LE TEMPÉRAMENT, LK CARACTÈRE ET LA PÉNITENCE
Sommaire. — I. De la violence naturelle de Pascal. — Elle est accrue par l'esprit de secte. — Elle est dirigée par la religion et par Montaigne contre la raison. — II. Pascal pénitent et les trois concupiscences. — Ce qu'il'fait pour échappera la concupiscence de la chair. — Ce qu'il fait pour échapper à l'orgueil ou concupiscence de la domination. — Ce qu'il doit faire pour échapper à la concupiscence de l'esprit. — De la thèse dogmatique dans les Pensées. — Pourquoi elle est moins développée que l'autre. — Pourquoi elle est développée néanmoins dans une certaine mesure. — Idée de l'Apologie de Pascal, sous sa forme définitive. — Que le scepticisme en eût disparu.
J'ai réservé pour ce dernier chapitre certaines considérations, qui aboutissent à des jugemens, sinon moins certains, du moins plus difficilement démontrables. Gomme j'ai maintenant pour objet d'examiner l'influence des sentimens probables de Pascal sur l'expression de sa pensée, cette psychologie, qui ne saurait prétendre à imposer ses conclusions, bien qu'elle les fonde sur des raisons solides, veut se tenir à part, pour ne pas les compromettre, des résultats acquis antérieurement par le raisonnement strict.
(( Mais après tout, qui découvre mieux la faiblesse humaine que la religion ? Aussi est-ce son intention de bien
faire sentir h i'iiomme son mal, sa faiblesse, son rien, et pai* là le faire recourir à Dion, son bien, sa force, son tout. ;> Ainsi parle le théologal Charron, au livre de la Sagesse 0), et le livre des Pensées n'est pas pour lui donner tort. Si on rassemblait les traits dont Pascal a représenté l'homme en divers endroits de son livre, on en formerait un portrait effroyable, auprès duquel pâliraient les damnés du Jugement dernier. Est-il vrai de dire que plus un chrétien est fervent et plus il devient sévère ? Je ne le pense pas ; on trouverait d'illustres exemples à rai)pui du contraire. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est qu'au sein de la même religion, chaque ordre a des traditions particulières de bénignité ou de rigueur, de complaisance ou de rudesse, et que dans le même ordre, les individus tempèrent ou exagèrent l'esprit général selon le tour de leur caractère. Le jansénisme a été une secte austère, dure, triste. Il n'a su pourtant étouffer dans cet aimable Nicole ni la bonne grâce, ni même l'indulgence. En revanche, il a donné une issue et un but à la violence naturelle de Pascal ; il l'a augmentée en la tournant vers un objet pieux qui la légitimait ; il l'a enflammée en la sanctifiant. A ce lutteur frémissant qui satisfaisait mal ses goûts de bataille dans quelque défi scientifique ou dans des disputes avec le Père Noël, avec Descartes, avec le Père Lallouère, avec Wallis, le jansénisme mit une arme en main, lui montra deux adversaires et lui dit : Va , tu es apôtre ; combats et sois vainqueur. Pascal se rua, et livra deux batailles furieuses. On dit que de la première les jésuites sont morts ; à coup sûr ils en ont encore le flanc saignant. Dans l'autre, l'ennemi de Pascal, c'était l'homme naturel. Celui-là ne perd rien à être attaqué. Au contraire, celui qui se vante de l'avoir abattu, on se demande s'il est insensé ou de mauvaise foi. Les coups que Pascal lui donnait ensanglantaient Pascal. Mais si différent qu'ait été
(1)L. I, ch. 37,9.
le résultat des deux luttes, Pascal ne lut juste ni pour les jésuites (on peut ainsi parler sans les aimer, par amour de la vérité), ni pour l'homme. Ne demandez pas à Montaigu son avis sur Capulet ; moins encore à un croisé sur un infidèle. Cette fureur belliqueuse, cet instinct de combattivité, comme disent les phrénologues, si fort développé dans le tempérament de Pascal, expliquent dans la pensée de Pascal bien des exagérations. Sur la pente d'une inclination naturelle, un homme poussé en outre par les motifs les plus puissans va bien loin, plus loin parfois qu'il ne veut. Si Pascal avait eu à refaire les Provinciales, il les eût faites dix fois plus fortes ; il l'a déclaré lui-même, et sa parole est digne de foi. Mais il eût sans doute rabattu de son hostilité contre l'homme, et en eût changé, sinon son opinion, du moins l'expression de son opinion. Après avoir si impitoyablement ravalé la bête, il eût relevé l'ange ; son dessein même lui en faisait une loi.
Car enfin sa passion contre l'homme est incroyable. Il lui lance les injures les plus véhémentes, les apostrophes les plus cruelles. Il ne lui fait pas grâce d'un mépris ni d'un coup. Il se déchaîne, il s'emporte, il fait rage. Si, comme on l'a voulu, il a été pris de vertige, c'est de celui qui saisit les hommes les plus braves à leur premier combat, et les fait lutter sans conscience à la manière des bêtes, hurlant, fi^appant, mordant, voyant trouble, stupéfaits au réveil du carnage qu'ils ont amoncelé, et oublieux des coups qu'ils ont portés sans les mesurer. C'est une semblable fureur qui anime Pascal, lorsque voyant la raison blessée à mort, il s'écrie avec une joie sauvage : « Il faut donc l'achever (l). » Littérairement, cette animation extraordinaire se nomme la verve. Ln auteur n'en est pas toujours le maître. Sainte- Beuve nous a montré Montaigne, l'écrivain « simplement amusé, lequel se sentant en bonne et chaude veine, ne
(1) Pascal, éd. Faugère, t. II, p. 125.
s'arrête plus, mais redouble et se laisse mener en tous sens par les figures de la pensée ». Si la verve entraine ainsi la plume de celui qui suit son plaisir, quelle n'en doit pas être la force, quand le plaisir est de plus reconunandé par le devoir? Pour avoir la pensée exacte de Montaigne et de Pascal, il faudrait peut-être moins rabattre du premier que de l'autre. Et cependant Montaigne nous a découvert plus d'une fois le vrai de ses opinions au contre-pied des déclarations de son livre (l),
Pascal n'est pas un sceptique, mais un satirique chrétien C^). Gomme les poètes d'une fougue tumultueuse, comme un Juvénal, sans déclamer toutefois, il cède à l'hyperbole. Sa piété maudit où elle devrait blâmer ; sa passion anéantit où sa justice se contenterait d'humilier. C'est la ferveur ; c'est aussi la verve.
Mais pourquoi dans ce procès ou plutôt dans cette condamnation sommaire de l'homme, s'en prend-il surtout à la raison ? Il faut remarquer d'abord que Pascal n'a nullement oublié de mépriser en l'homme la faiblesse du corps et l'imbécillité des sens, qui sont comme le physique de l'esprit ? La raison est plus particulièrement attaquée, mais non pas seule. Elle méritait cet excès de sévérité par la place qu'elle tient dans la vie et dans les vanités de l'homme. On imagine qu'au sein des sociétés primitives, où les plus puissans étaient les plus robustes, où l'orgueil s'attachait surtout à la force musculaire, les clercs humiliaient dans les laïcs, pour leur enseigner la grandeur de Dieu, non pas la raison, mais le corps. Tels ces chevaliers qui entraient en religion, pour avoir mésusé de leur vigueur corporelle, expiaient leur brutalité d'autrefois en recevant chaque jour un soufflet du plus
(1) Port-Roijal, t. II, 1. 3, p. 431.
