‹ Étude sur le scepticisme de Pascal, considéré dans le livre des PenséesChapitre 12 sur 26 · RAISON · texte numérisé non relu

RAISON

Sommaire. — De l'impossibilité de vider par la seule logique la question du scepticisme de Pascal. — Pascal et les Pères de rÉglise. — Lactance destructeur des pliilosophies et par conséquent du scepticisme. — Saint Augustin défavorable à la philosophie et singulièrement au scepticisme. — Saint Augustin condamne la science et l'amour de la science. — Jansénius et Sainl-Cyran réprouvent la philosophie et montrent le néant de la grandeur de la science. — Bossuet docteur de scepticisme dans ses premiers sermons. — Bossuet interprète du scepticisme de TertuUien. — Où se pousse, par christianisme, le scepticisme de Pascal ; où il s'arrête, par christianisme. — Du rôle ridicule de Pascal dans l'Apologie, si Pascal est sceptique.

Quand Saint Augustin eut achevé sa réfutation de la doctrine académicienne, il y ajouta sous ce titre Pourquoi les académiciens ont dissimulé leur sentiment, un chapitre qui commence ainsi : « Quelle raison eurent ces hommes considérables de poursuivre sans fin une opiniâtre querelle, pour montrer que la science du vrai n'est échue à personne '? Écoutez donc à ce sujet avec plus d'attention, non pas ce que je sais, mais ce que je soupçonne. En effet, je me suis réservé d'expliquer en terminant, si j'en suis capable, toute la pensée des Académiciens (0. »

(l) S.\iNT Augustin-, Co.itra Acadamicos, 1. III, c, xvii. 37.— .i'ai traduit par soupçonner le vei be latin existimare, que Saint Augustin oppose à scire, comme il oppose en maint endroit Vopinion h la science. Notre verbe opiner n'aurait pas rendu le s*»ns.

C'est une entreprise de ce genre que je voudrais tenter maintenant pour clore cette étude de Pascal ; et comme Augustin, mais avec. une modestie, sinon plus sincère, du moins mieux fondée, je sollicite à cet effet l'attention du lecteur. Nous élevons dans cette dernière partie la critique d'un degré. Une s'agit plus de rechercher des opinions, mais, les opinions étant connues, d'en rechercher les causes. Il n'échappe à personne que là où notre recherche s'est arrêtée, bien qu'elle eût abouti à des conclusions positives, elle avait tranché peut-être, mais non pas encore épuisé la question du se epticisme dans les Pensées de Pascal. C'a été, j'ose le dire, le défaut de tous les ouvrages composés sur le sujet, sauf le seul livre de Vinet, de se terminer brusquement sur une démonstration logique, sans donner satisfaction à la curiosité affectueuse de ceux qui considèrent en Pascal plutôt le cœur que la pensée, les sentimens plus que les opinions, non plus qu'à la curiosité des curieux, qui enfin est légitime. Quand on a prouvé que ni la doctrine du livre ni la pensée de l'auteur ne sont, dans leur expression dernière, favorables au scepticisme, en dépit de cette démonstration, il faut convenir que tout n'est pas dit sur le sujet. La matière des opinions de Pascal n'en est pas plus intéressante que la manière. On aperçoit à chaque instant sa passion qui lutte contre son esprit. Il semble avoir peine à se décider pour le dogmatisme et la victoire qu'il lui attribue parait bien plutôt abandonnée de guerre lasse à la nécessité qu'accordée à l'estime. Ces tiraillemens et cette répugnance méritent sans doute d'être expliqués.

Il convient ici de revenir en arrière et de reprendre en quelques mots les questions déjà traitées pour déterminer ce qui nous reste à faire. On a vu comment la plupart dès critiques ont été les rapporteurs ou les interprètes infidèles de la philosophie de Pascal, en ce qu'ils n'ont pas su concilier ou même en ce qu'ils pas démêlé les deux thèses contradictoires, qui forment par leur opposition antinomique

la doctrine de l'Apologie sur l'homme tout entier et en particulier sur le problème de la connaissance (l). Après avoir justifié en droit cette doctrine monstrueuse par la nature monstrueuse de l'homme, tel que le jansénisme se le représente ; après l'avoir reconstituée en fait au moyen des fragmens que nous possédons, trouvant que Pascal avait condamné en même temps le pyrrhonisme et le dogmatisme, et ne pouvant accepter pour notre compte cette antinomie, nous avons montré que Pascal n'avait pu l'établir qu'en altérant la doctrine du dogmatisme ; d'où il découlait que, Pascal opposant au scepticisme comme faux un faux dogmatisme, il tenait pour vrai le vrai dogmatisme, celui qui prétend non pas tout savoir en assurance, ni tout prouver, mais posséder quelques vérités certaines. Puis, faisant nos réserves sur l'opportunité et la légitimité de cette inquisition, nous avons sommé Pascal de nous livrer sa pensée sur les problèmes les plus importans de la philosophie, Dieu, l'âme, la morale, la valeur de la science. Ainsi que nous l'avions prévu, l'examen des textes a révélé que Pascal ne professe pas sur ces questions un scepticisme général et systématique. Il laisse de côté les unes, comme l'existence de Dieu. Il résout dogmatiquement les autres, comme la spiritualité de l'âme. Il en est sur lesquelles il ressent des doutes^ comme sur le fondement de la morale naturelle, non sans laisser entrevoir qu'il se défie de la morale des philosophes, mais qu'il tient pour certaine celle de la conscience. Enfin, il en est une, la certitude de la science, sur laquelle Pascal professe des doutes, alors que selon toute évidence et d'après son propre témoignage, il ne les ressent pas. Nous avons assisté à ce spectacle étrange, de voir l'auteur du monde qui a peut-être raisonné avec le plus de rigueur,

(1) Saisset du moins, dans son livre sur le Scepticisme, a eu le mérite d'apercevoir les deux thèses et d'accorder à chacune une valeur propre ; mais il a été moins heureux quand il a essayé d'expliquer l'antinomie.

se contredisant dans des fragmens différens ; bien plus, dans le même fragment posant des conclusions en deçà des prémisses, hardi pyrrhonien en apparence au cours de l'argumentation, dogmatique chagrin, mais dogmatique à la fin du morceau 0).

Ainsi, selon l'occurrence, Pascal professe qu'il y a, qu'il n'y a pas de nombre infini. Le manuscrit lui-même le trahit plus d'une fois et nous montre dans sa pensée d'étonnantes variations. Pascal écrit, par exemple, que l'homme ne peut subsister sans croire la science (2) ; il elTace et dans le même instant, au même endroit, il accumule cent raisons de ne pas croire la science. C'est là que tend sa démonstration et que paraît tendre son intention. Rien cependant n'est moins vrai. Car il prend soin de déclarer, chemin faisant, que la science parfaite nous est refusée, mais que notre ignorance n'est pas absolue. C'est la qualité de nos connaissances qui tout à l'heure était en jeu, voire en grand péril ; et maintenant la quantité seule en est mesurée par Pascal. Quoi ? c'est pour aboutir à démontrer que nous ne savons pas tout, que ce grand homme a remué de si puissantes machines ? Tant de génie et tant d'éloquence se marient pour produire ce fruit avorté et banal ?

Dans la discussion générale sur la doctrine sceptique, que de fois n'avons-nous pas vu Pascal enjoindre au sentiment de répondre à la raison, alors qu'il avait déclaré avec un ton décisif que cette exigence était ridicule ! Au fur et à mesure de ces rencontres, nous avons signalé ces contradictions, et

(1) Voyez par exemple le fragment 1 de larticle viii. M. Havet(t. I. p. 122) reproche à Port-Royal d'avoir altéré ce passage : « Contre quoi les pyrrlioniens opposent en un mot l'incertitude de notre origine, qui enferme celle de notre nature ; à quoi les dojmatisles sont eacora à répondre depuis que le monde dure. » Qu'importe au point de vue de la doctrine le changemant ou môme la suppression faite par Poi-t-Royal ? La conclusion définitive du même fragment n'est-elle pas contraire au scepticisme, nonobstant l'argument que les dogmatistes n'ont pas encore réfuté ?

(2) Havet, t. I, p l, note 1.

