‹ Étude sur le scepticisme de Pascal, considéré dans le livre des PenséesChapitre 13 sur 26 · LA FORME DU LIVRE ET LES DÉFAUTS DE LA DÉMONSTRATION · texte numérisé non relu

LA FORME DU LIVRE ET LES DÉFAUTS DE LA DÉMONSTRATION

Sommaire. — I. Du genre des Maximes. — Défauts et dangers de la Maxime. — Madame de Sablé, l'abbé d'Ailly, La Rochefoucauld conduits et trahis par la Maxime. — L'Apologie de Pascal, sous sa forme actuelle, est un recueil de Maximes. — Des conséquences de ce fait, à propos du prétendu scepticisme de Pascal. — Un sommaire pyrrhonien du dogmatique Bossuet. — IL Des défauts de la démonstration de Pascal ; qu'elle est convaincante, non instructive. — Pascal montre des défauts semblables dans les démonstrations des sciences. — Le dessein de Pascal expliqué parArnauld. — Pascal conclut de la certitude des démonstrations scientifiques à la certitude de sa démonstration. — Les mystères de la religion et ceux de la science. — La raison recommande d'appliquer la science, et non moins, de pratiquer la religion.

La forme de pensées détachées, dans laquelle l'Apologie s'ébauchait, mérite d'être considérée.

Dans ce salon, où Madame de Sablé, devenue dévote, mais restée gourmande d'esprit comme de bonne chère, recevait après un fin dîner une société élégante et lettrée, Pascal parut plus d'une fois. Selon toute vraisemblance, on l'y attirait plus qu'il n'y allait de lui-même. Car, sous les dehors de gravité et de piété qu'on y prenait, cet observateur pénétrant vit sans doute s'agiter toutes les passions du monde, sauf l'amour, dont le temps était passé. Il n'était pas homme à s'éblouir devant l'éclat ni de la naissance ni de

l'esprit. Ces grandes dames qui essayaient de la vertu après avoir épuisé le vice, ces courtisans chagrins, ces auteurs empressés, la dame du. logis elle-même, avec ses mines et ses manies, durent lui donner quelque impatience. Cependant, comme cette compagnie se réunissait pour dire en conscience du mal de l'homme, Pascal put ne s'y pas déplaire. Il n'est même pas téméraire de penser qu'il en ressentit assez vivement l'influence. Cousin va trop loin en assurant que nous n'aurions pas les Pensées si Arnauld, Nicole et Etienne Périer n'avaient trouvé autour d'eux cette forme et ce titre en honneur et presque à la mode, surtout depuis l'immense succès de l'ouvrage de La Rochefoucauld (U. La famille et les amis de Pascal attendirent sept ans, il est vrai, avant de réunir en un corps les fragmens qui composent le livre des Pensées. Mais c'est la première occupation à laquelle ils s'employèrent, dès la fin de l'année 1668, aussitôt que la paix de l'Eglise leur eut permis de respirer et de donner signe de vie. Pour qu'une édition des Pensées parût dès 1669 (2), il faut que le zèle des éditeurs ait été extrême ; car la tâche était longue et pénible. On ne se hasarderait pas trop^ à conjecturer que le travail de préparation avait été commencé depuis quelque temps, dans la pensée que le livre paraîtrait aux jours d'apaisement. Etienne Périer témoigne que la copie des autographes fut faite dès la mort de Pascal, « qu'on fut fort longtemps sans penser du tout à les faire imprimer, quoique plusieurs personnes de très-grande considération le demandassent souvent avec des instances et des sollicitations fort pressantes (3) » ; enfin, que lorsqu'on fut obUgé de céder à l'impatience de tout le monde, on espéra que le lecteur « serait assez équitable pour faire le discernement d'un dessein ébauché d'avec une pièce ache-

(1) Cousin. Madaine de Sablé, ch. m, p. 124.

(2) V. Port-Roijal, t. III, 1. 3, p 381, note t.

(3) IIavet, t. I, p. LV.

vée et pour juger de l'ouvrage par l'échantillon, quelqu'imparfait qu'il fût ». Ainsi, dès la mort de Pascal, il se trouva des admirateurs du défunt pour réclamer qu'on publiât ses Pensées. Or, les Réflexions ou sentences et maximes m,orales de la Rochefoucauld parurent pour la première fois trois ans après, en 1665. De plus, ainsi que le marque Etienne Périer, c'est justement le défaut de suite que les éditeurs de 1670 cherchèrent à excuser, au lieu d'en attendre le succès du livre. Les hommes de Port-Royal se seraient crus sacrilèges, s'il leur était venu à l'esprit de comparer les maximes chrétiennes de Pascal aux maximes mondaines de La Rochefoucauld. Ils avaient pour les leurs beaucoup de tendresse et souvent même une admiration, bien justifiée à l'endroit de Pascal, qui les rendait dédaigneux pour les gens du monde. M. de Pomponne demandait un jour à M. Nicole : « Tout de bon, croyez-vous que ma sœur (la Mère Angélique de Saint-Jean) ait autant d'esprit que Madame du Plessis-Guénegaud ? » M. Nicole traita d'un grand mépris une pareille question (1). On n'a pas de peine à croire que les éditeurs de Pascal auraient montré les mêmes sentimens, si on avait devant eux mis en parallèle le dessein de leur auteur et celui de La Rochefoucauld.

Mais où Cousin paraît avoir raison, c'est quand il croit vraisemblable que Pascal a composé plusieurs de ses Pensées pour la compagnie d'élite qui s'assemblait à Port Royal, où Madame de Sablé avait un appartement. « Il est difficile de considérer (dit-il) comme des matériaux amassés par Pascal pour son grand ouvrage sur la religion, certaines réflexions qui semblent bien des maximes détachées. » Il est probable que Madame de Sablé demanda des maximes à Pascal. Il est certain que plusieurs pensées de Pascal ont trouvé place dans les Portefeuilles de Vallant, le secrétaire

ri) Racine, Frag mens sur Port-Royal.

de Madame de Sablé (1). Le fragment 8 de l'article II, qui ne nous est connu que par une copie contemporaine, pourrait bien avoir été écrit par Pascal, pour montrer à un homme d'esprit ce qu'un homme de religion pense sur l'amour-propre. Mais à défaut de ce morceau, bien d'autres sont de véritables sentences, qui forment chacune un tout et qui ont été écrites pour elles-mêmes, sans souci d'un développement contraire. Elles ont donc, sinon le titre, du moins la forme et la nature des maximes. Et même les fragmens les plus étendus, sauf quelques discoui-s plus complexes, peuvent être considérés commes des maximes développées.