(2) 11 est en ellet de ceux dont parle Spinoza {Traité politique, ch. i, 1, trad. Saisset) et qni « ayant appris à célébrer en mille façons une prétendue nature humaine qui n'existe nulle part et à dénigrer celle qui existe réellement,... au lion d'une morale, le plus souvent ont t'ait une satire. »
vil serviteur de la maison. Le proverbe est devenu vulgaire, mais il reste \Tai. La punition doit aller à ce qui a péché ; la crainte doit être de ce qui peut pécher. A Port-Royal, Mademoiselle d'Elbeuf, princesse de sang royal, ravalait sa noblesse, cause probable de ses tentations ou de ses fautes, dans les emplois tenus pour les plus ignobles. A Port- Royal, les prêtres, des évêques même, dont la principale dignité était leur caractère sacré, y voyaient justement par la un péril plus qu'un honneur ; ils s'abstenaient dès lors d'accomplir le sacrifice de la messe, et dans cette maison si disciplinée, les seules résistances qu'il faille signaler sont de pénitens qu'on veut faire prêtres, ou de prêtres qu'on veut faire directeurs (1). A Port-Royal, des soldats glorieux se laissaient battre et dévaliser par le premier maraudeur venu. Voilà autant de formes de volontaire humiliation chez ces personnages dont les intentions sont les mêmes, si leurs pratiques sont différentes. Pour être à la hauteur de cette sainteté, Pascal avait à mortifier en lui l'endroit par où il était prince et par où il était exposé. Qu'avait-il en lui de plus haut ? La raison. Et quelle faculté engendre chez la plupart des hommes le plus grand des vices, l'impiété ? C'est encore la raison. Pascal devait donc comme apologiste et comme apôtre s'attaquer surtout à la raison. Il y avait intérêt aussi comme pénitent ; mais c'est là une question importante, à laquelle nous donnerons tout à l'heure l'attention spéciale dont elle est digne.
Au temps où il vivait dans le monde, Pascal avait lu les Essais, pour s'y plaire. Au temps où il devint chrétien, c'està-dire janséniste, il relut les Essais pour en tirer des armes contre son ennemi. C'est alors, je pense, qu'il s'avisa que
(1) Ainsi M. Walon de Beaupuis ne fut ordonné prêtt-e qu'à l'âge de 45 ans sur les prières de M. Singlin et sur l'ordre de Monseigneur de Beauvais. M. Singlin ne devint directeur que contraint par M. de Saint. Gyran.. et M. de Saci par M. Singlin. Pour plus de détails, voir le Port- Royal de Sainte-Beuve.
« le pyrrhonisme sert à la religion ». Celte fréquentation, cette pratique constante des Essais, ont contribué plus que toute autre cause à donner au livre des Pensées les dehors du scepticisme. Le dessein de Pascal était, pour ce qui concerne la doctrine, de signaler dans l'homme des contradictions irréductibles ; en morale, d'humilier l'homme par la considération de sa faiblesse. Montaigne lui tourna les yeux vers les défauts de la raison, nlors que, sans ce guide, il eût dévoilé et flétri surtout la corruption du cœur qui, aimant le bien sans le suivre, hait le mal sans le fuir. Ainsi Racine :
Mon Dieu ! quelle guerre cruelle !
.le sens deux hommes en moi.
Je ne fais pas le bien que j'aime, Et je fais le mal que je hais.
Là est la tradition de l'Ecriture, et aussi dans l'opposition qui se voit entre notre désir et notre incapacité d'être heureux. Ce sujet, véritable lieu commun du christianisme, aurait exercé l'industrie de Pascal et rempli ce que nous avons appelé l'introduction de l'Apologie, si Montaigne n'était pas venu lui ajouter des argumens et une couleur nouvelle. Par Montaigne, ce qui était pure religion prit un air de philosophie ; ce qui était discipline prit un air de scepticisme. Après lui et à cause de lui, Pascal a de préférence attaqué dans l'homme la raison pour l'humilier. L'auteur des Pensées a emprunté à l'auteur des Essais maint argument, mainte expression même, que l'œil vigilant de Port-Royal ne sut pas toujours apercevoir. Mais qu'on ne l'oublie pas, en réponse à cette satire de la raison, un éloge de la raison devait avoir dans le livre sa place nécessaire, selon la doctrine des contradictions. On en voit quelques linéamens sur lesquels Pascal aurait insisté par la suite. En attendant, quelle tentation de prendre dans ce riche arsenal des traits
pour en accabler l'homme ! Il eût fallu moins de piété et plus de sang-t'roid que n'en avait Pascal pour résister à ce désir. Aussi, sans même y regarder, il y ramassa à pleines mains, pêle-mêle, tout ce qui peut tuer l'orgueil. Il faillit du coup tuer la raison ou paraître le vouloir ; mais il ne le voulait pas. Aussi le fit-il voir dans quelques fragmens dogmatiques, d'autant plus décisifs qu'ils sont plus rares. Son pyrrhonisme est d'emprunt et naît de sa passion ; son dogmatisme est le véritable fils de sa pensée, volontairement conçu et sans violence.
Pascal a beau dire : « Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi, que je trouve tout ce que j'y vois, v II est possible qu'il l'ait trouvé après Montaigne, mais l'eût-il trouvé sans Montaigne '.' Et sans Montaigne, eùt-il articulé contre la raison tous ces griefs qu'il lisait chez Montaigne, et presque dans les mêmes termes 7 Qu'il ait à tout propos cité un livre qu'il savait par cœur et qui pouvait servir à la religion, il est étonnant qu'on s'en étonne. Mais il l'a utilisé et non approuvé. Croit-on que, si Pascal avait embrassé pour son compte le scepticisme, il se serait traîné à la remorque d'un autre, sans chercher une preuve nouvelle, sans du moins revêtir les mêmes pensées d'expressions différentes ? Il a employé les argumens de Montaigne, non comme des alliés dont il aurait embrassé les intérêts, mais comme des auxiliaires commodes qu'il avait sous la main et qui faisaient ses affaires, sans qu'il fil les leurs. Autant il s'en présentait, autant il en lâchait contre l'adversaire. S'il ne les eût pas connus d'abord, il est douteux qu'il eût jamais pensé à s'en servir. S'il n'avait pas lu le livre de Montaigne, il est douteux qu'il eût fait servir le pyrrhonisme à la religion. Du temps où il était dans le monde, Montaigne était, pour lui le législateur des honnêtes gens, « l'incomparable auteur de l'art de conférer (1) » ; quand il fut devenu chrétien, il le ju-
(1) Second fragment de ÏEsprit géométrique, Havet, t. II, p. 304.
geait « incomparable... pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière et de ses égaremens, qu'il est difficile, quand on fait un bon usage de ces principes, d'être tenté de trouver des répugnances dans les mystères ; car (dit-il) l'esprit en est si battu qu'il est bien éloigné de vouloir juger si l'Incarnation ou le mystère de l'Eucharistie sont possibles ; ce que les hommes du commun n'agitent que trop souvent (1). » Pour atteindre cette fin, Pascal aurait employé bien d'autres moyens. Mais ce que nous avons voulu établir, c'est que celui-là, je veux dire le scepticisme, lui a été suggéré, imposé presque. Rien n'établit que Pascal l'a approuvé en lui-même. L'usage immodéré peut-être qu'il en a fait, s'explique par les avantages que cette doctrine philosophique donne à la religion sur les incrédules. Et nous diminuons encore la responsabilité de Pascal sur ce point, en montrant comment son familier Montaigne, encourageant sa haine de l'homme naturel, lui met en main ses armes de sceptique. Il suffisait à Pascal que ce fussent des armes ; voilà pourquoi il les a acceptées ; le reste était pour lui sans importance ; îl devrait l'être aussi pour nous. Cette vérité éclate, que Montaigne s'est feint religieux pour mieux se montrer pyrrhonien ; que Pascal s'est feint sceptique pour mieux se montrer religieux. On croit le premier ; on doute de l'autre, qui cependant est plus vraisemblable et se prouve mieux.