— 2ai —

nous avons dû en expliquer les principales, pour empêcher que le lecteur ne se déroutât. Le moment est venu de les considérer d'ensemble. Peut-être cet examen aura-t-il pour effet de compléter la connaissance d'un auteur qui fut surtout un homme et un chrétien, c'est-à-dire, qui donna autant à la passion qu'à la pensée et plus encore à la morale qu'à la logique. Nous avons montré que Pascal croyait au pouvoir de la raison ou, si l'on veut, de l'esprit humain. Une nouvelle question se pose. Comment se fait-il que nous pensions voir à mainte page de son livre un démon sceptique se révolter contre son dogmatisme et, toujours refréné, recommencer toujours sa rébellion ? Pourquoi est-on obligé de démontrer que Pascal ne fut pas sceptique ?

Ainsi, au terme de notre étude, nous avons trouvé, nous aussi, des contradictions dans le livre des Pensées. Mais nous n'avons pas besoin pour les résoudre d'attribuer à Pascal une série indéfinie d'inconséquences grossières. Il importe de le redire : à qui regarde les Pensées d'un point de vue élevé, la doctrine en parait une. De bon ou de mauvais gré, les conclusions en sont hostiles au scepticisme. Si aux argumens des dogmatistes sont opposés les argumens des pyrrhoniens, cette dualité ne nous surprend point ; car elle correspond à la dualité observée dans l'homme. Il faut donc bien entendre que les contradictions dont nous parlons et que nous essaierons de réduire, restent dans le détail du livre. Elles sont même, pourrait-on dire, de tendance plutôt que de fait. Ce sont des oppositions, non de la pensée à la pensée, mais du sentiment à la pensée. Le langage est pyrrhonien là où l'esprit de l'auteur ne l'est pas et des argumens sceptiques se résument dans une profession dogmatique. Nous avons montré le dogmatique dans Pascal. Nous allons maintenant expliquer pourquoi il joua ce rôle d'un dogmatique malgré lui.

Pascal ayant pour dessein de maintenir en face l'un de l'autre et dans une position également forte le dogmatisme

et le pyrrhonismc, il était contraint d'altérer la nature de l'une et de l'autre doctrine, d'affaiblir la plus forte, de fortifier la plus faible. C'est donc le dogmatisme qu'il croyait le vrai, puisque c'est le scepticisme qu'il a soutenu avec plus d'effort. Voilà déjà qui justifie ou plutôt qui explique l'air de scepticisme que Pascal semble quelquefois se donner. Mais plusieurs autres causes qui tiennent à la philosophie du christianisme et plus particulièrement à la morale du jansénisme, à la forme du livre, aux imperfections nécessaires de toute Apologie, aux sentimens intimes de Pascal pénitent, ont pu contribuer à lui prêter les apparences d'un sceptique. Nous allons essayer de démêler ces causes .Si nous paraissons prendre parfois le chemin le plus long, c'est qu'il sera aussi le plus sûr pour atteindre le but.

On reprochait à La Rochefoucauld d'avoir médit de l'humanité. L'auteur des Maximes s'excusa ironiquement d'avoir tenu sur l'homme le langage des Pères (l) . Cette réponse n'était sans doute qu'une défaite. La Rochefoucauld avait bien pu se rencontrer avec des saints ; mais cette rencontre était fortuite, et le héros dupé de la Fronde avait tort de mettre au compte de la religion l'aigreur qu'il avait gardée de ses déboires, la mauvaise humeur de sa vieillesse commençante, sa triste expérience de courtisan désabusé. Le fait n'en est pas moins vrai. La Rochefoucauld a sinon pensé, du moins parlé de l'homme comme les Pères. Il a même souvent atténué leur sévérité pour les fils d'Adam. Il n'a pas le premier déshonoré tous nos sentimens et toutes nos passions ; car l'Ecriture avant lui avait dit que le cœur

(1) Réflexions ou Sentences et Maximes morales. Paris, 1665. Advis au lecteur. — L'éditeur de La Rochefoucauld daiB la collection des grands écrivains de la France, M. Gilbert, pense que cet Advis. non signé, est de La Rochefoucauld. On n'en saurait guère douter. En tout cas, sil est d'un autre que lui. c'est un ami qui Ta écrit, sous ses yeux. et sous son inspii'ation,

de l'homme est trompeur et désespérément malin par-dessus tout.

On rencontre dans les Pensées de Pascal des fragmens que l'on croirait de La Rochefoucauld, si certaines expressions théologiques n'avertissaient que l'auteur n'est pas du siècle : « Plaindre les malheureux n'est pas contre la concupiscence ; au contraire on est bien aise d'avoir à rendre ce témoignage d'amitié et à s'attirer la réputation de tendresse sans rien donner. — La concupiscence est la source de tous nos mouvemens, et l'humanité, etc. ; (1). » Qu'allait dire Pascal de l'humanité, sinon qu'elle consiste pour chaque homme à s'aimer dans autrui? Ces propos ne nous étonnent pas, provenant d'un chrétien accompli, qui copiait le prophète en disant « que le cœur de l'homme est creux et plein d'ordure (2) » , et qui répétait la parole de l'apôtre en déclarant que « tout homme est menteur (3). » Nous savons que Pascal faisait des Psaumes ses délices et sa nourriture ordinaire. Quels témoignages n'y a-t-il pas trouvés de la corruption de l'homme, de son impuissance à faire le bien, comme à connaître la vérité? Aussi eût-il pu alléguer en justification de son pessimisme les Ecritures et les Pères qui les ont suivies. Ce qui dans la bouche de La Rochefoucauld était pure défaite, eût été pour lui exacte apologie. Un des approbateurs ne s'y est pas trompé. Il a très-bien remarqué dans les Pensées certaine exagération (je me place au point du vue du monde) et en a signalé l'origine : « La force et la hardiesse des pensées surprennent quelquefois l'esprit ; mais plus on y fait d'attention, plus on les trouve saines, et tirées de la philosophie et de la théologie des Pères (^). »

Je voudrais montrer par quelques exemples que le pré-

Ci) Pensées, art. vi, 34. 53.

(2 Isaïe, I, 6 ; Pensées, art. iv, i.

(3) Ep. aux Romains, m, 4 ; Pensées, ait. vi, 17.

(4) Approbation de Monseigneur l'évêque cV Amiens. — C'est la troisième de la sérié.

tendu scepticisme de Pascal remonte à cette respectable origine. Si l'on voit chez quelques-uns des Pères une condamnation formelle du pyrrlionisme en même temps que l'emploi fréquent des argumens du pyrrhonisme; s'il se trouve dô plus qu'ils ont donné l'explication de cette apparente inconséquence, les raisons qu'ils allèguent n'auront-elles pas une application naturelle aux sentimens secrets de Pascal ?

Lactance ne paraît pas avoir été connu en particulier de Pascal ; mais comme dans les premiers temps du christianisme, tous les apologistes chrétiens professaient sur la philosophie humaine les mêmes opinions et qu'en particulier la doctrine de Lactance est confirmée sur ce point par celle de Saint Augustin, celte concordance des deux Pères nous autorise à éclairer par les opinions du premier les opinions d'un homme de Port-Royal. On dira peut-être : ne suffisaitil pas de citer Saint Augustin? nul exemple ne serait plus instructif en pareille matière. Cela est vrai. Mais il y a quelque ressemblance entre le dessein de Lactance dans ses Divines Institutions et celui de Pascal dans son Apologie. Il s'en suit que les deux écrivains peuvent être comparés avec une suite qui ferait défaut dans un autre rapprochement.

