‹ Étude sur le scepticisme de Pascal, considéré dans le livre des PenséesChapitre 3 sur 26 · CHAPITRÉ II · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ II

l'accommodation de la méthode a la volonté

DE l'incrédule.

Sommaire. — De l'esprit de méthode chez Pascal. — L'art de persuader appliqué à la religion. — Les concessions faites aux passions des gens du monde. — Les avantages de ces concessions pour persuader sans démontrer. — Explication de l'argument du pari par l'art d'agréer. — Les argumens jugés, non selon leur justesse, mais selon leur efficacité. — Les preuves physiques de l'existence de Dieu mal employées pour convertir. — Théorie chrétienne de la volonté agissante. — L'appétit du bonheur, commun à tous les hommes, purifié et tourné vers le vrai biéYi. — Pascal, dans sa méthode, disciple de Port-Royal.

Pascal est à coup sûr un des hommes du monde qui ont le plus profondément réfléchi ; mais sa recherche et sa réflexion ont des caractères tout particuliers. D'ordinaire, les grands esprits sont poussés comme par l'entraînement d'un instinct vers le genre auquel leur génie les destine. Les traverses de la vie , le hasard des conditions les détournent parfois de leur chemin ; mais la tyrannie d'une vocation souvent mystérieuse pour eux-mêmes les ramène irrésistiblement aux fonctions que la grande dispensatrice, la Nature, leur avait assignées. Tel Descartes de soldat devint philosophe ; tels Corneille et Racine d'avocat et d'homme d'église devinrent poètes tragiques. On pourrait citer vingt autres exemples : Boileau d'abord procureur, Voltaire diplomate ; ailleurs qu'en France, Schiller médecin. Dans l'histoire de Pascal, rien de semblable. Il ne se laissa maîtriser ni aux choses extérieures ni à une inclination exclu-

sive. Son esprit semble dès l'enfance maître de lui-même comme de son objet. Il voit tracés sur un tableau des ronds et des barres ; il veut savoir de ces figures tout ce qu'on lui cache, et bientôt il parvient à la trente-deuxième proposition d'Euclide (^). Vous croyez qu'à l'exemple de tous les inventeurs, il va être en proie à sa recherche et ne penser qu'à l'étendre. Dans le même temps, le bruit d'un plat de faïence, frappé par un couteau, l'étonné ; il en veut savoir la cause ; il cherche, et le résultat de sa recherche est un Traité des sons. La géométrie n'avait pu l'enchaîner ; il était devenu physicien. Plus tard, auprès de son père, intendant pour les tailles en Normandie, il se fait commis, et afin d'achever plus commodément ses comptes, il imagine et construit la machine arithmétique. Son entrée à Port-Royal le jette au plus fort de la querelle contre les Jésuites ; on le presse d'écrire ; il y avait déjà pensé ; en quelques jours il compose la première Lettre au Provincial et se révèle admirable polémiste en même temps qu'écrivain supérieur. Des circonstances diverses le ramènent tantôt à la physique, tantôt à la géométrie, où il se signale par de nouvelles découvertes. En dernier lieu, sa conversion définitive en fait l'apologiste le plus éloquent, mérite qui l'aurait peu touché à cette heure, et le plus persuasif de la religion chrétienne. Ne nous laissons pas distraire à contempler le spectacle extraordinaire de cette vie qui nous montre à chaque moment, jaillissant de l'esprit de Pascal, une source vive et nouvelle. Remarquons-y surtout l'indépendance avec laquelle Pascal choisit les genres et traite les sujets qu'il lui j^lait d'aborder

(1) J'avoue que cette invention d'Euclide me parait difficile à admettre. Tallemant des Réaux, bien informé au sujet des Pascal pai' son ami Le Pailleur, en donne un récit plus vraisomljlablo. L'enfant, d'après oo rapport, avait lu en cachette le livre d'Euclide. 11 est déjà admirable quàgé de douze ans et sans les éclaircissemens d'un maître, il y ait tout compris et s'y soit délecté. — V. Historiettes , Le président Paschal et son filz.

ou d'approfondir, s'enquérant là où sa curiosité est piquée, inventant où il lui paraît utile et commode, enfin défendant la cause de la vérité qu'il a embrassée par un libre choix. Sans doute, en écrivant il cède à la suggestion des choses ou des événemens, ce qui veut dire qu'il n'écrit pas sans raison. Mais, en dehors de cette sujétion naturelle et nécessaire, son esprit, autant qu'il est possible à l'humanité, se détermine par lui-même. Suivant qu'il veut, Pascal fait un métier ou pense, et pense sur la matière qui lui convient (1). Son génie ne connaît pas l'inquiétude, puisqu'il trouve trop hardie l'alliance de ces deux mots (2). Il choisit son sujet avec le sang-froid du critique ; puis, en inventeur, il y pénètre et l'illumine jusque dans des profondeurs inexplorées avant lui. C'est dans cette double capacité qu'éclate le mérite original de Pascal, dont il ne partage peut-être la gloire qu'avec le seul Gœthe. Les autres inventeurs ne savent guère où ils vont. La pensée de Descartes s'envole d'un coup d'aile par delà les conceptions de ses prédécesseurs ; mais elle tombe parfois de l'autre côté du bon sens. Corneille, sans y voir clair, compose le Cid ; puis, charmé de son œuvre, il se demande comment il a fait, et passe le reste de sa vie à reproduire dans d'autres cadres le tableau qu'il avait une première fois tracé sous l'inspiration intinctive du génie ; aussi se gâta-t-il, comme il devait. Au contraire Pascal n'avance jamais d'un pas qu'il n'ait réglé d'abord ; il domine son sujet, le mesure, en examine les approches ; il n'y entre que lorsqu'il a vu comment il faut le parcourir pour en sortir avec succès. Il applique sans y

(l)Par un exemple ton l semblable, l'ami de Pascal, Domat, inventeur aussi iiii imiovatcur (hiiis son genre, choisit ce genre. Son goût le portait aux niatli('Miati<|uos ; mais, nommé avocat du roi au siège présidial de Clermont, poni' exercer plus dignement sa charge, il approfondit la législation. De là nait le fameux traité Bes lois civiles dans leur ordre naturel. Quelles natures que ces hommes chez qui des circonstances nouvelles éveillent à comrriandemcnt des talents nouveaux !

(2) Pensées, art. xxv, 25 ter.

penser la maxime que son père suivait dans son éducation ; il se tient toujours au-dessus de son travail.

Avec cette disposition, on pousse peut-être moins loin que d'autres dans le champ infini de la pensée ; mais on se garde des aventures et de la chute d'Icare. Si l'esprit philosophique consiste pour un écrivain ou pour un savant, à se posséder soi-même, à voir clairement le but, à connaître exactement les moyens, à faire ce qu'on veut faire et rien de plus ; si la philosophie est la science des méthodes aussi bien que la science des causes, Pascal a été à deux titres, et autant (ju'on peut l'être , un philosophe. Mais il est rare que dans un même homme, l'esprit de discernement ou de méthode ne nuise pas à l'esprit de système ou d'invention. C'est ainsi que Pascal a été surtout attiré vers le côté formel des choses, soit par la constitution naturelle de son esprit, soit par la discipline d'une religion très-étroite qui lui interdisait « la recherche des secrets de la nature qui ne nous regardent point (^). » La science l'intéresse moins par ses résultats que dans ses procédés, et son goût se tourne surtout à étudier les règles qu'elle doit suivre pour atteindre son objet. Le fragment d'un Traité du vide, les deux tVagmens de VEsprit géométrique sur l'art de démontrer (2) et l'art de persuader, qu'est-ce autre chose cfue des discours particuliers sur la méthode, à l'adresse des physiciens, des géomètres, des moralistes ? Ecrivain, tout dédaigneux qu'il est de la forme en elle-même, Pascal

(1) M. Siiifclin ajoutait (Ueciieil d'Vtrecht, p. 313) : m et où nous ne voyons gouftn. » Pascal y aurait vu, non pas pout-c^tre le vrai, mais il aurait vu quelque rliose, s'il avait daigné ou osé y regarder. La citation contenue dans le texte est de .Tansénius, traduit par Sainte-Beuve; v. l'nrl-

noijai, t. m, p. 47ri.