Ces preuves, il est vrai, ne sont pas géométriques. Elles sont toutefois de nature à persuader ceux qui donnent quelque créance à l'esprit de finesse. L'exemple des Pères et des plus saints pcnitens, l'ardente piété de Pascal, la fougue de son tempérament, la familiarité de Montaigne, ces causes expliquent comment, dans un ouvrage où la doctrine était l'opposition du pyrrhonisme au dogmatisme, le pyrrhonisme a été développé avec ampleur, avec passion, avec une
(1) Entretien de Pascal avec M. de Sacl, Havet, 1. 1, p. cxxxv.
visible faveur, avec un luxe d'argumens qui a manqué à l'opinion contraire.
Pascal a-t-il été cependant plus fort dans ce qu'il a dit contre la raison qu'en sa faveur ? Assurément non ; nous l'avons fait voir. Sa pensée intime est, en définitive et sur tous les points, favorable au dogmatisme, et les fragmens où il élève l'esprit de l'homme sont plus décisifs que ceux où il le rabaisse. Mais ces derniers sont bien plus nombreux ; l'auteur y paraît épancher ses sentimens avec plus de plaisir ; il y est plus agressif, et sinon plus assuré, du moins plus résolument affirmatif. Nous avons montré pourquoi Pascal a tant accordé au scepticisme ; il faut expliquer maintenant pourquoi il a si peu accordé au dogmatisme, ou pour mieux dire, à l'exposition du dogmatisme.
Le plus raisonnable des jansénistes, Nicole, a signalé souvent, comme un tourment de toutes les heures, « cette horrible incertitude de la grâce ou de la haine de Dieu, de notre salut ou de notre perte, où il faut que nous passions la vie tout entière vlj ». Mais, depuis Pandore et malgré Jansénius, l'homme ne peut vivre sans espérance. Aussi, le même Nicole a-t-il donné une règle selon laquelle il est raisonnablement permis au fidèle de se croire en état de grâce : « Comme donc, dit-il, on ne peut pas distinguer parfaitement les actions qui viennent de l'esprit de Dieu d'avec celles qui viennent purement des efforts de l'homme, on a toujours
à travailler On doit toujours s'exercer dans la vertu,
jeûner, prier, faire l'aumône, réprimer ses passions et vider son cœur, autant qu'on le peut, de toutes les afiections humaines. Ceux ((ui vivent de la sorte ne sont pas pour cela dans une assurance pleine et entière, parce qu'ils peuvent
(l) Essais de Morale, t. IV. Du paradis, cli. vi.
faire tout cela par un amour-propre ; mais néanmoins, ils ont une juste confiance et un grand sujet d'espérer d'être véritablement à Dieu, parce qu'il est très-rare que l'amourpropre contrefasse la charité pendant toute la vie (1). »
Cette ignorance, tempérée par cet espoir, a rempli et réglé la vie des pénitens jansénistes. Pascal en particulier, pour mériter son salut, a suivi avec une rigueur terrible ce précepte : réprimer ses passions. Il est bon de voir jusqu'où il a porté son obéissance, et quelle sévérité il a mise à juger sa propre conduite. « Les saints, a-t-il écrit, subtilisent pour se trouver criminels et accusent leurs meilleures actions. » Cette pensée date du temps des Provinciales ; au temps de l'Apologie, il la répétait : « Il n'y a que deux sortes d'hommes, les uns justes, qui se croient pécheurs ; les autres pécheurs, qui se croient justes (2). » Pascal se sentait juste et se croyait pécheur. Comme les saints, il a subtilisé pour se trouver criminel. Considérons un moment le raffinement de ses exigences envers lui-même ; nous en tirerons peut-être une instruction utile.
Le péché marche à la suite de la concupiscence. La concupiscence, que l'on appelle aussi dérèglement, cupidité, délectation, n'est autre chose qu'un poids habituel qui incline l'âme à jouir des créatures, ou, comme dit Augustin, des choses inférieures. La concupiscence est triple. Elle recherche le plaisir de la chair, le plaisir de dominer, le plaisir de savoir. Jansénius ajoute à cette instruction, que lu concupiscence de l'esprit est tout à lait condamnable, libido sciendi omnino vitiosa estp), et que l'amour de la science, si on le laisse croître, n'aboutit pas à moins qu'au sacrilège.
Pascal, pénitent, se défendait contre ces trois concupiscences. C'est à ce soin qu'il consacrait sa vie. Il scrutait
(I) Dialogue de Guillaume Wendrock pour servir d'éclaircissement à la dix-huitième lettre au Provincial.
Cî) Pensées, art. xxv, 7i.
(3) Augustinus, De nlatu nalurae lapsae. 1. ii, c. 7, 8, 46.
avec une attention anxieuse et de tous les instans, ses sentimens, ses pensées, ses actes, pour voir si l'ennemi ne s'y était point insinué, si le malin n'y avait pas distillé le venin du péché, enfin, si une tentation victorieuse et inaperçue n'avait pas mis en péril le salut du pécheur. Des trois concupiscences la plus dangereuse étant celle de l'esprit, on comprendra mieux la crainte qu'en avait Pascal et les moyens qu'il employait à s'en défendre, quand on aura vu à quels excès il se portait pour s'éloigner des autres.
Beaucoup penseraient avoir échappé à la concupiscence de la chair, s'ils s'abstenaient du commerce de l'amour charnel. La chasteté de Pascal allait bien au-delà. Quand Madame Périer veut louer la vertu de son frère, elle se croit obligée de dire, mais elle dit avec impatience, comme une chose inutile, que son frère ne connaissait pas « ces attaches criminelles et dangereuses ; car (ajoute-t-elle) cela est grossier et tout le monde le voit bien. » On rapporte que Saint Louis de Gonzague, à l'âge de quatre ans, se détournait de sa mère, parce qu'elle était femme. Cette pudeur malsaine fut presque égalée par Pascal, avec moins de précocité toutefois. Non-seulement il s'interdisait les amitiés les plus innocentes, pour ne rien donner aux créatures de ce qui appartient au Créateur ; non-seulement il se rendait chaque jour de plus en plus étranger à sa famille, qu'il avait autrefois si vivement aimée. — Il croyait, en tenant cette conduite, suivre l'exemple du Sauveur : « Jésus s'arrache d'avec ses disciples pour entrer dans l'agonie ; il faut s'arracher de ses plus proches et des plus intimes, pour l'imiter (1). » — Mais à quel précepte divin obéissait-il, quand il interdisait à une mère d'embrasser ses enfans, cette femme étant sa sœur, ces enfans étant ses neveux ? Il ne pouvait souffrir ces caresses, disait-il ; et il sut persuader à une mère tendre et aimable qu'il fallait s'en garder, comme d'une recherche sen-
1) Le My&tève de Jésus, Havet. t. 11, p. 207.
