chapitre des puissances trompeuses) (l
Ce contraste si tranché entre les deux théories ne nous étonne en aucune façon. 11 était attendu, et il nous sera utile. On en peut tirer cet enseignement que l'homme ne parle pas toujours selon sa pensée, et même un Pascal ; ou plutôt que sa pensée ne se détermine pas toujours par ellemême, et que l'intérêt, la passion, le zèle, lui font visiter en
(I) Pensées, art. m, 19.
peu de temps des terres bien différentes. Quelle assurance d'un côté en faveur de la certitude ! de l'autre, quelle assurance en faveur du doute, ou plutôt de l'erreur ! Ce chapitre des puissances trompeuses est si bien commencé qu'il semble n'avoir pas besoin d'être continué. Si l'homme est sans la grâce un sujet plein d'erreur naturelle et ineffaçable, il est inutile d'aller plus loin dans l'étude de l'homme. Si les sens et la raison s'abusent chacun dans son domaine et de plus se trompent mutuellement, on ne soupçonne pas quelles causes d'erreurs Pascal devait ajouter à celles-là, dans le développement ultérieur qu'indique sa phrase interrompue : « outre ces erreurs.... »
Mais plusieurs réflexions se présentent à l'esprit. D'abord, suivant Pascal lui-même, « la dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu'il faut mettre la première (1). » Ce qui est vrai d'un livre, n'est pas moins vrai d'un chapitre. Ce commencement du chapitre des puissances trompeuses n'a pas été composé en conformité de cette remarque, et, sans doute, n'est pas ce qu'il devrait être : un exact résumé du chapitre. Pascal, tout plein du christianisme et frémissant encore de la lecture de Saint Paul, y déverse plutôt son mépris pour l'homme naturel, qu'il ne se pique à son endroit d'une exacte Justice. Il faut réfléchir en même temps qu'il n'écrit pas seulement pour avoir raison, mais pour persuader, et qu'en cette matière un exorde net, affirmatif, violent était propre à faire sur l'auditeur l'impression voulue, c'est-à-dire à l'effrayer avant même de l'avoir convaincu, tandis que les atténuations d'une rigoureuse philosophie, exposées dès le début, auraient eu pour effet de dissiper son attention sur des conclusions multiples. Quoi qu'il en soit de cette remarque, nous avons pris pour principe de ne jamais nous abandonner à une déclaration, avant d'en
(1) Pensées, art. vu, 29.
avoir pesé les motifs. Ici encore^ nous devons donc surseoir à juger.
D'autre part, si Pascal a voulu recommander le doute, il a bien mal servi sa cause. Traitant ailleurs de l'imagination, il l'appelle « cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l'était infaillible du mensonge ("1). » De même, la raison et les sens, au cas où ils duperaient l'homme à chaque coup, l'avertiraient à chaque coup de ne pas les croire et lui découvriraient la vérité au contre-pied de leurs suggestions. Le dogmatisme le plus étendu et le mieux justifié serait la conséquence de cet état, où ce critère serait toujours juste, de retourner les conceptions ou opinions de l'esprit naturel. Il suffit de dire une fois aux enfans qu'un bâton brisé dans l'eau est droit en réalité ; au bout de quelques expériences, ils ne s'étonnent même plus et redressent comme par instinct l'apparente brisure. Ainsi ferait l'humanité réduite à connaître le vrai par le faux.
Enlin, s'il y a des puissances trompeuses, c'est qu'il y a aussi une puissance trompée ou à tromper. La raison et les sens étant au rang des puissances trompeuses, quelle peut être cette autre puissance contre laquelle tout le reste se ligue ? J'ignore son nom ; mais je ne saurais mettre son existence en doute, à moins de croire que l'action de la raison et des sens s'exerce sur le vide. Ce pouvoir étant trompé ou à tromper, il en faut inférer qu'il est resté incorrompu dans son essence, et que l'erreur où il tombe n'est point de son fait, mais la conséquence d'un faux rapport que lui adressent des agens infidèles. 11 s'agit d'examiner avec Pascal, s'il est nécessaire que dans toutes les occasions où elle a besoin d'eux, ces agens l'abusent. En admettant que telle doive être notre conclusion définitive sur ce point, notre recherche n'en serait pas terminée ; car il resterait .à
(1) Pensées, art. m , 3.
voir si cette faculté jusqu'à présent sans nom, n'a pas lieu d'entrer en jeu sans subir l'influence des puissances trompeuses, en d'autres termes si elle n'a pas en elle-même les élémens d'une action personnelle et indépendante ; auquel cas, l'impuissance et la mauvaise foi des sens et delà raison seraient sans elTet contre elle ; la possibilité de l'erreur serait supprimée dans un domaine restreint, mais déterminé ; le pyrrhonisme serait confondu.
Voici l'acte d'accusation :
« Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit ; trop de lumière éblouit ; trop de distance et trop de proximité empêche la vue. Nous ne sentons ni l'extrême chaud ou l'extrême froid. » Nos sens nous laissent sans^instruction sur les choses mêmes qu'ils sont faits pour percevoir. Par exemple, nos yeux ne sauraient nous dire sûrement si un coffre est vide, quand ils n'y voient rien. Les sens ne sont pas plus à notre disposition que nous ne sommes à leur merci. L'oreille entend ce qui bruit le plus fort, et non ce que nous voudrions qu'elle entendît. Au miheu d'une conversation importante, c'est le grincement d'une girouette ou le sifflement d'une poulie que nous percevons et qui nous trouble. Les sens paraissent maîtres des choses extérieures ; souvent ils en sont la proie, et à leur suite l'esprit ; l'éternuement absorbe toutes les facultés de l'âme aussi bien que la besogne. Que dire des appétits grossiers qui entraînent l'homme à ce dernier acte, et par où il est ravalé à l'inconscience des brutes (l)?
La raison n'est pas moins dépendante. Les organes la dominent. Dans un vieux corps, la raison est décrépite ; dans un jeune, elle manque de maturité. A quel âge atteint elle le juste point ? Ce n'est pas tout. Supposez-la saine autant que sa nature le comporte ; elle est unie dans l'homme
(1) Pensées, art. i, l ; art. m, 3, 9 ; art. XXV, 5,
à la matière pour former un être double ; par là, elle est impropre à n connaître parfaitement les choses simples, spiriluelles ou corporelles. — Au lieu de recevoir les idées de ces choses pures, nous les teignons de nos qualités et empreignons de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons. » Incapable de concevoir ni ce que c'est qu'espril , ni ce que c'est ((ue corps, la raison conçoit encore moins comment un corps peut être uni avec un esprit. C'est le comble de ses difficultés ; de sorte qu'ignorant la nature des substances qui environnent l'homme, il n'en est point qu'elle ignore plus que l'homme même ('). Outre les causes naturelles qui modifient la santé du corps, comme les maladies ou l'âge, elle ressent encore les effets de l'alimentation, de la boisson, des exercices. Joignez à cela l'imagination qui persuade jusqu'aux plus sages. « La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses, j) L'imagination la fait croire, douter, nier, comme elle suspend les sens et les fait sentir. Elle invente des principes, elle persuade à l'homme qu'ils sont vrais ; et voilà le monde entier lancé dans une course folle à la poursuite de biens chimériques. Il y a encore en nous d'autres principes d'erreur ; la prévention, qui est également causée par l'habitude et la nouveauté ; l'affection, la haine, l'intérêt, etc. (2).
