syllabes avec coupe à la sixième (str. 3) ou à la septième (str. 7), et de neuf syllabes (str. 2).
M. Simrock ( Ueber die Nibelungenslrophe, p. 86 et suiv.) a essayé de montrer que la Cantilène n’était pas en vers syllabiques, mais bien en vers fondés sur l’accent ; mais il a assez malheureusement appliqué un bon principe, et sa manière de scander les vers en question n’est pas soutenable.
Je crois que la Cantilène de sainte Eulalie est divisée en douze strophes de deux vers, plus un demi-vers qui ne compte pas. Dans chaque strophe, les vers se correspondent, en ce sens qu'ils ont le même nombre d ’arsis (2) et
(1) Les vers cités par JM. Meyer, comme Davan la porta de la ciplat, ne prouvent rien ; il y a là, bien que ce soit Un vers de huit syllabes, une espèce de césure, comme l'offrent aussi des vers du- Saint Léger et de l'Alexandre. Il faudrait trouver des vers où un mot placé comme celle élidAt son e muet devant une consonne.
(2) Sans entrer dans les discussions auxquelles a donné lieu le sens des mots arsis et thesis, je les emploie dans le sens qu'ont le3 mots Hebung et Senkung dans la versification allemande du moyen Age. La syllabe accentuée constitue 1 ’arsis de chaque pied ; les syllabes non accentuées en forment la lhesis. Un pied peut se composer uniquement de l’anis.
une césure pareille; ils ne comptent pas les thesis. En prononçant ces vers d’après ce système, on sent très-bien le rhythme qui les anime, et il n’est pas besoin de changer rien au texte que nous possédons, et qui, remontant si haut et étant unique, doit être considéré comme sacré.
Il serait trop long de discuter chaque strophe en détail : un examen minutieux m’a confirmé dans l’opinion émise ci-dessus. Voici au reste comment je scande ce petit poëme (je marque par un tiret la place de la césure) :
JL.
fiuona | pulcélla | — fût | Eulâlia;
Bel àvret | côrps | — bellezôur | ânima.
Vèldrent | la veintre | — li Doo 1 inimi,
Vûldrent | la faire I — diâüle | servir.
ÉUe | non eskôitet | — les mais | conseillère,
Qu’éllc 1 Deo ranëîet | — chi maent | sus en ciel.
Ne por ôr, 1 ned argént, ) — né | paraménz,
Por manâtce 1 regiel 1 — né | preiemént,
NTüle | côse | non la pôüret 1 — 6mqe | plêTer La pôlle 1 sémpre I non amâst | — lo üêô | menestïër.
E porô | fut | presentéde | — Maxi | milëh ,
Chi réx 1 éret 1 a cels dis | — sôvre | pagïëns :
Il | li enôrtet, | — dont lëî | nonque chïüt,
Quéd | elle füTet | — lo nom | christiiën.
Éll’ | ent adûnet | — lo süôn 1 elemént :
Mélz | sostendrëïet | — los ém | pedeméntz Qu’elle | perdèsse | — sa vir | ginitét ;
Poros | furet morte | — a grânt | honestét.
Enz enl füü | la gettérent | — com àrde | tôst ;
Elle côlpes | non âvret: | — porô | no s’côîst.
A ezô | no s’vôldret | concrëTdre | — li réx | pagîëns;
Ad üne | spéde ) li rovéret | — tolir 1 lo chièf.
La domnizèlle | celle kôse | — nôn | contredist ;
Volt lo seule | laszlër, | — si rïïôvet 1 Krist.
In figure | de colùmb | — volât | a ciel.
Tuit orém | que por nôs | — dègnet | preiêr,
Qued avïïlsset | de nos I — Christs | mercit
Post la môrt, | et a lui | — nos lâTst | venir Par soüve cleméntia.
Remarquez : 1° que l'e muet ne s’élide devant une consonne qu’après une arsis ; 2° que les grands mots comme Maximiien, virginitet, empedemenz , ont reçu deux accents, ce qui était indispensable pour faire des vers d’après ce système ; 3° que les syllabes de la thesis qui précèdent l’arsis ne peuvent être plus de trois ; 4° que les pieds qui se correspondent dans chaque vers de la même strophe ont généralement le même mouvement et le même nombre de syllabes.
Ce poëme est-il le seul monument de ce genre de versification? On n'en a pas trouvé d'autres jusqu’ici; mais c’est aussi le seul poëme qui nous reste de cette époque reculée. Plus tard, le système syllabique prit le dessus, et il ne faut sans doute voir que des vers de huit syllabes mal faits ou mal copiés dans ces vers des Enseignements d’Aristote, qu’on pourrait assez facilement scander d’après les thesis, sans tenir compte des arsis, et qui seraient alors avec les poëmes allemands en rimes plates (kurze Reimpaaren) écrits aux XII e et XIII e siècles dans le
même rapport où les vers de la Cantilène sont avec ceux des Niebelungen :
Primes saciez ke icest trettez Est le secrè de secrez numezj Ke Aristotle, le philosophe ydoine,
Le fiz Nicomache de Macedoine,
A sun deciple Alisandre en bone fei,
Le grant, le flz Phelippe le rei.
Le fist en sa graunt vielesce,
Quant de cors esteit en fieblesce,
Pus qu’il ne pout pas travailler,
Ne al rei Alisandre repeirer,
Pur reale bosoine atreiter
De son deciple k'aveit mult cher. — Ms. de la B. I., fonds N'-Dame, 277, f° 173 verso.
Mes ore priez pur Deu amur En ceste fin pur le translatur De cest livre, ke Piere ad nun,
K’estreit est de ces de Abernum,
Ke de bien fere li doint sa grâce ,
E à vus tuz issi le face ,
Ke le régné pussum mérir
Ke done à suens à sun pleisir. Amen. — Id.., f° 196
recto.