(2) Dans celui-là, Pascal suivani d'un degré plus bas sa pente ordinaire, écrit moins sur la méthode que sur l'art d'appliquer la méthode. « Il me semhle, par rexpc'-rienco que jai de la confusion des disputes, qu'on ne peut trop entrer dans cet esprit de netteté, pour lequel je fais tout ce traité plus que pour le sujet qvie j'y traite. « V. H.WET, t. lî, p. 28."î.

trouve ce qu'on a pu appeler sans exagération une rhétorique nouvelle (i), dont nous n'avons assurément que la moindre partie. La constance et comme l'obsession de cette préocupation logique se montrent encore dans de nombreux fragmens des Pensées, concernant les différens ordres où s'exerce l'intelligence humaine (2).

Mais si Pascal se donna par intervalles à la géométrie, à la physique, à la morale (je dis la morale philosophique), il appartint toujours et avant tout à la religion. Chrétien, il eut la soumission que l'Evangile et l'Eglise exigent des fidèles. Homme, il ne pouvait fuir l'homme qu'il était, et dans la religion même il porte la tournure d'esprit qui lui était naturelle, d'une première ou d'une deuxième nature. Il y ressentit ce besoin d'examiner qui porte moins sur le fond des choses que sur la manière de les saisir. Ce qui d'ailleurs dans le domaine de la raison lui était une habitude, ici lui est un devoir. La matière même de la croyance lui échappe ; mais la forme lui reste , et c'est assez pour qu'il règle non la foi, mais la science du chrétien. Comment il faut s'y prendre pour croire et comment il faut croire ce qu'on croit, voilcà les questions qu'il traite dans toutes les lettres que nous avons de lui, depuis celles qui suivent sa première conversion jusqu'à sa correspondance avec Charlotte de Roannez (-^). Encore catéchumène, il est déjà directeur ; il expose ou impose l'art d'être chrétien avec la même assurance qu'il avait écloirci l'art de démontrer les propositions géométriques.

On pourrait induire une loi de cette observation constante et gager sans examen rfue Pascal, lorsqu'il entreprit de

(1) V. llAViiT, t. I, [>. Lxxiir. — Recueil d'Utrechl. p. 337.

(2) V. Pensées. — .\rt. xxv, 108 « L'ordre iio serait pas gardé. Je

sais un peu ce que c'est, et combien peu de gens l'entendent. »

(3) Voyez suilout la lettre du 3 novembre AMS à Gilbertc Périer. Plus tard, à Poit-Royai, il morigène M. Singlin, confesseur et directeur -in monastcro, qui ri'couto et le suit. — V. Recueil d'Utrecht, p. 306.

composer l'Apologie, dut attribuer une importance et donner une application extraordinaires à la méthode, d'autant que ce nouvel ouvrage était supérieur par son dessein à tous les précédens. On ne se tromperait pas. En somme il lui importait peu que ses règles sur l'art de démontrer, l'art de persuader, l'art d'écrire fussent approuvées ou non, et quand il en faisait l'objet de sa recherche, il écrivait bien plus pour lui-même que pour Tes autres, A être ignorée ou contredite, la science pure ne souffre aucun dommage ; car elle existe avant d'être connue ou plutôt reconnue. Les spéculations de Pascal, quand même elles n'auraient convaincu personne, ne perdaient rien de leur valeur objective. Mais voici qu'il aborde une œuvre toute nouvelle. Il ne s'agit plus, comme auparavant, d'établir une vérité étrangère par ses applications au plus grand nombre des hommes, démontrable par sa nature à l'aide des procédés ordmaires de la raison, indifférente par son objet à l'adhésion. La religion chrétienne s'adresse également à tous les hommes ; elle professe qu'elle e.st au-dessus de la raison ; enfin, non contente d'être la vérité ni même d'être considérée comme la vérité, elle est une loi que tous doivent embrasser de tout leur amour et suivie de toute leur volonté. Donc, celui qui veut la prouver, n'a pas seulement à en montrer la vérité intrinsèque. Sa tâche est triple. Il doit engager à la croire, montrer que par sa vérité elle doit être crue et que crue elle doit être obéie. Tel e.st le dessein de Pascal ([u'il faut bien saisir dans les divisions comme dans l'ensemble, si l'on veut mesurer avec exactitude la portée de son œuvre. Dire que c'est là une entente toute nouvelle des conditions d'une apologie, ce serait dépasser la vérité. Mais on peut avancer sans crainte que Pascal le premier les a scientifiquement déterminées et méthodiquement suivies. Kn ipioi consiste donc sa découverte?

Il a vu que la religion chrétienne ne réalise pour ainsi dire son exi.stence que dans le cœur des fidèles; (juc la

— alpins belle et la plus cunciuante démonstration de la religion est une œuvre vaine, si elle borne son mérite à être juste sans être agissante ; que par suite le premier devoir de l'apologiste, avant même de donner ses preuves, est d'entrer en rapport avec son interlocuteur, de l'étudier, de connaître ses goûts pour ne pas les offenser, de trouver enfin son faible pour l'émouvoir et pour faire qu'il désire lui-même de toucher enfin le corps de l'argumentation (l). L'originalité de cette conception est d'avoir accordé autant à l'action qu'à l'instrument de la preuve. Les conséquences en sont considérables. C'est de là que le ton de l'ouvrage est si souvent vif, hardi, familier, passionné, pressant, comme une conversation avec un homme que l'on connaît et que l'on sait où prendre. De là son admirable éloquence, sa force pour persuader. Mais de là aussi des vues particulières, des discours étranges, qui ont été une occasion de scandale et qui ont fait crier ou au sophisme ou au scepticisme ou même à l'impiété, ceux qui ne se sont pas rendu un juste compte de la méthode de Pascal. Cette méthode, nous l'avons démêlée et reconnue. Il faut examiner maintenant comment Pascal l'a établie et suivie. Nous verrons qu'on l'a souvent accusé de nier la vérité de la preuve là où il en a seulement nié l'efficacité, et que ce qu'on appelle son scepticisme serait mieux nommé savoir-faire, prudence, connaissance exacte et profonde de la volonté à gagner, de l'esprit à convaincre, de la matière à prouver. Cet» trois points fourniront successivement matière à trois chapitres, la fin de celui-ci étant consacrée au premier.

« L'art de persuader a un rapport nécessaire à la manière dont les honunus consentent à ce qu'on leur propose et aux conditions des choses qu'on veut faire croire.