Il n'est pas douteux que dans cette série d'accusations, la plupart des griefs articulés soient justes, si du moins on accepte les questions dans l'état où Pascal les a posées. Cousin, qui parle dans un de ses livres, après en avoir parlé dans ses cours, du « mystère de la liaison de notre nature sensible et de notre nature intellectuelle, » n'a sans doute pas cru que ce langage pouvait rendre suspect de pyrrhonisme celui qui l'avait tenu. Réclamons pour Pascal le bénéfice de la môme immunité. Autre chose est le doute gé-
(i) Pensées, art. i, 1, 2 ; art. m. '2 bis. (2j Voir l'article m tout entier.
néral qui porte sur la capacité et l'essence de nos facultés intellectuelles ; autre chose est la prudence, qui doute et se tient sur ses gardes en donnant ses raisons, et réserve son jugement, ou parce que le sujet est soumis dans son exercice à des influences nombreuses et difficiles aussi bien à démêler qu'à fuir, ou parce que tel objet particulier est disproportionné au sujet. Dans ces limites, le doute ne mérite pas seulement une excuse, il est recommandable. Le dogmatisme qui ne l'admet pas, est une doctrine ou plutôt une tournure d'esprit funeste. Imaginez un gouvernement parlementaire où il n'y aurait pas d'opposition ; le pouvoir y serait d'autant moins vigilant et d'autant plus infatué qu'il serait moins surveillé ; il serait par cette impunité porté à agir rarement, et quand il agirait, à agir sans délibération approfondie ; il perdrait à ce régime toute finesse pour concevoir, toute vigueur pour exécuter. Ainsi s'affaiblirait l'esprit, s'il ne subissait pas l'opposition salutaire du doute ; il est bon de lui rappeler souvent que les apparences sont trompeuses, les méprises faciles, les illusions fréquentes, et qu'il n'a pas trop de toute son attention pour conjurer l'erreur, soit en pénétrant la vérité, soit en s'arrêtant devant l'infranchissable. Heureux celui qui croit tout savoir et tout comprendre ! Mais celui-là est encore plus candide qu'heureux, plus dangereux que candide. Sous ce prétexte que le doute est malfaisant, et dans son excessive confiance en lui-même, il accepte tout ; il se paye de mots ; il tranche les questions les plus graves avec de l'éloquence ou des métaphores ; il résout les discussions par des sentimens ; et s'il possède assez de talent pour faire école, il empêche quelquefois les esprits pendant longues années de penser avec indépendance et originalité. Tout est dit ; tous les sujets ont été traités ; mais tous restent à traiter. Or, seul le doute encourage les études nouvelles. Les esprits qui ne connaissent pas le doute sont donc satisfaits et de tout ce qu'ils croient savoir eux-mêmes et de ce que les autres ont écrit. Ils n'ont qu'à reprendre les opinions d'au-
trui dans les matières déjà traitées, et je ne vois pas pourquoi ils penseraient à penser pour leur propre compte. Le doute garde l'esprit de cet afîaiblissement ; il le tient en éveil, il le rend bon juge de la vérité en lui enseignant la critique de ses connaissances. Il est sain, honnête, utile, comme l'extrême dogmatisme est insolent et sans profit. Mais il ne faut pas que ses revendications soient systématiques et s'attaquent au principe même de la connaissance. — L'argumentation de Pascal jusqu'à présent reste-t-elle en deçà ou vat-elle au delà du terme permis ?
Si, reprenant l'exposition qui précède, nous ne tenons compte que des opinions exprimées par Pascal, son scepticisme ne dépasse point les bornes de ce doute légitime. Si l'on recherche ses sentimens, on remarquera qu'il accumule avec un plaisir mal déguisé tous les obstacles sur lesquels l'homme peut trébucher dans sa marche vers la vérité ; il en voudrait rendre la route impraticable. Où la juste mesure serait de dire : « les empêchemens sont nombreux », Pascal multiplie encore toutes les difficultés. Il ne nie pas que la vérité soit ; mais il la met comme au milieu d'une forêt enchantée par un génie malfaisant. On devine où elle est, on ne le sait pas. On entend le son de sa voix, on ne distingue ■pas ses paroles. Essaie-t-on d'aller à elle ; on est suivi par le cortège des esprits trompeurs, joué, retenu, abusé par eux. Faut-il le dire, Pascal, plus d'une fois, semble se mêler à la troupe de ces lutins. Il ne serait pas malaisé de trouver dans les raisons que nous venons de rapporter, à côté d'observations sérieuses et justes, des propos insoutenables, dont il n'était pas persuadé lui-même. L'œil condamné pour n'apercevoir pas, dans un coffre en apparence vide, l'air qui •le remplit ; la main, organe du toucher, condamnée pour n'en avoir pas senti la résistance ; voilà des exagérations qu'on passe à un amuseur comme Montaigne, mais qui déplaisent chez un Pascal, si grave et dont on voudrait toujours tenir la parole comme certaine. Assurément ces faits
sont vrais, et c'est une imperfection à nos sens de ne pas remplir leur office dans les cas cités. Mais ces cas sont exceptionnels, et l'exagération est de les faire sonner si haut, comme pour indiquer que les perceptions des sens sont toujours à ce point défectueuses. Nous ne sentons ni l'extrême chaud ni l'extrême froid ; je ne sais sur quels faits cette proposition se fonde ; mais ne serait-ce pas encore quelque chose de percevoir les intermédiaires de ces deux extrêmes ? Trop de bruit nous assourdit ; cela est vrai ; mais quelle conclusion en peut-on tirer contre les sens ? De même, pour ce qui touche la raison, on peut la reconnaître incapable d'avoir des purs esprits ou de la matière brute une notion adéquate ; mais il lui reste en dehors de ces sujets un champ assez vaste où eUe peut s'exercer avec plus de succès. Les maladies la gâtent ; c'est donc que pendant la santé, elle est saine. Pascal ira jusqu'à décider que nous sommes incapables de vrai, parce que la maladie nous ôte la science. Mais quoi '? avant d'être malades, nous étions donc capables de vrai et nous possédions la vérité ?
Qu'on veuille bien le comprendre, nous ne cherchons pas, malgré les apparences, à réfuter Pascal. La question n'est pas de savoir s'il a tort, mais ce qu'il pense. Nous considérons seulement qu'il soutient des opinions d'une fausseté manifeste, auxquelles son ferme esprit ne pouvait se laisser duper ; et refusant de voir là imbécillité, nous soupçonnons un parti pris. Ainsi se vérifie l'annonce que nous avions faite. Gomme le dogmatisme se défend tout seul, Pascal usera de toute son habileté à fortifier le scepticisme. Mais on n'est jamais fort contre la vérité, et Pascal montre le flanc. On trouverait peut-être à son humeur contre la raison d'autres causes, qu'il faudra démêler plus tard ; en ce moment, nous n'avons qu'à constater les résultats. Il ressort du chapitre des puissances trompeuses, que l'homme est exposé à être abusé, et par la faute des apparences extérieures, et par l'imperfection de ses tacultés.
Il n'y a pas \h une doctrine satisfaisante. Car, pour démontrer que l'homme se trompe toujours, réussît-on à rassembler l'universalité des cas particuliers, il faudrait encore réserver l'avenir ; et l'avenir même étant connu, on ne pourrait en aucun cas conclure du fait au droit. Il s'agit de voir si les principes constitutifs de notre intelligence sont en eux-mêmes corrompus. Nous avons remarqué déjà que Pascal entend par raison la faculté que nous nommons raisonnement ; or, le raisonnement et les sens n'épuisent pas l'être de l'esprit humain. Il reste avec eux et au-dessus d'eux ce pouvoir par lequel nous possédons les premiers principes. Celui-là n'est soumis à aucune contrainte, à aucune tromperie du dehors. Il réside en lui-même et ne doit qu'à lui-même ces notions d'où procèdent toutes nos autres connaissances ; aussi ne peut-il être trompé. Mais peut-il se tromper ? Alors c'en serait fait pour nous de la vérité ; il faudrait à jamais désespérer de la certitude.
Joignant à ce pouvoir immédiat le témoignage de la conscience, Pascal les a enveloppés tous deux dans le nom de « cœur », et sous ce vocable, il en oppose la démarche directe et la certitude aux circuits et à l'incertitude de la raison : « Le cœur a son ordre, l'esprit a le sien. — Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. — Nous connaissons la vérité non-seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part, essaie de les combattre. Les pyrrhoniens qui n'ont que cela pour objet, y travaillent inutliement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison ; cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l'incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent. Car la connaissance des premiers principes, comme qu'il y a espace, temps, mouvement, nombres, sont aussi fermes qu'au-
cune de celles que nos raisonnemens nous donnent. Et c'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie et qu'elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace et que les nombres sont infinis ; et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit double de l'autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent, et le tout avec certitude quoique par différentes voies. Et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consentir, qu'il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre, pour vouloir les recevoir.
« Cette impuissance ne doit donc servir qu'à humilier la raison, qui voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s'il n'y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n'en eussions au contraire jamais besoin, et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment ! Mais la nature nous a refusé ce bien ; elle ne nous a, au contraire, donné que très-peu de connaissances de cette sorte ; toutes les autres ne peuvent être acquises que par le raisonnement (1). »
Tirons de ce fragment si important les jugemens les plus remarquables :
\° L'objet des pyrrhoniens est de contester par le raisonnement la valeur des premiers principes, auxquels le raisonnement est par sa nature étranger. Dans ce dessein, leurs efforts sont inutiles.
2» La faiblesse de notre raison n'entraîne pas l'incertitude de toutes nos connaissances ; car lu raison n'est pas seule capable de nous instruire.
3o Les connaissances du sentiment et de l'instinct sont supérieures à celles de la raison.
(1) Pensées, ait. vu, l'J ; art. xxiv, 5 ; art. viii, 6.