Or, nulle forme n'est plus perfide à l'écrivain pour exprimer ses opinions, que la maxime. Un auteur qui n'a pas l'esprit vulgaire en veut faire une œuvre petite de dimensions, grosse de sens, forte d'expressions. Il y accumule les termes les plus énergiques ; il y condense la pensée, et, faute de place pour y mettre les atténuations nécessaires, il s'en passe. A ce jeu, qui est une nécessité du genre, une vérité accidentelle est vite érigée à la hauteur d'un principe, une vérité partielle se généralise, l'accident se fait loi, une classe d'hommes devient l'humanité, un sentiment est pris pour l'âme tout entière. C'est une question de savoir ce que La Rochefoucauld pensait véritablement du cœur humain ; Madame de la Fayette, qui le connaissait bien, était épouvantée de la lecture des Maximes ; heureusement, ajoutaitelle, les plaisanteries ne sont pas des choses sérieuses C^). Le désir d'étonner le lecteur, ];i tyrannie de la concision, qui opprime la pensée et la contraint à se restreindre, comme on force une balle afm d'en accroître la portée,

(1) V. Cousin, Madame de Sablé, loc. cit. — Sur les rapports de Pascal avec Madame de Sablé, on peut consulter le billet écrit par Pascal à la marquise, et daté de décembre lOGO.

(2) Œuvres de La Rochefoucauld, éd. Hachette, t. I. Appendice, p 375.

voilà pour un écrivain de quoi passer le but et affirmer plus qu'il ne croit. Ajoutez-y les séductions d'une antithèse, d'un tour inattendu, qui donnera bien une entorse à la vérité, mais qui arrondira la sentence ; combien d'hommes sont capables de résister à une telle tentation 7

Aussi ne serait-il pas malaisé de montrer chez les auteurs de maximes des contradictions flagrantes et fréquentes. Faudrait-il croire pour autant qu'ils ont été inconséquens? Dans la forme, oui. Mais l'inconséquence est à changer de dessein, non de pensée. Or, que se proposaient-ils? D'étonner le lecteur et de donner d'eux une haute idée. C'est le même but cfu'ils ont visé dans deux pensées contradictoires ; ils ne se sont donc pas contredits ; au contraire. Madame de Sablé déclare d'abord que « le bon sens, le savoir et la

sagesse rendent habile en tout temps et en tous lieux » ;

de la même plume, elle écrit que « l'étude et la recherche de la vérité ne sert souvent qu'à nous faire voir par expérience l'ignorance qui nous est naturelle (1) » ; et cependant elle a composé en tout quatre-vingt-une maximes ; elle n'était pas exposée à oublier une partie de son œuvre. Mondaine dans la première pensée que nous avons citée, elle est janséniste dans l'autre, mais auteur dans les deux et auteur de maximes. Elle est victime de son genre.

Un de ses familiers, l'abbé d'Ailly, qui avait souvent écouté Pascal, et qui, ayant beaucoup entendu de lui, en avait beaucoup retenu, ajouta aux Maximes de la grande dame des Pensées diverses de rhéteur (2). Voyez les tours que la recherche du style lui a joués : « Hors des choses qui regardent la religion, on doit toujours, dit-il, soumettre ses éludes et ses livres à la raison, et non pas la raison à ses livres. » Vous croyez donc sur la foi de ce bonhomme que

(1) Maximes de Madame la Marquise de Sablé, m. 2,38.

(2) Pensées diverses de M. L. D. L'abljo d'Ailly prépara réditioii des Maximes de Madame de Sablé ; il se paya de sa peine en se mettant à la suitci

la raison a quelque puissance. Ecoutez ceci : « Le dernier degré de la perfection de l'esprit humain est de bien connaître sa faiblesse, sa vanité et sa misère ; moins on a d'esprit et plus on s'éloigne de cette connaissance. » Faiblesse, vanité, misère ! mais tout cela laisse encore quelque chose à l'homme. Nous allons l'achever : « Le dernier point de la sagesse est de connaître qu'on n'en a point. » L'auteur a-t-il changé d'opinion, ce qui serait contradiction? non pas, mais de tour, ce qui est variété. Il ne pense pas, il écrit ; et cependant cet homme a l'esprit naturellement bon. C'est la maxime qui l'abuse. Son livre ne nous ofïre point des pensées selon M. d'Ailly ; il nous présente M. d'Ailly selon ses pensées. Et j'ai tort de dire ses pensées ; il est à elles, non pas elles à lui.

La Rochefoucauld lui-même n'a pas échappé à cette influence redoutable de la maxime. C'est un ami de la raison, et son sentiment sur le mérite de cette faculté se résume dans cette réflexion oii il a l'air de reprendre Pascal: a II faut que la raison et le bon sens mettent le prix aux choses (1). » Ce penseur, d'une tête si ferme, d'un jugement si rassis, et qui écrivait si lentement, rencontre chez le pyrrhonien Montaigne une pensée pyrrhonienne, mais si vive, si surprenante, qu'il s'en saisit. « De quoy se faict la plus subtile folie que de la plus subtile sagesse ? » ainsi avait dit le sceptique. Le doginatiste reprend : « La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse. », et le voilà cette fois d'accord avec Pascal qui dit comme lui : « L'extrême esprit est accusé de folie comme l'extrême défaut (2). » Pascal eût v^oulu voir un livre : De l'opinion reine du monde. Celui-ci ne serait pas moins curieux : Du mot maître de Vopinion. Et si dans tous les genres, il faut lutter contre le mot pour

(1) Réflexions diverses. Du faux, xiii, p. 314 — Comparez Pascal (art. 111,3) : «La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses. »

(2) Montaigne, Essais, 1. ii, ch. 12. — L\ Rochefoucauld, Maximes, DXCii. — Pascal, Pensées, art. vi, 11. ,

ne pas s'y asservir, dans la maxime il n'est pas possible que cette lutte se termine toujours par une victoire.

