H. TROISIÈME DÉCLINAISON
C’est dans cette déclinaison que l’accent joue le plus grand rôle. Elle présentait un grand nombre de mots imparisyllabiques qui déplaçaient aux cas obliques l’accent du nominatif, et offraient ainsi aux Romans deux formes à s’approprier : cântor-cantôrem, nàtio-nationem, paupértas-paupertâtem, sénior-seniorem. Les langues italienne, espagnole et portugaise n’ont pris que l’une de ces
(1) Ce mot a justement été pris pour un accusatif par Ramon Vidal dans sa Grammaire.
(2) Si Lodhuwigs sagrament {sacramenlUM) , Serm. de 842. Ne por or [aurUM) , figure ( figurAM ), Eulalie. Comment peut-on supposer qu’on ait fait revivre et qu’on ait accentué aux dépens de la syllabe qui avait l'accent étymologique une terminaison si complètement éteinte ?
deux formes , et presque toujours celle des cas obliques ; le français et le provençal ont reproduit dans un grand nombre de mots , et peut-être à l’origine dans tous , la double forme latine. En français , cette imitation de la déclinaison latine, fruit spontané des habitudes et de l’instinct plutôt sans doute que d’une intention grammaticale, va en s’effaçant depuis les premiers monuments de la langue jusqu’au XIV' siècle. A partir du XV', elle a tout à fait disparu ; car les doubles formes que conservent encore aujourd’hui quelques mots (pâtre-pasteur , sire-seigneur) ont reçu chacune une acception propre, et ne se comportent plus entre elles comme deux cas d’un même mot , mais bien comme deux mots différents. Le cas-régime, qui seul a été admis dans presque tous les pays étrangers à la France, qui dès les premiers temps de la langue existe seul pour bien des mots dans les monuments qui nous sont parvenus, est aussi celui qui a triomphé dans ce travail, et la plupart des mots n’ont conservé que lui des deux cas qu’ils avaient auparavant. Quelques mots perdent la double forme dès le XII e siècle ; celle de quelques autres ne se trouve dans aucun texte qui nous soit connu. Il est bon d’étudier séparément chaque grande classe de ces mots imparisyllabiques qui déplacent aux cas obliques l’accent du nominatif (1).
(i) Les mots imparisyllabiques qui ne déplacent pas l’accent, comme hômo hôminem , corpus càrporis, n’ont pas non plus en français de formes qui le déplacent, bien qu’ils puissent avoir deux cas, comme hom et home, — L’addition de l’r au nominatif des mots qui ont une double forme est une erreur du XIII e siècle qui a détruit le système de la déclinaison française. — M. Littré ( Joum . des Sav., 1855, p. 301) a relevé deux mots de cette classe qui violent, dit-il, la règle de l’accent: c’est autour de àsturem et vautour de vùllurem. Le savant philologue s’est trompé pour ces deux mots : autour vient d ’accrplorcm (acceplor, mot populaire pour accipiter, voy. Diez, Etymol. Worlb., s. v. astore), et vautour vient de vullùrius , comme l'italien avottojo.
1° Mots en tor formés des supins de la l re et de la 4 e conjugaison. C'est dans cette catégorie de mots que s’applique le mieux la double forme. Les mots en ator donnent au nominatif aire, ère, à l’accusatif edor, éor, éur, éeur, contracté plus tard en eur :
Imperator-emperaire, imperatoretn-emperéor.
Portator-porterre (Ps. Oxf., lxxxiii), portatoremportéor, porteur.
Adjutator-ajuere (Ps. Oxf., ix, lvui), adjutatoremajuedur (Ps. Oxf., v ; Benoît, v. 36900). ,
Il est à noter que l’on donna la double forme à des mots qui n’avaient jamais été latins et que l’on formait de verbes français de la première conjugaison. Je ne sais si ce fait ne prouve pas l’existence de ces mots en latin rustique :
Trouvère-trouveor, fait sur trouver.
Hurterres (Gloss. Chassant) — hurtèor, de heurter.
Gablere, usurier, sans doute de gabelle gabeler.
Escerst li gablere tute la substance de lui (fœneralor). — Ps.
Oxf., cviii.
Raachaterre (Ps. Oxf., XVIII) — racheteur.