Que telle ait été au fond l'opinion de Pascal sur le scepticisme, pour ma part je n'en saurais douter, quoiqu'il soit impossible de le démontrer mathématiquement. Dans le premier fragment de l'Esprit géométrique, il avait exprimé le même jugement, et pour les mêmes motifs, sur les principes indémontrables de la géométrie. Rien n'empêche et au contraire tout ordonne de croire qu'il disait alors sans détour ce qu'il pensait ; car nul intérêt ne se mêlait à cet écrit. « Comme la cause qui les rend incapables de démonstration n'est pas leur obscurité, mais au contraire leur extrême évidence, ce manque de preuve n'est pas un défaut, mais plutôt une perfection. D'où l'on voit que la géométrie ne peut définir les objets ni prouver les principes ; mais, par cette seule et avantageuse raison que les uns et les autres sont dans une extrême clarté naturelle qui convainc la raison plus puissamment que le discours (1) , » La persistance de Pascal dans ces vues, et sa franchise à les révéler dans les Pensées, alors que le système du livre était compromis par une déclaration aussi catégorique, sont des gages sûrs de sa sincérité ; il faut y joindre le ton du morceau, si dogmatique, et surtout si assuré sans passion. On se rappelle en outre que Pascal, voulant confier la notion de son Dieu à la faculté la plus noble et la plus sûre de l'homme, rejette la raison pour s'adresser au sentiment et à l'instinct, par l'intermédiaire du cœur. Nous avons expliqué les causes de cette préférence. L'instinct et la raison sont pour Pascal la marque de deux natures. L'instinct est le reste précieux de notre grandeur originelle ; il pénètre du premier coup son objet. La raison, condamnée à l'eflbrt, subit la peine du péché et suit la déchéance d'Adam. C'est pourquoi Pascal s'est écrié, avec une émotion inattendue dans cette discussion logique : « Plût à Dieu que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment. Mais la nature nous
(1) Havet, t. II, p. 288.
a refusé ce bien. » Bien précieux en effet, qu'a perdu par sa faute le père des hommes, mais que les saints peuvent encore gagner sur la terre, quand ils se sont dépouillés de leur humanité pour se rapprocher des anges ! Pascal l'a possédé, au moins en ce qui regarde la science essentielle.
Les opinions du livre ne sont pas les mêmes que celles de l'auteur, il est \Tai. Le système des doctrines contradictoires ne permettait point à Pascal de recommander exclusivement l'une ou l'autre. Aussi, après avoir si bien étabh les fondemens de la certitude, le verrons-nous encore chercher des chicanes au sentiment lui-même et le sommer de produire ses titres. Son dessein l'entraîne ; il faut qu'il réfute l'un après l'autre le dogmatiste et le pyrrhonien. « S'il se vante, dit-il, je l'abaisse ; s'il s'abaisse, je le vante, et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible (t) . » Le but définitif est louable ; mais les moyens à employer ponr l'atteindre ne sont pas sans doute conformes à l'exacte loyauté. Pascal semble l'avoir senti et s'être préparé des excuses. Quand il décrit avec tant de précision les ruses des Pyrrhoniens, on dirait qu'il pré^^ent le lecteur et qu'il lui livre son secret, pour n'avoir pas la honte d'une entière fourberie. Qu'a-t-il fait dans ses pensées sceptiques que de confondre le raisonnement avec la raison, ou si l'on veut, avec le cœur ; d'invoquer la faiblesse de la raison contre la certitude de nos connaissances ; enfin, de réclamer du cœur une certitude raisonnée ? Or, c'est justement cette conduite qu'il a taxée ailleurs d'inutile et de ridicule. Nous n'aurions pas osé le dire ; mais il faut bien en croire Pascal, et qu'il n'eût pas tenu, sans un intérêt supérieur, une conduite inutile et ridicule.
C'est ainsi qu'il reprend, sans oseï' cependant s'en faire un argument, cette comparaison si banale du sommeil et de
(1) Pensées, art. viii, 14.
la veille (0. Il accuse les premiers principes d'avoir pour nous trop d'évidence (2). Ailleurs, et avec plus de profondeur, il montre comment nos connaissances sont relatives : « nous supposons, dit-il, que tous conçoivent le mouvement de même sorte ; mais nous le supposons bien gratuitement ; car nous n'en avons aucune preuve (^). » Voltaire a donné une marque de sa légèreté en jugeant qu'il ne fallait pas faire un principe philosophique de cette observation triviale ('<•). Ici Pascal a été clairvoyant. Port-Royal avait mis dans cette pensée une observation plus simple, dont les faits constatés montrent aussi plus facilement la justesse. Il demandait si les hommes voient tous ce qu'ils appellent neige de la même façon (5). Quel que soit le savant, antérieur en tout cas au dix-septième siècle, qui a le premier démontré la subjectivité de la perception des couleurs, entre autres preuves, les aberrations des daltoniens lui donnent raison, comme à Pascal, quand ils ne distinguent que par la forme la fleur et les feuilles du grenadier ou qu'ils reconnaissent par les ombres seulement la présence d'une bille rouge sur le tapis vert d'un billard. Pascal sur ce point était beaucoup
(1) Pensées, art. m, 44.
(2) Ibidem, art. i, 1.
(3) Ibidem, art. m, 15.
(4) Dernières remarques sur les Pensées de Pascal, xxx.
(5) Pascal, éd. de Port-Royal, ch. xxxi, 5. — Cet exemple ne change pas au fond la pensée de Pascal ; aussi nous y tenons-nous, pour la raison indiquée plus haut,, sans être infidèle à Pascal, au moins dans le sons apparent du mot; En réalité, c'est ôtre infidèle à Pascal, que de rechercher à propos de cette pensée, s'il y doute au delà des bornes permises et s'il est sceptique. La conclusion de Pascal n'est pas de mettre en doute les perceptions des sens, mais de montrer qu'on n'en saurait prouver la fidélité. M. Havet rapproche très justement ce fi-agment d'un passage de VEsprit géométrique, où Pascal parle de ces choses, qui, ne pouvant se démontrer ni se définir, se recommandent mieux néanmoins par leur évidence propre, qu'elles ne feraient par une démonstration. V. Havet, t. I, p. 43, n. 1. — Qn^^ ce soit là le dernier mot de la science sur la certitude de nos perceptions, nous n'avons pas à l'examiner. Ce qui est sûr. c'est que telle est l'opinion de Pascal.
moins sceptique que ne l'est aujourd'hui la science la plus dogmatique ; car il trouve que « cela suffit pour embrouiller la matière, sans toutefois éteindre absolument la clarté naturelle qui nous assure de ces choses, » Cette clarté naturelle nous assure mal à propos. Les académiciens ont gagné sur le rapport ; les perceptions seules sont certaines dans tous les cas. Mais comme le montre judicieusement Arnauld dans la Logique, « il est impossible de douter de ses perceptions en les séparant de leur objet... de sorte qu'en se renfermant dans son esprit seul et en y considérant ce qui s'y passe, on y trouvera une infinité de connaissances claires et dont il est impossible de douter (l). » On a donné pourtant à cet idéalisme le nom de scepticisme ; mal à propos, ce semble ; mais ce n'est pas là notre affaire, et le scepticisme que nous recherchons est d'autre sorte.
Encore plus importantes, parce qu'elles ont une portée plus générale, sont les pensées où Pascal s'attaque au sentiment, c'est à dire à la nature : « Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment. Mais la fantaisie est semblable et contraire au sentiment, de sorte qu'on ne peut distinguer entre ces deux contraires. L'un me dit que mon sentiment est fantaisie ; l'autre que sa fantaisie est sentiment. Il faudrait avoir une règle, La raison s'offre, mais elle est ployable à tous sens et ainsi il n'y en a point (2). » Il n'est question dans ce fragment que des vérités secondes aperçues par le sens commun ; le témoignage de la conscience et la vérité des premiers principes n'en sont pas atteints, puisque le sentiment dont Pascal doute se substitue au raisonnement. Nous tenons de Pascal l'argument qui le réfute et qui met donc en doute la sincérité des raisons données par lui en un autre lieu. Le domaine du sentiment et celui
(1) La Logique, i'' partie, De lîi Méthode, eh. 1,
('2) Pensées, ait. vu, 4. — Nicole a reproduit cette pensée de Pascal dans ses Pensées diverses (liv) — Essais de Morale, t. V[.