(( Personne n'ignore qu'il y a deux entrées par où les

(1) Condorcet a très-bien vu ce point dans son Eloge de Pascal,

opinions sont reçues dans l'àme, qui sont ses deux principales puissances, l'entendement et la volonté. La plus naturelle est celle de l'entendement ; car on ne devrait jamais consentir qu'aux vérités démontrées ; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté, car tout ce qu'il y a d'hommes sont presque toujours emportés à croire non pas par la preuve, mais par l'agrément. »

î.es hommes se vantent tous de « n'agir que par la raison. » De fait, ils cèdent à la raison, et ils n'y ont pas grand mérite, quand « les choses que nous devons persuader ont un rapport avec les principes accordés, » ou (juand elles ont « une liaison tout ensemble avec les vérités avouées et avec les désirs du cœur. »

Mais il y a des cas où « les choses qu'on veut faire croire sont bien établies sur des vérités connues, mais qui sont en même temi)s contraires aux plaisirs qui nous touchent le plus. Et celles-là sont en grand péril de faire

voir, par une expérience qui n'est que trop ordinaire,

que cette âme impérieuse qui se vantait de n'agir que par raison, suit par un choix honteux et téméraire ce qu'une volonté corrompue désire, quelque résistance que l'esprit trop éclairé puisse y opposer. C'est alors qu'il se fait un balancement douteux entre la vérité et la volupté et que la connaissance de l'une et le sentiment de l'autre font un combat ilont le succès est bien incertain, puisqu'il faudrait, pour en juger, connaître tout ce ({ui se passe dans le plus intérieur de l'homme (|ue l'honmie même ne connaît presque jamais, o

« Il paraît de là que, «nKii que ce soit qu'on veuille persuader, il faut avoir égard à la personne à qui on en veut, don! il faut connaître l'esprit et le cœur, quels principes il accorde, quelles choses il aime ; et ensuite remarquer dans la chose dont il s'agit, ((uels rapports elle a avec les principes avoués, ou avec les objets délicieux par les charmes qu'on lui donne. De sortcM|ue l'art de persuader consiste

autant en celui d'agréer qu'en celui de convaincre, tant les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison M). »

Quand Pascal traçait dans le deuxième fragment de V Esprit géométrique, ces règles de l'art d'agréer et de persuader, il ne pensait pas à les appliquer. Il n'en concevait même l'application qu'à la conduite ordinaire de la vie, pour gagner du crédit ou des amitiés. Il mettait à part les vérités divines ; car elles sont, disait-il,- infiniment au-dessus de la nature, et l'acquisition s'en fait par un moyen particulier, Dieu seul pouvant les mettre dans l'àme et par la manière qu'il lui plaît. Dieu en effet a voulu, pensait-il, « qu'elles entrent du cœur dans l'esprit et non pas de l'esprit dans le cœur pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit et pour guérir cette volonté infirme qui s'est toute corrompue par de sales attachemens. Et de là vient qu'au lieu qu'en parlant des choses humaines, on dit qu'il faut les connaître avant que de les aimer, ce qui a passé en proverbe, les saints au contraire disent en parlant des choses divines qu'il tant les aimer pour les connaître et qu'on n'entre dans la vérité que par la charité (2). »

Cette doctrine était étroite et contraire à l'esprit des Pères. Saint Augustin lui-même croyait que l'homme arrive à posséder Dieu en le cherchant par l'esprit (3). Sans doute, la foi n'est méritoire que si elle repousse l'appui de la raison. Mais avant d'avoir acquis la foi et en vue de l'acquérir^ il est loisible à l'homme d'étudier scientifiquement les preuves de la religion, si d'ailleurs il se persuade bien que pour devenir un chrétien véritable, la science sert, mais ne suffit pas. Telle est l'opinion où se rangea Pascal mieux informé. L'auteur (les fi-agmens sur VEsprit fféornétrùiue avait nié. l'au-

(1) De l'Esprit géomélrique, IV. II, IIavkt, t. II, p. 290, sqq.

(2) Ihid.. Havkt, t. II, p. 2'.>7.

(3) V. FÉNELON, Lettie écrite de Cainhiay, le li juillet 17i;5. sur les moyens donnés aux hommes pour arriver à la vraie relipion.

teur des Pensées affirme que la religion peut se démontrer : « La foi est différente de la preuve ; l'une est humaine, l'autre est un don do Dieu : Justus ex fide vivit. C'est de cette foi que Dieu lui-même met dans le cœur, dont la preuve est souvent l'instrument; fides ex audiftt (1). » Cet ordre, ainsi qu'il le dit ailleurs, a été de la sorte réglé par Dieu : « La conduite de Dieu, (jui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons et dans le ca^ur p;ir la grâce (2). » Le don de la grâce est réservé à Dieu ; les hommes peuvent du moins suggérer les raisons, Ce n'est sans doute qu'un faible commencement ; mais à quelle lin il aboutit ! « Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés. Mais ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la [leur] donner que par raisonnement, en attendant (juc Dieu la leur donne par sentiment de cœur (3). » On peut instituer à cet elTet, de l'avis de Pascal, une argumentation telle (fu'elle doit produire la conviction. Pour ceux, dit-il, qui y apporteront une sincérité parfaite et un véritable désir de rencontrer la vérité, j'espère qu'ils auront satisfaction et qu'ils seront convaincus des preuves d'une vérité si divine, que j'ai ramassées ici (^). »

(1) Pensées, art. .\, 11.

(2) Ibid., art xxiv, IJ.

(3) Ibid., art. viii, (i; x.xiv, W.

(4) L'auteur d'une intéressante édition de Pascal, M. Astié, dans un sentiinout très juste de i'iniiiortauie d(> la niétliode, a mis en tète des Pennées et dans le corps iiiènic de l'i)Mvra},'e, les deux fragniens lie VEsprit géométrique. Mais il n'a pas pris garde à la rontradiction que nous venons de signaler et (|iii est formelle, .\vaiit donc de disposer les preuves, il insère dans rAp()lu;;ie nue (h'claraliou ((ui l'aurude. Ou doit tenir le plus grand compte des principes posés dans le second tiagment de VEspril. géomélrique.al l'on veut bien saisir rargumentatiou des Pensées; cela est viai. Mais il ne fallait pas réunir de force deux ouvrages, qui. sur un point essentiel, sont inconcilialdes. — V. Pensées de Pascal disposées suivant un plan noureau, etc., par .1. F, AsTlK, 2" éd., chez KiscilH.vcnKR, 1883. — C'est l'édition protestante des Pensées, comme les éditions de MM. Frantin et RocJiEU sont à l'usage des catlmliqnes.

Si la religion est capable d'une démonstration, cette démonstration doit se soumettre aux règles de l'art de persuader. Celui donc qui l'entreprendra, devra suivre aussi les principes établis plus haut, et n'avoir pas moins égard à la manière dont les hommes consentiront à ses preuves qu'à ses preuves elles-mêmes. Les orateurs n'agissent pas autrement. Ils ont même appelé d'un nom particulier, les mœurs, ces moyens qu'ils emploient pour recommander leur cause ou leur propre personne ou leur client. Pascal a démêlé, aussi nettement qu'Aristote, cette nécessité où est l'orateur d'accommoder son discours à l'auditoire : « L'éloquence, ditil, est un art de dire les choses de telle façon, 1° que ceux à qui l'on parle puissent les entendre sans peine et avec plaisir. 2* qu'ils s'y sentent intéressés , en sorte que l'amour-propre les porte plus volontiers à y faire réflexion. Elle consiste donc dans une correspondance qu'on tâche d'établir entre l'esprit et le cœur de ceux à qui on parle, d'un côté, et de l'autre, les pensées et les expressions dont on se sert ; ce qui suppose qu'on aura bien étudié le cœur de l'homme, pour en savoir tous les ressorts et pour trouver ensuite les justes proportions du discours qu'on veut y assortir (1). » Selon toute vraisemblance, Pascal voulait indiquer là les règles qu'il avait suivies ou qu'il se préparait à suivre dans son Apologie. Ce qui est certain, c'est qu'il les a suivies.

