‹ Étude sur le rôle de l'accent latinChapitre 5 sur 39 · I. PREMIÈRE ET DEUXIÈME DÉCLINAISONS · texte numérisé non relu

I. PREMIÈRE ET DEUXIÈME DÉCLINAISONS

1° Les mots de ces deux déclinaisons, terminés en us, a, um , ne déplacent l’accent du nominatif à aucun autre cas qu’au génitif pluriel ; aussi ce cas est-il le seul qui , dans quelques mots très-usités et transmis sous la forme du génitif par suite d’une alliance habituelle avec un autre mot, ait produit une forme différente par l'accent de la forme du cas sujet. Le génitif en orum et celui en arum ont également donné or, ur ou eur.

Génitifs en urum.

Paienur.

Sulunc l’usage puenur.— Rois, p. 420.

Si veit venir cele gent paienur.— Roi., str. lxxviii.

E si escriet l’enseigne paienor.— Roi., str. xcii.

Francor.

Geste Francor XXX eschelesinumbrent.— Roi., str.ccxxxvi.

(1) Compains ert à celui qui creoit en Jlieson. — Ch. d’Antioche, I, p. 11.

Quant ci avons trové la uiaisni* Jlieson. — Ch. d’Antioche, I, p. 35.

Sarasinor.

I’rist en la teste au branc sarasincr .— Aubry le B., p. 35.

Diablor.

Ci oiez ovre deiablor

E angoissose e renoiée.— Benoit, II, p. 421.

Milsoldor, mille solidorum (peut-être aussi mil sols d'or?). — Benoît, II, p. 34 elpassim.

Muls ne somers, cevals ne missodor. — Og., v. 6655.

Vavassour, de vassus v assorum.

M. Diez cite encore macedonor et martror qui sont évidemment des mots mal forgés sur ce modèle. C’est à la même faute que me semble se rapporter le mot frarur, dans ce vers :

Et Peres et Andreus furent frere frarur.— S. Thom., v. 111.

On peut encore hésiter sur le mot ancianor :

Bons fut li socles al tans ancianur. — Alexis, str. 1.

C’est ou le génitif pluriel ou le comparatif du mot ancien.

Génitifs en aruni.

Pascor, pascharum.

Au novel temps pascour que florist l’aubespine.— Rom. Fr., p.îl. Chandeleur , candelarum. La Chandeleur , pour Lies candelarum.

Ténébrur.

Or s’en vont en la pluie et en la ténébrur.— S. Thom., v. 1981.

Je ne sais trop s’il faut compter ce mot parmi les génitifs pluriels; il est certain que le suffixe fém. eur, comme larg-eur, lu-eur, chal-eur, n'a jamais été ajouté à un

substantif. Le mot ténébreur a pu venir de l'office des ténèbres, où on disait 'prima horâ tenebrarum, secundâ horâ tenebrarum.

Erbour. Ce mot me parait être originairement le gén. plur. à’herba. De là le mot herboriste, qu’on a si souvent critiqué et auquel on a voulu substituer le mot arboriste, fait par des gens qui ne connaissaient pas l’origine du vocable et voulaient lui en substituer un autre dénué de sens (1).

Si s’entrebaisent par doçour

Qu’andui chaïrent en V erbour. — Rom. Fr., p. 9.

2° Quelques mots en er déplacent aux cas obliques l’accent du nominatif : drmiger - armigerum. Le français n’a adopté qu’un seul mot de cette classe, c’est prèsbyterpresbÿterum , et lui a donné une double forme correspondant aux deux positions de l’accent: p restre et provoire (2).

3° Certains mots de cette classe offrent une difficulté assez sérieuse ; ils paraissent avoir des accusatifs avec déplacement de l’accent, bien que le type latin ne puisse les leur avoir fournis. Ces accusatifs ne sont en réalité que des diminutifs , en on pour les masculins , en ain pour les féminins. Ceux en on n’affectent que les noms propres ; parmi ceux en ain il se trouve trois noms communs , ni plus ni moins.

(1) Dans un Traité de médecine conservé à la bibliothèque de Turin (Mss. K. V., 13) on trouve une plante désignée sous le nom de mère hrbur, et cette double définition : « La mère des herbes est artemesia (fol. 72 v°) # et : « La mère erbor est artemisia (fol. 73 r°) ». Erbor est donc bien un génitif. Je dois ce renseignement à M. Paul Meyer.

(2) M. Littré a très-bien expliqué la formation de prestre et provoire; c’est donc une simple faute d’impression qui a fait donner, dans un de ses articles du Journal des Savants (1855, p. 301), à presbyter pour accusatif presbyterem.

Accusatifs en on.

Charlon, de Charles. Cette forme est très-fréquente dans les chansons de geste.