du raisonnement ne sont pas dans le même pays ; qui use de l'un où il faudrait user de l'autre, en abuse, aussi bien le dogmatiste qui sent contre la raison, que le pyrrhonien qui argumente contre le cœur. C'est la faute où tombe Pascal, et il aurait été à coup sûr embarrassé de fournir un exemple à l'appui de sa pensée. Il n'est pas douteux que des confusions |se produisent fréquemment dans les esprits entre l'évidence première des prtncipes et la clarté évidente en apparence d'un jugement préconçu ; mais le danger de telles erreurs est de moins en moins fréquent à mesure que l'homme a une intelligence plus exercée et plus capable d'analyse. Le problème en réalité se modifie donc dans un sens plus facile. La tâche n'est pas de distinguer ces deux pouvoirs, sentiment et fantaisie, suivant leurs manières de croire, qui peuvent être analogues, mais selon les objets de leur croyance, qui en tout état sont différens. Ce n'est pas là un travail d'Hercule et Pascal le savait bien. Mais il lui fallait appuyer le scepticisme. « La coutume, a-t-il dit, fait nos preuves les plus fortes et les plus crues ; elle incline l'automate^ qui entraîne l'esprit sans qu'il y pense. Qui a démontré qu'il sera demain jour, et que nous mourrons? Et qu'y a-t-il de plus cru (1)? » Oui, personne n'a démontré qu'il sera demain jour et que nous mourrons , et qu'y a-t-il de plus cru par tous les hommes et par Pascal ? Mais si l'évidence de ces vérités ne peut se distinguer des principes naturels, d'où vient que Pascal s'emploie à les séparer nettement ? C'est ainsi que nous empruntons toujours à Pascal lui-même de quoi confondre son pyrrhonisme, ou mieux, ses pensées pyrrhoniennes.
11 a cherché ailleurs si notre nature est aussi naturelle qu'on veut le dire et si elle ne se vante pas. La nature est donc excellente en soi ; où on ne saurait la méconnaître, il faut lui céder. Voilà un aveu précieux et à retenir contre le-
(1) Pensées, art. x, 8.
quel le reste de la pensée ne prévaudra pas : « Qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ? Et dans les enfans, ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux ? Une différente coutume en donnera d'autres principes naturels. Cela se voit par expérience et s'il y en a d'ineffaçables à la coutume, il y en a aussi de la coutume contre la nature, ineffaçables à la nature et à une seconde coutume. Cela dépend de la disposition.
« Les pères craignent que l'amour naturel des enfants ne s'efface. Quelle est donc cette nature, sujette à être effacée? La coutume est donc une seconde nature qui détruit la première. Mais qu'est-ce que nature ? Pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle ? J'ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature (0 . »
Quelle originalité et quelle pénétration apparaissent dans xe morceau ! Mais il faut bien l'entendre. Pascal y devance, ,a-t-on dit, cette école d'après laquelle la nécessité des principes s'explique par l'habitude, et par l'hérédité, qui n'est jque la transmission de l'habitude. A l'interpréter de la sorte, on étend sa pensée au delà de son intention, comme audelà de ses expressions. Si l'on serre le sens des mots, on conviendra que les principes naturels dont il parle, ne sont pas ceux de la raison, mais bien les moteurs de l'activité animale et, comme on dit, les excitateurs de la sensibilité. Ces principes rélèvent de l'instinct, non de la raison ; mais on se souvient que Pascal comprend sous le nom d'instinct, sans souci des différences d'origine, toutes les manifestations primesautiéres de la vie humaine. C'est grand dommage que la nomenclature de sa philosophie n'ait pas été plus précise ; nul n'a mieux fait voir par conti-aste (ju'une langue parfaite marque une science bien faite. Il eût
, . {il Pçnseés, art. m. 13. — V. art xxv. 83. 84.
épargné aux autres plus d'une erreur, à lui-même plus d'un paralogisme, s'il avait suivi la méthode qu'il avait tant vantée, de définir tous les termes avant de commencer une démonstration. Puisqu'il a négligé ce travail dans les Pensées, c'est encore un hommage à lui rendre de suivre ce précepte, fût-ce pour mettre le jour où l'obscurité ne lui déplaisait pas. Nous l'avons fait plusieurs fois à cette intention. Ici, nous acceptons sa pensée tout entière, et, si nous expliquons les mots, ce n'est pas pour montrer une contradiction chez lui, mais une erreur chez ses interprètes. Dans le fragment qui nous occupe, principes naturels, comme le prouve le contexte, ne peut avoir aucun rapport ni avec le scepticisme ni avec le dogmatisme.
En opposition h ces pensées de tendance sceptique, lisez ces pensées dogmatiques :
« Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête, car ce n'est que rcxpérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds. Mais je ne puis concevoir l'homme sans pensée, ce serait une pierre ou une brute. » (Art. I, 2.)
« Ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignité, mais c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage en possédant des terres. Par l'espace l'univers me comprend et m'engloutit comme un point ; par la pensée je le comprends. » (Art. I, 6 bis.)
« La raison nous commande bien plus impérieusement qu'un maître ; car en désobéissant à l'un, on est malheureux et en désobéissant à l'autre, on est un sot. » (Art. VI, 2.)
« L'homme est visiblement fait pour penser ; c'est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il tant. » (Art. XXIV, 53.)
« Toute la dignité de l'homme est dans la pensée. » (Art. XXIV, 53 bis.)
« L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. U ne faut pas que l'univers
entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien.
« Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, et non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. » (Art. I, 6.)
Qu'on n'aille pas non plus conclure, sur la foi de ces fragmens, en faveur du dogmatisme. Ils ne terminent pas la lutte des deux doctrines. Ce ne sont là que des escarmouches ; pour le parti à qui elles sont heureuses, elles ne sont pas cependant victoire. Ni l'une ni l'autre philosophie ne peut se prévaloir d'une préférence momentanée. Est-il permis de connaître la pensée dernière de Pascal sur l'issue de cet antagonisme? Dans son esprit, je l'ai dit, nul doute que le dogmatisme l'emporte. Mais dans son livre ? Le fragment I de l'article VIII est logiquement le dernier que Pascal ait écrit sur la question. Il est vraisemblable que dans les développemens ultérieurs de son Apologie, il y eût apporté quelques modifications ; mais le fond en fût demeuré intact ; car il est de tout point conforme au système et à la composition générale du livre. Pascal y compare le dogmatisme et le scepticisme, les trouve l'un et l'autre en partie vrais et faux, et les jugeant incapables d'expliquer l'homme à l'homme, il les désavoue tous deux pour chercher auprès d'un plus savant, avec l'explication de ses ignorances, le soulagement de ses inquiétudes. D'après le plan dont Etienne Périer et Filleau de la Chaise, dans leurs discours, nous font couiiaitrele détail, Pascal mal satisfait par les philosophes, s'adressait ensuite aux religions, et d'abord aux fausses, pour laisser au dénouement formé par le christianisme un intérêt entier et dominant. — Double préoccupation, de penseur qui déblaie son sujet, d'artiste qui veut
mettre la vérité dans un jour sans nuages; après l'examen et la confusion des autres religions, le christianisme se lève comme une aurore sur des ruines. — Dans le fragment que nous allons citer, Pascal saute d'un bond des philosophies ignorantes au christianisme qui sait tout. La transition n'est pas ménagée, comme elle l'eût été dans la forme dernière du livre. Mais le dessein se montre bien le même ; et la pensée en question eût été la matière et comme le canevas du chapitre définitif. Elle renferme à coup sûr tous les élémens que réclame notre discussion. Nous en avons déjà cité quelques fragmens ; il faut maintenant tout rapporter dans l'ensemble.
« Les principales forces des pyrrhoniens, je laisse les moindres, sont : que nous n'avons aucune certitude de la vérité de ces principes, hors la foi et la révélation, sinon en [ce] que nous les sentons naturellement en nous : or, ce sentiment naturel n'est pas une preuve convaincante de leur vérité, puisque n'y ayant point de certitude hors la foi, si l'homme est créé par un Dieu bon, par un démon méchant, ou à l'aventure, il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou faux, ou incertains, selon notre origine. De plus, que personne n'a d'assurance, hors de la foi, s'il veille ou s'il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons ; on croit voir les espaces, les figures, les mouvemens ; on sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé ; de sorte que, la moitié delà vie se passant en sommeil, par notre propre aveu, où quoi qu'il nous en paraisse, nous n'avons aucune idée du vrai, tous nos sentimens étant alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller, n'est pas un autre sommeil un peu dilTérent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir?
« Voilà les principales forces de part et d'autre.
« Je laisse les moindres, comme les discours que font les
pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de l'éducation, des mœurs, du pays, et les autres choses semblables, qui, quoiqu'elles entraînent la plus grande partie des hommes communs^ qui ne dogmatisent que sur ces vains fondemens, sont renversées par le moindre souffle des pyrrhoniens. On n'a qu'à voir leurs livres, si l'on n'en est pas assez persuadé ; on le deviendra bien vite, et peut-être trop.