Il faut donc, avant de prouver la religion, préparer les hommes à en recevoir la preuve. Les uns lui feront bon accueil. Ceux « qui gémissent sincèrement dans le doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs, et qui n'épargnant rien pour en sortir, font de cette recherche leurs principales-et leurs plus sérieuses occupations, » seront disposés d'eux-mêmes à recevoir un secours qui calme leurs angoisses. Mais il y en a d'autres « qui passent leur vie sans penser à cette dernière lin de la vie, et qui, par cette seule

(1) Pensées, art. xxiv, 87.

raison qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes les lumières qaii les en persuadent, négligent de les chercher ailleurs (1). » Voilà l'ennemi. D'autant plus redoutable qu'il est non pas hostile, mais indifférent, il faut le conquérir à la démonstration, avant de le conquérir par la démonstration. La lutte demande de l'adresse. Le vaincre serait aisé ; mais il n'est pas disposé à combattre et on ne peut l'y contraindre par la force. Il s'agit de le surprendre. Ira-t-on, au nom de celte religion qu'il ne croit pas, le sommer de croire à la religion? il rira, il se dérobera. Adressez-vous à son amour-propre et à son intérêt, déjà il vous écoute (2). Quels motifs, quels sentimens ont pu jusqu'à présent le détourner d'accepter la religion, voilà ce qu'il faut démêler pour réfuter les uns, pour corriger les autres en les flattant. Pascal est admirable dans ce discernement.

La reUgion, dit l'un, se vante d'être vraie. Or, je connais par la raison qui fait mon être, le caractère de la vérité ; c'est d'être claire et évidente. Que votre religion me donne des démonstrations évidentes, une vue claire de Dieu qui me le tasse apercevoir à découvert et sans voile. Alors je vous croirai. — A cet ami de la raison, il faut donner satisfaction par la raison. Apprenez du moins, répond Pascal quelle est la religion que vous combattez « avant que de la combattre. Si cette religion se vantait d'avoir une vue claire de Dieu et de la posséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui la montre avec cette évidence. Mais puisqu'elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et dans l'éloignement de Dieu, qu'il s'est caché à leur connaissance, que c'est même le nom qu'il se donne dans les Ecritures, Deus absconditu$, cette obscurité où sont ses adversaires et

(i) Penséen. ait. ix, 1.

(2) V. Pensées, i.x, 1, p. 138. « Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'iiiie dévotion spirituelle », et la suite.

qu'ils objectent à l'Eglise, établit sa doctrine, bien loin

de la ruiner (0. » Si donc vous voulez être raisonnable, cherchez la religion.

— Quel est donc ce Dieu, reprend l'incrédule, dont vous nous faites un Dieu aimable et bon, qui éloigne ainsi de lui ses créatures et se dérobe à leurs yeux. Gomment servirions-nous un Dieu dont nous pouvons connaître au plus son indifférence à l'égard des hommes? Quel est son titre à nous imposer des devoirs et quelle morale peut-il nous tracer ? — A son tour Pascal : Dieu a établi, dit-il, des marques sensibles dans l'Eglise pour se faire reconnaître à ceux qui le chercheraient sincèrement, et il les a couvertes néanmoins de telle sorte qu'il ne sera aperçu que de ceux qui le cherchent sincèrement. Dieu « a voulu ouvrir le salut à ceux qui le chercheraient. Mais les hommes s'en rendent si indignes qu'il est juste que Dieu refuse à quelques-uns, à cause de leur endurcissement, ce qu'il accorde » (2) à ceux qui le cherchent de tout leur cœur. Y a-t-il rien là qui ne marque une parfaite justice et une excellente bonté? Sachez donc que vous serez puni ou récompensé, selon que vous aurez accompli ou négligé vos devoirs ; et pour connaître vos devoirs, cherchez la religion.

— Mais j'ai tait tous mes efforts « pour la chercher partout, et même dans ce que l'Eglise propose pour s'en instruire, mais sans aucune satisfaction. » — Pascal reprend : Peutêtre n'avez-vous pas assez cherché. Peut-être môme, au fond du cœur, êtes-vous fâché de n'avoir pas plus de lumières. A coup sûr, c'est le respect humain qui vous

(1) Cette citation comme les précédentes, comme presque toutes les suivantes, du luoins sur le même sujet, es^tirée du fragment 1 de l'article ix. Ce morceau, considérable par son étendue et par l'importance des idées, est comme une introduction aux Pensées, écrite de la main de Pascal ; on y trouve donc en quelque sorte ses premières vues et le commencement de ses opérations, à l'elfet de convertir le lecteur.

(2) Pensées, art. xx, 1.

pousse ;"i dissimuler votre ignorance. Avouez -la ; « cette déclaration ne sera point honteuse. Il n'y a de honte qu'à n'en point avoir. Rien n'accuse davantage une extrême faiblesse d'esprit que de ne pas connaître quel est le malheur d'un homme sans Dieu ; rien ne marque davantage une mauA'aise disposition du cœur que de ne pas souhaitei- la promesse des vérités éternelles ; rien n'est plus lâche que de faire le brave contre Dieu (1). » Laissez donc l'impiété à ceux (pii sont assez mal nés pour on être capables ; et si vous ne pouvez pas encore être chrétien, afin d'être au moins honnête homme, cherchez la rehgion.

— Mais je suis du monde, et je veux m'y pousser. Les belles manières, par où on y réussit consistent à secouer le joug et à se montrer indépendant. — Vous vous trompez, riposte Pascal. Les personnes du monde qui jugent sainement des choses, « savent que la seule voie d'y réussir est de se faire paraître honnête , fidèle, judicieux et capable de servir utilement son ami, parce que les hommes n'aiment naturellement que ce qui peut être utile. Or, un homme, qui

nous dit qu'il a donc secoué le joug, qu'il ne croit pas qu'il y ait un Dieu qui veille sur ses actions, qu'il se considère comme seul maître de sa conduite, et qu'il ne pense en rendre compte qu'à soi-même, pense-t-il nous avoir porté par là à avoir désormais bien de la confiance en lui et en attendre des consolations, des conseils et des secours dans tous les besoins de la vieC^)? » Donc, si vous tenez à faire figure dans le monde, à vous y ménager des amitiés, vous gagnerez tout à être-chrétien. Cherchez la religion.

— Je le veux. Mais la religion interdit tous les plaisirs. — Au contraire ; elle vous les donne tous, et seule elle vous en donne. Il n'y a point (^ bonheur pour ceux qui n'ont aucune lumière sur leur destinée après la mort. Le chrétien

(1) Pensées, ;iit. ix, 1.

(2) Ibid.

est alïranchi de cette ignorance ou de cette incertitude. « Nul n'est heureux comme un vrai chrétien (1). ^) L'étant devenu, « à la vérité vous ne serez pas dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices, mais n'en aurezvous point d'autres (2)? » Donc, pour jouir votre vie durant de plaisirs véritables, cherchez la religion.

C'est ainsi que Pascal se conforme à sa méthode et en agréant, se prépare à convaincre. Il se fait tout à tous. Aucune condescendance ne lui paraît humiliante. La sainteté du but lui rend toutes les concessions légitimes et honorables. Il ne prêche pas la religion, il l'insinue. Il traite et agit avec l'homme « d'une manière basse, faible, humaine, ainsi qu'un père qui bégaye et fait le petit avec ses petits (^). » Pascal appelant à la religion le discuteur au nom de la raison, l'honnête homme au nom du bel air, l'ambitieux au nom de l'intérêt, l'épicurien au nom du plaisir, est-ce là le \Tai Pascal ? Est-ce le chrétien sévère et surtout est-ce le géomètre qu'on nous a si souvent représenté attaché aux seuls principes, borné aux seules démonstrations logiques, incapable de rien accorder au sens pratique, non plus qu'aux opinions, aux habitudes et à l'esprit du monde ? C'est qu'on nous en avait fait un portrait infidèle, ou plutôt on avait eu tort de nous le montrer toujours dans la même attitude. Géomètre, il le sera à son heure. Ici, il est homme parce qu'il veut amorcer les hommes et pénétrer leurs sentimens pour les toucher à leur défaut. Apprenons par là à ne pas voir toujours dans son langage l'expression exacte de ses sentimens, et ne prenons pas ses concessions pour ses opinions. Chrétien, il dédaigne la raison qui lui est inutile. Solitaire, il condamne le monde, ses manières et ses intérêts. Pénitent, la recherche du plaisir lui est abominable.

