‹ Étude sur le scepticisme de Pascal, considéré dans le livre des PenséesChapitre 9 sur 26 · DU DOGMATISME · texte numérisé non relu

DU DOGMATISME

Sommaire. — Une déclaration de Pascal en faveur du pyrrhonisme. — Des aveux de Pascal. — Théorie de la connaissance dans la dix-huitième Provinciale. — Le commencement du chapitre des puissances trompeuses. — Accusations contre la raison et les sens. — Recherche de la puissance trompée ou à tromper. — La certitude du sentiment. — Equivoques sur le sentiment et la nature. — Ternie dernier de l'opposition du pyrj'honisme au dogmatisme. — Conclusion neutre en apparence, favorable en réalité au dogmatisme. — Le pyrrhonisme est-il nécessairement engendré par le jansénisme ? — Adam et l'homme, selon la nature pure.

Abordant un. terrain où nous craignons des surprises, notre première règle doit être de nous tenir sur nos gardes. L'ennemi ici, c'est le mot, si propre à déguiser les choses, quand l'écrivain est mal habile ou trop habile, ou passionné, c'est à dire quand il se trompe, quand il veut tromper, quand il veut se tromper. Tromper est jjien fort et quelque peu injurieux. Prenez-le, pour l'appliquer à Pascal, dans le sens le plus honorable qu'il admette. Il y a des mensonges saints, des artifices vertueux. Si l'on trouve dans les Pensées des atteintes à la vérité ou des artifices, on peut être sur que la franchise et lu droiture les jugeraient, au nom même de la vérité, irréguliers, mais corrects. Supposez qu'un juge, le plus équitable du monde, en condamnant injustement un particulier, puisse sauver la Justice elle-même. Ne pensezvous pas que cet honnête homme se rendra inique une fois en sa vie, pour défendre contre la loi le principe de la loi ?

Jiivénal parle de ces hommes, qui, pour ne pas perdre la vie, perdent les raisons de vivre. Le contraire ne serait-il pas plus juste et plus beau? C'est ainsi que Pascal sacrifie parfois des vérités pour protéger la source et la cause de toute vérité. On peut lui attribuer de telles prévarications, sans manquer au respect qu'on lui doit.

Et tout d'abord, Pascal a-t-il manifesté une préférence pour l'une ou l'autre des philosophies qui mesurent la portée de nos facultés intellectuelles ?

On rencontre dans les Pensées une déclaration formelle en faveur du pyrrhonisme. «^ Le pyrrhonisme est le vrai (1). »,'' Et remarquez avec Cousin que Pascal ne dit pas : le pyr-T rhonisme est vrai ; ce jugement s'expliquerait sans peine par le système des contradictions, tout en laissant au dogm,atisme la permission de s'affirmer. Non, il dit : Le pyr- l rhonisme est le vrai. « Et le pyrrhonisme, ajoute Cousin, ce n'est pas le doute sur tel ou tel point de la connaissance humaine, c'est le doute universel, c'est la négation radicale de tout pouvoir de connaître (2). » Oui, c'est là le pyrrhonisme de Pyrrhon, mais est-ce bien celui que Pascal proclame \Tai ?

On a quelque honte de répondre à l'objection, cent fois réfutée, qu'après Cousin certains critiques ont fondée sur ce fragment. Comme on la trouve renouvelée dans les ouvrages les plus récens (3), il faut bien se résoudre à répéter la défense, après tant d'autres, ainsi que se répète l'attaque. Il suffisait pourtant de lire le contexte. « Le pyrrhonisme est le vrai ; car, après lout, les hommes, avant Jésus-Christ, ne savaient où ils en étaient, ni s'ils étaient grands ou petits.

(1) Pensées, art. xxiv, 1.

(2) Cousin, Études sur Pascal, p. 42.

(3) GoRY, ouvrage cité p. 26. — L'erreur est de citer la déclaration en faveur du pyrrhonisme, sans citer le contexte, qui en change du tout au tout le sens et la portée.