Lazaron, de Lazare (1).

Glorious peires ke soufris passion.

Et suscitais de mort saint Lazaron. — Ger. de Viane, v. 2493.

Garsilion, de GarsilefGarsilio, dnem), a sans doute

servi de type à Marsilion, de Marsile.

Seignurs baruns, qui i enveieruns En Sarraguce al rei itarsiliun ? — Roi., str. xvn.

Pierron, de Pierre.

Licomencemens ertde lamuete Pieron. — Chans. d’Antioche,

Accusatifs en ain.

Antain, nonnain, putain , de ante, nonne et pute. Bertain, de Berte . — Berte, XI, XXII, et passim. Evain , de Eve.

Les Evain asauvagissoient

Et les Adam aprivoisoient. — Ren., 1, p. 4.

A tei parlerai jo, Evain.— Adam, p. 4.

Ce fu Adam, la mère ot nom Evain. — Adam, p. 44.

Blerain, de Blere.

Porl’amor Dieu Blerain vous doing.— De Brunain, v.27. Mes Blere ne 1’ vout endurer. — là., v. 48.

Ydain, de Yde. — P. Paris, Mss. franç., t. ni, p. 206. Yoici quelques observations pour appuyer mon opinion

(i) Une autre forme de ce mot est Lazre (S. Thomas , v. 1864) ou Ladre (Dit des Perdriz, p. 67). Ladre et Lazare sont entre eus comme Jacques et Jacob (voy. plu3 haut).

sur ces formes en on et en ain (1) : 1° Si la forme en ain était , comme on l’a dit , la reproduction de l’accusatif en am, elle n’existerait pas au pluriel, et cependant les mots nonnains et putains sont loin d’être rares. 2° On trouve d’autres formes diminutives employées dans le même cas ; ainsi, par exemple, le fabliau d ’Aucassin et Nicolette offre les deux formes Nicole et Nicolette , et on remarque que la forme Nicole , sauf une fois , n’est employée qu’au nominatif; dans le fabliau de Cortois d’Arras, le nom de femme Porre ou Fourre (v. 394, 401) donne également Porrete (v. 148, 211 , 404) et Porrain (v. 239) ; dans le roman de Raoul de Cambrai , le nom de Bernier fait le plus souvent au cas-régime Berneçon , et il est évident que c’est un diminutif ; la forme Ayen , qui joue le même rôle dans le poëme à! Aye d’Avignon, ne peut guère s’expliquer autrement : il faut donc admettre que les textes poétiques affectionnent en général au cas-régime la forme diminutive ; cette tendance s’explique d’ailleurs par l'habitude qu’avaient fait prendre les mots de la 3 e déclinaison d’un régime plus long que le sujet. 3° A l’exception des trois mots féminins, cette forme n’affecte que des noms propres, bien plus sujets que les autres à recevoir des diminutifs. 4° Nous connaissons d’autres diminutifs analogues qui ne sont certainement pas des accusatifs : ainsi , Catin, de Catherine (2) ; Robin, de Robert; chaton, de

(1) M. Baudry la partage: « Les accusatifs eu on masc. et eu ain féru, ne sout pas de vrais accusatifs, mais des espèces de dérivatifs familiers» (Rev. de l'inslr. publique , ïl mai 1857). Il n’est pas besoin de supposer avec M. Littré une forme Evanem ; les diminutifs dans les langues romanes sont bien souvent étrangers à tout modèle latin; ce sont des suffixes nouveaux appliqués à des mots latins d’origine.

(2) U est à remarquer que les diminutifs de femmes sont généralement masculins, c’est-à-dire d’intention neutres (cf. grec Slot, lat. turo, allem. chen) : Margot, Toinon, Catin, Bertain.

chat (1) ; Henrion, de Henri. 5° Ces mots ne se trouvent pas dans les plus anciens textes ; il est très-probable que pour quelques-uns des masculins on aura cru avoir affaire à des mots de la 3' déclinaison , à une époque où on commençait à ne plus se rendre compte du système primitif de la déclinaison romane : Hues Huon a dû influer sur Otaries Charlon ; M. Diez cite même le bas-latin Petronem. Ce qui est inadmissible, c’est que la terminaison am ou um , à peine sensible en latin , inaccentuée , et effacée complètement de la prononciation dès les plus anciens temps de la langue (2) , ait pu recevoir l’accent à une époque quelconque et servir à composer des mots oxytons comme Evain ou Pierron. Le seul mot pour lequel on puisse admettre cet accusatif est Jheson : en effet , dans ce mot, la désinence a reçu l’accent même au nominatif, et par conséquent ne l’a pas changé à l’accusatif (v. plus haut).

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