(1) Pensées, art. xil, 18, art. xxv, 39 bis,

(2) .Art. X, 1. p. 152.

(3) Charron, De la Sagesse, I, i, cli. 37, (». M.

Les objections qu'il accueillait tout à l'heure, au fond du cœur il les juge insolentes. Son premier mouvement le porte à en injurier les auteurs (1). Mais s'il se déclarait d'abord, s'il traversait les goûts et les inclinations qui dirigent la conduite des hommes, il les éloignerait de la religion et trahirait ainsi la cause de Dieu. Il va donc, comme il doit, répondre avec politesse à chacun et à chacun selon sa tournure C-^). Ces détours lui déplaisent sans doute ; mais nulle part, il n'a blessé la vérité. Les promesses qu'il a faites au nom de la religion , il sait qu'elle les tiendra. Les facilités qu'il a ^ données à l'incrédule pour le convertir, il ne les regrette pas ; car, il le sait par sa propre expérience , un jour son pénitent se plaindra que la religion est trop raisonnable, trop considérée, trop avantageuse et trop agréable.

Ainsi la curiosité de l'auditoire est éveillée et son attention assurée. Pascal commence son discours. Nous pourrions maintenant nous contenter de transcrire la préface de Port-Royal (3) ; nous allons la suivre en l'abrégeant : Pascal fait à son interlocuteur « une peinture de l'homme, où il n'oublie rien de ce qui le peut faire connaître et au dedans et au dehors de lui-même. » Il l'étonné en lui découvrant les contrariétés qui se trouvent dans sa nature, sa grandeur et sa bassesse, ses avantages et ses faiblesses, les lumières qui lui restent et les ténèbres qui l'environnent presque de toutes parts. Un être raisonnable ne peut devant ce portrait étrange et fidèle de lui-même, demeurer indifférent. L'incrédule, après avoir connu ce qu'il est, veut aussi

(1) Pensées, art. ,\xiv, 3 bis. « Il ne les faudrait injurier (les incrédules) qu'au cas que cela servit; mais cela leur nuit. »

(2) M, Singliii autorise d'ailleurs et mi^ne recommande cette condescendance : « Il faut, dit-il, que celui qui conduit une àme, supporte d'abord ses défauts, afin de la pouvoir corriger. 11 faut souvent qu'il suive cette règle que saint Bernard dit au pape Eugène : Nous ne demandons pas ce qui se devrait faire à la rigueur, mais ce qui se peut faiie. » — Instructions chrétiennes, t. IV, p. 687.

(3) C'est le discours d'Etienne Périer. — V. Havet, t. I, p. XLvn.

connaître d'où il vient et ce qu'il doit devenir. Ici les rôles sont changés. Ce n'est plus le croyant qui presse l'impie. C'est l'homme du siècle, effrayé, qui supplie le chrétien d'être son guide, de le rassurer et de l'instruire. Tel, dans les dialogues de Platon, souvent un jeune ami de Socrate redoute de converser avec lui ; les raisons mêmes qu'il donne pour s'excuser l'engagent insensiblement dans la discussion ; mais bientôt, enhardi par la bienveillance du philosophe, attiré par une lumière dont il entrevoit l'aube, il devient à son tour pressant et interroge le maître qui attendait pour exposer la vérité d'en avoir fait naître le désir. Chez Pascal , les sentimens sont plus troublés et presque tragiques. Mais des deux côtés l'art se vaut. L'habileté de l'ironie socratique est égalée, La méthode est la même, non de philosophe, mais d'orateur, ou pour mieux dire méthode merveilleusement humaine, qu'avait suggérée à Pascal sa science de l'homme par lui connu jusqu'aux moelles.

Cette méthode procède de ce principe développé par Pascal dans le second fragment de V Esprit géométrique, repris plus tard et ainsi exprimé par lui dans une pensée : « La volonté est un des principaux organes de la créance (l). » Dans les sciences mathématiques, il suffit de s'adresser à l'esprit, puisque les propositions qu'elles démontrent sont le développement de certains principes ou de certaines conceptions purement spirituels. Mais dans l'ordre pratique, où la pensée est le commencement d'un acte, la certitude que l'auteur s'efforce d'atteindre et de communiquer, se complique d'un élément nouveau emprunté à une faculté nouvelle. La volonté ici entre en jeu et à l'assentiment de l'esprit joint son consentement. La réunion de ces deux faits est nécessaire pour produire ce qu'on a si bien appelé la certitude morale (2). Or, en matière de religion , nulle

(.1) Pensées, art. m, 10.

(2) Il faut voir à ce sujet le livie de M. Ollé-Laprune sur la Cerlitude

autre certitude ne peut suffire, puisque la religion, outre qu'elle est une science, est encore une loi et par là intéresse la volonté autant que l'esprit. La plupart des auteurs sont satisfaits quand ils ont vu la vérité et qu'ils l'ont exposée ; mais sont-ils sûrs qu'on veuille se donner la peine de la regarder, ou que l'ayant vue, on veuille l'épouser ? Bayle, écrivant sur la source des difficultés de croire, dit excellemment : « Le cœur ne se voulant point rendre, fait que l'esprit qui est ordinairement sa dupe, cherche des armes pour se maintenir 0). » Donc, le premier devoir d'un écrivain qui veut être persuasif est de vaincre l'indiiTérence pour se faire lire et de gagner les volontés à sa doctrine pour la faire pratiquer. Nous avons montré comment Pascal s'est ingénié et a réussi à forcer l'attention de ses auditeurs ; nous assistons maintenant à ses efforts pour émouvoir leur cœur en faveur de la religion chrétienne.

Qu'on le remarque bien, jusqu'à présent il n'a rien donné à la preuve. Au rebours des démonstrations ordinaires, qui se font (( par principes et par définitions », Pascal commence par poser un problème étranger en apparence à l'objet de sa discussion ; savoir, — l'homme est un monstrueux assemblage d'élémens incompatibles ; où pourronsnous saisir le secret de sa double nature et le nœud de sa condition ? — C'est Dieu, c'est Jésus, c'est l'Eglise qui devraient être en cause, et l'homme allait être appelé à décider sur Dieu, sur Jésus, sur l'Eglise au gré de son caprice, de son attention, de son jugement, de sa bonne foi, de ses passions . Qui ne voit que tout était mis en péril et que la

Morale. Nous n'avons [)as qualité pour jugei' dans son ensemble cet ouvrage de noire ancien niaitic. Du moins, nous pouvons dire que quiconque le lira, en tirera un très-grand profil pour l'intelligence de Pascal. (1) Bayle, Pensées diverses écrites à un Docteur de Sorbonne à l'occasion de la Comète i/ui parut au mois de décembre i680, § clxxxiv. — On a reconmi dans la phrase de liayle une réminiscence de La Rt)chefoucauld.

preuve de la religion, soumise à un juge si branlant, était déjà caduque avant de se produire? Mais voilà que l'habile apologiste invente une tactique nouvelle. Par un changement de front qui assure la victoire, il oppose l'homme à l'homme ; et du coup, le caprice est fixé, l'attention conquise, la passion intéressée. On a vu des juges bailler, mais non jamais un prévenu. L'homme est maintenant sur la sellette. C'est son affaire qui se débat dans une cause capitale, où même l'enjeu est plus que sa vie. On fixera sans peine le degré d'attention qu'il va donner à l'examen du problème ; et si on lui en présente une solution qui lui profite, ne fautil pas penser qu'il sera disposé à la croire vraie et bientôt à l'adopter ?