El ceux qui oui dil l'un ou l'aulre n'en savaient rien, et devinaient sans raison et par hasard, et même ils erraient toujours en excluant l'un ou l'autre. » Ce pyrrhonisme, qui après tout est vrai, renferme-t-il une négation radicale de tout pouvoir naturel de connaître? Non, cela est clair après ce supplément d'information. A quoi réduit-il son incertitude '? A penser qu'avant Jésus-Christ les philosophes n'avaient pas su pénétrer par leur seule raison les causes de notre douhle nature <"'). A ce compte, nous irons plus loin, et nous transporterons au temps présent ce doute historique et rétrospectif, pour justifier la phrase de Pascal, où il met le verbe au présent : le pyrrhonisme est, et non pas, a été le vrai. Quiconque, aujourd'hui encore, ignore Jésus-Christ, ignore aussi sa propre nature, et pour lui le pyrrhonisme est le vrai. Vinet, si digne d'expliquer la pensée de Pascal et si ennemi du scepticisme, admet pourtant celui-là : « L'Évangile ne se donne pas, dit-il, comme une lumière plus vive ajoutée à nos lumières naturelles, mais comme un flambeau qui vient dissiper nos ténèbres, comme le jour succédant à la nuit. Il ne suppose pas seulement, il déclare que tous les hommes étaient égarés, et qu'il n'y en avait point d'inteUigent, non pas même un seul... La foi chrétienne ne conduit pas plus au pyrrhonisme qu'elle ne peut en procéder. En nous réduisant dans ces termes (ajoute-t-il) nous dirons une chose qui ne paraîtra singulière qu'au premier instant ; on dit que le scepticisme a fait Pascal chrétien ; il serait peut-être plus vrai de dire que le christianisme l'a rendu sceptique (2). » On n'ose rien ajouter à ces belles paroles.

(1) V. SiNGLiN, Instructions dini tiennes sur les Mystères, etc.. l. I, p. 720 : « Avant liiicarnatioii du fils de Dieu, los plus sages d'entre les hommes qui ont voulu se mêler doclaii er les autres, tels qu'ont été les philosophes payons, n'ont été projironieid, pour nsor des fermes de notre Évangile, que des guides aveugles, qui, conduisant d'autres aveugles, sont tombés tous ensemble dans la fosse. «

(2) Vinet, Études sur Biaise Pascal, pp. 247, 2i8. — V. Ibid. pp. 97-

Mais si l'on en veut assurer le témoignage, on ouvre son Bossuet, et si on avait besoin de l'apprendre, on apprend à chaque page que les chrétiens les plus amis de la raison ne sauraient s'en remettre à la raison pour trancher certains problèmes ; que la foi est la raison des chrétiens ; que Jésus- Christ seul est notre maître et docteur ; qu'il est venu pour renverser de sa croix la fausse sagesse des hommes, et qu'après lui seulement le monde a ouvert les yeux et s'est étonné de son ignorance ('). Si cette philosophie est pyrrhonienne, Pascal a été pyrrhonien, mais avec lui l'ont été Bossuet, Fénelon et tous les chrétiens illustres qu'on a coutume de lui opposer. La seule différence est que celui-ci appelait ce recours à Jésus-Christ pyrrhonisme, et ceux-là christianisme. Il y a peut-être encore quelque diversité de part et d'autre dans les sentimens que suggère cette insuffisance de l'esprit humain. M;iis chez tous, elle est l'objet d'une opinion identique. Or, le pyrrhonisme est une opinion, et non pas un sentiment ni un nom. L'explication de Pascal donne donc tort à sa déclaration et à ceux qui l'ont crue.

On a trouvé encore dans les Pensées ce qu'on a nommé ingénieusement les aveux de Pascal C^), preuves d'autant plus fortes de son scepticisme, qu'elles consistent en des fragmens où Pascal révèle, dit-on, le fond de son âme, et donne à connaître, sans qu'il les professe expressément, les doctrines préférées. « On n'a qu'à voir les livres des pyrrhoniens, si l'on n'est pas assez persuadé de leurs principes, on le deviendra bien vite et peut-être trop (3). » M. Havet

(1) BossuKT, — Sermon aar lu haine d<is hommes contre la vérité. Sermon sur la vertu de la croix de Jésus-Christ, Sermon sur la parole de Dieu (M.Cazior. d'après le manuscrit, intilule ci; deniiiT sermon : Sur la Prédicaliou.)

(2) Havet, t. I, p. ix. note 1.

(3) Pensées, art. viii, 1. .l'ai légèrement modifié le texte, pour qu'il fut intelligible en l'absence du contexte.