Pascal a subi la loi commune, mais d'une autre manière. Il ne pouvait pas être, autant que les autres, la dupe de sa phrase ; car sa pensée tenait à de trop solides racines pour être à la merci du style. La maxime n'avait assurément pas la force de lui donner une opinion ; mais elle pouvait, comme elle l'a fait, étendre la forme au delà du fond, conduire l'expression plus loin que la pensée. Disposé comme il l'était à rabaisser l'homme et toujours ayant à la bouche une parole amère sur la faiblesse de notre esprit ou sur l'injustice du monde, quand Pascal prenait la plume pour s'en exprimer en quelques mots, il songeait bien plus à satisfaire sa haine contre la pure nature, qu'à rendre avec exactitude son opinion. La l)riéveté de la maxime ajoutait à cette disposition déjà si forte la nécessité de la concision, qui n'admet ni adoucissement, ni exception, ni réserve. Pascal jetait alors sur le papier ces sentences, où la pensée était d'autant moins mesurée que la forme était plus vive : « Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie, de n'être pas fou. — Je ferais trop d'honneur à mon sujet, si je le traitais avec ordre, puisque je veux montrer qu'il en est incapable . — Comme la mode fait l'agrément, aussi fait-elle la justice (t) . » Combien d'autres n'en citerait-on pas ? Mais dans les endroits mêmes où Pascal développe plus au long sa pensée, il reste encore auteur de maximes, en ce sens qu'il est tourné tout entier vers le sujet qui l'occupe, et s'abandonne sans partage aux sentimens qu'il en reçoit. S'agit-il de la grandeur de l'homme? L'homme est exalté au-dessus de la nature entière. S'agit-il de sa faiblesse ? Il est ravalé par grâce au niveau des bêtes et menacé, s'il proteste, d'être mis au-dessous de tout. Vous jugez ces opinions comme un système de philo-

(1) Pensées, art. xxiv, 71 ; art. v, 1 ; ait. vi, 5.

Sophie, et vous remarquez avec étonnement qu'elles ne concordent pas entre elles. Fort bien ; mais c'est comme des maximes qu'il faut les juger, chacune à part. Sont-elles orthodoxes, c'est là tout le souci de Pascal, avant de les mettre en œuvre. Si elles le sont, il ne reste qu'à leur donner le plus de vigueur et de signification possible. Le soin de la conciliation aura son tour ; il faut d'abord approfondir. Par malheur, la mort vint avant que Pascal eut pris le temps de concilier ; et voilà pour quelles causes son livre est comme un recueil de maximes et lui-même un auteur de maximes, c'està-dire un homme qu'il ne faut pas toujours prendre au mot. L'ardeur et la force de son esprit, la gêne de la maladie qui ne lui permettait d'écrire que peu, le prédisposaient à ce genre, où beaucoup de sens tient en peu de mots. Sainte- Beuve a donné de Pascal ce jugement souvent cité et toujours approuvé : « Pascal, admirable écrivain quand il achève, est peut-être encore supérieur là où il fut interrompu (^) . » Cette remarque sur la forme de l'Apologie concorde avec ce que nous disons du fond. C'est la pensée à son premier jet, au sortir de la source et toute bouillonnante encore, que la phrase de Pascal, telle que nous la possédons, a saisie e* comme cristallisée. Si jamais on a vu un auteur penser, c'est Pascal^ et dans ce livre. Mais cette condition même qui donne à son style une étonnante simplicité et toutes les apparences de la vie, nous avertit que la pensée en a été conçue plutôt que reçue, méditée, ce qui suffit à un homme, mais non comparée, ce qui est nécessaire à un auteur. Ces légers commencemeiis, dit Etienne Périer, ces faibles essais d'une personne malade, il ne les avait écrits « que pour lui seul et pour se remettre dans l'esprit des pensées qu'il craignait de perdre. » Madame Périer confirme ce témoignage . Dans le temps où Pascal commença de s'appliquer à son

(1) Port-Royal, t. III, 1. 3, p. 4Gi. — Je demande dès maintenant à taire quelques réserves sui- ce Jugement, qui sera discuté plus tard.

ouvrage, « il employa, dit-elle, un an entier à s'y préparer en la manière que ses autres occupations lui permettaient, qui était de recueillir les différentes pensées qui lui venaient là-dessus (ij . » Ainsi, nul souci de l'ordre et de la concordance. La publication était si éloignée, qu'il avait suffi de former un plan très-général. Le sujet était si vaste, qu'il était malaisé d'en sortir pour peu qu'on parlât de l'homme. Chaque pensée devait fournir une pierre à l'édifice ; aussi Pascal prenait soin de la conserver. Mais la place et l'emploi en restaient à déterminer ; aussi Pascal, là même où il polissait la forme, laissait la pensée brute, et réservait à l'avenir le soin de la façonner pour l'ajuster ensuite. Il ne composait pas un livre ; il écrivait des maximes et des maximes improvisées ; double danger !

Cette habitude de penser sur chaque sujet en particulier, sans préoccupation de l'ensemble ou d'un ensemble, se fait sentir jusque dans les fragmens plus considérables, où une discussion complexe est instituée. L'exemple le plus remarquable en est cette série de considérations, que nous avons étudiées, sur la légitimité de la science. C'est bien une série et non pas une suite. L'argumentation est pyrrhonienne dans le détail, et dogmatique dans les conclusions ; les conclusions sont multiples, d'abord logiques, puis morales ; puis de nouveau logiques, puis morales de nouveau ; enfin, et ce n'est pas le trait le moins étrange de ce fragment, le discours est si difficile à résumer ; une idée générale à laquelle toutes les parties se rapportent, manque si bien, que Pascal n'a su ce qu'il devait mettre ni au commencement ni à la fin, et qu'après des tentatives malheureuses il a dû en effacer le début et la terminaison. Bien plus, comme nous l'avons remarqué, il a été forcé d'en changer jusqu'au titre. Si la cohésion manque ainsi là où les matériaux sont réunis, que faut-il juger des fragmens dispersés, sinon que, mis dans le

(1) HaVET, t. I, pp. MV, LXXVl.

meilleur ordre, ils ne sont pas en état de constituer un livre définitif, et que c'est une faute de faire une édition systéma tique des Pensées quand on n'a pas pour objet d'en faire une édition édifiante (0.