C'est pour n'avoir pas compris cette adresse de Pascal que la plupart des critiques ont voulu voir dans ce problème de notre double nature le fondement de l'apologie. « Ma grande dispute avec Pascal, dit Voltaire, roule précisément sur le fondement de son livre. Il prétend que pour qu'une religion soit vraie, il faut qu'elle connaisse à fond la nature humaine et qu'elle rende raison de tout ce qui se passe dans notre cœur. Je prétends que ce n'est point ainsi qu'on doit examiner une religion, et que c'est la traiter comme un système de philosophie ; je prétends qu'il faut uniquement voir si cette religion est révélée ou non ('). » Je ne m'occupe point ici du raisonnement de Voltaire ; je note son opinion que les Pensées reposent, comme sur leur base, sur la question de notre double nature. Sainte-Beuve est du même avis (2). On hésite à dire que sur une question aussi importante, deux tels hommes se sont trompés du tout au tout. Il le faut cependant. Admettons que le problème posé par Pascal soit faux dans les termes, et, comme on i)eut fort

(1) Lettre <iu P. Touriiemine (1735). Dans plusieurs éditions, cette lettre figure parmi If.- Mélanges littéraires. — V. Lettre à La Coiviamine, du '22 juin 1731..

C2) Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 1(1, p. 402.

bien le soutenir, qu'au point de vue de notre nature, ignorance ne soit pas nécessairement le contraire de science (i), moralité de concupiscence ; ou, supposons que le problème étant bien posé, l'avantage que Pascal accorde aux Ecritures pour l'avoir seules résolu, soit contestable, usurpé même (2) ; la cause de Pascal ne sera nullement compromise. Parmi les douze preuves ou ordres de preuves qu'il prétend donner de la religion chrétienne (3), une seule et seulement en partie sera menacée. Une des « infinies merveilles » de l'Ecriture sainte sera abolie, je veux dire l'explication du mystère de notre nature ; mais l'édifice môme de l'apologie n'en sera pas ébranlé. Il aura subi cependant un irréparable dommage. La religion en elle-même n'aura pas été atteinte, mais la démonstration aura perdu un de ses moyens de persuasion les plus forts. Le temple se dressera toujours aussi haut et aussi ferme ; mais on aura coupé la grande avenue qui conduisait au sanctuaire. C'est le péril qu'a voulu prévenir Pascal.

Vous êtes engagé au plus profond du désert sous un so-

(1) On pourrait le soutenir, même d'après la doctrine janséniste. Il y a en effet une ignorance qui n'implique pas incapacité de connaitre. mais simplement impossibilité ou absence de contact entre l'esprit et la preuve. Ainsi Pascal dit (art. xxiii. T^) que les .Juifs n'eussent pas été coupables, s'ils n'eussent vu les miracles. Cette ignorance n'est point fautive, comme le montre Jansénius, qui la distingue dune autre ignorance, causée par le péché originel, et dos lors condamnable. Le discernement qu'il en fait est digne d'attention surtout par les termes dont il se sert. V. ArnisTiM'S De statu naturfe lapsx, lib. II, ch. 5 : « Duplex ignorantia est. alia juris, alia facti. » Est-ce là que remonte la fameuse distinction du droit et du fait dans la querelle des Provinciales ?

(2) « Pascal oppose la grandeur <io l'iiomuie à ses misères, la grandeur de son âme qui ne peut être comblée que jiar l'infini, aux misères de sa condition réelle, a\ix vaines pensées et a>ix vains plaisirs qui l'amusent et le conduisent jusque dans la mort après laquelle est l'enfer. 11 ne s'explique cette contradiction que pai' la chute oiiginelle : — Misère de grand seigneur, dit-il, misère de roi dépossédé. — Celte explication qui lui semble être la seule ne l'est pourtant pas ; car, au lieu do supposer (pie Ihonune est tombé d'une haute origine, on peut supposer qu'il est né pour une haute destinée qu'il doit mériter par ri'preuve. » Ernest Bersot, Un moraliste, p. 334.

(3) V. Pensées, art. xi, 12.

leil de feu. Vous êtes exténué de faim et de soif. Votre guide vous promet de la nourriture et de l'eau ; ne le suiwez-vous pas partout oîi il vous conduira? Les lieux où vous espériez rencontrer un ruisseau et des fruits, vous apparaissent dévastés ; ne les détesterez-vous pas pour les fatigues infructueuses qu'ils vous auront coûtées ? Enfin, on vous montre dans le lointain l'apparence d'un toit. A bout de forces et le cœur plein d'angoisses, vous arrivez au seuil. Cette maison que la mort environne de toutes parts, est un asile de vie. Vous y entrez, vous y restez, vous l'aimez d'un amour d'autant plus fort qu'elle a mis fin à des angoisses plus terribles et qu'elle vous a sauvé d'une fin plus cruelle. Cette image est transparente. Le voyageur, c'est l'homme ; le désert, c'est la vie ; les oasis feintes par le mirage, ce sont les philosophies et les fausses religions ; l'asile, c'est la religion chrétienne. Si l'on parvient à prouver cà l'homme que la vie est un désert, il peinera pour en sortir ; il en cherchera l'issue et cherchant, il trouvera, selon le mot de l'Apôtre. Si on lui laisse croire au contraire que cette terre n'est pas un lieu d'exil, mais sa demeure définitive, il s'occupera sans plus de lui-même et de cette terre qui est sienne. « La belle chose, dit Pascal, de crier à un homme qui ne se connaît pas, qu'il aille de lui-même à Dieu (l). » C'est cependant ce que font d'autres apologistes. C'est le contraire que fait Pascal, on voit maintenant dans quel dessein. Il ne donne pas une preuve nouvelle de la religion ; il dispose à la croire suivant le but qu'il s'était lixé et dont il ne nous a pas fait un secret : « Les hommes, dit-il, ont mépris pour la religion, ils en ont haine et peur qu'elle soit vraie. Pour guérir cela, il faut comuîencer par montrer que la religion n'est point contraire à la raison,.... la rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu'elle fût vraie et puis montrer qu'elle est vraie (2). »

(1) Pensées, art. xxv, 32.

(2) Pensées, art. xxiv, 2G.

Nous ne sommes donc pas encore entrés dans l'argumentation qui constitue proprement l'apologie ; on verra plus loin l'extrême importance de cette constatation relativement à l'objet particulier de notre étude. Pascal a conquis l'attention de ses auditeurs. Il les a embarrassés dans les replis de notre nature. Il leur a fait souhaiter une déli^Tance : il va leur en proposer un moyen. Il les promène dans le labyrinthe des philosophies et des religions anciennes, les y égare et les laisse de plus en plus désespérés. Enfin il leur montre dans un livre unique une explication de l'homme et du monde qui présente tous les caractères de la vérité. A cet endroit seulement commence l'apologie ; mais elle a déjà victoire gagnée sur ceux que Pascal a entraînés jusqu'ici ; ils se tournent vers ce livre comme les bergers de l'Annonciation suivaient la voix qui leur disait : <.< Aujourd'hui un Sauveur vous est né (1). »

Filleau de la Chaise, dans son Discours sur les Pensées, a éclairé d'une vive lumière les sentimens dont Pascal a rempli à ce moment l'àme de son interlocuteur : « Que cet homme s'estimerait donc heureux, s'il pouvait trouver que ce fût là une vérité. Dans l'espérance qu'il conçoit de ce commencement de lumière, il n'est rien qu'il ne donnât pour cela. Mais comme il ne voudrait point d'un repos oii il lui restât quelque doute et qu'il craint autant de se tromper que de demeurer dans l'incertitude où il est, il veut voir le fond de la chose et l'examiner avec la dernière exactitude. »