Ainsi que l'indique le titre, les Divines Institutions contiennent un enseignement de l'homme par Dieu, en opposition à l'enseignement que donnaient les philosophes. On l'a montré dans un beau livre; la religion païenne, toute en pratiques extérieures, n'eut pas de quoi satisfaire les besoins et les aspirations des âmes, quand les Romains eurent été condamnés par l'empire à l'oisiveté et, faute de divertissement, réduits à réfléchir sur eux-mêmes. De là, le rôle également noble et considérable que jouèrent les philosophes dans cette société corrompue et ennuyée. Ils ne servirent pas seulement de directeurs, comme on l'a dit, aux grandes dames et aux grands seigneurs de leur temps. Nous voyons déjà dans Horace que plus d'un, comme les modernes missionnaires, prêchait le peuple sur les places, dans les rues, et que leur

ardeur de prosélytisme allait jusqu'à l'indiscrétion. Les deux Sextius donnaient sous Auguste deux saints au paganisme. Fabianus et Sénèque, un peu plus tard, prévenaient ou devinaient la morale chrétienne. Quand le christianisnie eut pris assez- de forces pour entrer en lutte avec la religion offiôielle, il ne se heurta pas à la résistance des prêtres païens ,; quelle autre recommandation eussent-ils pu pi'oduire que l'exemple des ancêtres ? C'est contre les philosophes qu'il eut à lutter. Il trouva en eux des adversaires d'autant plus redoutables, qu'ils possédaient et savaient manier le principal instrument de persuasion que la parole de Christ portait avec elle, à savoir la morale. N'avons-nous pas enseigné depuis longtemps, disaient-ils, les mêmes préceptes que vous sur l'équité et la justice? Que venez-vous donc apprendre aux hommes? La sagesse, prétendez-vous? depuis des siècles elle parle dans nos écoles. Vous leur apportez le salut ? nous suffisons à le leur procurer (l). — En effet, pour attaquer le culte des Dieux, les Pères latins n'eurent pas besoin d'inventer des argumens. Les moqueries de Lucilius, l'indifférence dédaigneuse de Lucrèce et l'érudition de Varron leur en tinrent lieu. Ils eurent dans cette tâche une partie de l'ancienne société pour alliée. Lorqu'il leur fallut renverser la philosophie, ils n'avaient rien moins que le vieux monde à détruire et tout entier. De cet effort suprême, de ce combat singulier, naquit l'opposition de la religion à la philosophie. Plus tard, après même que les causes de cette haine eurent disparu, la querelle persista. Car l'Apôtre avait dit : « Prenez garde que l'on ne vous déçoive par la philosophie et par une vaine séduction conforme à la tradition des hommes, conforme aux élémens de ce monde et non conforme au Christ (2), » Mais l'apôtre ne

(1) M. Martha a relevé chez Sénèque deux emplois du mot aalus dans un sens presque identique à la signification chrétienne du mot, — V. Le Poème de Lucrèce, p. 245, note 2.

(2) Colossiens, u, 8

prescrivait pas la iiaine de la philosophie. Cette haine naquit de la lutte, et se transmit, postérieurement à la victoire, aux chrétiens qui virent dans les Pères, c'est-à-dire dans les objets de leur imitation, cette violence de sentimens, naturelle au cours des deuxième et troisième siècles, étrange aujourd'hui et déplaisante (O. C'est la tradition des passions qui accompagna la tradition des doctrines.

Parmi les Apologistes, Lactance est un de ceux qu'on renomme, et qu'on a même parfois blâmés pour garder à l'égard de la philosophie quelque modération. La fureur d'un Tertullien, par exemple, contre la science profane lui est inconnue. On va juger cependant comment il traite la philosophie.

Les philosophes, dit-il, se vantent de posséder la sagesse et de la communiquer. Or la sagesse, d'après Cicéron, c'est la science des choses divines et humaines. Mais l'homme ne peut savoir par lui même les choses divines. Il ne saurait donc être sage ; il n'y a de sage que Dieu et l'homme que Dieu instruit. Les philosophes n'ont donc pas la science, comme le leur ont dit justement Socrate et les Académiciens. Leur reste-t-il du mo-ins l'opinion (opinatio), que les Académiciens revendiquent '? Non, car elle ne convient pas au sage. Opiner que l'on sait ce que l'on ignore, c'est témérité et sottise. Donc Zenon a bien fait de retrancher l'opinion. Si donc la science n'existe pas chez l'homme et que l'opinion lui soit interdite, la philosophie est coupée à la racine (2).

Puis Lactance montre que, la sagesse se bornât-elle à la

(1) Tous les Pères ne professent pas d'ailleurs cette haine contre la philosophie. Ainsi IJasileet Grégoire de Nazianze, qui écrivaient, il est vrai, après le triomphe du christianisme, maigre les réserves obligées, sont join de répudier et de maudire les lettres, la philosophie et les philosophes profanes. Saint Jérôme usait de la même tolérance ; mais il faut croire que cette conduite n'était pas du goût de tous les fidèles, puisque le Père se vit obligé de la justifier. — V. Hieronymi opéra, éd. Migne, ep. LXX.

(2) Divines Institutions, 1. lU, c 3, 4 ; Epilomc xxxi. — Je cite d'après l'édition de Migne.

science des choses physiques, la philosophie ne pourrait se vanter de la posséder. Car, même sur ce terrain positif, la philosophie ne possède aucune certitude et se détruit ellemême par l'hostilité réciproque des ditrérentes sectes. Voilà la physique à has. Reste la morale. Est-ce qu'elle trouve un appui plus solide ? Voyons si les philosophes s'accordent au moins sur cette science éminemment utile, qui régie la vie des particuliers et des états. Des centaines de sectes proposent des centaines de solutions ; de sorte qu'ils mettent dans une grande confusion ceux qui cherchent la vérité. Mais, dira-t-on, il n'y a qu'à choisir entre ces diverses sectes, celle qui a dit la vérité. Gomment donc choisir et qui suivre et qui croire '? Elles ont toutes une égale autorité. Si nous étions capables de démêler le vrai, nous n'aurions plus besoin de la philosophie, puisque nous serions sages, étant capables de juger la pensée des sages. « Mais comme nous nous présentons aux philosophes afin d'apprendre la sagesse, nous ne sommes pas capables de juger ; car nous n'avons pas encore commencé d'être sages ; d'autant plus que der-. rière nous se tient l'académicien qui nous tire par le manteau, et nous défend de croire à personne, sans néanmoins nous offrir aucune règle à suivre (0 . o

Vous ..prétendez, ô philosophes, que vous connaissez ki justice. Ce qui est sur, c'est que les moins mauvais d'entre vous, Platon et Aristote, en ont beaucoup disserté, l'exaltant par les plus grandes louanges. Mais qu'en ont-ils connu 7 Rien. C'est un des vôtres qui l'a dit et qui l'a prouvé. Et ici Lactance reprend les argumens que Carnéade avait développés à Rome, devant Scipion, Lélius, Furius Philus, Caton et d'antres, lors de cette fameuse ambassade de 559, et dans la conférence où il parla contre la justice. On sait que Cicéron, dans son traité de la République avait résumé le discours du philosophe grec, pour le réfuter ensuite ; et

(1) Epitome xx\ii;. Divin. Inst.,l. i, 1 ; 1. m. "

même, première réfutation, il avait feint que Philus, prié par Scipion dans le dialogue de reprendre les raisons de Carnéade, s'y employait avec répugnance, pour plaire à ses amis. Lélius ensuite était chargé de plaider pour la justice, îl est inutile d'ajouter qu'il persuadait tous ses auditeurs, puisque ces auditeurs, nous le savons, étaient persuadés d'avance. Où Cicéron, philosophe et païen, était dogmatique, Lactance se fait voir scepticjue. Carnéade, continue-t-il, voulant réfuter Aristote et Platon, patrons de la justice, ras sembla dans une première discussion toutes les raisons que l'on peut invoquer en faveur de la justice et le lendemain il les détruisit. Rien n'était plus facile que de renverser cette justice sans racines ; car il n'y avait pas alors de justice sur la terre, pour se faire voir des philosophes et les instruire de sa nature. Aussi tous leurs argumens étaient d'une telle faiblesse, que Carnéade s'enhardit à les réfuter et n'y eut pas de peine. Telle était sa thèse (on reconnaîtra dans cet abrégé plusieurs pensées de Pascal) : les lois ont été fondées pour protéger les intérêts ; elles varient selon le caractère des nations et selon les temps dans la même nation. Le droit naturel n'e.\iste pas (jm naturale cjse nullum). Tous les hommes et les autres animaux sont portés par la nature à .suivre leurs intérêts ; aussi n'y a-t-il pas de justice ; ou, s'il y en a une, elle équivaut à l'extrême sottise, puisqu'on se nuirait en pourvoyant aux intérêts d'autrui (') .