Ainsi l'obstacle que la maladie apporta à Pascal, pour travailler à son ouvrage, n'a pas eu seulement cet effet de restreindre la part qui nous en est arrivée, mais aussi de la changer. Non que les deux idées fondamentales, grandeur et petitesse de l'homme, ne soient restées les mêmes. Mais au lieu d'une exposition pondérée et oii l'auteur eût procédé par comparaison, il nous est venu des maximes détachées, dont chacune a son autonomie^ et où Pascal suit sa pointe jusqu'au bout, en oubliant pour le moment la contre-partie obligée. On n'objectera pas que cet inconvénient pouvait amener aussi bien un éloge exagéré qu'une satire de la raison. Quand Pascal pense à l'homme, ce n'est guère pour le louer. On peut dire que là où il l'a élevé, il cédait à la loi de son ouvrage ; tandis qu'en l'abaissant, il suivait l'usage des meilleurs chrétiens, comme nous l'avons vu, et son intérêt de pénitent, comme nous le verrons. C'était donc une nécessité que Pascal attaquât la raison humaine plus souvent et plus vivement qu'il ne la défendit ; c'était encore une nécessité, vu la forme de maximes dont il était contraint de faire emploi, que la vivacité de ses attaques dépassât la vivacité de ses opinions et que l'apparence trompât sur la réalité de ses sentimens. Un prêtre, l'évêque d'Aulone, après une lecture des Pensées de Pascal, en appréciait ainsi la vertu édifiante : « Il

(1) Gomme les éditions deFRANTiN, d'AsTiÉ. de Rocher. — M. Renouvier ( Traité de psychologie rationnelle. 2» éd., p. 41 sqq.) a résumé la doctrine de Pascal en cinq thèses, dont la dernière est naturellement conforme à la théorie du vertige mental, et il convie un éditeur à réunir les pensées éparses de Pascal dans un ordre qui concorde avec ces thèses. Celui-là, ajoute-l-il, donnera « le premier l'édition vraiment systématique ». Vraiment systématique, on le croit sans peine ; on nous permettra d'ajouter, avec un grand respect d'ailleurs pour le philosophe criticiste : admirablement fausse.

me semble que les vérités qu'elles contiennent peuvent être fort bien comparées aux essences dont on n'a point accoutumé de donner beaucoup à la fois, pour les rendre plus utiles aux corps malades, parce qu'étant toutes remplies d'esprit, on n'en saurait prendre si peu que toutes les parties du corps ne s'en ressentent. Ce sont les images des pensées de ce recueil. Une seule peut suflire à un homme pour en nourrir son âme tout un jour, s'il les lit à cette intention, tant elles sont remplies de lumière et de chaleur (1). » Cette comparaison conviendrait aussi bien à un critique littéraire. Il y a dans l'apologie des maximes courtes, ramassées, et si expressives dans leur brièveté, qu'elles donnent à songer pour tout un jour. C'est de l'esprit concentré ; c'est une essence de pensée, on ne saurait mieux dire que l'évèque d'Aulone. Rien n'est plus propre à donner au lecteur, suivant son caractère, une fête ou un tourment. Mais à côté de ce que l'auteur dit, il faut faire la part de ce qu'il n'a pu dire, quoiqu'il le pensât confusément, et qu'en y réfléchissant, il eût peut-être effacé tout. Une sentence aussi expressive ne peut l'être que parce qu'elle est très-étendue et d'une portée générale. Or il est rare, pour ne pas dire impossible, qu'un jugement sur l'humanité soit universellement vrai, à moins d'être banal. Il faut, quand une maxime relevée est à ce point compréhensive, qu'elle ne soit pas de tout point exacte. Un résumé, qui n'a pas une juste longueur, trahit la pensée réelle et sincère de l'écrivain. L'expérience du monde est chose bien complexe ; elle ne saurait tenir en quatre mots, comme un axiome géométrique.

Que peut-on conclure de là au sujet de Pascal '? C'est qu'un gi'and nombre de ces maximes sceptiques, bien qu'elles soient données comme générales, n'expriment en réalité

(1) Approbation de Monseigneur Tévêque d'Aulone, suffragant de Clermont. — L'image dont l'approbateur s'est servi, est prise de Saint-Cyran, Œuvres chrétiennes, etc., t. I, lettre 32, page 250.

qu'une partie de sa pensée. La nécessité d'être court lui a surpris des témoignages infidèles sur lui-même. D'autres écrivains supérieurs ont été pris au même piège. Lisez les sommaires que Bossuet a composés de plusieurs de ses sermijns ; vous apercevrez vite comme ils sont autrement significatifs que le développement, et comme ils prennent une couleur plus tranchée. Nous avons parlé tout à l'heure du sermon sur la Loi de Dieu. Nous avons montré comme il était sceptique, mais d'un scepticisme que la religion avait engendré, non la philosophie ; et nous sentions bien que l'auteur n'était pas un douteur. En serions-nous aussi sûrs, après avoir lu ce sommaire ? Est-ce Bossuet, est-ce Pascal, qui a formé ces jugemens entrecoupés et désolans ?

« Un guide pour mes erreurs, une règle pour mes désordres, un repos pour mes inconstances.

« Ignorance humaine.

« Nous ne savons ce qui nous est propre.

« Hasard conduit les affaires.

« (Péroraison) Carnaval,

« La nature a donné des bornes, aux enfans la faiblesse, aux hommes la raison.

« Les hommes acquièrent avec plus de joie qu'ils ne possèdent (1). »

Le pieux Louis Racine, si sagement ami et défenseur de la raison, met dans l'abrégé du chant cinquième de son poème La Religion, cette condamnation de la raison : « Les mystères, il est vrai, paraissent contredire la raison ; mais la raison ne doit pas être notre seule lumière ; par elle seule nous ne sommes qu'ignorance. » Dans le poème, il dit seulement :

Aujourd'hui jjres^we éteinte une flamme si belle Ne prête qu'un jour sombre à l'âme criminelle ; Mais la foi le ranime avec un feu plus pur, etc.