Etienne Périer, avec une critique plus complète, exi^lique tout en même temps l'effet que Pascal a voulu produire sur l'esprit de l'incrédule et l'elTet qu'il ;i i)roduit : « Quoique M. Pascal, après avoir cojiduit si avant cet homme qu'il s'était proposé de persuader insensiblement, ne hn ait en-

(1) V. Sec. fragment <le YEspril géomclrique. Havkt, t. II, p. '298 : « Aussitôt qu'on fait apercevoir à l'àivie qu'une chose peut la conduire à ce qu'elle aime souverainement, il est inévitable qu'elle ne sy porte avec >oip. «

core rien dit quipai^^e le convaincre des vérités qu'il lui a fait découvrir, il l'a mis néanmoins dans la disposition de les recevoir avec plaisir, pourvu qu'on puisse lui faire voir qu'il doit s'y rendre et de souhaiter même de tout son cœur qu'elles soient solides et bien fondées, puisqu'il y trouve de si grands avantages pour son repos et pour l'éclaircissement de ses doutes. C'est aussi l'état où devrait être tout homme raisonnable, s'il était une fois bien entré dans la suite de toutes les choses que M, Pascal vient de représenter ; et il y a sujet de croire qu'après cela il se rendrait facilement à toutes les preuves qu'il apporta ensuite pour confirmer la certitude et l'évidence de toutes ces vérités importantes dont il avait parlé et qui sont le fondement de la religion chrétienne qu'il avait dessein de persuader (1). »

Le témoignage do Madame Périer est aussi décisif, bien qu'il n'ait pas trait en particulier à la méthode des Pensées : (( C'est pourquoi, écrit-elle, quand il avait à conférer avec quelques athées, il ne commençait jamais par la dispute, ni par établir les principes qu'il avait à dire, mais il voulait auparavant connaître s'ils cherchaient la vérité de tout leur cœur, et il agissait suivant cela avec eux, ou pour les aider à trouver la lumière qu'ils n'avaient pas, s'ils la cherchaient sincèrement, ou pour les disposer à la chercher et à en faire leur plus sérieuse occupation, avant que de les instruire, a'ils voulaient que son instruction leur fût utile d'^). V

Supposons maintenant Pascal aux prises avec un de ces athées, avec Mitton par exemple, honnête homme au sens où Meré l'entendait, c'est-à-dire, homme d'esprit, de bonne compagnie, et de plus, suivant la mode du temps, grand joueur i'-i). Cette supposition n'est pas de pure fantaisie ;

(!) llAVET, t. .', p. U.

(2) HaVET, t. I, p. LXXVl.

(3) Chez Bautru,, joueur eflVéné, on remarquait Mitlon comme un grand

deux fragmens des Pensées attestent que Pascal essaya sur Mitton l'effet du discours que nous venons d'analyser. Il lui exposa les misères et la corruption de l'homme, et déjà, habitué au succès, il pensait l'avoir contraint à chercher les causes de cet état. Mais Mitton s'y refuse, c Mitton voit bien que la nature est corrompue et que les hommes sont contraires à l'honnêteté ; mais il ne sait pas pourquoi ils ne peuvent voler plus haut (l). » Il ne le sait pas et il ne cherche pas à le savoir. La nature de l'homme est corrompue ; c'est un l';iit à constater, et Mitton en épicurien élégant et désabusé, s'y prête de bonne grâce. Mais quelle raison d'y chercher des causes? L'homme pourrait être d'autre sorte. En attendant, il est tel ; cela est parce que cela est. Contre cette froide énonciation d'un fait et ce refus (le l'oxplifiucr, tout l'appareil persuasif de Pascal vient se briser. Mitton est déjà letoinbé dans son indifférence. (( Reprocher à Mitton de ne pas se remuer (2), » s'écrie Pascal que cette nonchalance exaspère. Mais comment s'y prendre pour l'émouvoir. Lui faire sommation au nom des Ecritures ou de l'Eglise '? l'incrédule va sourire ou se boucher les oreilles. Lui démontrer l'existence de Dieu par des preuves métaphysiques, à la façon de Descartes ? ce moyen ne plaît pas à Pascal et plaît encore moins à son adversaire. Tout à coup, il s'avise d'un stratagème .surprenant. Il a découvert

joueur. Tallcmiint dos Hoanx le nomme plusieurs fois comme Ici, — V. Les historiettes de Tallemfint des Réaux, S-" ("d., par MM. de Monmer- QUK et l'auliii l'AJUS, t. M, j.. M'20, n. 2; t. IV, p. Ttl. — LoRET, La muze hiitoriijue. Lettre du M décembre UiOU.

(1) Pensées, art. xxv, 92 bis.

(2) Pensées, art* xxv, 92 ter. — Cette nonchalance exaspère Pascal et et avec lui tout Port-Royal qui se reconnaît sans force devant ces opinions : aussi les traile-t-il avec violence. Kcoute/ l'austère et modéré M. Singlin : « Soiilfrir les inanx de ni)tre vie nmitelle avec une stupidité et une insensibilité de bêtes, comme font beaucnnp de |iersomies qui, vivant en bètes et mouiant en bêtes, ne considèrent tontes ces misères que comme des conditions inséparablement attachées à notre nature ainsi qu'à celle des bètes. » Instructions chrétiennes , I. V. p. &42.

le faible de l'ennemi. A cet honnête homme qui repousse toute démonstration, 11 offre un pari. Cette proposition inattendue réveille Mitton ; un bon joueur ne refuse jamais une partie. Tout le monde galant avait applaudi naguère à ce beau trait de Voiture, entrant à l'archevêché pour se faire relever du vœu de ne plus jouer, appréhendé au corps dans une antichambre par le marquis de Laigues, relevé d'office de son serment, et en fin de compte allégé de quelque cent pistoles. Mitton, remarqué chez Bautru, était au moins de cette force.

« Je ne veux agir avec vous, (lui dit Pascal), que par vos principes mêmes et je prétends vous faire voir par la manière dont vous raisonnez tous les jours sur les choses de la moindre conséquence (sur l'enjeu de votre piquet ou sur le montant de vos paris) de quelle sorte vous devez raisonner en celle-ci et quel parti vous devez prendre dans la décision de cette importante question de l'existence de Dieu (l). « Le discours qui suit est devenu célèbre sous le nom d'argument du pari. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner en détail le raisonnement de Pascal et d'examiner s'il est ou non concluant. Cette discussion n'est d'ailleurs plus à faire ; on la trouvera, avec beaucoup de renseignemens intéressans, dans le commentaire de M. Havet, et telle qu'elle ne laissera rien à désirer aux plus difficiles (2). Quant à nous , nous n'avons à nous rendre compte que du sens et de la portée de l'argument. Analysons brièvement les conditions du pari.

Dieu est ou n'est pas, dit Pascal à son interlocuteur. Il faut accepter l'une ou l'autre de ces alternatives. Par le fait

(1) — Cest là, sauf le contenu du la parenthèse qui est ajouté, l'introduction que Port-Royal doiuie dans son édition à l'argument du pari. Cette addition a été attaquée conane dénaturant la pensée de Pascal. La suite prouvera, je res])ore, que Port-Royal n'a nullemeni mérité à ce sujet d'être taxé d'inexactitude. Tout au plus, pourrait-on le reprendre d'un peu de vague.