suelle (i) ; déplaisante exagération d'une piété inquiète, qui clierchait le bien et voyait le salut au contrepied de la nature ! Dans son détachement des choses et des personnes d'ici-bas, Pascal passa de bien loin la mesure recommandée par Port- Royal. 11 ne calma pas son amour pour les siens ; il l'étoufla. Lorsque son père mourut avant le temps de sa dernière conversion, on sait la lettre dogmatique qu'il écrivit à la famille de son beau-frère ; pourtant, un peu d'humanité y palpite encore. Lorsqu'on vint lui annoncer que sa sœur était morte, il ne dit rien, sinon : Dieu nous fasse la grâce d'aussi bien mourir! Cette insensibilité lui a été souvent reprochée ; souvent aussi on l'a défendu, en invoquant l'exemple de ces Messieurs. A tort ; car les solitaires s'étudiaient à diminuer l'effusion, non à supprimer la tendresse de l'amour qu'ils portaient à leurs proches. Saint Augustin, leur modèle, avait pleuré amèrement la mort de sa mère ; s'il réussit à cacher ses larmes en public, il ne crut pas devoir en faire un secret dans ses Confessions (2). Suivant cet illustre exemple, on trouve dans la vie de la Mère Agnès et même de la Mère Angélique, des traits de bonté qui, dans ces cœurs sévères, charment, comme une fleur sur un sommet désolé. Arnauld et Saint-Cyran aimaient les enfans, Arnauld au point de jouer avec eux. Saint-Cyran pleura une petite nièce qu'il avait perdue ; c'est seulement au bout de deux jours que l'esprit, dit-il, demeura le maître (3). Son neveu, M. de Barcos, ressentit une si vive douleur à la mort de la Mère Angélique, qu'il se crut obligé de s'en justifier. Il était bien éloigné, disait-il, de l'opinion de ceux (^ui mettent la perfection de la vertu dans l'indifférence et l'insensibilité, laquelle l'Ecriture oblige de tenir pour un grand
(1) D'après le rapport de Madame Péricr elle-même. — V. IIavet, t. I, p. Lxxxn.
(2) Saint Augustin, Confessions, 1. ix, c. 12.
(3) Saint-Cyran, Œuvres chrétiennes et spirituelles, 1. 1, lettres 24, 2ô.
vice (1). Aux yeux de Pascal, une telle douleur était une surprise de la chair ; ou, s'il la considérait comme excusable chez les autres solitaires, il ne se la fût pas permise. Il eût craint que ces pleurs, coulant de ses yeux, ne vinssent du vieil homme et qu'il eût ;i. d(juter de son perfectionnement dans la vie chrétienne, par suite, de sa foi, par suite, de son salut.
Animé de ces sentimens de haine contre la chair, on peut juger comme il traita son corps, qui est la chair visible dans toute sa grossièreté. Tout ce qui pouvait plaire à ses sens l'effrayait comme une occasion de péché ; tout ce qui pouvait les offenser lui agréait comme une mortification. Il exerçait sa sainteté en prenant ses remèdes avec patience, en suspendant son goût pendant les repas, en mangeant des mets simples, en refusant des condimens. On sait les souffrances que lui causait sa mauvaise santé ; on sait aussi qu'il s'en félicitait, vu le bon usage que le chrétien fait des maladies. Non content des infirmités involontaires qui tourmentaient cette chair maudite, il voulut encore lui infliger un supplice dont il fût l'auteur. C'est alors qu'il se déchira les flancs et la poitrine avec cette ceinture de fer pleine de pointes, sur laquelle il donnait des coups de coude pour redoubler la violence des piqûres. Hélas ! hélas ! ne cédait-il pas, en réprimant ainsi la concupiscence de la chair, à la concupiscence du salut ?
Une des choses sur lesquelles il s'examinait le plus, écrit sa sœur, c'était cette fantaisie de vouloir exceller en tout. Madame Périer parle là le langage des théologiens. « Cette fantaisie de vouloir exceller en tout » traduit exactement les termes dont Jansénius désigne la concupiscence de la domination (2), libido excellendi. Au temps de sa vie mondaine,
(1) Mémoires pour servir ù l'histoire de Porl-Royal, Utreclif. 1712, t. II, p. 17.").
(2) Je suis, dans cette traduction du latin de Jansénius, l'usage ordinaire. Mais je pense que excellere serait mieux rendu, aujourd'hui surtout, par se distinriver.
quoiqu'il fût déjà croyant, Pascal hantait volontiers les grands seigneurs, tel que le duc de Roannez, et des hommes de bel air comme de bel esprit, tels que Meré ou Mitton. Il faisait des conférences sur divers sujets dev^ant des compagnies brillantes, dans des salons où se pressaient les duchesses et les cordons bleus ; là, il s'exposait sans crainte, avec plaisir peut-être, à recevoir ces complimens hyperboliques, que la mode du temps commandait. Nul doute que ce jeune homme parfaitement beau, qui montait à cheval, qui se faisait traîner dans un carrosse à quatre ou six chevaux, qui allaitvolontiers se promener au pont de Neuilly, comme le monde élégant va aujourd'hui au bois de Boulogne ; nul doute qu'il fût aussi un homme de mise soignée, et que son vêtement vînt du bon faiseur. Quand Jacqueline entra au couvent il lui chicana sa dot, pour n'avoir pas à restreindre son propre train de vie. Quelques mois après, Pascal, enfermé dans une chambre à Port-Royal, avait si bien tué « cette fantaisie de vouloir exceller en tout », qu'il laissait sa pauvre cellule devenir malpropre et que sa sœur était obligée de lui recommander les services du balai. Dès lors, et pensant d'après Saint Augustin que la première disposition pour devenir chrétien est l'humilité la seconde l'humilité, la troisième l'humilité (1), il fit de l'humilité un exercice quotidien. Il commença par supprimer les tapisseries de son appartement de Paris; il rechercha pour se faire vêtir, non plus les meilleurs ouvriers, mais les plus pauvres et les plus gens de bien ; il se passa, autant qu'il le put, de serviteurs, fit son lit et servit son manger ; il voulut enfin devenir le serviteur d'autrui et se consacrer au service des pauvres. Au moral, il calma son humeur bouillante, accorda à tous une liberté entière pour l'avertir de ses défauts, et se rendit aux avis qu'on lui en adressa, sans résistance. Il fit plus; il usa de feintes merveilleuses ])our cacher sa vertu et se donner un air dé-
(1) Augustin, Ep. cxviii, à Dioscore, c. m, 22.
plaisant (l). Quandle curé de Saint Etienne du Mont l'assistait dans sa dernière maladie, il répétait à toute heure : « C'est un enfant ; il est humble ; il est soumis comme un enfant. » Si Pascal entendit cet éloge, il en dut recevoir une grande joie et une grande assurance, au souvenir de la parole du Christ, qu'il avait copiée peu auparavant : « La Sagesse nous envoie à l'enfance : nisi cfficiamini sicut parvuli (2) »
Sut-il aussi bien se garder de la concupiscence de l'esprit? Dans un certain sens, oui. Pascal fit montre dès sa seconde conversion d'un grand mépris pour la science. Il ravala en paroles le mérite d'un grand géomètre au niveau d'un artisan. Il déclara inutiles ou indifférentes les découvertes de Copernic. Il fit ]j(Hî marché même de ses propres inventions. Voilà dans quel sentiment il pouvait se déclarer pauvre d'esprit. Mais, que cette humilité lui eût à jamais fermé les yeux sur son génie, c'est une autre question, et je demande à faire sur ce sujet quelques réserves qui me paraissent utiles. On a dit souvent que les Pensées sont un livre impersonnel où le moi n'apparaît que pour rendre l'exposition plus vive. Ce jugement n'est vrai ni au point de vue mondain, ni au point de vue religieux ; il faut examiner l'un et l'autre.