(4) Gandar, Choix de sermons de la jeunesse de Bossuet, p. 51.

Cette différence s'explique par la différence d'un résumé à un développement et par le dessein moral que professe Louis Racine, en ces termes : « Je tâche dans ce cinquième chant d'humilier cet esprit si fier. »

Toutes proportions gardées entre les personnes et les œuvres, le cas de Pascal n'est-il pas le même ? L'auteur de l'Apologie écrit et ne peut écrire que sous forme de maximes ; il outre donc sa pensée. Son sujet contenant la grandeur et la petitesse de l'homme, et ses pensées se tournant de préférence vers la petitesse, il outre sa pensée sur la petitesse. La faculté dont l'homme est le plus fier étant la raison, c'est par là surtout qu'il importe de le rabaisser ; d'où Pascal outre sa pensée sur la faiblesse de la raison, et prend un air de sceptique, qui ne répond pointa ses vrais sentimens.

Le mode de démonstration employé par Pascal dans l'Apologie est digne aussi d'attention, pour en tirer des éclaircissemens sur la question qui nous occupe.

« Il est impossible, écrivait Domat, d'avoir des démonstrations de la vérité de notre religion ; car il arriverait deux choses : l'une, que tout le inonde l'embrasserait ; l'autre qu'il n'y aurait pas de foi, qui est la voie par laquelle Dieu a voulu nous unir à lui (1). »

Tel avait été d'abord l'avis de Pascal. Il en changea par la suite, au mépris de la logique janséniste. Mais les besoins et le tempérament des hommes se chargent de renverser les plus beaux raisonnemens. Pourquoi les jansénistes n'ont-ils pas été fatalistes comme les Turcs ? C'est qu'ils habitaient un pays où le climat est moins doux, et où l'activitç est dans

(1)Fai:gére, Pensées, fragmens et lellres de Pascal, t. II. Voir à la fin du ce volume dos peiisôes de Domat ; celle qui est citée ici porte le numéro xviii.

le sang. Avant de suivre la logique, l'homme existe et s'exerce conformément aux lois de son être. Nicole nous recommande « de remplir notre esprit de ces pensées véritables d'où naissent les bonnes actions ». Mais si nous sommes les maîtres de bien penser et par là de bien vivre, que sert la grâce ? « Il est vrai (Nicole le confesse) que c'est de la lumière de la foi qu'il les faut attendre, puisque, comme dit Saint Paul, nous ne sommes pas capables de nous-mêmes d'avoir une seule bonne pensée. Mais cette dépendance (ajoute-t-il) n'exclut pas l'application à certains objets qui nous aident à trouver la vérité, ou la pratique de certains moyens qui éloignent de nous ce qui empêche de la discerner (1). » Ce qui veut dire en bon français : raisonnez ainsi et agissez autrement. De même Pascal, après avoir prouvé par vives raisons que la religion ne se prouve pas, quand il la vit attaquer, il la prouva.

Mais il semble qu'il sentit le besoin de s'en excuser : « Il y en a qui n'ont pas le pouvoir de s'empêcher ainsi de songer et qui songent d'autant plus qu'on l'aura défendu. Ceux-là se défont des fausses religions et de la vraie même, s'ils ne trouvent des discours solides (2). >•> Il faut donc leur tenir ces discours solides, quand on en est capable. Par charité, Pascal va s'y employer. Il consulte son directeur. M. de Saci craint que l'on n'agisse contre les desseins de Dieu, en tâchant d'ôter de l'Écriture sainte l'obscurité et la rudesse, tandis que Dieu jusqu'ici a voulu que sa parole fût enveloppée d'obscurités (3). Cet obstacle n'arrête point Pascal ; il prouvera le Dieu caché. Alors, avec une hardiesse surprenante, il se fait un argument des difficultés qu'il rencontre. Nous professons, dit-il, une religion dont nous ne pouvons

(1) Nicole, Essais de Morale, t. IV, De la Mort, 1. 1, ch. 14.

(2) Pensées, art. xxv, 20.

(3) V. Foî^TAiiiE, Mémoires sur Messieurs de Port-Royal, Cologne.1738; t. II, p. 150.

rendre raison. Nous déclarons en l'exposant au monde que c'est une sottise, stultitiam ; et puis vous vous plaignez de ce que nous ne la prouvions pas ; mais si nous la prouvions, nous ne tiendrions pas parole. C'est en manquant de preuves que nous ne manquons pas de sens.

L'incrédule, comme bien on le pense, ne se paie pas de cette monnaie et réclame des argumens. Pascal tenait prête sa démonstration. Polémiste habile, il en avait d'abord exagéré la faiblesse, pour en dissimuler les défauts réels, qu'il sentait mieux que personne. Non qu'il y ait rien de vicieux dans l'instrument logique de l'Apologie. Si les preuves que Pascar donne de la divinité des Ecritures sont justes, et il n'en doutait pas (1), la conclusion est juste aussi. Mais quel en est le terme? C'est qu'il y a un Dieu, qui a envoyé son fils sur la terre pour racheter le péché d'Adam, et qui nous parle par la bouche de l'Eglise. Ce résultat peut satisfaire à la logique, mais il donne une réponse insuffisante à la curiosité, ajoutons, à la curiosité légitime de l'homme. Comment la souillure d'Adam s'est-elle transmise à sa postérité? Pourquoi toutes les générations humaines doivent-elles porter la peine du péché ? Pourquoi Dieu damne-t-il sans démérite visible? Pourquoi sauve-t-il sans mérite personnel? Gomment Dieu, qui est toute pureté, peut-il s'unir à l'homme, qui est toute souillure? Autant de questions terribles qu'au sein du christianisme, le jansénisme surtout provoque et ne saurait résoudre ; autant de pierres d'achoppement, où se heurte l'incrédule, au moment même où il se flatte, où il souhaite d'être bientôt converti. En somme, la démonstration de Pascal est probante ; mais elle est impropre en bien des cas à persuader, parce qu'elle n'est pas instructive. Elle soulève dans l'esprit de l'homme une foule d'interrogations , auxquelles elle impose silence, en invoquant le respect dû aux mystères, la croyance due à la chose démontrée. A la chose

{i)El il n'en doutait pas. C'est là la seule question qui nous importe ici.

démontrée, mais incomprise, l'homme de son côté ne peut ajouter foi, même quand il en aurait le désir. Pascal avait prévu cette difficulté et voici comme il expliquait le dessein de l'Apologie.