« Je m'arrête à l'unique fort des dogmatistes, qui est qu'en parlant de bonne foi et sincèrement, on ne peut douter des principes naturels.
« Contre quoi les pyrrhoniens opposent en un mot l'incertitude de notre origine, qui enferme celle de notre nature va quoi les dogmatistes sont encore à répondre depuis que le monde dure.
« Voilà la guerre ouverte entre les hommes, où-il faut que chacun prenne parti, et se range nécessairement ou au dogmatisme ou au pyrrhonisme ; car qui pensera demeurer neutre, sera pyrrhonien par excellence. Cette neutralité est l'essence de la cabale : qui n'est pas contre eux est excellemment pour eux; en quoi parait leur avantage. Ils ne sont pas pour eux-mêmes ; ils sont neutres, indifférons, suspendus à tout, sans s'excepter.
« Que fera donc l'homme en cet état? Doutera-t-il de tout ? Doutera-t-il s'il veille, si on le pince, si on le brûle ? Doutera-t-il s'il doute ? Doutera-t-il s'il est ? On n'en peut venir là ; et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait. La nature soutient la raison impuissante, et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point.
« Dira-t-il donc, au contraire, qu'il possède certainement la vérité, lui qui, si peu qu'on le pousse, ne peut en montrer iaucun titre et est forcé de lâcher prise '?
« Quelle chimère est-ce donc que l'homme ! Quelle nouveauté ! quel monstre ! quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de
terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers.
« Qui démêlera cet embrouillement? La nature confond les pyrrhoniens et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc, ô homme ! qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre raison naturelle? vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune.
(( Connaissez donc, superbe^ quel paradoxe vous êtes à vous-même.
« Humiliez-vous, raison impuissante ; taisez-vous, nature imbécile ; apprenez que l'homme passe infiniment l'homme, et entendez de votre maître votre condition véritable, que vous ignorez. Ecoutez Dieu (1;, »
La conclusion est bien celle que le système réclame. Il faut être en même temps pyrrhonien et dogmatiste ; mais il est impossible de trouver une assurance parfaite dans l'une ou dans l'autre secte, plus impossible encore d'embrasser à la fois ces deux contraires, impossible aussi de rester neutre, la neutrahté favorisant l'un des deux. Telle est la nature de l'homme, que s'il veut la connaître, il est forcé d'entrer dans cette impasse et incapable d'en sortir par des moyens humains. La religion sera plus savante : « Que deviendrez-vous donc, ô homme, qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre raison naturelle ? » Cette raison impuissante ne l'est pas à penser sur n'importe quel sujet ; mais seulement h pénétrer le mystère de notre condition ; du moins Pascal ne prend contre elle aucune autre conclusion. On est donc autorisé à dire que sa dernière pensée sur le scepticisme n'est nullement en faveur du scepticisme.
Parmi les argumens que Pascal dans ce morceau met au compte des pyrrhoniens contre la certitude, un seul apparaît que nous n'ayons pas encore examiné, à savoir le doute si l'homme est créé par un Dieu bon, par un démon méchant,
(1) Pensées, art. viii, 1.
ou à l'aventure. Cet argument de l'Ecole est employé ic comme suprême ressource, pour balancer les droits de l'évidence à justifier la certitude. Peut-être Pascal l'employaitil de bonne foi. S'il le croyait valable, son scepticisme sur ce point ne procédait pas de l'école pyrrhonienne, mais bien de Descartes, au jugement duquel un athée ne pouvait donner à la certitude humaine aucun fondement solide (1) . Quoi qu'il en soit de ce détail, Pascal a raisonné partout ailleurs comme s'il ne s'arrêtait pas à l'argument. Si les démarches de notre raison naturelle conduisent l'homme au déisme, ainsi qu'il l'a reconnu, elles le conduisent aussi à la connaissance de son origine. Pascal, en attribuant à la foi le pouvoir de nous mettre plus sûrement en repos sur cette question, a été juste, il faut le croire, envers la foi chrétienne ; mais il a fait trop d'honneur à la foi janséniste, dont le Dieu se cache, tente, aveugle, et n'est pas le Dieu bon, de qui il est parlé plus haut. D'ailleurs, Pascal montre assez son sentiment intime, en négligeant l'objection, après avoir dit que les dogmatistes sont encore à y répondre depuis que le'monde dure. Il met en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonisme effectif parfait, parce que cet état entraînerait une extravagance que la nature ne supporte pas. Il y a donc des vérités certaines ; qu'on en donne une seule à l'homme ; ce sera le levier dont il soulèvera le monde. Mais il ne convenait pas à Pascal, ou plutôt à son dessein, de laisser ainsi triompher sans conteste le dogmatisme. La contre-partie attendue se produit. Qu'elle est faible ! Avant même de paraître, elle
(1; Descartes, après avoir rassemblé dans la première Méditation tous les lieux communs du scepticisme, sur le démon méchant, sur la ressemblance du sommeil à la veille, etc., écrit dans la sixième Méditation : « Je dois rejeter les doutes de ces jours passés comme hyperboliques et ridicules. » Néanmoins, il maintient contre Hobbes ( Réponse à la seizième objection de llobbes) que, si un athée peut reconnaître qu'il veille par la mémoire des actions do sa vie passée, « il ne peut pas savoir que ce signe est suffisant pour le rendre certain qu'il ne se trompe point, s'il ne sait qu'il a été créé de Dieu et que Dieu ne peut être trompeur. »
a été condamnée par Pascal : « L'homme clira-t-il, au contraire, qu'il possède certainement la vérité, lui qui, si peu qu'on le pousse, ne peut en montrer aucun titre et est forcé de lâcher prise ? » Ce serait un plait^ir facile d'opposer à Pascal pyrrhonisant un Pascal dogmatique, dans de telles conditions qu'évidemment cette dernière pensée eût tort. Mais considérons la comme sincère et réduisons la comparaison des deux doctrines à ses termes essentiels. Le scepticisme se trompe, qui prétend qu'il n'y a aucune vérité certaine. Le dogmatisme se trompe, qui prétend que toute vérité se prouve. On voit comme la question est brusquement changée, et que la seconde proposition n'est pas contradictoire de la première, ainsi qu'elle devait l'être. Ce résultat était prévu et inévitable ; nous l'avions annoncé en nous fondant sur la nature des choses. Certitude et incertitude ne vont pas ensemble ; certitude et impuissance à prouver se concilient. Mais le vrai dogmatisme ne se vante pas de tout prouver, et comme on lui a fait son procès sur cette allégation, il sort de l'affaire sans dommage. Le scepticisme y succombe.
Tous deux ils paraissent condamnés par Pascal, aux termes de l'arrêt : « La nature confond les pyrrhoniens et la raison confond les dogmatistes. » Mais les premiers n'en peuvent appeler ; rien ne prescrit contre la nature. Les autres se plaindraient à bon droit qu'ils sont mis en cause sans motifs, et qu'en tout cas on ne les a pas traduits devant leur juge naturel. L'évidence immédiate appartient au cœur, et le cœur connaît seul de ses affaires, à l'exclusion de la raison. Et quelle est cette raison, qui condamne la certitude ? Une faculté, quelquefois louée par Pascal, mais le plus souvent maltraitée, accusée de faiblesse, d'orgueil et d'impuissance, de corruption et d'inutilité. Car elle n'est pas dans la pensée de l'homme ce pouvoir auguste, que Pascal compare à l'arche sainte, en le nommant dépositaire du vrai. C'est un agent subalterne qui travaille sur les données d'au-
trui, et dont l'infériorité se montre surtout en ce qu'il ne découvre jamais son objet sans efforts. L'évidence lui est inconnue. Quelle est au contraire cette nature qui défend la certitude ? G'ôst cette «nature qui seule est bonne», cette nature plus forte que tout, qui convainc les hommes « de la grandeur de l'homme plus fortement que la raison ne les convainc de leur bassesse » ; cette nature qui « a des perfections, pour montrer qu'elle est l'image de Dieu, et des défauts pour montrer qu'elle n'en est que l'image (0 », qui à l'exemple des créatures, peut être trompée, mais qui à l'exemple de Dieu ne peut se tromper ; maîtresse suprême dans son domaine ; dépositaire, celle-là, et arbitre de la vérité ; base indestructible de nos connaissances incertaines ; notre honneur, notre force, notre consolation, notre soutien ; vestige précieux de l'état de gloire où vivait Adam, notre père, avant sa faute ; œil fermé plus qu'à demi, mais qui contemple ce qu'il peut voir de la vérité, immédiatement et en toute certitude. Quand Pascal veut confondre l'homme devant la peinture de sa faiblesse, il s'emploie' à diminuer en lui la part de la nature.. C'est donc qu'il juge la nature grande. Il l'avait dit déjà ; il le fait mieux découvrir encore par cette marque inavouée d'estime et de respect. Elle peut s'imiter au point d'être confondue, dit Pascal, avec son image. Mais c'est bien elle qui réfute les pyrrhoniens. Comment son fantôme en aurait-il la force '.' Pascal s'y connaît, et c'est ainsi qu'il prononce. Une seule fois Pascal l'a injuriée, en l'appelant nature imbécile. C'est, comme disait Saint-Cyran, pour l'abîmer devant Dieu. Que lui reproche-t-il, en effet ? De ne
(1) Deiixicine fragment sur i Esprit géométriijue, Havet, t. II, p. 307. — Pensées, art. I, 5 bis ; art. xxiv, 70. — La « nature, qui est plus forte que tout », cela est peut-être emprunté à Grégoire de Nazianze, Second discour>i .sur la paix, p. 1 : « -^ çOaiç, ^; où8èv piaiôxepov. » Grégoire de Nazianze était un des auteurs favoris de M. Hermant, qui en a même traduit quelques ouvrages .