Pascal, en écrivant ses Pensées, n'oubliait pas ses divers mérites, et moins encore son salut. Il ;i lui-même fait mention de ses ouvrages, non sans les louer comme ils le méritaient, mais avec plus de laisser-aller qu'on n'en attendait d'un chrétien aussi strict. Il ne s'est pas gêné de promettre l'immortalité à certaines pensées de Salomon de Tultie, ou pour être plus clair, de Pascal, qu'il met de pair à compagnon avec ces deux auteurs incomparables selon lui, Epictète et
(1) V. Havet. t. I, p. Lxxxviii, et l;i note '.i.
(2) Pensées, art. xxv, 86.
Montaigne (1). Il revendique si hautement pour son Apologie le mérite de l'originalité, que Port-Royal supprime ses réclamations, où se laisse voir dans un jour trop cru l'amourpropre d'auteur (2). Il a cité à plusieurs reprises les Provinciales ^à> ; il y pense, je n'en doute pas, quand il écrit cette phrase : « Ceux-là honorent bien la nature qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même de théologie 0:). » Je gagerais que le fragment 26 de l'article vu fait allusion du Discours sur les Passions de l'Amour (5). Ailleurs Pascal nomme, par son nom cette fois, la machine arithmétique (6). Enfin, dit M. Havet, quand « parmi tant de génies illustres en différons genres, sa pensée va choisir le prince des physiciens et des géomètres, comment douter qu'il ne songe à lui-même et à ses propres inventions 0) ? » Cela est vrai et la présomption se change en certitude quand on sait que Pascal, et dans des compagnies, et dans des écrits rendus publics (8), avait été traité d'Archimède. Estce lorsqu'il venait de jeter sur le papier ces témoignages de son orgueil, que Pascal pressait du coude sur la ceinture de
(1) V. Pensées, art. vu, 17 l)is.
(2) V. Ibidem, art. vu, 9.
(8) Ibidem, art. vi, 7 bis; art. xxv, 131.
(4) Ibidem , art. vu, 28.
(5) « Quand un discoui's naturel peint une passion, ou un effet, on trouve dans soi-mônie la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût, en sorte qu'on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir, etc. »
((i) Pensées^ art. xxiv, 07.
(7j Havet, t. 11, p. 20.
(8) Dans La Mme historique de Loniir, livre m, lettre 14 (éd. LiVET) Voici le passage :
Je me rencontrai l'autre jour
Dedans le petit Luxembour,
Auquel beau lieu, que l'on bénie,
Se trouva grande compagnie,
Tant duchesses que cordons bleus.
Pour voir les êfets merveilleux
U'un ouvrage d'aritmélique.
Autrement de malématique.
fer garnie de pointes ? On peut en douter. L'âme d'un croyant a de si étranges replis, qu'il est difficile de les tous pénétrer. Quand on félicitait Domat d'avoir composé son livre si justement vanté sur Les lois civiles dans leur ordre naturel, il répondait avec candeur : « Je suis surpris que Dieu se soit servi d'un petit homme, d'un homme de néant, comme moi, pour faire un si bel ouvrage, pendant qu'il y a à Paris des personnes d'un si grand mérite (1). » Peut-être par quelque tour de pensée semblable, Pascal mettait-il au compte de Dieu les mérites qu'il découvrait en lui-même ; dès lors il n'avait pas à craindre de les considérer, et, de fait, il les considérait avec un plaisir qu'il croyait sans doute étranger à la concupiscence. C'est ainsi qu'il parcourait une de ces terres inconnues, dont parle La Rochefoucauld , et qui relèvent sans le savoir de l'empire de l'amour-propre. Assurément il jugeait irréprochables les fragmens cités plus haut ; sinon, ou il ne les eût pas écrits, ou écrits, il les eût barrés. « J'ai en toutes mes actions (disait-il) la vue de Dieu qui les doit juger (2). .) On peut ajouter : non-seulement il avait la vue de Dieu dans tous ses actes, mais encore dans toutes ses pensées. Aucune ne lui a échappé ; il les a toutes méditées, du moins en tant qu'elles pouvaient lui être un mérite ou un démérite. Donc, dans celles qu'il a écrites, sa tâche était double : en même temps qu'il avait à exprimer
Où, par un secret sans égal,
Son rare auteur, nommé Pascal.
Fit voir une spéculative
Si claire et si persuazive
Touchant le calcul et le jet
Qu'on admira son grand projet ;
n fit encore sur des fontaines
Des démonstrations si pleines
D'esprit et de subtilité, '
Que l'on vid bien, en vérité.
Qu'un très-beau génie il possède.
Et l'on le traita d\irchimèdfi.
(1) Cousin, Jacqueline Pascal, appendice numéro 3, p. 434.
(2) Pensées, art. xxiv, 69.
son opinion, il avait aussi à satisfaire Dieu, ou plutôt, rentrant dans l'humanité, disons qu'il avait de plus à préparer son salut. Si l'on veut donc que ses éloges de lui-même lui aient été arrachés malgré lui par l'orgueil et qu'il les ait reconnus orgueilleux, par-dessus les mobiles que nous venons d'indiquer et (jui dirigeaient sa plume comme sa conduite, il avait encore celui d'expier son orgueil.
Si l'on sait lire Pascal, on le voit témoigner que l'Apologie ne devrait pas être seulement pour autrui un instrument de persuasion, mais pour lui-même un instrument de salut. Ce jugement nous servira ; approfondissons-le. Un homme d'un esprit pénétrant et ferme, à qui l'on disait que Pascal écrivait pour lui-même autant que pour son lecteur, répondait vivement : Je n'en crois rien ; Pascal n'était ni charlatan ni dupe. D'accord; ces noms ne conviennent point à Pascal. Mais il ne lui était pas défendu de soigner ses affaires, qu'on nous passe le mot, en même temps que celles du prochain, et de veiller à se maintenir sur la route du salut, où il voulait engager les autres. Nicole, parlant de ses Essais de morale, s'exprime ainsi : « Il y a plus de dix ans que je n'ai point d'autre dessein en écrivant que de m'occuper et d'appliquer mon esprit à certains sujets qui me paraissent utiles pour moi-même. Ainsi, je suis payé de mon travail par mon travail même, et quand je serais tout seul au monde, je ne ferais pas autre chose que ce que je fais (1). » Cette citation ne conviendrait pas de tout point à Pascal, qui s'en prenait à des adversaires bien vivans et bien résistans ; néanmoins elle nous ouvre un jour sur le parti qu'un moraliste chrétien
(1) Essais de Morale, t. VIII, lettre 97. — Ce passage de Saint-Cyran, dans le même sens, est aussi remarquable : « J'ai été frappé aujourd'hui de ces paroles de Saint Paul, dont le sens est assez caché : modo enim hominibus suadeo an Deo, qui montrent qu'en parlant aux hommes, il ne prétendait point parler à eux, parce qu'il n'avait que Dieu et sa gloire dans l'esprit. » — Œuvres chrétiennes et spirituelles, t. II, lettre 114, p. 531.
peut tirer pour lui-même de son œuvre. Son livre doit luiêtre un enseignement, une prédication, un moyen de se perfectionner dans la vie religieuse. Mais en même temps un livre est un acte ; son livre doit être, comme tous ses actes, soigneusement scruté dans toutes ses parties, de peur qu'il n'ait cédé par quelque endroit à la concupiscence. Ceci nous ramène à Pascal. Étant donné le plan qu'il s'était tracé pour composer son Apologie, il devait rencontrer chemin taisant des pièges nombreux, que lui tendait de toutes les concupiscences la plus redoutable, celle de l'esprit. Quel était donc ce danger ? C'est l'obligation où il était de vanter rhomme, et dans l'homme ce qu'il y a de pire, la raison. On saisit mieux la répugnance qu'il mit à accomplir cette tâche redoutable, quand on a vu avec quelles précautions, au prix de quels sacrifices il se gardait de péchés moins graves. Et qu'on ne nous accuse pas d'être subtils dans notre analyse ; nous ne cherchons qu'à pénétrer les subtilités dont la sainteté de Pascal se torturait pour se trouver coupable et pour se préserver de l'être (l).