Selon Madame Périer, « il prétendait faire voir que la religion chrétienne avait autant de marques de certitude que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indubitables. »

Selon Etienne Périer, « il entreprit de montrer que la religion chrétienne avait autant de marques de certitude et d'évidence que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indubitables (1). »

Enfin, d'après Filleau de la Chaise dans son Discours, (( M. Pascal entreprit de faire voir que la religion chrétienne était en aussi forts termes que ce qu'on reçoit de plus indubitablemeyit entre les homtnes. »

La ressemblance du sens, et même l'identité des expressions dans ces trois témoignages, prouvent qu'ils nous mettent en présence, non seulement de la pensée, mais peut-être de la parole de Pascal. Après l'information qui précède, nous y découvrons avec certitude le dessein de l'Apologiste : — Poser les preuves delà religion. Si on les accepte, déduire les conséquences qui en découlent et initier à la vie chrétienne. Si on les refuse, demander sur quelles preuves on croit les choses que l'on croit, et démontrer que ces preuves sont au même titre dépourvues de valeur. Si, acceptant les preuves, on en refuse les conséquences pour cette raison qu'on ne les comprend pas, rappeler à l'homme qu'il regarde comme certaines et avec raison milles choses qu'il ne comprend pas. — A cet endroit, le chemin de la piété traverse celui du scepticisme ; mais il se prolonge au delà ; et il n'a ni le même terme ni le même point de départ. Nous

(1) HAITET, t. I, pp. LXXV, XLIX.

allons chercher dans le texte des explications et des exemples, où la tactique ainsi déterminée se trahisse ; nous en trouverons où elle s'annonce. Ecoutera-t-on Pascal commentateur de Pascal ?

<( Mon Dieu, que ce sont de sots discours — Dieu aurait-il fait le monde pour le damner? Demanderait-il tant, de gens si faibles ? etc. — Pyrrhonisme est le remède à cetnal, et rabattra cette vanité (1). »

La raison, chez ceux qui s'en contentent, doit tout comprendre, tout expliquer. Comment penser qu'ils s'en tiennent à elle, s'il n'en reçoivent pas sur tout sujet des lumières satisfaisantes? Donc, « les athées doivent dire des choses parfaitement claires » (2), et mettre à la base de toutes leurs affirmations des principes certains selon leur méthode, c'està-dire démontrés. Or, ils raisonnent par induction ou par analogie sans en avoir le moindre droit. « Athées. Quelle raison ont-ils de dire qu'on ne peut ressusciter ? Que c'est plus difficile de naître ou de ressusciter, que ce qui n'a jamais été soit, OH que ce qui a été soit encore ? Est-il plus facile de venir en être que d'y revenir ? La coutume nous rend l'un facile, le manque de coutume rend l'autre impossible ; populaire façon de juger. Pourquoi une vierge ne peut-elle enfanter ? Une poule ne fait-elle pas des œufs sans coq ? Qui les distingue par dehors d'avec les autres ? et qui nous dit que la poule n'y peut former ce germe aussi bien que le coq (^). » En eflet qui a autorité pour en décider ? nos prévisions des phénomènes ne sont-elles pas à tout moment déçues? « Quand nous voyons un eflet arriver toujours de même, nous en concluons une nécessité naturelle, comme, qu'il sera demain jour, etc. ; mais souvent la nature nous

(1) Pensées, ait. xxv, 34.

(2) Ibidem, art. xxiv, 98.

(3) Ibidem, art. xxiv, 20 bis.

dément et ne s'assujettit pas à ses propres règles (1). o Et quand elle n'aurait encore démenti ni elle ni nous, sur quel tondement penserions-nous qu'elle ne nous démentira pas demain ? Notre prétendue connaissance de la nature n'est donc en réalité qu'une croyance ; car elle repose tout entière sur la coutume, qui est « le fondement mystique de son autorité ». Rien de visible, rien de réel, rien qui soit démontrable à la raison, rien de tel ne l'autorise. La coutume seule la recommande ; mais qu'est la coutume devant la raison '.' Rien.

Lès sciences physiques et naturelles sont-elles détruites par ce raisonnement 7 En aucune façon. Autre est l'intention de Pascal, autre la leçon qu'il veut donner à l'homme. Continuez à tenir ces sciences pour certaines ; vous avez raison. Mais rappelez-vous combien leurs prétentions sont au-dessus de leur mérite. Si donc vous croyez ce que la raison ne saurait démontrer, ne refusez point de croire ce qui, sans se bien comprendre, est du moins démontré par la rai- "sen ; et que « l'on connaisse la vérité de la religion dans l'-'obscurité même de la religion, dans le peu de lumière que nous en avons, dans Pindifîérence que nous avons de 1;» connaître (2) ».

Quelles sciexices passent pour être les plus certaines, si l'on peut ainsi parler '/ C'est la mathématique et la géométrie ? Cependant à combien de propositions elles conduisent qui ne sont pas intelligibles ! Pascal en cite deux, dans un passage où le contexte prouve clairement qu'il s'agit non pas de révoquer ces sciences en doute, mais de prouver qu'elles ont autant d'obscurité que la religion, que par con-

(1) Pensées, art. m, IG. — Il fautciter à la suite de cette pensée la judicieuse remarque de M. Molinier : « Si la nature dément riioinine, ce n'est pas qu'elle ne s'assujettisse à ses propres règles ; (.'"est que jlioinrno a mal observé ces règles. »

(2) Pensées, art. xx, l't.

séquent il n'est pas déraisonnable, si l'on y croit, de croire aussi à la religion :

« Incompréhensible. — Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d'être. Le nombre infmi. Un espace infini, égal au fini.