souligne ces derniers mots. Il y veut mettre sans doute (on lui en attribue l'intention, car il ne s'explique pas là-dessus) l'accent douloureux d'une expérience personnelle et d'une souffrance . Cette interprétation parait plus raffinée que juste. Pourquoi ne pas prendre simplement les choses et écouter ce qu'elles disent, au lieu de leur prêter un langage secret ? Il n'y a rien à sous-entendre dans la phrase de Pascal ; elle est claire en elle-même, et conforme à sa philosophie. Si Von n'est pas assez persuadé de leurs principes : ou cette proposition n'a pas de sens, ou elle indique qu'il faut être persuadé jusqu'à un certain point des principes du pyrrhonisme. Le reste marque qu'il n'en faut pas être trop persuadé, au point de nier les principes contraires. C'est un excès également périlleux ou d'y trop croire ou de n'y pas croire. A ne se pas garder de l'un ou de l'autre, on court le risque d'avoir une science incomplète et une mauvaise morale : « Il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur, et il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'un et l'autre. Mais il est très-avantageux de lui représenter l'un et l'autre (l). » Voilà pourquoi la précaution est sage, de mettre aux mains des dogmatistes les livres des pyrrhonîens, mais sans les laisser s'y arrêter ; car s'ils allaient s'y prendre, ils seraient gagnés à la philosophie, perdus à la religion. Or, il ne faut pas être humainement pyrrhonien ou géomètre, mais l'un et l'autre. « Il faut avoir ces trois qualités, pyrrhonien, géomètre, chrétien soumis ; et elles s'accordent et se tempèrent, en doutant où il faut, en assurant où il faut, en se soumettant où il faut (2). y> Les autres « aveux » de Pascal ont un rapport plus étroit à

(1) Pensées, art. i, 7.

(2) Havft, t. 1, p. 193. note 1. — V. Vin'et, p. 87, note 1.

la religion qu'à la philosophie. Ce n'est donc pas le lieu de leur donner une attention particulière. Ils ne sont d'ailleurs pas plus personnels que le premier, et la prévention seule y pourrait découvrir un retour de l'auteur sur lui-même, ou une confession (I).

Ces préliminaires terminés, il est temps d'aborder la discussion générale. Pascal posant le débat entre le dogmatisme et le scepticisme, a-t-il pris parti pour l'un ou pour l'autre ? Ou mieux, suivant son dessein connu, quels argumens a-t-il donnés en faveur de l'un et de l'autre ?

Dans sa dix-huitième lettre au Provincial, qui parut le 24 mars 1657, et qui, postérieure à plusieurs fragmens des Pensée»^ est contemporaine de la plupart, puisque Pascal, au témoignage de Madame Périer, « ne pouvait plus rien fau'e S) pendant les quatre dernières années de sa vie, soit à partir de l'année 1658, Pascal a tracé avec une netteté parfaite une théorie de la connaissance, que rien n'empêche de tenir pour l'expression sincère et rétléchie de sa pensée :

(( D'où apprendrons-nous donc la vérité des faits? Ce sera des yeux, mon Père, qui en sont les légitimes juges, comme la raison l'est des choses naturelles et intelligibles, et la foi des choses surnaturelles et révélées. Car puisque vous m'y obligez, mon Père, je vous dirai que selon les sentimens de deux des plus grands docteurs de l'Eglise, Saint Augustin et Saint Thomas, ces trois principes de nos connaissances, les sens la raison et la foi, ont chacun leurs objets séparés, et leur certitude dans cette étendue. Et comme Dieu a voulu se servir de l'entremise des sens pour donner entrée à la foi, fides ex auditn, tant s'en faut que la foi détruise la certitude des sens que ce serait au contraire détruire la foi que de vouloir révoquer en doute le rapport fidèle des sens

(1) Voyez par exemple la pensée xxv, 18, que M. Havet explique luimême dans un sens favorable à notre thèse.

(( Concluons donc de là que quelque proposition (ju'on nous présente à examiner, il en faut d'abord reconnaître la nature, pour voir auquel de ces trois principes nous devons nous en rapporter. S'il s'agit d'une chose surnaturelle, nous n'en jugerons ni par les sens, ni par la raison, mais par l'Ecriture et par les décisions de l'Eglise. S'il s'agit d'une proposition non révélée, et proportionnée h la raison naturelle, elle en sera le propre juge. Et s'il s'agit enfin d'un point de fait, nous en croirons les sens auxquels il appaitient naturellement d'en connaître. »

C'est peut-être dans le même temps que Pascal, auteur des Pensées, reprenait cette plume dont il avait tracé dans un autre ouvrage l'éloge des sens et de la raison, pour décrier les sens et la raison. « L'homme n'est qu'un sujet plein d'erreur naturelle et inelTaçable sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité ; tout l'abuse. Ces deux principes de vérité, la raison et le sens, outre qu'ils manquent chacun de sincérité, s'abusent réciproquement l'un l'autre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences ; et cette même piperie qu'ils apportent à la raison, ils la reçoivent d'elle à leur tour ; elle s'en revanche. Les passions de l'âme troublent les sens et leur font des impressions fausses. Ils mentent et se trompent à l'envi. Mais, outre ces erreurs qui viennent par accident et par un manque d'intelligence, avec

ces facultés hétérogènes (Il faut commencer par là le

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