Pascal s'est engagé à faire voir dans l'homme un monstre au corps de boue et à la tête d'or, pétri de mal et de bien, fait de bassesse et de grandeur. Il remplit avec joie, avec amour, avec violence, la première partie de sa tâche. Ces pages véhémentes où Pascal nous vide tour à tour de tous nos avantages, sont incomparablement belles parce qu'elles sont profondément senties et que l'écrivain y a mis son cœur. Faut-il croire que Pascal de lui-même pensait tout le mal qu'il dit de l'homme ? Non, sans doute ; nous avons montré déjà que Pascal, dans ses violentes satires de la nature humaine, suit l'exemple des Pères de l'Eglise et se déchaîne contre l'homme pour rabattre la vanité de l'homme. Mais, outre l'intérêt de la morale chrétienne, l'intérêt
(1) Voir à ce sujet la pensée 79 de l'article xxiv : « Tout nous peut être mortel, etc. »
propre de Pascal était engagé dans cette conduite. Cet homme, dont il décriait toutes les actions, toutes les facultés, c'était son prochain, mais c'était aussi lui-même. En le frappant, il s'atteignait. C'était sa revanche de la concupiscence. Chaque coup qu'il portait lui était un mérite ; sa fureur était un acte de foi. Cette raison, qu'il juge imbécile, ne vous y trompez pas, c'est la sienne. Il l'offre en sacrifice au Seigneur, espérant de cet holocauste un prix qu'on devine. Il fatigue son intelligence à trouver des raisons de se mépriser elle-même ; et (luand, après de prodigieux efforts, elle se relâche un moment, après avoir tiré parti pour l'accabler de ce qu'elle trouvait, il tire parti de ce qu'elle ne trouve pas : « En écrivant ma pensée, dit Pascal, elle m'échappe quelquefois ; mais cela me fait souvenir de ma faiblesse que j'oublie à toute heure, ce qui m'instruit autant que ma pensée oubliée ; car je ne tends qu'à connaître mon néant (•!). » Cet aveu est clair, sinon complet. Pascal n'a pas seulement tendu à connaître son néant, il a tenu encore à l'étaler, parce qu'il trouvait un double avantage, pour son salut, à connaître sa bassesse, pour sa tranquillité, à se répéter qu'il la connaissait. Voilà, en outre des autres raisons, comment il se fait que la partie de l'Apologie consacrée à la bassesse de l'homme fut d'abord développée dans toute son ampleur. Pascal n'y a pas seulement exposé une opinion théologique ou philosophique sur notre nature ; il y a mis tout ce qui peut rabattre les trois concupiscences, avec un développement proportionnel à leurs forces respectives. La chair y est maltraitée moins que l'orgueil et la raison, parce que Pascal avait moins à en craindre. L'orgueil y est bafoué presqu'à chaque page ; mais c'est la raison, contre laquelle Pascal
(1) Pensées, art. vi, 48. — C'est le même sens que présente cette autre pensée, barrée de la main de Pascal : « Pensée échappée. Je la voulais écrire. J'écris, au lieu, qu'elle m'est échappée. »
épuise son énergie, parce qu'elle est en même temps orgueilleuse et savante et qu'elle met par là deux fois le salut en péril. Or, il se trouve par malheur que dans la philophie humaine la répression de la concupiscence de l'esprit a été nommée scepticisme par des hommes qui en méconnaissaient l'inspiration rehgieuse.
C'est ainsi que Pascal peint en traits de feu les défauts et les vices de l'homme, avec une énergie que stimule l'espoir d'un inestimable salaire. Cette bassesse, la voir est d'un chrétien ; la mettre à nu et appeler le monde à la contempler, est d'un apôtre ; la considérer et la mépriser en soi-même est d'un saint. Jusque-là, la tâche de Pascal lui est aisée et avantageuse. Mais la loi de son ouvrage lui ordonne maintenant de montrer à l'homme sa grandeur. La grandeur de l'homme, qui donc osera l'apercevoir, sinon l'amour-propre ? qui osera la vanter, sinon l'orgueil ? Pascal laissera-t-il s'agiter en lui ces deux auxiliaires du démon ? s'éloignera-t-il de Jésus-Christ? Quand il écrira, non plus pour lui surtout, mais pour les autres, quand il sera près de donner au public l'Apologie, quand il tâchera d'édifier le prochain en lui montrant dans notre double nature la preuve de notre origine céleste, la marque de nos devoirs et le gage de nos espérances, alors Pascal osera revenir sur cette question de notre grandeur et la traiter plus à loisir, mais d'une main encore timide ; car il craindra d'être induit en orgueil et de céder à la concupiscence. Un auteur profane se damnerait à ce travail, s'il s'appliquait simplement à discerner dans la nature humaine ce qu'elle a de bon, pour s'instruire et pour instruire. Mais Pascal ne voit en l'homme que Dieu. Aussi, comme les enfans de Port-Royal faisaient leur salut en apprenant par devoir les 'vers que Virgile s'était damné à composer par plaisii-, Pascal se sauvera là où un autre se perdrait. Cependant l'homme est faible, les tentations sont fortes, le chemin du ciel est étroit. Pascal hésite jusqu'au dernier moment à traiter de
notre grandeur; car ce devoir lui impose l'épreuve redoutable d'élever l'homme, c'est-à-dire lui-même, et de s'exposer au châtiment qu'annonce cette parole divine : « Ceux qui s'élèvent seront abaissés. » Donc Pascal avait autant d'intérêt à ne pas traiter de la grandeur de l'homme, qu'il avait jugé avantageux d'en faire éclater la petitesse. Le plus grave inconvénient de cette tâche eût été de vanter dans l'homme la raison ou l'entendement, comme on voudra, ce qui l'aurait asservi à la concupiscence de l'esprit, ce qui eût compromis son salut. Or, il se trouve par malheur que dans un certain sens et pour certains hommes, céder à la concupiscence de l'esprit, cela se nomme être dogmatique ou défendre le dogmatisme. Voilà par quel renversement du sens juste des mots on a pu dire que Pascal avait donné tant de gages au scepticisme et si peu au dogmatisme, quand il eût fallu selon la vérité constater que Pascal cherchait à s'humilier et redoutait de s'enorgueillir.
Passons aux preuves.