Les mots itor font aussi eire ou itre, itor ou éor éeur, et il est à remarquer que les verbes forts de la 3° conjug., qui ont été affaiblis et assimilés à ceux de la 4 e par les Romans , forment des substantifs en itor qui suivent la même loi que les autres (1 ).
Mentilor- menterre , mentitorem - mentéor (Horn , v. 1126; Brut, v. 2376).
(1; Sur cet atTaiblissement, voyez plus bas.
Traditor-trahitre, traître ; traditorem-traïteurtl). De tradire pour tràdere.
Necreire jà le traïtour;
Il est traître. — Adam, p. 25.
Recipitor-receverre ; recipitorem-receveur. De recipire pour recipere.
Mais tu, Sire, ies Ii miens receverre et la meie glorie e exah chanz mun chief. — Ps. Oxf., m(add. lui, i).
2» Mots en tor ou sor formés des supins forts de la 2 e ou 3 e conjugaison.
Cantor-chantre, cantorem-cantor (2).
Pastor-pâtre, pastorem-pasteur.
Ductor-duitre, ductorem-duitur duiur.
Tu acertes huem d'unci curage, li miens duitre et ii miens E tantcume Saül regnad wrniTThîA^J^
Li prince de Juda sunt duitur d’els. — Ps Oxf nv.r ?n 139 ‘
E David lo trovat e donat à mangier e flstd^de ’a Joie. -
, Job, p. 510.
Factor-faitre, factor em- facteur faiteur.
Vraiement nos failres est pius et justes. - Job, p. 506 (3).
JVota. Ces mots en or semblent avoir autrefois conservé au pluriel Ve latin, et avoir donné, par exemple, chantores, empereores, d’après la forme en ures qui se trouve deux fois dans le livre des Rois.
E la hanste fud grosse e ahuge cume le subie as teissures Uiri n R n le * mUum > ensouple de tisserand). - Pois 0 62 E ore me vint la nuvele que tes postures tundereient les fu'lcs!-
Rois, p. 97.
(1) Trâdilnr semble avoir formé ûvpp q» «
qui paratt de trop bonne heure pour être une sjnérèse df/ranre î<re ' trouve aussi traiteur à côté de traïteur y * d traître , on
(2) Chanlerre, chantéor chanteur, ne'vient pas de rantnr ».•
de cantalor cantalorem. P °° cantor < ma ‘ 3 bien
(3) Ajoutez antecessor-ancestre.antecessorem-ancissour.
3° Mots en or pur formés d’un radical.
Ces mots n’ont que la forme du cas-régime, excepté deux (sur senior, vo y. l’adj.) :
Soror-suer, sororem-sereur.
La tierce seur Mahaut out nun.— Ruu, v. 5426.
Il ot une soe serur.— Marie de France. Lai d’Ywenec, v. 33.
Calor-caurre, calorem-chaleur.
Caurre en froidur, refroidemens d’ardure.— Altfr. Liedrr,
xxxix, 25.
La caurre del jour les agrie. — Phil. Mousk., v. 10195.
4° Mots masculins en o, onis.
Ces mots ont généralement les deux formes : latro-lerre, latronem - larron ; falco-faus , falconevi- faucon ; baro-ber , baronem-baron. Sur ce modèle on a donné les deux formes à des mots non latins, comme compainzcompagnon, fel- félon; ces mots avaient d’abord passé par le latin rustique.
Cette classe comprend un grand nombre de noms propres: Hugo-Hue, Hugonem-Hugon, Brogo-Dreux, Drogonem-Drogon ; Burgundio-Bourgoing, Burgundionem-Bourguignon (1); Wenilo-Guenles-Guenes , Wenilonem-Ganelon. De là peut-être, comme je l’ai dit plus haut, la confusion qui a fait donner une double forme à des noms propres de la première déclinaison , comme Pierre, Charles.
5° Mots en ans, antis ; ens, entis.
Ces mots sont en réalité des participes présents ou des adjectifs ; cependant quelques-uns sont devenus de vrais substantifs. Ils n’offrent que le cas-régime : sergent, régent, parent. Excepté :
Inf ans-énfes , infàntem-enfant.
(I) Notez que Saxo, Sâxïnem, imparisyllabique sans déplacement de l’accent, n'a aussi qu’une forme : Saisne ; la forme Saxon est moderne.
Serpens. Ce mot paraît avoir eu les deux formes ; il était originairement féminin.