« Incroyable que Dieu s'unisse à nous. — Cette considération n'est tirée que de la vue de notre bassesse. Mais si vous l'avez bien sincère, suivez la aussi loin que moi et reconnaissez que nous sommes en effet si bas, que nous sommes par nous-mêmes incapables de connaître si sa miséricorde ne peut pas nous rendre capables de lui. Car je voudrais savoir d'où cet animal, qui se reconnaît si faible, a le droit de mesurer la miséricorde de Dieu et d'y mettre les bornes que sa fantaisie lui suggère. Il sait si peu ce que c'est que Dieu, qiCil ne sait pas ce qu'il est hii-tnême ; et, tout troublé de la vue de son propre état, il ose dire que Dieu ne le peut pas rendre capable de sa communication ! . . . . Il y a donc sans doute une présomption insupportable dans ces sortes de raisonnemens, etc. (1) ; » Pyrrhonisme rabat cette présomption, comme tout à l'heure il rabattait la vanité de ceux qui tiennent ces sots discours : « Dieu aurait-il fait le monde pour le damner ? »

Le géomètre Pascal, au temps où il écrivait les Pensées, aussi bien qu'au temps où il écrivait les fragmens de l'Esprit géométrique, était assurément convaincu pour son compte, que le manque de définition dans les principaux objets de la géométrie et le manque de démonstration dans les axiomes, « est plutôt une perfection qu'un défaut, parce qu'il ne vient pas de leur obscurité, mais au contraire de leur extrême évidence, qui est telle qu'encore qu'elle n'ait pas la conviction des démonstrations, elle en a toute la certitude (2)». Mais supposez cfu'un athée, sollicité pa^ Pascal de

(1) Pensées, art. xii, 20

(1) fennees, an. xii, zu.

(2) Premier fragment de VEsprif fféométriqiie, IIavet, t. II, p. 287.

croire ù la religion, lui réponde qu'il croit à la seule raison, qu'il ne sait pas si Dieu existe, ne pouvant le prouver, ou que, le prouvant, sa preuve ne peut être suivie d'effet dans l'ignorance où il est de la nature de Dieu. Pascal sur le champ lui repart que la géométrie, dont les propositions lui paraissent certaines, n'est pas mieux en pouvoir de se prouver. Les axiomes, qu'elle affirme sans les démontrer, sont des articles de foi, puisqu'ils sont crus sans raisons par la raison. Pourquoi donc les admettrait-on sans preuve plutôt que la religion ? Mais, objecte l'athée, je ne saurais croire à ce que je ne peux comprendre. J'avoue que la géométrie ne démontre pas tout ; du moins, elle ne me force à rien recevoir qui me paraisse contradictoire, comme cette notion d'un Dieu infini et sans parties. Et Pascal : Ne pensez-vous pas que ce problème est absurde dans les termes : trouver un espace fini égal à un espace infini ? Hé bien ! la géométrie le résout. Elle fait plus encore ; je vais vous montrer, selon ses principes, un espace infini, qui est la moitié, le tiers, le quart d'un espace fini. Et il le montre (0 . Quel est le terme de cette controverse ? Qu'il faut renoncer à la géométrie, à cause des défauts de ses démonstrations ? Non ; mais qu'il faut accepter la religion, malgré des défauts tout semblables (2). Encore ces imperfections, réelles dans la science humaine, ne le sont-elles pas dans la science de Dieu, où Dieu a voulu lui-même amasser des nuages.

Le dogmatique Arnauld tenait le même raisonnement au sujet de la science ; et il est d'une extrême probabilité qu'il

(1) V. Logique de Porl-Ronal, quatrième partie, De la Méthode,, cli. 1.

(2) V. Pensées, art. xxiv, 2 : « Croyez-vous qu'il soit iinpossibie que Dieu soit infini, sans parties? Oui, Je vous veux donc faire voir unecliose infinie et indivisible ; c'est un point se mouvant partout d'une vitesse infinie ; car il est un en tous lieux et est tout entier en chaque endroit. — Que cet elîet de nature, qui vous semblait impossible auparavant, vous fasse connaître qu'il peut y en avoir d'autres que vous ne connaissez pas encore. Ne tirez pas cette conséquence de votre apprentissage, qu'il ne vous reste rien à savoii' ; mais qu'il vous reste inliniment à savoir. >i

en a conféré avec Pascal ; car il a développé dans la Logique de Port-Royal les mêmes exemples que nous venons de citer. Mais plus prudent que Pascal, il a cru bon d'en expliquer son dessein dans un passage, qui convient aussi bien à l'un qu'à l'autre : « L'utilité qu'on peut tirer de ces

spéculations c'est d'apprendre à connaître les bornes de

notre esprit, et à lui faire avouer, malgré qu'il en ait, qu'il y a des choses qui sont, quoiqu'il ne soit pas capable de les comprendre ; et c'est pourquoi il est bon de le fatiguer à ces subtilités, afin de dompter sa présomption et lui ôter la hardiesse d'opposer jamais ses faibles lumières aux vérités que l'Église lui propose, sous prétexte qu'il ne peut pas les comprendre ; car, puisque la vigueur de l'esprit des hommes est contrainte de succomber au plus petit atome de la matière et d'avouer qu'il voit clairement qu'il est infiniment divisible, sans pouvoir comprendre comment cela peut se faire, n'est-ce pas pécher visiblement contre la raison que de refuser de croire les effets merveilleux de la toute-puissance de Dieu, qui est d'elle-même incompréhensible, par cette raison que notre esprit ne peut les comprendre (i) '? » Dira-t-on qu'Arnauld est sceptique avec Pascal, ou Pascal dogmatique avec Arnauld ?