Suivent des exemples et une discussion fort intéressante, mais étrangère à notre objet, de certains cas de conscience. Lactance poursuit : « Ce raisonnement est subtil et empoisonné. Cicéron n'y a pu répondre. Car Lélius ripostant à Furius dans son plaidoyer pour la justice, passe à côté de ces argumens, comme on s'éloigne d'un piège, sans les réfuter. D'ailleurs ce Lélius, malgré son surnom de sage, ne pouvait en aucune façon patronner la véritable justice ; car

ii) Epit.i.\; Div. Inst.,\:\,iô, il.

il n'en tenait ni la source ni les principes. Et les plus saints philosophes n'étaient pas moins ignorans que lui ; leur morale n'ayant point de fondement dans le ciel. Notre œuvre au contraire doit mieux atteindre la certitude, puisque nous sommes instruits de Dieu. Ceux qui ignorent le caractère sacré de l'homme et qui pour cette raison rapportent tout à cette vie temporelle ne peuvent comprendre l'essence de la justice. Ainsi Carnéade, de tous les païens celui qui a le mieux connu la justice, a tout au plus pensé qu'on n'est pas sot pour être juste ; mais sachant qu'on ne l'est pas, il n'a pas su deviner pourquoi on parait l'être 0). »

C'est ainsi que Lactance est pyrrhonien hors du christianisme. Aux yeux des chrétiens, la vérité et la justice ne sont pas seulement des notions, mais aussi des faits ; et il fallait que ces faits fussent arrivés pour que la vérité fût connue, et la justice (2). Lactance, vantant la définition que Lélius a donnée de la justice, au livre troisième de la République, ajoute que Cicéron, s'il eût pu fournir quelque éclaircissement sur les préceptes dont se compose la loi, eût fait office, non de philosophe, mais de prophète. L'âge de la justice n'était donc alors venu pour personne, comme aujourd'hui encore il n'est pas venu pour ceux qui ignorent le Christ.

En résumé, ni les anciens ni les nouveaux philosophes n'ont su, au sentiment de Lactance, ni définir, ni connaître la vertu. Car ils ignorent que pour chercher le chemin de la vie, il faut s'y prendre comme les matelots en pleine mer, demander une lumière au ciel. Pas plus que le vrai bien, ils ne possèdent la science des choses divines ni des choses physiques. Il n'y a de sage et de juste que l'homme à qui Dieu a donné le bienfait de ses célestes préceptes (3).

(1) Div. Insl., 1. V, 17, 18.

(2) V. Pensées, art. xvi, 3. — M. Havet cite ce passage de Balzac (t. II, p. 87, n. 1) : « Comment eussent-ils pu trouver la vérité qu'ils cherchaient, puisqu'elle n'était pas encore née ? »

(3) Div. Tnst., 1. VI, 8, 5, 6,

Dira-t-on, sur la foi de passages si nombreux et si probans, où sont confondues la science et la morale naturelles, que Laclance était sceptique ? Que l'on écoute son jugement sur la doctrine des Académiciens : « Nous ne détruisons pas la philosophie, comme font les Académiciens, dont le propos est d'opposer à toute thèse son antithèse, ce qui n'est vraiment que chicane et moquerie. Nous enseignons qu'il n'y eut jamais secte si dévoyée ni philosophe si

creux qui n'aient vu une part de la vérité Si même il

se trouvait un homme qui réunit les parties de la vérité éparses chez tel ou tel philosophe, dans telle ou telle secte, et qui en fit un corps, il ne s'éloignerait pas beaucoup de nous. Mais cette œuvre est impossible à qui ne tient pas le

vrai et la science Or, savoir la vérité, n'appartient

qu'aux hommes instruits de Dieu (l). »

Et ailleurs : « Arcésilas, fondateur de l'Académie, constitua une philosophie de la non-philosophie, novam nonphilosophandi philosophiam. Si, comme je l'ai enseigné, l'homme ne peut posséder de science propre, à cause de la fragilité de la condition humaine, Arcésilas et les siens sont victorieux. Mais ils ne se soutiennent pas mieux que les autres ; car il est absolument impossible que nous ne sachions rien C'est pourquoi, si nous ne pouvons, ni tout

savoir, comme l'ont pensé les physiciens, ni tout ignorer, comme l'ont cru les Académiciens, voilà que toute la philosophie a succombé (2). »

La raison confond les uns et la nature les autres. Il ne manque à ce passage que ces expressions de Pascal, pour rappeler la fameuse comparaison du pyrrhonisme et du dogmatisme dans les Pensées. La conclusion est la même des deux côtés et pour les mêmes raisons. Ni l'ignorance absolue ni la science parfaite ne sont possi-

(!) Div. Imt., 1. V, 7.

(2) Ibidem, 1. III, 4.

blés. Donc, ni le pyrrhonisme, ni le dogmatisme ne sont vrais. Mais les derniers mots de Lactance sont remarquables : Toute la philosophie a succombé. Certains critiques s'y appliqueront avec profit, pour comprendre enfin que leur point de vue et celui de Pascal, ou du christianisme, sont bien difïérens. Ils disent, en effet : Pascal repousse la philosophie, donc il est sceptique. Ce jugement équivaut, en remplaçant l'un des termes par un terme égal, à cet autre jugement : Pascal repousse toute philosophie, donc il est philosophe. Le scepticisme est « le balai de toutes les sectes » ; ainsi l'appelle Huet (t). Il n'en forme pas moins une secte lui-même. Odieux aux autres écoles philosophiques parce qu'il les détruit, il est pour ce motif agréable à la religion. Mais après en avoir tiré l'utilité qu'elle en peut attendre, la religion le détruit à son tour. Tel est l'usage auquel Pascal a jugé bon d'employer le scepticisme. Mais il le gouvernait en maître ; gardez-vous de croire qu'il en fut le prisonnier. Il a pris soin de noter, non sans naïveté, que « le pyrrhonisme sert à la religion (2) ». Quoi d'étonnant, si avec une telle opinion, cet homme profondément religieux et non moins zélé défenseur de la religion, a eu recours au scepticisme, sans l'adopter pour sa part ? On lutte quelquefois contre des gens que l'on estime avec des alliés que l'on méprise. Tels étaient sans doute les sentimens naturels de Pascal pour Descartes et contre Pyrrhon, avant qu'une ardente piété lui interdit de penser et de sentir selon la nature. Quant à ses sentimens de chrétien, ils sont faciles à déterminer. Toutes les philosophies étant également condamnables , on les poursuit toutes d'une égale haine. Mais s'il en est une qui mérite quelque faveur ou quelque ménagement, n'est-ce pas celle

{\) Traité philosophique de la faiblesse de l'esprit humain,] IIl ch. 12.

(2) Pensées, art. xxv, 34 bis.

qui fait le plus de mal à l'ennemi ? On la laisse tuer les autres, puis on la dépouille, puis on la tue. Voilà jusqu'où va l'amitié d'un chrétien pour le scepticisme. Voilà ce que Lactance a écrit, voilà ce que Pascal a pensé. Tous deux ils ont professé que toutes les doctrines ont une part de faux, d'où le scepticisme est vrai ; mais que toutes ont une part de vrai, d'où le scepticisme est faux. Ce jugement est libéral, et nous satisfait. Il explique comment par endroits Pascal a pu avoir les dehors d'un sceptique, sans en avoir les opinions.

Pascal a puisé à coup sûr do nombreux enseignemens dans Saint Augustin. Cet aïeul du jansénisme, « homme d'un très-grand esprit et d'une singulière doctrine, non seulement en matière de théologie, mais aussi en ce qui concerne l'humaine philosophie (0 », est assez connu pour avoir fait la guerre au scepticisme. Au début de sa vie chrétienne, il composa trois livres contre les Académiciens, et sur la fm de ses jours, il excluait de la cité de Dieu, « comme une folie détestable, l'incertitude de la nouvelle Académie (2) ». Mais cet adversaire déterminé du doute philosophique n'en fut pas moins l'ennemi de la philosophie. Pour tenir un langage plus exact, on distingue dans sa pensée des phases diverses, au cours desquelles, à mesure qu'il avançait en âge et grandissait en autorité, il s'éloignait de plus en plus des doctrines philosophiques. Ce changement a été rapporté ainsi qu'il suit dans une étude exacte et judicieuse sur Saint Augustin. Augustin, dit M. Nourrisson, reviendra au christianisme, quand le christianisme lui paraîtra convenir avec la philosopliie platonicienne ; ensuite il retiendra la « philosophie platonicienne, parce qu'il ju-

(4) Objections d'Arnauld aux Méditations de Descartes, éd. Cousin,

t. II, p. 5.