pas connaître la vérité ? Non ; mais de n'être pas infinie ; de n'être pas en même temps elle-même et une autre ; de ne pas donner, contre son essence, satisfaction à la raison ; de ne pas savoir, apercevant l'évidence, ^a médiatiser, comme si une chose présente se prouvait à ceux qui la contemplent ; de ne pas changer enfin et de ne pas déchoir. Tout ce que nous savons par elle est sûr, mais elle ne sait pas tout et ne prouve pas ce qu'elle sait. On serait mal venu de demander à une faculté humaine plus de force et moins de faiblesse. La science infinie est d'un être infini. Quant à l'incapacité de prouver, jointe à la certitude, Pascal aurait voulu l'acheter bien cher, on s'en souvient, et aurait abandonné gaiment à ce prix la raison avec tout son bagage de preuves. Qu'aux lumières imparfaites malgré tout de cette nature, il ait préféré la certitude absolue de la religion, il n'y a rien là qui doive nous étonner ; qu'il l'ait même justement nommée nature imbécile, nul chrétien, je pense, ne le contestera ; et nul critique, s'il se donne la peine de comprendre, n'en prendra texte pour décider qu'humainement il ne l'estimait pas. Car tout montre qu'il la mettait bien au-dessus de tout ce que l'homme possède en dehors d'elle. Bien plus, il en a comparé les lois à celles de Dieu, et sans profanation; car, dans sa doctrine, aussi bien que les prescriptions de l'Eglise, celles de la nature viennent de Dieu, quoiqu'elles ne portent pas le nom de leur auteur. « C'est une plaisante chose à considérer, dit-il, de ce qu'il y a des gens dans le monde qui, ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s'en sont fait eux-mêmes auxqueUes ils obéissent exactement, comme, par exemple, les soldats de Mahomet, les voleurs, les hérétiques, etc.. Et ainsi les logiciens (1). » Voilà donc vies logiciens mis avec les voleurs, et, ce qui est pis, avec les hérétiques. Ce traitement que Pascal inflige aux héros de la raison raisonnante, pour les punir de ne pas suivre la nature,
(1) Pensées, art. vi, 49.
n'indique-t-il pas mieux qu'une déclaration expresse laquelle des deux Pascal préfère, la nature ou la raison ?
On ne trouve donc pas dans les Pensées une profession formelle du dogmatisme, parce qu'il était impossible qu'il s'y trouvât rien de semblable. La doctrine des contraires entraînait l'égale profession des contradictoires. Mais puisque l'on veut à toute force tirer de Pascal une opinion sur la capacité de nos facultés intellectuelles, le terme de la précédente discussion nous permet d'affirmer que, si cette opinion eût pu être exprimée, elle eût été pour la certitude. Tout, dans le livre de Pascal, conspire à renverser la prétendue égalité qu'il a feint d'établir entre le dogmatisme et le scepticisme. D'abord, pour réfuter lepremier, il l'a travesti. Pour soutenir l'autre, il l'a appuyé de raisons qu'il avait d'abord détruites luimême. Enfin, dans le jugement suprême par lequel il les condamne l'un et l'autre, il invoque contre l'un et l'autre des griefs et des témoins de valeurs bien différentes ; contre l'un, il cite la raison, qu'il accable de ses mépris dans la plus grande partie de son livre ; contre l'autre, la nature qu'il croit et qu'il honore pour des motifs d'ordre humain et d'ordre divin.
Ainsi Sainte-Beuve avait tort d'écrire que la question du scepticisme de Pascal ne peut pas se poser à propos des Pensées. Mais la vérité est que, d'après le système philosophique de l'auteur, cette question légitimement posée n'admet pas de solution, h moins qu'on n'appelle de ce nom deux jugemens contradictoires, l'un favorable, l'autre défavorable au scepticisme. Ainsi encore les critiques d'écoles diverses, qui ont soutenu que le scepticisme ou le dogmatisme l'emportait dans les Pensées, ont méconnu le plan de l'ouvrage et les nécessités du système. Cependant Terreur de Cousin et de ses partisans était bien plus dangereuse. Car si Pascal ne reconnaît aucune certitude, son livre est aboli tout entier, tandis que l'exclusion du scepticisme n'en compromet ni le but, ni la force, ni ce qu'il en faut respecter tout d'abord, l'existence.
Hors du système, Pascal avait-il embrassé le scepticisme? Si l'on indique par \h qu'il a pu mettre en doute toutes les connaissances de l'homme, je réponds avec assurance : — Non. — Il a peut-être souffert de ne savoir pas assez de choses. La curiosité de son vif esprit l'emportait très-loin. Il sollicitait la nature de lui répondre. Il eût voulu Fanimer pour en tirer la science qu'il convoitait. « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie (1). » Il semblait désirer que Dieu lui parlât toujours, et lui révélât sa physique, après lui avoir révélé sa religion. Il avait un besoin de tout connaître, qu'atteste sa précoce recherche des causes, et qui, se développant à mesure de son progrès en âge, cherchait à se satisfaire là où l'ignorance est inévitable, et ressentait sa déception comme une douleur. « La maladie principale de l'homme est la curiosité inquiète des choses qu'il ne peut savoir. — Pourquoi ma connaissance est-elle bornée ? Ma taille, ma durée à cent ans plutôt qu'à mille ? Quelle raison a eue la nature de me la donner telle et de choisir ce nombre plutôt qu'un autre, dans l'infinité desquels il n'y a pas plus de raison de choisir l'un que l'autre, rien ne tentant plus que l'autre (2) ? » Ces questions, tout homme qui pense se les est adressées une fois aux heures de rêverie ; puis, après les avoir agitées un instant comme intéressantes, il lésa quittées comme insolubles, sans trouble et sans inquiétude. Dans l'esprit de Pascal, il faut croire qu'elles s'implantaient et l'obsédaient jusqu'à la souffrance. Mais le dogmatique le plus intempérant ne prétend pas à y répondre ; et le sceptique le plus convaincu ne se ferait pas une arme contre la certitude en général, do la profondonr insondable de cortnins problèmes.
Mais Cousin porte la discussion plus liaut. Non seulement c'est un fait, tlit-il, que Pascal a été sceptique ; c'était une
(1) Pensées, art. xxv, 17 bis.
(2) Ibidem, avl. vu, 17; art. xxv. IB, 16 bis.
nécessité qu'il le fût . « Quand on a pénétré dans le cœur du jansénisme, on ne peut s'empêcher de sourire en voyant les efforts des modernes partisans de Pascal pour le défendre de l'accusation de scepticisme. Mais cette accusation, c'est son honneur ; c'est votre défense qui lui serait une accusation d'infidélité aux deux grands principes du néant de la nature humaine et de la toute-puissance de la grâce (l). » Cousin a mal connu Port-Royal, s'il l'a connu sceptique. Il a pris soin lui-même, au début de son livre, d'opposer à Pascal Nicole et Arnauld, comme des ennemis du scepticisme. En cela il les a bien jugés. Ce n'est ni dans les lettres de Saint-Cyran, ni dans les Instructions de Singlin, ni dans les lettres de Saci, ni dans la vie de Saci rapportée par Fontaine, qu'il a lu une attestation quelconque en faveur de cette doctrine.. Quand ces chrétiens disaient que la vérité se faisait rarement jour sur la terre, ils l'entendaient au sens religieux. Si on ne le prend pas ainsi, Nicole, reconnu par Cousin l'ennemi du scepticisme, en était l'ami ; car il a répété avec le Prophète, qu' « il n'y a point de vérité et de miséricorde et de science de Dieu sur la terre, c'est-à-dire dans le siècle (2)». Pour tout juge non prévenu, il est clair que la vérité dont parle Nicole est celle de la religion. Ainsi Pascal, tombant évanoui, lorsque le parti de signer le formulaire l'emporta, disait : « Quand j'ai vu toutes ces personnes que je regarde comme ceux à qui Dieu a fait connaître la vérité et qui doivent en être les défenseurs, s'ébranler , je vous avoue, etc. (3). » Ce serait miracle si aux yeux d'un chrétien cette vérité-là dérivait d'une autre source que de la religion. Mais dans le domaine des choses terrestres, rien ne prouve que Port-Royal s'est arrêté au scepticisme ; tandis qu'il y a cent preuves du contraire. On écarte tou-
(1) Cousin, Éludes sur Pascal, p. 75.