« Il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur, et il est dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'un et l'autre. Mais il est très-avantageux de lui représenter l'un et l'autre. — Il ne faut pas que l'homme croie qu'il est égal aux bêtes, ni aux anges, ni qu'il ignore l'un et l'autre, mais qu'il sache l'un et l'autre (1). » L'instruction que Pascal réglait en ces termes, l'a-t-il vraiment donnée à ses lecteurs ? Si je jette un coup d'œil sur l'édition de Port-Royal, je remarque qu'un chapitre de 4 pages est consacré à traiter de la grandeur de l'homme, tandis que 4 chapitres formant ensemble 33 page^, sont employés à en montrer la bassesse, avec ces titres divers : Injustice et corruption de l'homme,
(\) Pennées, art. i, 7, 7 bis.
Vanité de Vhomme, Faiblesse de l'homme, Misère de l'homme ; sans compter que dans les autres parties du li\Te, on trouverait sans peine des pensées relatives à la bassesse, tandis que le seul chapitre de la grandeur épuise son sujet. Cette constatation matérielle est grossière, si l'on veut, mais significative. D'où vient donc cette inégalité entre la thèse et l'antithèse ? L'une et l'autre étaient cependant, s'il faut en croire Pascal, également nécessaires à l'instruction de l'homme. Pascal a donc néghgé les intérêts de l'homme. Mais s'il ne devait avoir en vue que l'avantage du prochain, comment a-t-il pu l'oublier, sinon pour d'autres intérêts, et quels autres intérêts que les siens propres pouvaient être engagés dans la question? Oui, Pascal n'abordait qu'en tremblant cet éloge obligé de l'homme, et s'il a répété à plusieurs reprises qu'il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes sans lui montrer sa grandeur, c'était pour se donner du courage à entreprendre cette tâche dangereuse, en se redisant bien qu'il s'en acquittait par devoir et non par plaisir. Mais la rareté même des pensées concernant la grandeur est une preuve de la violence qu'il s'est faite pour les écrire. Gomme il en a réduit le nombre au strict nécessaire, de même il a dû en atténuer la signification dans la mesure du possible. Il est donc probable qu'il en faut singulièrement outrer la doctrine, pour connaitre au vrai le sentiment de Pascal. Il a manqué à sa promesse : « Sil'hommese vante, je l'abaisse ; s'il s'abaisse, je le vante. » Il l'a souvent abaissé ; il l'a vanté rarement ; et ce n'est pas pour cette raison, que l'homme du siècle se vante souvent et rarement s'abaisse ; car il n'écrivait encore que pour ses amis de Port-Royal et pour lui. Dès lors, il faut penser qu'il s'abaissait en abaissant l'homme, non pas pour se conformer à une doctrine philosophique qu'il aurait embrassée, mais pour se mortifier et pour préparer son salut. La suite de notre recherche légitime ce jugement et la parole même de Pascal le confirme avec une autre force : « Les
philosophes ne prescrivaient point des sentimens proportionnés aux deux états. Ils inspiraient des mouvemens de grandeur pure, et ce n'est pas l'état de l'homme. Ils inspiraient des mouvemens de bassesse pure, et ce n'est pas l'état de l'homme. Il faut des mouvemens de bassesse, non de nature, mais de pénitence, non pour y demeurer, mais pour aller à. la grandeur. Il faut des mouvemens de grandeur, non de mérite, mais de grâce, et après avoir passé par la bassesse ("1). » Cette pensée nous livre le secret de la conduite de Pascal. Il s'est attardé à montrer la bassesse de l'homme, parce que c'était pour lui un moyen de prolonger sa pénitence ; il a hésité à montrer la grandeur de l'homme, parce que, quittant ainsi la bassesse, il quittait la pénitence, et dépouillait des sentimens qui le mettaient en assurance pour en prendre d'autres qui l'elFray aient. Il n'a pas cru qu'il avait suffisamment, comme il dit, passé par la bassesse. La maladie, puis la mort, vinrent l'empêcher de remplir tout son dessein. Supposez que Descartes eût disparu après avoir donné au public la première Méditation ; on n'eût pas manqué de dire : « Hé quoi ? ce grand homme était devenu sceptique ! C'est le doute provisoire du Discours de la Méthode qui l'a entraîné, et qui e.st devenu son maître après avoir été son instrument. » Puis quelque philosophe eût ajouté : «. Royer-CoUard et moi, nous nous y attendions. » Le cas de Pascal n'est pas tout à fait le même, puisqu'il devait maintenir en balance les deux thèses contradictoires ; mais l'assimilation reste vraie par quelques points, puisque dans les fragmens de l'Apologie, nous avons toute l'antithèse, que même il eût peut-être réduite, tandis que nous n'avons qu'une faible partie de la thèse.
Si l'on entre dans le détail des pensées où Pascal traite de la grandeur de l'homme, on y verra toujours la trace de cette double préoccupation, dont nous savons maintenant la
(1) Pentées, art. xii, 17.
cause : réduire cette grandeur ,[considérée>n"elle-même, (aux dimensions les plus minimes qu'il soit possible pour qu'elle ne devienne pas petite ; restreindre sur le champ la grandeur ainsi constatée, par l'évocation et l'exagération de notre petitesse. C'est ainsi qu'on trouvera, autant qu'on en voudra, des fragmens où l'homme soit maltraité sans compensation. En revanche, on n'en découvrira pas un où Pascal lui accorde un avantage qui ne soit en même temps un défaut. Ces rétractations ont été mises au compte de la doctrine de Pascal ; il faut les attribuer avant tout à l'humilité qu'il professe. C'est dans une même pensée ou mieux dans un même sentiment, qu'il a reproché à notre corps sa faiblesse, à notre cœur sa vanité, à notre raison ses fautes. C'est par conséquent d'un même nom qu'il tant qualifier sa conduite dans ces trois occasions ; et si l'on veut dire qu'il a été sceptique au sujet de la raison, il faut dire aussi qu'il l'a été au sujet du cœur et au sujetdu corps. Ce langage est dépourvu de sens ; il est par là l'image de l'opinion qu'il exprime. Au contraire, nous rattachons toute la pensée, toute la passion, toute la conduite de Pascal à une seule idée, à un seul sentiment, à un seul fait, Jésus-Christ, la foi, la pénitence. Et il a eu beau dire que « Jésus-Christ est un Dieu dont on s'approche sans orgueil et sous lequel on s'abaisse sans désespoir (1) ». Il a eu peur de céder à l'orgueil, s'il s'en approchait trop tôt, de même qu'il s'est abaissé sous lui, non pas sans désespoir, mais avec une incomparable espérance. Le manuscrit décèle à plus d'une page les sentimens que nous venons d'analyser. Ainsi Pascal écrit d'abord cette pensée nue et sans restriction : « Toute la dignité de l'homme est en la pensée. » Puis craignant de s'être compromis par l'éloge de la raison, il s'y reprend et ajoute en surcharge à la phrase rapportée plus haut, celle-ci : « Mais qu'est-ce que
1) Pensées, -.ni. xvii, 7.
cette pensée? Qu'elle est sotte (l)! » S'il avait commencé par la taxer de sottise, il aurait fait moins de façons pour en oublier la dignité. D'autres endroits du manuscrit laissent voir comme il manquait de sang-froid et comme il était peu maître de sa pensée, quand il traitait ces questions où sa philosophie même était traversée par les intérêts de sa pénitence. C'est ainsi que dans le premier mouvement de sa pensée, avant même d'avoir creusé son sujet, il avait donné au fragment célèbre sur l'homme abîmé entre les deux infinis, ce titre qui en rend mal compte, Incapacité de l'homme ; il dut le changer pour celui-ci, Disproportion de l'homme. Cette correction était infligée, on peut dire, à sa passion par sa logique. Il partait en guerre contre l'honnne avec des armes de pyrrhonien ; arrivé au terme de sa route, il est forcé de reconnaître qu'il avait pris un déguisement et s'en dépouille ; il avait envie d'être sceptique plus qu'il n'a pu l'être. Ailleurs, au contraire, il écrit d'abord ce titre assez clair. Contre le pijrrhonisme ; mais la suite dément de point en point l'intention de l'auteur, et voilà que la conclusion du morceau est tout entière, comme le déclare Pascal, à la gloire de la cabale pyrrhonienneC^). Ici donc, ayant envie d'être dogmatique, il n'osait aller au-delà du désir de l'être ; bien plus, chemin faisant, il se détournait et tendait au contraire de son but. Pour expliquer ces restrictions^ ces hésitations, ces balancemens, ces contradictions de Pascal, les critiques qui l'ont cru sceptique ne peuvent offrir aucune raison sérieuse, tandis que notre analyse rend compte de tout.