(2) Augustin, La Cité de Dieu, 1. XIX, cli. 18.

géra qu'elle s'accorde avec le christianisme. Puis, le christianisme occupant son âme tout entière, il répudiera au nom de la philosophie chrétienne, la philosophie platonicienne, à hKjuello il ramènera toute la sagesse des païens. Et il la répudiera alors que pourtant il se sera incorporé le plus pur de sa substance (0. » Il n'y a qu'un trait à changer dans ce rapide crayon des opinions du saint. Ce n'est pas au nom de la philosophie, mais bien de la religion chrétienne que Saint Augustin répudia les doctrines de Platon. N'est-ce pas une leçon instructive de voir ce grand saint fuir chaque jour davantage la philosophie, en même temps qu'il s'approche davantage de Dieu ? Dans ses Rétractations, il reprend l'idée qu'il s'était faite du vrai bien et qu'il avait exprimée en disant : « Vivre heureux, c'est vivre selon l'entendement et la raison. » Il se blâme aussi d'avoir écrit que des philosophes païens, dépourvus de la vraie piété, avaient fait briller en eux l'éclat de la vertu (2). C'est qu'alors aux yeux d'Augustin, pénitent exemplaire, évêque glorieux, théologien profond, contrairement aux opinions de sa jeunesse, il n'y a ni bonheur ni vérité ni justice hors de Dieu. Mais, s'il changea d'avis sur la philosophie dogmatique pour la juger mauvaise, il persévéra dans son sentiment sur le scepticisme pour le juger faux, plus faux encore que les doctrines par lui battues en brèche : « Le fou se croit l'esprit sain ; c'est de la sorte que la philosophie académique s'est accrue au point que doutant de tout, elle fut dans son doute la plus misérable (3), » Il proscrit même le scepticisme en certaines matières, comme une impiété : « Loin de nous le doute sur la vérité des perceptions de nos sens ; car c'est par eux que nous avons perçu le ciel, la terre et tout ce qui nous est connu, autant que celui qui en est le créateur et le

(1) NOUBRISSON. La philosophie de Saint Augustin, t. I, ch. 1, p. (30; Introd, p. 3'2.

(2) Augustin, ^tractations, 1. I, 1, 3,2, éd. Migne.

(3) De Trinitate, I. XV, 12, 21.

nôtre a voulu que nous les connussions (l). » Et cependant, il avait déclaré dans un temps où il était plus dogmatique, que « l'homme est incapable de connaître la vérité par la pure raison et qu'à cet effet, il a besoin de l'autorité des Saintes Lettres (2) ». Que prouvent ces apparentes contradictions, qui, aussi bien que dans Saint Augustin, se retrouvent si fréquemment chez Pascal ? C'est qu'il y a deux vérités ; l'une vulgaire, pratique, et selon laquelle se régie la vie animale ; celle-là n'est pas contestée à l'homme. Mais l'autre, celle qui domine et gouverne la vie morale, celle qui prépare le salut, celle-là est entre les mains du Christ qui nous la dispense selon sa volonté. Sans ce divin maître, l'homme ne saurait la connaître : Unus est magister vester Christus (3).

A force de répéter dans ce sens sublime que le Christ est la vérité, on finit par le prendre aussi dans l'autre sens ; et de bonne foi, on dénie toute vérité à qui ne possède pas le Christ. De même, quand on a mis dans la religion tout ce que l'esprit suggère de conforme à la religion ; quand on a fixé par la raison des opinions qui peuvent dès lors demeurer immuables, on se prend à oublier la raison assoupie et devenue inutile, jusqu'au joui' où on se heurte à l'autorité. Alors, après s'être endormi orthodoxe et sans raison, on se réveille hérésiarque et raisonnant. Cette contradiction fut épargnée à Saint Augustin ; elle s'imposa à Pascal. Mais là n'est pas l'explication des deux thèses contradictoires qui s'opposent l'une à l'autre dans l'Apologie de Pascal (i), puisque nous les reconnaissons, exposées sans doute avec moins de rigueur logique, mais avec une égale assurance, dans les écrits des Pères. Pour avoir le mot de cette énigme, insoluble à la philosophie du siècle, il faut, comme

(1) De Trinitate, I. XV, 12,22.

(2) Confessions, 1. VI, 5. 8.

(3) Rétractations, 1. I, 12.

(4) C'est l'explication qua proposée Salsset.

nous l'avons fait, s'adresser à la philosophie, et aussi, qu'on ne l'oublie pas, à la langue du christianisme.

Ce mépris, que Pascal dans les dernières années de sa vie affectait à l'égard des sciences, et que l'on a imputé au scepticisme, il le voyait vanté par Saint Augustin, quelquefois même avec un tel détail, qu'on croit saisir l'origine de tel fragment des Pensées dans telle parole du Père : « Malheureux est celui qui ne vous connaît pas ! Bienheureux est celui qui vous connaît quoiqu'il les ignore ! Et quant à celui qui vous connaît et qui connaît aussi ces choses, il n'est pas plus heureux pour les connaître ; mais c'est la seule connaissance qu'il a de vous qui le rend heureux (l) , » La science n'est en cet endroit considérée que comme inutile. Ailleurs Saint Augustin la réprouve comme dangereuse : « Cette humilité salutaire, que par humilité notre Seigneur Jésus-Christ s'est abaissé à enseigner, trouve son plus grand obstacle dans la science, cette ignorante, de laquelle nous nous plaisons à apprendre les sentimens d'Anaximène, d'Anaxagore, etc., afin de paraître doctes et instruits, alors qu'elle nous tient éloignés de la doctrine et de l'instruction de vérité (2) . » Pascal ne trouve pas bon qu'on approfondisse l'opinion de Copernic Q^) ; on l'en a taxé de fanatisme. Cependant, le moyen de s'adonner sans épouvante à l'astronomie, quand on est janséniste et qu'on lit cette condamnation dans Saint Augustin : <( Les mathématiciens qui recherchent la mesure du temps d'après le mouvement du ciel et des astres, l'Ecriture sainte en dit justement : Point de pardon pour eux. Car s'ils ont pu être savans au point de connaître les choses du

(1) Confessions, 1. v, 4. — Pascal a cité aussi (art. x, 5) cette parole de Saint Augustin, en l'appliquant aux philosophes : « Quod curiositate cognovei'int, superbia aniiserunt. » Mais cette même phrase résume son sentiment sur la science en général. — V. Bossuet, De l& Concupiscence, ch. 8.

(2) Lettre 1 18, 4, 23. — Cette lettre, très-longue et très-importante, est tout entière à consulter sur le sujet qui nous occupe.

(3) Pensées, art. xxiv, 17 bis.

monde, comment n'ont-ils pas plus aisément trouvé le Dieu du monde (1) ?» On a remarqué que Pascal parle toujours de notre système astronomique, comme si Copernic ni Galilée n'avaient vécu avant lui. Il a suivi, dans cette ignorance feinte, l'exemple des Pères les plus savans, qui auraient cru se conduire en païens, à chercher dans le ciel autre chose que Dieu C-^) .

Si de Saint Augustin, nous passons aux fondateurs du jansénisme, Jansénius et Saint-Gyran, que Pascal ne tenait guère pour de moindres saints, les mêmes opinions nous apparaîtront sur l'impuissance de la philosophie, sur l'incapacité de l'homme à connaître la vérité sans le secours de Dieu, sur les dangers de la science. Tout le premier livre de VAugustinus, sous ce titre De la raison et de Vautorité, a pour objet de prescrire que dans l'exposition de la foi, il ne faut que suivre la tradition, et non pas avoir recours aux opinions ou aux principes des philosophes. Aux indiscrétions de la science qui, fouillant et pénétrant partout, veut partout faire la lumière, Dieu a substitué dans son éghse la foi, dont l'obscurité recouvre de telle sorte les divins mystères, que l'homme se sauve à les connaître sans les connaître (3). Gomment en effet l'homme tiendrait-il une part de la vérité ? Le

(1) De div. quaest ad Simplicium. lxxxiii, 45, Adversus malhematii'os, — Dans sou livre De ordine, composé deux ans auparavant, Saint Augustin traite moins durement l'astronomie, quoiqu'il en parle déjà avec défiance. — V. De ordine, 1. II, 15.