(2) Nicole, Die Paradis, ch. vi (au tome IV des Essais de Morale).
(3) V. Pensées, art. xxv, 48.
ours Arnauld et Nicole, quand se présente cette question. Il faudrait démontrer d'abord qu'ils étaient, sur le pouvoir de nos facultés, en désaccord avec les autres ; et c'est ce qu'on ne fera jamais. Les trois directeurs qui résument véritablement l'esprit de Port-Royal, Saint-Cyran, Singlin et Saci, ignoraient le scepticisme, parce qu'ils voulaient ignorer toute philosophie. On voit même dans l'entretien de Pascal avec M. de Saci, que ce pieux solitaire n'y avait jamais pensé, tant sa surprise est naïve et sincère à entendre pour la première fois les argumensde Montaigne. On sait aussi quel jugement il en porte. Mais, dit-on, si ce n'est pas l'esprit de l'homme qui est ruiné, c'est le dogme du péché originel ; il faut que l'un ou l'autre succombe. En vérité, est-il juste d'établir cette alternative ; et n'existe-t-il pas un moyen terme entre la toute-ignorance et la toute-science, de telle sorte que le dogme subsiste, sans pourtant détruire de fond en comble la certitude? A cette question, Pascal nous fournit une réponse.
Dans le premier fragment de l'Esprit géométrique, il ouvre sur la matière cet avis : « C'est une maladie naturelle à l'homme de croire qu'il possède la vérité directement ; et de là vient qu'il est toujours disposé à nier tout ce qui lui est incompréhensible ; au lieu qu'en effet, il ne connaît naturellement que le mensonge, et qu'il ne doit prendre pourvéritables que les choses dont le contraire lui paraît faux (0. » Telle est la part du péché ; il a ravi aux fils d'Adam la vue directe de la vérité, il les a même tournés vers le mensonge. Mais là s'arrête le châtiment ; l'idée de la vérité reste à l'homme, et, avec ce guide précieux, la force d'atteindre en peinant et par des circuits cette vérité, que d'abord ses yeux apercevaient sans travail. Quant à l'évidence des premiers principes et des témoignages du sens intime, elle ne paraît pas être mise en cause. Ainsi la punition est sensible, mais
(1) Havet, t. II, p. 29(1
non capitale. Dieu est satisfait ; l'intelligence de l'homme est amoindrie, mais elle subsiste. Ce tempérament concilie le droit de Dieu avec le fait humain. Il réfute la prétendue nécessité où Cousin avait voulu enfermer Pascal, d'être sceptique en vertu de son jansénisme.
Si l'on retrouvait le même jugement dans les Pensées, ce serait une preuve très-forte pour nous convaincre qu'il rendait avec exactitude le sentiment intime de Pascal, non pas seulement à une date déterminée, mais pendant toute sa vie de chrétien, avant et après la conversion définitive. Cette heureuse rencontre ne nous a pas été refusée. Dans un fragment de l'Apologie, dont on appréciera l'importance, Pascal renouvelle cette déclaration, que nous connaissons avec certitude le mal et le faux, et que là se bornent nos connaissances parfaites ; puis, il examine le mode selon lequel nous connaissons le vrai : « Chaque chose est ici vraie en partie, fausse en partie ; la vérité essentielle n'est pas ainsi ; elle est toute pure et toute vraie. Ce mélange la déshonore et l'anéantit. Rien n'est purement vi'ai ; et ainsi rien n'est vrai, en V entendant du pur vrai. On dira qu'il est vrai que l'homicide est mauvais ; oui, car nous connaissons bien le mal et le faux. Mais que dira-t-on qui soit bon ? « La chasteté ? Je dis que non ; car le monde finirait. Le mariage ? Non, la continence vaut mieux. De ne point tuer? Non, car les désordres seraient horribles et les méchants tueraient tous les bons. De tuer ? Non, car cela détruit la nature. Nous n'avons ni vrai ni bien qu'en partie, et mêlé de mal et de faux ('!). » Ce morceau est d'autant plus significatif que
(1) Penséex, ait. vi, 60. — Ce jugement est éclairci et conlinné par le passage suivant de Nicole : « L'on peut dire avec vérité que, rpjoique « nous devions avoir plus d'inclination à louer le bien qu'à blâmer le « mal, il y a souvent' plus de vérité et d'assurance à blâmer le mal dans « les méchans qu'à approuver le bien* dans ceux que nous croyons ver- « tueux. La lumière commune du Christianisme suffit pour nous faire « Juger avec assurance que quelque action est mauvaise ; mais il n'y a
Pascal lui avait donné dans l'autographe le titre de Pyrrhonisme. Le scepticisme qu'il y parait défendre en toute sincérité, ne mérite pas ce nom et se montre tel qu'un sage dogmatisme peut s'en accommoder. Encore convient-il de remarquer à propos du vrai et du bien que f^ascal en fait là une perpétuelle confusion, doublant la balle et incriminant l'homme deux fois sur la même question de morale, pour n'avoir pas su la trancher et pour n'avoir pas su l'énoncer. Si le mariage est bon ou mauvais, voilà l'objet de la recherche. Dans le cas où ni l'une ni l'autre des deux solutions contraires ne serait universellement vraie, il en faudrait conclure que nous ne possédons « le bien qu'en partie et mêlé de mal » ; et cette conclusion même serait une vérité certaine. Pascal semble dire que nous serions obligés d'exprimer ainsi ce résultat : « Le mariage est bon — ou — Le mariage est mauvais » , et que par conséquent, notre jugement, même où il serait vrai, serait mêlé de faux. L'habitude de l'antithèse l'a emporté trop loin ; un jugement peut affirmer et nier d'un même sujet un même prédicat, quand on considère des rapports différons ; le sujet alors devient particulier, et avec lui la conclusion ; ou, pour parler plus exactement, il y a deux sujets, deux conclusions et deux jugemens. Il n'échappe à personne que, si le mariage est bon selon certains rapports, mauvais selon d'autres, l'esprit de l'homme n'est pour rien dans cette prétendue contradiction de la morale terrestre, et qu'il remplit avec fidélité son office, pourvu qu'il rende compte des deux alternatives. Il était peut-être juste à Pascal d'affirmer sur ce fondement que nous ne possédons pas le bien, pur et complétenient dépouillé du mal, que par suite nous ne le connaissons pas ; mais à coup sur, il ne serait pas juste d'appeler pyrrhonienne une doctrine d'après laquelle l'esprit
« qu'une lumière extraordinaire qui puisse nous assurer que quelque ac- >f tionest bonne. » — Essai» de Morale, t. VI, Pensées diverses, xxui.
humain est le rapporteur excellent d'une réalité mauvaise. C'est l'ordre du monde qui est en faute. L'esprit ne fait que reproduire dans sa traduction les imperfections de son objet. Comment voudrait-on qu'il jugeât indépendamment de l'humanité ? Or, s'il connaissait l'ordre général et absolu, selon lequel tout est purement bon ou mauvais, ses jugemens seraient toujours purement vrais ou faux ; mais alors il ne serait pas l'esprit humain, et il appliquerait aux actions humaines une mesure avec laquelle elles n'ont aucune proportion. Au contraire, dans l'état actuel, l'homme ne possédant le bien que mêlé de mal, l'esprit ne peut connaître le bien que mêlé de mal. Il mériterait le reproche d'errer, que lui adresse Pascal, s'il donnait cette connaissance comme conforme à la justice absolue ; mais il ne le fait pas ; bien plus, il établit lui-même les limites dans lesquelles le résultat de ses opérations est certain ; et loin d'être déshonoré par l'ignorance de la vérité pure et de la loi catégorique, c'est un titre glorieux pour lui de s'élever par la seule conception à des hauteurs qui dépassent tellement sa nature.