Afin de convaincre ceux qui soutiendraient que Pascal n'a rien accordé à la grandeur de l'homme et en particulier à la raison, parce qu'il ne trouvait rien à lui accorder, je citerai un dernier exemple et je l'examinerai à la loupe, si on veut bien donner un peu d'attention à de menus détails.
(1) Pascal, éd. Faugère, l. Il, p. 85, note \.
(2) Pensées, ;iit m, l.i.
Que l'on relise ce passage fameux, où Pascal, mettant en parallèle le pyrrhonisme et le dogmatisme, les juge également vrais et faux, par suite également insuffisans l'un et l'autre, pour trouver enfin l'instruction qu'il cherche dans le dogme du péché originel (1). Puisque Pascal égale le dogmatisme au pyrrhonisme dans sa conclusion dernière, il faut qu'il ait eu des argumens à donner en faveur du premier contre le second ; et sans nul doute, il en avait plusieurs. Reportez-vous maintenant à l'endroit de la pensée où l'on s'attend à les voir exposés, vous ne trouverez rien ; vous verrez au contraire les argumens du pyrrhonisme développés à outrance, alors que Pascal, dans sa proposition, s'exprimait ainsi : (t La principale force des pyrrhoniens, je laisse les moindres, etc. » Mais il vaut la peine de considérer le texte de près. La première partie du morceau se termine par ce résumé : « Voilà les principales forces de part et d'autre. » Or, comme le remarque M. Havet, la partie des dogmatiques manque, tandis que celle des pyrrhoniens a sa juste étendue. Que conclura-t-on de ce fait, sinon qu'il y a dans les Pensées comme des places vides réservées au dogmatisme et que Pascal devait ensuite remplir ? Ce n'est pas tout. Après avoir terminé sa revue des ressources du pyrrhonisme, et clos en quelque sorte le bilan des deux doctrines contradictoires par cette déclaration. Voilà les principales forces de part et d'autre, Pascal, quelques lignes après celle où il avait écrit. Les principales forces des pyrrhoniens, je laisse les moindres, reprend cette dernière partie de sa phrase, je laisse les moindres, et énumère par prétérition ces moindres forces, qui n'en sont pas moins énumérées. Je vois les sentimens qui règlent cette conduite de Pascal. Il a le dessein d'opposer le dogmatisme au scepticisme sur un terrain où leurs armes soient d'égale force, et il oublie d'armer le dogmatisme, quand la loi de son ouvrage
'I) \ . Peiisrcs, ;ii I. Mil. I.
et son dessein essentiel sont de faire que le dogmatisme balance la victoire, quand tout son système d'argumentation est à bas si le pyrrhonisme triomphe. Quelle est donc l'explication de cette négligence, si l'on n'admet pas que Pascal hésite à taire le dogmatiste, et comment expli(|uera-t-on cette hésitation, si l'on refuse de croire que Pascal a peur, en vantant l'homme, de céder ou de paraître céder à la concupiscence'? C'est par un sentiment tout semblable, mais dirigé dans l'autre sens, qu'il énumère complaisamment las principales forces du pyrrhonisme et qu'après s'être proposé de laisser les moindres, il les expose dans une récapitulation complète. Quand il veut bien enfin penser au dogmatisme, voici avec quel mépris il en parle : « Je m'arrête à l'unique fort des dogmatistes, qui est qu'en parlant de bonne foi et sincèrement, on ne peut douter des principes naturels. » Et dire que cette unique affirmation, présentée si dédaigneusement, doit en fin de compte demeurer victorieuse, sinon pour dépasser les pyrrhoniens dans l'explication de notre double nature, du moins, et c'est ce qui seul nous importe, pour assurer en fait la certitude ! Telle est en effet la conclusion logique de tout le passage. Mais il en a une autre, morale celle-là, qui découvre par-dessous les opinions, les sentimens de Pascal, tels que nous les mettons au jour dès le début de ce chapitre : « Le bon sens. Ils sont contraints de dire : Vous n'agissez pas de bonne foy, nous ne doi-mons pas, etc. Que j'aime à voir cette superbe raison humiliée et suppliante. Car ce n'est pas là le langage d'un homme à qui on dispute son droit, et qui le défend les armes et la force à la main. Il ne s'amuse pas à dire qu'on n'agit pas de bonne foi, mais il punit cette mauvaise foi par la force (1). » Pascal, louant Montaigne devant M. de Saci, ne pouvait, disait-il, voir sans joie dans cet auteur la superbe raison si invinci-
(ï) Pensées, art. xxv, 36. — Voir le jugement de Pascal lui-même sur re manque de force, dans le fragment 8 de l'nrlirli^ vi.
blement froissée par ses propres armes et il était porté par là <à aimer de tout son cœur le ministre d'une si grande vengeance. Plus tard il voulut être à son tour le ministre de cette vengeance, qui le détournait donc de louer la raison, avec autant de force (ju'elle le portait à l'abaisser. Mais il faut croire qu'il y a une dilïérence sensible entre sa conduite et celle de Montaigne, puisque M. de Saci « lui dit (ju'il ressemble à ces médecins habiles qui, par la manière adroite de préparer les plus grands poisons, en savent tirer les plus grands remèdes (l). » En effet, là où l'un détruit la raison, l'autre se contente de r humilier utilement. On entend bien ce que le mot veut dire ; on admet que Pascal a fait la chose dans l'intérêt du prochain ; pourquoi ne pas croire aussi, après tant de preuves, qu'il l'a faite en même temps dans son intérêt '?
Les choses étant telles, ce qui m'étonne à présent, ce n'est pas que les pensées relatives à la grandeur de l'homme soient si rares dans l'Apologie ; au contraire, c'est qu'on les y trouve. Et là, je parle de si bonne foi, que j'ai cherché assez longtemps pourquoi Pascal, sans nécessité apparente, avait bravé le suprême danger qu'il voyait à les écrire. Je pense en avoir trouvé la cause. Le christianisme qui fonde sa morale sur le dogme du péché originel et qui professe que la contagion du péché d'Adam a voué l'homme au vice, par suite à la punition, a si bien jugé cette doctrine attristante, qu'il a essayé d'en combattre l'inévitable effet sur l'esprit de l'homme, en mettant l'espérance au nombre des trois vertus théologales. Le jansénisme, qui outre la doctrine du christianisme sur le péché originel et sur les conséquences du péché originel, assombrit encore l'horizon du croyant, et semble le condamner par le fatalisme à l'inaction et au désespoir, .lansénius, par la réllexion, pressentit ce premier effet ; les hommes de Port-Royal vivant en commun, virent