(2) C'est ainsi que Bacon se plaint amèrement des obstacles qn' « un zèle de religion aveugle et immodéré » a opposés aux progrès des sciences naturelles; il cit^ en particulier la question de la rotondité de la terre. En etfet, nous voyons que plusieurs Pères se sont refusés à croire aux antipodes. Du moins Lactance essaya de donner des raisons naturelles pour explicpier sa répugnance ; mais Augustin se contenta d'invoquer la vérité de l'Écriture. Peut-être les argumens rationnels contre les antipodes luipa. raissaient-ils faibles V Bacon, Noviim ovyanutn, 1. I, c. 89. S.mnt At-- GUSTIN, Cité de Dieu, 1. xvi, c. 9, et la note a de l'édition Migne. — Je dois l'érudition de cette note à une communication bienveillante de M. Constant Martba.

(3) Augustinus, Liber prooem. c. iv, vi.

péché de notre premier père nous a ravi l'intelligence des choses. Une horrible profondeur d'ignorance, d'où provient toute erreur, enveloppe les fils d'Adam dans son sein ténébreux, et l'homme ne s'en peut déliM-er sans peine, sans douleur, sans crainte, sans le rayon intérieur de la grâce de Dieu (1) . On se rappelle que Cousin avait repris Pascal de n'avoir pas su reconnaître en Socrate un sage et un juste. Jansénius consacre un livre entier à cette instruction, que hors la foi, il n'y a pas de bonnes œuvres (2) . Quant à Socrate en particulier, il lui fait si peu grâce dans ce carnage général des philosophies, qu'il lui attribue des rapports journahers avec le diable. On devine qu'il désigne ainsi le démon de Socrate (3) . Et la science, que vaut-elle ? Elle est sublime quand elle s'exerce sur les choses que Dieu a créées pour notre bien. Et cependant aimer la science pour la science est curiosité, et cette curiosité inquiète est un vice, qui, en se fortifiant, peut conduire l'homme à des crimes abominables W .

Saint-Gyran distingue la vie civile, qui est gouvernée par la raison, de la vie de grÂce qui est gouvernée par la foi. Or la raison est du vieil homme ; la foi, de l'homme nouveau ; et la foi est un renversement de la raison mondaine (S). En particulier, le raisonnement ne convient point aux choses de la grâce, dont le principe est la foi, qui ne raisonne pas, mais va simplement où Dieu lui découvre la vérité. Pour s'avancer dans la voie de Dieu, il suffit de savoir ce qu'il faut faire et l'exécuter à l'instant, et au lieu de multipUer les connaissances, multiplier les bonnes œuvres. Car la science, on doit

(1) Augnutinus, De statu purae naturae, 1. ii, c. v. — V. De statu naturae lapsae, 1. Il, c. i, 6.

(i) De statu naturae lapsae, 1. IV.

(3) De statu purae naturae, 1. IT, c. v, p. 335.

(4) De statu naturae lapsae, 1. II, c. xvi.

<5) Saint-Cyran, Œuvres chrétiennes, ctr., t. I, 1. i., pp. 398,402; l« XVII, p. Vdi ; 1. VII, p. 43.

la posséder comme si on ne la possédait pas, c'est-à-dire, n'avoir pas d'inquiétude pour en avoir et n'y avoir nulle attache (1). La raison humaine était en son règne, au temps que l'esprit de Dieu n'était pas encore répandu sur la terre. Depuis la Venue et pour vivre en chrétien, il ne faut agir que par l'esprit de Dieu, et qui fait autrement, tombe dans la vie des païens, c'est-à-dire dans une mauvaise conduite. Car ceux d'entre eux qui étaient les plus excellens, n'avaient pu recevoir de la lumière de la raison ou de la bonté du naturel qu'une affection imparfaite pour la vertu (2). La nature d'ailleurs révèle aux chrétiens des vérités qui étaient cachées aux yeux des païens. Ainsi la lumière de Jesus-Christ a découvert aux fidèles, dans l'ordre du monde, des merveilles auxquelles Platon et Aristote sont demeurés étrangers (3). C'est surtout ceux que Dieu a rapprochés de lui pour en faire ses prêtres ou ses apologistes, qui doivent rejeter la raison humaine et la i)hilosophie. Car tout cela est bas à leur égard et tenant du vide et du néant, quelque excellence qu'il puisse avoir, et il faut l'anéantir dans l'esprit, quelque impression qu'il y ait faite auparavant, quand on a rencontré Dieu et des raisons divines W. Moins encore la raison et le raisonnement doivent-ils avoir part aux livres composés pour la défense de l'Eglise ; car ils ne sauraient produire que des ouvrages

(1) Saint-Cyran, t. I, 1. I, p. 15 ; 1. xxxii, p. 253.

(2) Ibidem, t. II, 1. xcviii, p. 424 ; 1. Lxxxii, p. 89.

(3) Ibidem, t. I, 1. xxxii^ p. 245,

(4) Ibidem, t. I, 1. xiv, p. 110. — Ce passage est digne d'être considéré. Ces mots « quelque excellence qu'il puisse avoir » sont significatifs. C'est ce que Nicole ( Essais de Morale, t. VI, p. 223) appelle avec esprit le néant de la grandeur des sciences. Les philosophes n'en considèrent que la grandeur et nient que ces chrétiens la reconnaissent, alors que Pascal et les avitres l'aperçoivent aussi bien qu'eux, mais la contrebalancent par l'intérêt moral, qui même entraine le plateau. Ce sont deux ordres différens. a dit Pascal Saint-Cyran allait plus loin ; il pensait qu'avant la loi de grâce, les hommes ont été plus intelligens, au sens profane, que ceux d'après le Christ ; il ne se trouvera plus, disait-il, de Cicérons ni de Virgiles. — V. Mémoires sur MM. de Port-Royal, 1738, 1. 1, p. 170.

humains, impropres à édifier. La vraie science n'appartient pas à l'esprit, mais au cœur et à la charité. Les plus grands saints et les premiers Pères n'ont parlé des vérités que par un véritable sentiment, de sorte qu'on peut dire que leurs vérités et les paroles par lesquelles il les ont exprimées, ont été les fruits de leur piété et la vraie lumière procédante de la chaleur de la charité. C'est à quoi les écrivains chrétiens doivent tendre. Car toute autre parole que celle de la grâce, quelque vigueur et quelque éloquence qu'elle semble avoir, n'est que morte (1).

Si loin qu'on poursuivît cette étude, on obtiendrait toujours les mêmes résultats. Dans les Instructions de M. Singlin, comme dans les lettres de M. de Saci, le mépris de la raison et de la philosophie éclate à chaque page, et cependant nous avons démontré que Port-Royal, et en particulier le directeur de Pascal, avaient le scepticisme en haine et en mépris. Nicole, si dogmatique selon Cousin, professe que « la plus solide philosophie n'est que la science de l'ignorance des hommes, et qu'elle est bien plus propre à détromper ceux qui se flattent de leur science qu'à instruire ceux qui désirent apprendre quelque chose d'assuré et de certain. » Ce cartésien déterminé déclarait sur la fin de sa vie que « les cartésiens ne valent guère mieux que les autres et sont souvent plus fiers et plus suffisans. Si j'avais à revivre, (ajoutait-il) il me semble que j'éviterais de faire paraître de l'inclination pour aucun de ces partis et que je ferais en sorte que je ne me mettrais pas (sic) au nombre des cartésiens, non plus qu'en celui des autres (2). »

Voilà les écrivains que Pascal a lus, les saints qu'il a vénérés, les pénitens qu'il a imités, les directeurs qu'il a sui-

(1) Saint-Cyran, t. II, 1. cxvi, p. 539 ; t. III, I. cxuv ; I. cxxiv, p. 53.