Il importait de démêler cette confusion par laquelle l'objet de la connaissance paraissait communiquer ses défauts à la qualité de la connaissance. L'idée de la chaleur n'est pas chaude ; la connaissance du mal n'est pas mauvaise, ni fausse celle du faux. La certitude n'est donc pas intéressée au raisonnement de Pascal ; mais seulement le nombre et l'étendue de nos connaissances. Supposons néanmoins que son argumentation soit exacte, on voit à quoi se bornerait selon lui et au pis aller, la corruption de l'esprit. Tout d'abord, il connaît avec assurance le faux et le mal. Quant à la vérité, il ne la possède pas dans son essence, mais divisée en parties et disséminée parfois dans des jugemens contraires, également exacts. On voit par les exemples qu'allègue Pascal combien il transporte la question au-dessus des perceptions élémentaires. Son pyrrhonisme vise moins
les lois de l'esprit que les lois de la société, et moins encore les lois de la société que les conflits de ces lois, où par comparaison il en faut désavouer une qu'absolument on déclarait juste. En cette occurrence, Pascal s'est montré géomètre, hors de lieu et h son désavantage. L'esprit de finesse l'aurait tiré d'embarras ; mais voulait-il en être secouru ?
L'homme ne se pose pas avec la simplicité d'un chiffre qui porte avec lui tout ce qu'il a et montre tout ce qu'il est. Etre déjà complexe en lui-même, il vit de plus en société. Il a envers sa personne et envers autrui deux classes de devoirs qui le plus souvent se concilient, qui parfois semblent se contrarier. Entre deux devoirs, on doit préférer celui qui est le plus important, ce qui n'empêche en aucune façon que le devoir sacrifié soit absolument juste. Si on le sacrifie, c'est parce qu'on le compare et qu'on lui ôte son caractère absolu, en le considérant, non pas en général, mais dans un cas particulier et en concurrence. La loi morale n'est donc pas détruite et ne cesse pas d'être absolue, dès lors qu'elle fait céder une de ses prescriptions. Les philosophes ont montré comment il faut mentir pour sauver un homme, et les poètes, mettant cette théorie en action, nous ont raconté de sublimes mensonges (l). Il est certain néanmoins que le mensonge est mauvais. Est-il juste de tuer un homme ? Non. Est-il juste de tuer un homme, pour défendre la patrie '? pour protéger l'humanité ? L'adversaire le plus acharné de la peine de mort, qui répondra non à cette dernière question, n'aura pas la même assurance à la précédente. Summum jus, summa mjuria. Cet extrême droit, qui est l'extrême injustice, est celui qui ne transige pas, qui ne sait pas distinguer. La loi est universelle ; mais la justice doit être casuiste. Ce mot explique peut-être le mécontement et le mépris qu'inspire à Pascal notre connais-
(1) Victor Hugo, dans les Misérables. — V. Cicéron, de Of/iciis, l 1, ch. 10.
sance du bien. L'auteur des Provinciales s'indignait de ne pas trouver dans la morale la vérité une et ferme ; il se voyait avec douleur obligé de suivre l'exemple de ses pires ennemis et de légitimer dans leur principe les fautes qu'il avait condamnées avec tant d'emportement, de violence, de dégoût. Ce n'est là qu'une hypothèse. Mais si l'on veut que Pascal ait souffert de ses ignorances, cette cause de son chagrin paraît assez vraisemblable. Quel esprit entier et inflexible il montre là ! Il supprime tous les intermédiaires, ignore les tempéramens, va d'un bond aux extrêmes. Sur le mariage, par exemple, que ne s'en tenait-il à l'instruction de Saint Paul ? Le mariage est bon, la continence est meilleure, mais tous n'en sont pas capables. L'apùtre, plus humain, considérait, outre l'action, l'agent. Pascal oubliait que la morale est un rapport, et négligeant l'un des termes nécessaires, il entendait mal l'autre.
Il n'en reste pas moins que, si l'homme ne peut se rendre maître de la vérité pure, il tient une partie de la vérité. Pascal a poussé encore plus loin dans ce sens. Il a dénié à l'homme le pouvoir de créer une erreur pure, de sorte qu'il lui ôte, avec l'avantage de tout connaître, le danger de tout méconnaître. « Quand on veut reprendre avec utilité et montrer à un autre qu'il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose ; car elle est vraie ordinairement de ce côté là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela, car il voit qu'il ne se trompait pas et qu'il manquait seulement à voir tous les côtés. Or, on ne se fâche pas de ne pas tout voir. Mais on ne veut pas être trompé ; et peut-être que cela \ ient de ce que naturellement l'homme ne peut tout voir et de ce que naturellement il ne se peut tromper dans le côté qu'il envisage ; comme les appréhensions des sens sont toujours vraies ("1) . » C'est encore, avec un complément intéressant,
(1) Pensées, art. vi, 20.
la même opinion, et d'autant plus considérable ici, suivant une règle de Pascal (1), que l'écrivain l'émet par hasard, parce qu'il y pense, hors d'un besoin impérieux, et qu'il pourrait se dispenser de l'exprimer. 11 faut donc la regarde)comme conforme à ses vrais sentimens. Or, on voit comme elle s'accommode mal au scepticisme.
Car enfin, que prouvent en faveur du pyrrhonisme, et d'après Pascal lui-même, ces apparentes contradictions dont la profession constituait son pyrrhonisme pratique '? Rien, sinon que dans notre condition actuelle, nous ignorons ce qui nous serait bon dans une autre condition, ou, si l'on préfère, quels nous serions et ce que nous ferions, si nous étions parfaits, ou encore qu'il y a au monde plus de vérités particulières que de vérités générales (2) . Les exemples donnés par Pascal, dans le fragment cité plus haut, ne vont pas au delà. Admettons encore qu'il les ait choisis trop à l'avantage de l'esprit humain. En dehors de tout éclaircissement et prise en elle-même, l'opinion qu'il soutient nous contente, parce qu'elle donne satisfaction en même temps au jansénisme et au dogmatisme. Il nous suffirait déjà qu'il accordât aux hommes une connaissante certaine du mal et du faux, parce que cet avantage, s'il ne va pas à leur donner la science, les préserverait au moins d'un doute universel et ruinerait le scepticisme. Pascal va plus loin. Il nous accorde de connaître une partie du vrai, en sachant que nous
(1) V. Pensées, art. xxv, 197.
(2) C'est ainsi que La Mothe le Vayer croyait écrire en faveur de la sceptique, comino il dit, lorsque dans ses Problèmes sceptiques, il répondait oui et non à la môme question. Je connais peu de livres plus puérils que ces Problèmes, dont voici quelques sujets, à litre de document : « Le mariage est-il à fuir, comme quelques-inis se le persuadent ? — La préséance qui se donne à la noblesse est-elle fondée '? — Faut-il d('férer aux invectives, dont usent beaucoup de personnes, à l'exemple du vieil Caton. contre la médecine ? — Faut-il déférer aux songes ? » Néainnoins, c'est sans doute en pensant à de telles questions et aux deux solutions contradictoires qu'elles admettent, que Pascal disait : « L'homme n'a point de vérité ou constante ou satisfaisante. » Pensées, ai-t. i, 8.
ne le connaissons qu'en partie. Tel est le privilège que nou? tenons de notre première nature ; telle est l'infirmité dont le péché d'Adam a fait notre seconde nature. Avant la faute, Adam considéré comme être intelligent, avait sur nous trois supériorités : dans l'acquisition de ses connaissances qui était immédiate, dans le caractère de ses connaissances qui était absolu, dans le nombre de ses connaissances qui était sans bornes. Nous pensons, comme nous travaillons, à la sueur de notre front ; nous connaissons la vérité par relation et nous ne faisons que concevoir l'absolu ; enfin, nous ne connaissons pas toutes choses. En cet état qui est le nôtre, selon Pascal, il nous reste assez de certitude et dans assez de cas, pour que le pyrrhonisme ait tort et que Pascal, malgré les pensées qu'il intitule pyrrhoniennes, ne puisse être dit p^Trhonien. Ainsi, il n'est pas exact de prétendre que Pascal devait être pyrrhonien, par le fait qu'il était janséniste. Il a exprimé en deux endroits et à des époques différentes son opinion sur les suites qu'a entraînées la déchéance d'Adam. La concordance de ces deux textes, qu'il n'avait aucun intérêt à concilier, par la persistance de cette opinion, en prouve le sérieux et la sincérité. L'exposition que Pascal en fait, dans le dernier en date de ces deux textes, postérieur à sa conversion suprême, en prouve l'orthodoxie janséniste. Cette croyance janséniste est contraire au scepticisme. Il est donc également faux et que Pascal fut sceptique et qu'il était nécessaire qu'il le fût.