Voire mais, dis-je, vous vous damnez comme une sarpe.—
Babel., 1. H, c. 17.
La serpent. — Tristan , I, p. 26.
6° Mots féminins en tas, tatis (1).
Plusieurs de ces mots ont les deux formes dans les anciens textes ; quelques-uns les ont conservées plus tard pour la commodité du vers , mais généralement sans leur assigner leur signification grammaticale. Le cas-régime a prédominé là comme ailleurs, excepté pour le mot tempête.
Tempestas-tempeste , tcmpestatem-tempestè .
Je atendeie lui chi salf me fist de petitece de espirit e de
lempestet. — Ps. Oxf., liv, 8.
Potestas -podesle , poeste; potestatem - podesté , poesté.
Kar la podesle de Ueu est. — Ps. Oxf., lxi, 11.
De poésie et de seignorie. — Adam , p. 22.
Àlques par pri e le plus par podesle. — Alexis, str. Il J.
Li Griu si estoient appresseit de la poosleil. — S. Bern., p. 536. Seat jurz le tenent sor terre à podesle!. — Alexis, str. 115.
Par poeslet serez pris e liez. — Roi., str. xxxv.
Paupertas-poverte, povrete; paupertatem-poverté , povreté.
A grand poverle déduit sun grant parage. — Alexis, str. 50. Des grans povrclcs qu’as eües tous dis. — Romvart, p. 236 ;
Altfr. Lied., v, 22.
Civitas-cit , civitatem-cité .
Constantinoble , cele mirable cil. — Mort de Garin, p. xxxi.
(1) 11 faut ranger dans cette classe le mot amilié, qui vient, non pas de amicilia, mais du bas-latin amicilatern (et. moitié, pitié), lin effet, le provençal dit amislad. Amisté est l’ancienne forme (Horn , v. 4253 ; Altfr. Lied, XXXIX, 16;XXI, 10), amislel dans le Prologue deS. Alexis. Sur ce modèle on a fait inimitié.
7° Mots féminins en io formés des verbes.
Ces mots n’ont, en règle générale, que la forme du casrégime ; cependant il y a quelques exceptions. Préface et dédicace représentent certainement le nominatif de prœfatio et dedicatio. Confesse, qui ne s’emploie plus qu’au régime dans l’expression consacrée aller à confesse, semble bien être le nominatif de confessio , dont l’accusatif conf essioneni a donné confession ; mais c'est plus probablement le participe féminin de confteri (vo y. sur le verbe) , ou bien le substantif du verbe confesser. J’en dirai autant de défense , offense, qui ne représentent qu'en apparence defénsio et offènsio; ce sont les participes féminins de offendere, defendere, comme le prouve l’italien, offesa, difesa. Tence, dispute, querelle ( tencerixa, Gloss. Chassant) , a bien l’air d’être le nominatif de tençon ; il est cependant plus probable que c’est le substantif du verbe tencer.
Extractio paraît avoir donné estrace, au cas-régime estracion ; on trouve ces deux mots pris indifféremment l’un pour l’autre.
Li flateres de pute estrace
Fait cui il vuet vuidier la place. — Rutebeuf, I, Tl. Quant un clerc de Caen, ki out nom mestre Vace,
S’entremist de l’estoire de Rou et de s' estrace.— Chron. ascendante.
Pauvres je sui de ma jeunesse.
De pauvre et de petite extrace. — Villon, Or. Test., huit.
Ocise peut être le nominatif d ’ocision ou le part, passé
A’ocire; je n’affirme ni l’un ni l’autre.
Adont crut la noise et l’ortie. — Brut, v. 917.
Onques l’ocwe ne fina. — Brut, v. 3067.
Mais suspense, dans l’expression consacrée suspense à divinis, est sans doute le nominatif de suspension, d’au-
tant plus que le bas latin n’offre pour rendre ce mot que suspensio et l’italien suspensione.
8° Il y a encore quelques mots qui ne rentrent dans aucune de ces catégories et qui ont une double forme, comme : abbas-abes, abbatem-abé ; nepos-niès , nepotemneveu.
Hl. QUATRIÈME ET CINQUIÈME DÉCLINAISONS.
Ces deux déclinaisons , n’ayant pas d’imparisyllabiques, offrent peu de chose à noter sous le rapport de l’accent. Les mots en tes suppriment naturellement l’t : rabies -* rage, facies-face , temperies-tempoire (1).