(2) Nicole, Essais de Morale, t. VIII (1), 1. lxxxii, Sur la manière d'enseigner la philosophie aux jeunes religieux.

vis. N'a-t-il pas pris ciiez eux les germes de ce scepticisme, qui, transplanté dans un esprit où Montaigne avait déjà creusé, a poussé des rameaux plus hardis chez le disciple que chez les maîtres, sauf un ? Mais ce scepticisme est tout en branches ; il n'a pas de racines. Le doute a sa place dans la doctrine et dans le langage de Pascal ; il n'en a pas dans sa pensée, j'entends le doute des pyrrhoniens, universel et systématique. Par le fait qu'il est chrétien, et dans le sein du christianisme, janséniste, et dans le sein du jansénisme, néophyte, il est sceptique, il l'est avec rudesse, il l'est avec passion, mais d'un scepticisme particulier que les chrétiens les plus raisonnables comme les plus connus pour l'être ont admis et enseigné. Ces sentimens violens que la jeunesse du christianisme a nourris contre la religion et la philosophie, Pascal les a ressentis dans la jeunesse de sa vie chrétienne et les a exprimés avec tout l'emportement dont son âme ardente était capable, avec l'àpreté que mettait sa secte à rabaisser l'homme. Il a dit avec plus de feu les mêmes choses que d'autres, et cependant on lui attribue des opinions particulières. A tort. Les tètes les plus solides savent mal se défendre contre les entraînemens d'une foi nouvelle, et puisqu'on parie du scepticisme, il ne serait pas difficile de montrer que Bossuet, « le docteur infaillible », l'a recommandé, bien plus, l'a prêché. Or, l'auteur du traité de la connais- .sance de Dieu et de soi-même était-il sceptique ?

M. Gandar a observé que Bossuet, à mesure qu'il augmentait en âge et en autorité, croissait aussi en tolérance (1). Le scepticisme est, chez les chrétiens, une des formes de l'intolérance ; Bossuet l'a donc abandonné par la suite ; mais dans les premières années de son sacerdoce, il en a fait l'apologie ; je ne dis pas qu'il l'a embrassé, ni ne le crois. Le scepticisme est au fond, et non moins à la surface, du sermon

(1) Gandar, Choice de semions de la jeunesse de Bossuet, p. 51.

— 3ai —

sur la Loi de Dieu (1). La prudence humaine, toujours chancelante, y est confondue ; la raison humaine, si variable et tant de fois trompée, y est décréditée, comme un guide périlleux ; les philosophes y sont tournés en dérision et, sur la foi de Saint Jérôme, traités d'insensés; la « pauvre philosophie » y est prise en pitié ; les doutes enfin y sont levés et les erreurs dissipées, non par l'évidence de la raison, mais par une « autorité souveraine, plus inébranlable et plus ferme que nos plus solides raisonnemens ». C'est le pyrrhonisme en système et en action ; il n'y manque que le nom. Dix ans après, devenu plus rassis, Bossuet reconnaissait que la philosophie a conservé de belles règles et a sauvé de beaux restes du débris des connaissances humaines ; mais il la quitte pour rendre ses hommages à cette équité infaillible qui régie les hommes dans l'Evangile (2). Car toutes les fois que la question est portée sur la morale, il rejette les philosophes et la philosophie : « Nous avons besoin, parmi nos erreurs, non d'un philosophe qui discute, mais d'un Dieu qui nous détermine dans la recherche de la vérité.... Le chrétien n'a rien à chercher, parce qu'il trouve tout dans la foi. Le chrétien n'a rien à prouver, parce que la foi lui décide tout, et que Jésus-Christ lui a proposé de telle sorte les vérités nécessaires, que s'il n'est pas capable de les entendre, il n'est pas moins disposé à les croire i'^). » Presque dans le même temps, tout en plaignant l'homme d'être souvent déçu, souvent surpris, souvent détourné, souvent ébloui par les apparences, souvent prévenu et préoccupé, il le dissuade de chercher un remède pour se garantir de l'erreur dans ce « misérable refuge », le scepticisme, et le désignant par son nom, il raille Montaigne, subtil philosophe, qui préfère les

(1) Qui, datant de 1(356 ou 1G57, est un des premiers sermon'sq ue nous ayons de Bossuet.

(2) Sermon sur la divinité de la relirjion, second point,

(3) Ibidem, premier point.

animaux à l'homme et leur instinct à notre raison (0. On voit comment se calme avec l'âge cette piété prête à tout sacrifier dans l'homme, jusqu'à la raison, ({ue Bossuet avait si haute et qu'il estimait tant chez les autres. L'expérience du monde remplace peu à peu les doctrines prises dans les livres ; et sans avoir changé de vie et de sentimens, Bossuet a changé de langage. Il interprète alors les invectives des Pères contre la raison, tandis qu'auparavant il les prenait à la lettre, au point de les répéter. Dans la maturité de sa sagesse, il s'est donné le soin d'expliquer l'objet pieux de ces exagérations, et commentant Tertullien, il nous a fourni une instruction précieuse pour pénétrer les intentions de Pascal, On sait quels outrages Tertullien, cet africain farouche et mêlant à sa ferveur un reste de barbarie, a lancés contre les sciences et contre l'esprit de l'homme qui, dit-il, « formé dans les écoles, exercé dans les bibliothèques, rote la sagesse qu'il a gagnée aux académies ou sous les portiques d'Athènes (2) ». Dans un sermon, Bossuet a cité de lui cette phrase étonnante sur la mort et la résurrection de Jésus- Christ : « Le fils de Dieu est mort ; il est croyable puisqu'il est ridicule. Le fils de Dieu est ressuscité ; je le crois d'autant plus certain que, selon la raison humaine, il parait entièrement impossible. » Si l'on s'imagine que Bossuet parait scandalisé de cet appel à la déraison, on est bien éloigné de la vérité. Il nomme l'auteur « le grave Tertullien » ; puis il explique avec cette tranquillité que donne une longue habitude , la tactique du Père, en l'étendant à tous les premiers docteurs du christianisme : « Ainsi la simplicité de nos Pères se plaisait d'étourdir les sages du siècle par des propositions étranges et inouïes, dans lesquelles ils rie pouvaient rien

(1) Sermon pour la fête de tous les Saints; Scrtnon sur les conditions nécessaires pour être heureux.

(2) Tertullien, De Testiinonio animae, c. i, éd. Migne. — La locution ructare sapientiam parait empruntée par Tertvillien à son compatriote l'africain Fronton. — V. Fronton, éd. N.\ber, p. 141.

comprendre, afin que la gloire du monde s'évanouissant en fumée, il ne restât plus d'autre gloire que celle de la croix de Jésus-Christ (l). » Ce témoignage n'est-il pas décisif? Récusera-t-on la compétence de Bossuet ? Niera-t-on qu'il ait vu juste et qu'il ait dit vrai ?

Cette excursion dans le champ de la philosophie et de l'éloquence chrétiennes ne nous a pas un instant éloigné de Pascal ; et si parfois nous cessions de le nommer, il n'échappait à personne que nous pensions à ses doctrines, en analysant celles de Lactance et de Saint-Cyran, en effleurant celles de Saint Augustin et de Bossuet. Notre but était de montrer chez ces chrétiens accomplis une tendance à parler de l'homme comme les sceptiques, alors qu'ils pensaient contre eux et même qu'ils s'employaient à les réfuter. Cette contradiction apparente se résout sans peine, si l'on pense que ces chrétiens donnent au mot de « vérité » un sens étranger à la philosophie ; si Ton réfléchit en outre, que la pure spéculation leur est inconnue ou odieuse ; qu'ils portent toujours avec eux des préoccupations morales ; enfin que, cherchant par devoir à humilier l'homme, ils s'adressent à la partie de l'homme la plus orgueilleuse, savoir, la raison ; d'où l'on est exposé à cette méprise de confondre leur discipline avec leur doctrine.