Pascal, un jour, s'est récrié contre.les critiques de gens qu'il ne nomme pas et qui le reprenaient d'avoir emprunté la matière de son livre. Qui pouvait-on l'accuser, qui se défendait-il d'avoir imité ? Montaigne, et nul autre. Ainsi l'a entendu Sainte-Beuve, d'après le mot de Nicole, qui « dit un jour (à l'abbé de Saint Pierre en parlant de Pascal) que c'était un ramasseur de coquilles (2) ». Nicole avait reconnu, dans les Pensées « plus d'une coquille prise au capuchon de Montaigne, le bon pèlerin ». Il est possible qu'entendant Pascal, dans ses conférences, reproduire les argumens du

(1) Logique de Port-Royal, endroit cité,

(2) Port-Royal, f, III, p. 38i, note I.

sceptique gascon, il lui en ait fait un reproche. Mais que ce soit de Nicole ou d'un autre, Pascal reçut ce blâme un jour ; la vivacité de sa riposte ne permet pas de croire qu'elle réponde à une appréhension formée pai*lui-même : « Qu'on ne dise pas, s'écriait-il, que je n'ai rien dit de nouveau; la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue h la paume, c'est une même balle dont on joue l'un et l'autre ; mais l'un la place mieux. J'aimerais autant qu'on me dît que je me suis servi des mots anciens. Et comme si les mêmes pensées ne formaient pas un autre corps par une disposition différente de discours, aussi bien que les mêmes mots forment d'autres pensées par leur différente disposition ! » Le fragment suivant confirme qu'il s'agit bien là de Montaigne : « Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j'y vois (0. » C'est l'épigramme du chevalier d'Aceilly ; que n'est-il né après moi, j'aurais dit la chose avant lui. Mais l'important est que Pascal, après avoir reconnu que ses argumens ne lui appartiennent pas en propre, réclame pour son livre le mérite d'un ordre nouveau.

Or, Montaigne, aussi bien que Pascal, a examiné « profondément toutes les sciences ; et la géométrie, dont il montre l'incertitude «dans les axiomes et dans les termes qu'elle ne définit point, comme d'étendue, de mouvement, etc ; et la physique, en bien plus de manières, et la médecine en une infinité de façons, et l'histoire, et la politique, et la morale, et la jurisprudence, et le reste (2) ». En ces matières, Pascal reconnaît qu'il a été devancé. Mais, s'il les emploie au même dessein que Montaigne, pour montrer l'incertitude de ces sciences, oii est l'originalité qu'il revendique ? En quoi son Apologie se distingue-t-elle de l'Apologie de Raymond Sebon ? En rien, et Pascal n'est plus

(i) Pensées, art. vn, 0 ; art. xxv, 2^i.

(2) Entretien de Pascal avec M. de Saci, ILvvet, t. I, p. cxxviii.

qu'un sceptique d'emprunt et que le plagiaire d'un plagiaire. Car Montaigne, et il ne s'en cache pas, butine ses raisons dans toutes les terres du monde. Il met son plaisir et son orgueil dans une érudition que méprise Pascal. Mais non ; Montaigne a été à Pascal un instrument, et non un maître (1), quelque chose comme un répertoire commode où Pascal puisait, à pleines mains, sans fatigue ni recherches, les argumens du scepticisme, pour les approprier ensuite à son œuvre particulière. Ce sont les mêmes pierres; mais c'est une maison nouvelle, dont Montaigne est le maçon, dont Pascal est l'architecte.

En effet, on peut voir dans cette partie de leurs œuvres combien leurs vues sont opposées et quel usage différent reçoivent de part et d'autre des argumens semblables. Le scepticisme se montre dans les Pensées, comme dans les Essais. Chez Montaigne, et en particulier dans l'Apologie de Raymond Sebon, le doute est à lui-même sa raison et sa •fin ; il s'en prend à tout pour s'installer partout ; il s'exerce pour se justifier ; il détruit pour se recommander ; il est l'ennemi mortel de toute certitude et de tout dogmatisme ; il est systématique ; il est en un mot pyrrhonien. Montaigne n'avoue pas, comme Pascal, que dans certains cas, le doute est extravagant ; le badin doute même de son doute ou feint d'en douter ; en tout cas, il joue bien son personnage. Quand il s'attaque aux sciences, c'est de propos délibéré, pour le plaisir d'en faire des ruines, pour épancher son humeur ratiocinante ; pour être sceptique, ou pour faire le sceptique au profit du scepticisme. C'est un auteur et un philosophe.

Lorsque Pascal fait mine d'ébranler les sciences^ son dessein est plus grave. Il a intérêt à ce qu'elles soient le plus certaines possible et le plus crues. S'il les mine avec tant

(l)M.Molinier l'a déjà dit et dans les mêmes termes (Préface, p. li). Mais commo il est impossible d'exprimer la mémo chose autrement, je prends mon I)ien chez .M. .Molinicr, non sans le remercier en passant.

d'ardeur, c'est qu'il est sûr qu'elles ne céderont pas à ses coups. La confiance qu'elles lui inspirent est en raison directe de l'hostilité qu'il leur témoigne. En effet, il ne les juge pas absolument ; il les compare. Il veut qu'on les croie certaines ; mais il défend qu'on les croie plus certaines que la religion. Dans ces sentimens, il prouve aux fanatiques de la raison, qui veulent, avant de croire, comprendre tout et tout démontrer, que les sciences ont des parties où il n'est pas possible ni de rien démontrer ni de rien comprendre. Que si on le reconnaît avec lui, il n'interdira pas de croire à la science ; il demandera la même complaisance pour les obscurités de la religion. Il ne s'amuse donc pas, comme Montaigne, à former des doutes i)our amasser des nuages. Outre le mépris qu'une ardente piété lui donne pour les connaissances humaines, il les mesure ; il en attaque, non la certitude, mais les preuves. Il s'étudie à rendre moins exigeans ceux qui vont entendre sa démonstration, ou plus circonspects ceux qui, après l'avoir entendue, ne sont pas satisfaits. Il ne doute pas pour faire douter, mais pour faire croire (0. C'est un homme et un chrétien.

i( Pyrrhonisme rabattra cette vanité. » Cette vanité rabattue, pyrrhonisme s'évanouit.

(1) Cette tactique est déjà indiquée par Montaigne : « C'est cependant beaucoup de consolation à l'iiomine chrestien de voir nos utils mortels et caducques si pioprement assortis à notre foy, que lorsqu'on les emploie aux subjects de leur nature mortels et caducques, ils n'y soyent pas appropriez plus uniement ny avec plus de force. » Essais, n, 12.

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