C'est l'erreur où sont tombés la plupart des écrivains qui ont jugé Pascal sceptique. Ils n'ont pas considéré que Pascal lance bien plus souvent des injures contre la raison de l'homme, qu'il ne l'attaque avec des argumens philosophiques. Les raisonnemens, nous l'avons montré, doivent être mis au compte de la doctrine des contraires. Quant aux injures, qui restent seules à justifier ou à expliquer, nous les rapportons à la ferveur de Pascal, au même titre que son mépris pour la faiblesse de l'homme en général. Pascal

(1) Bossuet, Sermon sur la vertu de la Croix de Jésus-Christ, Exorde.

s'en est ouvert lui-même à M. de Saci ; nous n'avons qu'à l'en croire : « Je vous avoue, Monsieur, que je ne puis voir sans joie dans cet auteur (Montaigne) la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes ^ et cette révolte si sanglante de l'homme contre l'homme, qui, de la société avec Dieu, où il s'élevait par les maximes de la seule raison, le précipite dans la nature des bêtes ; et j'aurais aimé de tout mon cœur le ministre d'une si grande vengeance, si étant disciple de l'Eglise par la foi, il eût suivi les règles de la morale, en portant les hommes, qu'il avait si utilement humilfés, à ne pas irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer de ceux qu'il les a convaincus de ne pouvoir pas seulement connaître (0. »

Tel est l'enseignement que Pascal retire de Montaigne. Telle, l'utilité qu'il attribue au scepticisme et la créance qu'il lui accorde. Il loue le scepticisme de professer une aussi utile opinion ; mais il le blâme de ne pas agir au rebours de cette opinion. Il découvre par là toute sa pensée. Le scepticisme est une doctrine bonne à entendre, mais dangereuse à croire ; avantageuse aux mœurs du pénitent, contraire à la pensée du directeur. Il en faut garder une impression, mais en oublier les préceptes ; et quand il prouve à notre esprit son incapacité de saisir le vrai, en conclure seulement notre faiblesse, non pas à l'effet de redoubler de précautions pour éviter l'erreur dans les recherches spéculatives ou dans la pratique de la vie, mais pour ravaler le vieil homme et lui plier les genoux. Ce scepticisme n'est qu'un instrument propre à donner une leçon de morale. Il peut avoir les apparences d'une doctrine philosophique, mais il serait fâché d'en être cru sur sa mine ; car, si on s'abandonnait à lui, il serait obligé de battre en retraite. Le matamore de la comédie, qui prétendait avoir taillé en pièces des armées, se rapetissait ou se

(Il Havet, t. I, p. CXXXI.

dérobait quand on lui demandait secours. Ainsi les coups qu'a portés l'apparent scepticisme de Pascal s'arrêtent presque toujours à des vanteries. De terribles éclats de voix, des menaces effroyables, mais jamais il n'en vient à l'action. Il serait dans le plus cruel embarras s'il avait fait un prisonnier ; car c'est lui-même qui serait pris. La comparaison est peut-être irrespectueuse ; je prie qu'on en excuse l'inconvenance en faveur de son exactitude. La scène est tragique, quand on entend dans les Pensées la raison implorer sa grâce, et qu'on voit Pascal jouir avec délices de cet abaissement : « Ils sont contraints de dire : Vous n'agissez pas de bonne foi, nous ne dormons pas, etc. Que j'aime à voir cette superbe raison bumiliée et suppliante ! Car ce n'est pas là le langage d'un homme à qui on dispute son droit et qui le défend les armes et la force à la main. Il ne s'amuse pas à dire qu'on n'agit pas de bonne foi, mais il punit cette mauvaise foi par la force (1). » Oui, cette humiliation et cette joie sont d'un drame. Mais si Pascal était vraiment sceptique, il a pris les choses à son avantage, et nous pourrions donner à la même situation un autre dénouement plus vraisemblable, où la tragédie se changerait en comédie. Supposons un dialogue entre Pascal et sa raison, à la façon des Soliloques de Saint Augustin, et imaginons que la raison cède au lieu de résister jusqu'au bout.

Pascal.

Demande grâce, raison orgueilleuse; reconnais ta faiblesse ; confesse ton ignorance. Tu prétendais posséder certainement la vérité, mais tu n'as pu m'en montrer aucun titre ; et tu es maintenant forcée de lâcher prise.

La Raison.

Vous m'avez convaincue, j'avoue que je ne sais rien.

(1) Pensées, art. xxv, 36.

Pascal.

Abjure donc tes prétentions insolentes, et au lieu de rechercher par tes seules forces l'existence et les lois du Dieu infini et incompréhensible qui t'a formée, fie-toi aux saintes Ecritures où ce Dieu tout-puissant, qui est aussi un Dieu de bonté, a mis des marques visibles pour se faire reconnaître des hommes,

La Raison.

Mais comment en pourrai-je décider, ne sachant rien ?

Pascal. •

Tu ne peux pas ne rien savoir. Dès lors que tu sais que tu ne sais rien, tu sais quelque chose.

La Raison.

Il me semble, si j'ose croire à ce qui me paraît être un souvenir récent, que vous me disiez le contraire tout à l'heure.

Pascal.

Au milieu des ténèbres qui t'enveloppent, brille encore une faible lumière. Le péché d'Adam t'a plongée dans l'ignorance ; mais il n'a pu détruire tous les restes de ta condition première. Ton raisonnement déraisonne ou ne se justifie pas ; mais l'instinct, mais la nature doivent te mettre en assurance.

La Raison.

Pourquoi ?

Pascal.

Crois-moi ; l'homme est certain, tout incapable qu'il est d'en donner la preuve, que les vues directes de la conscience et du sentiment ne le trompent pas.

La Raison.

Que sais-je?

Pascal.

Quoi? tu doutes même de ton existence, même de ton

doute? Mais jamais on n'a vu de pyrrhonien effectif. C'est pure extravagance.

La Raison.

Que sais-je ?

Pascal.

Il est avantageux à iliomme de connaître qu'il est ange et bête. Il lui est dangereux de croire qu'il n'est que bête. Rappelle-toi donc que tu es ange aussi par quelque endroit, et que si tu ignores beaucoup, tu n'ignores pas tout.

La Raison.

Que sais-je ?

Pascal.

Tu te vantais, je t'ai abaissée. Mais tu ne saurais ainsi demeurer dans l'abîme. Tout dans l'homme est grand et petit. Tu as vu ta petitesse. Considère maintenant ta grandeur.

La Raison.

Que sais-je ?

Pascal.

Considère ta grandeur, te dis-je. Comment pourrais-je te montrer, si tu te bornes à connaître ta petitesse, que l'homme est un être rempli de contradictions, un monstre incompréhensible ?

La Raison.

Que sais-je ?

Patelin et Agnelet, Pascal et la Raison ! Que le lecteur termine maintenant ce dialogue à sa fantaisie. Je n'ose prêter à Pascal le langage que la vraisemblance lui impose à ce point du dialogue. Voilà pourtant le rùle bouffon qu'il faut attribuer à ce grand homme, si l'on pousse jusqu'à leurs conséquences nécessaires, les opinions des critiques qui ont imaginé un Pascal sceptique, au sens étroit du mot, et docteur de scepticisme. Ils sont forcés de le déclarer inconséquent, et de quelle inconséquence ! pour ne pas le représenter ridicule,

et de quel ridicule ! Voltaire a écrit de Pascal avec plus de justesse : « Il dit éloquemment des injures au genre hujnain. » Nous venons de prouver en particulier qu'il dit chrétiennement des injures à la raison. En quoi faisant, il a suivi l'exemple des Pères et des auteurs chrétiens, que l'esprit de Port-Royal recommandait à son admiration et à son imitation. Pour lui, comme pour eux, les armes du scepticisme ont été un moyen d'humilier l'homme naturel. Pascal s'en servait pour donner la discipline à sa raison, comme il la donnait à son corps au moyen de la ceinture de fer. Mais si la religion lui faisait un devoir de mortifier ainsi les deux parties de son être, elle lui défendait de détruire en elles l'œuvre du Créateur. C'eût été à ses yeux un égal crime de tuer sa raison par le scepticisme ou de tuer son corps par un suicide. D'ailleurs, à défaut de sa piété, l'estime de lui-même l'eût contenu dans les justes bornes. On sait comment il appelait ceux qui renonçaient à la raison : des bêtes brutes O). A qui donc rattache-t-il son doute ? A Montaigne ? Non, à l'Ecclésiaste ; cela est-il assez clair et peut-on croire encore qu'il est sceptique à la façon des philosophes ?

(1) Pensées, art. viii, 8.

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