(■2) V. Pensées, art. X, 1, et le commentaire de M. Havet.

que vous êtes homme et embarqué dans la vie, vous êtes forcé de croire à l'une ou à l'autre, pour régler votre vie selon le choix que vous aurez fait (•). De quel côté pencherez-vous ? La raison ne saurait vous déterminer, puisqu'à votre jugement ces questions la passent (2). Vous suivrez donc votre intérêt. Voyez pour lequel des deux il vous est avantageux de parier. D'après les règles ordinaires du jeu, vous pariez croix ou vous pariez pile, n'est-il pas vrai?^ quand les chances de perte et de gain sont égales et quand l'enjeu de part et d'autre est le môme. Dans le cas présent, la première condition est réalisée ; ou du moins il faut le supposer, puisqu'on est à ce sujet dans une complète ignorance. Mais si l'on considère les enjeux, on aperçoit d'abord qu'ils sont très ditïérens. Si on prend que Dieu est, on court la chance de gagner une infinité de vie infiniment heureuse ; si on prend que Dieu n'est pas, on gagnera en tout la libre disposition de la vie terrestre 9). Donc , les chances de gain étant égales, il est avantageux de parier du côté où le gain est le plus fort. Pariez donc que Dieu est, puisque vous perdrez moins si vous perdez et que vous gagnerez davantage^ si vous gagnez.

C'est donc bien, comme le dit Cousin (4), sur le fondement non de la vérité, mais de l'intérêt, que Pascal institue ce calcul célèbre. Les appréciations en ont été diverses, mais presque tous ont jugé le pari inconvenant et la conclusion scandaleuse. Ce n'est pas ainsi, écrit M. Havet(5), qu'annon-

(1) V. Pensées, art. xxiv, K> ter.

(2) C'est une question très-controversée de savoir si cette opinion doit être atftiiniée à Pascal ou à riiiterlocuteui-. Nous pn-nons parti sans donner de raisons, nous roservanl détudier plus lard cette question à sa place. La solution préjugée n'inilue du reste en aucune manière sur la présente discussion.

(3) Pensées,, art. xxv, '.»2, ot la note.

(4) Études SU)' Pascal, p. G2.

(5) IlAVET, t. 1, p. 163. — V. VoLTAiRi:, Remarques sur les Pensées de M. Pascal, V. « Cet arliclo (du pari) est un peu indécent et puéril; cette

çaient la religion ceux qui ont converti le monde. Non, sans doute ; mais il faudrait d'abord prouver que Pascal voulait annoncer ainsi la bonne nouvelle. Il n'a qu'un but, dit encore Cousin ; c'est de nous persuader qu'il faut renoncer ù la raison. Non, son dessein n'est pas si noir, et l'on se convaincra sans peine, si on examine le morceau jusqu'à la fin, qu'on n'y trouve ni l'emploi d'une méthode sceptique, ni l'exposition d'une doctrine sceptique.

Il faut distinguer dans le raisonnement de Pascal deux choses également remarquables, et, contre l'habitude également importantes, le fond et la forme. Le fond peut se ramener à ceci : « que l'espérance du ciel et la crainte de l'enfer vous déterminent à croire. » Ce n'est pas ce conseil qu'on incriminera sans doute. Il ne fait que reproduire cette parole sacrée : « la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. » De même saint Augustin disait : « Faites par la crainte de Dieu ce que vous ne pouvez pas encore faire par l'amour de la justice (1). » Cette doctrine a été poussée plus loin dans la pratique de la religion. Le cardinal de Richelieu, que Cousin baptise théologien très solide, avait, dans son catéchisme de Luçon, soutenu que la seule crainte des peines formait une attrition suffisante pour la justification dans le sacrement (2). Cette thèse a été combattue et, me dit-on, l'opinion contraire tend à prévaloir dans l'école. Elle choque à coup sûr le sens moral des profanes comme la foi du simple chrétien. Mais on ne saurait sans injustice imputer à Pascal la même complaisance ni lui

idée de jeu, de perte, de gain, ne convient point à la gravité du sujet. » Le bon apôtre rit sous cape.

(1) V. SiNOLiN, Inslruclions chrétienneu, etc., t. IV, p. 659. « Ce nest pas néanniwiiis que la crainte de Dieu, comme j'ai dit, ne soit très-utile. Mais il n'en faut pas demeurer là. Servez Dieu par crainte, dit saint Augustin, si vous ne le pouvez encore servir par amour. L'amour viendra ensuite et dissipera la crainte. »

(2) Cousin, Études mr Pascal,]}. 20. — V. Racine, Fragmens suf Port-Royal.

adresser le même reproche ; car il n'a pas confondu un seul instant avec la foi véritable et méritoire le penchant à croire où il a su conduire l'incrédule. Il ne pense pas que l'athée soit devenu chrétien pour être amené à parier que Dieu est. Cousin le remarque ingénument, sans prendre garde qu'il se réfute lui-même, comme on en va juger : « Celle belle démonstration, dit-il, est au fond si loin de le satisfaire qu'après avoir ainsi réduit au silence l'interlocuteur qu'il s'est donné, il ne peut s'empêcher de lui laisser dire : — Oui je le confesse, je l'avoue ; mais encore n'y a t-il pas moyen de voir le dessous du jeu. — El pour abaisser cette curiosité rebelle, à quoi Pascal le renvoie-t-il '? à l'Ecriture Sainte, à la religion chrétienne (l). » Il n'y a qu'un mot à changer dans cette explication de Cousin, pour qu'elle soit la vraie. Cette curiosité que Cousin nomme rebelle, Pascal l'eût appelée une curiosité bénie ; car c'est à la provoquer qu'il a mis toute sa peine et consacré toutes les ressources de son esprit. Votre volonté, ô Mitton, était pervertie. Vous vous détourniez de la religion. Vous ne souffriez même pas d'en entendre le nom. Maintenant vous souhaitez qu'elle soit vraie et si on peut vous démontrer qu'elle est telle, vous êtes disposé à la suivre, à lui obéir, à l'aimer. Mettez-vous donc à l'examiner. Avec la sincérité parfaite et le véritable désir de rencontrer la vérité que vous y apportez, j'espère que vous y aurez satisfaction et que vous serez convaincu des preuves d'une religion si divine que j'ai rassemblées ici (2).

Nous nous trouvons donc ramenés par une autre voie au point où nous avaient conduits l'examen de notre nature, la considération de nos contrariétés et les conséquences qu'en avait tirées Pascal. De part et d'autre, c'était un incrédule

(1) Cousin, Études sur Pascal, p. 63.

(2) Pensées, art. ix, 1. — .l'ai changé un mot de Pascal qui écrit : « Si vous y apportez um^ sincérité parfaite », etc. Après le succès de l'arguinenl, la situation n'est plus la même.

qui méconnaissait la religion et qui ne voulait même pas prendre la peine de l'examiner. De part et d'autre, c'est maintenant un homme qui, sous l'empire de sentimens divers, demande lui-même à s'en voir présenter les preuves. Souvent un médecin décide à grand peine son malade à prendre le remède qui procurera la guérison ; tout moyen alors lui est bon, prières, caresses, flatteries, menaces, mensonges. Qui penserait à le blâmer de ces artifices ? Et l'on adresserait à Pascal je ne sais quels reproches, parce qu'il pose des équations pour intéresser ou pour effrayer l'homme, ce mourant, et le déterminer ensuite à recevoir le divin remède qui lui donnera la vie éternelle ! Telle est bien la portée de l'argument du pari ; il faut en croire Pascal luimême : « Par les partis, vous devez vous mettre en peine de rechercher la vérité ; car, si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu (l). » Ainsi, celui qui parie que Dieu est, n'est nullement chrétien, mais seulement persuadé qu'il a un intérêt extrême à le devenir. Pour peu qu'il ait de sens, il s'efforcera de le devenir, et à cet effet, il écoutera la voix qui veut le convertir.

On ne découvre donc rien dans ce fragment pour justifier les clameurs qu'il a soulevées. Il y a loin du dessein de Pascal à ceux qu'on lui a prêtés, de prouver Dieu par l'algèbre (2), ou de faire croire à Dieu e?i tout cas, par prudence. Le terme final du discours est une recommandation, non une démonstration^ et aboutit à l'ordre pratique, non à l'ordre de l'esprit. Il n'est pas plus juste de dire que Pascal invite à

(1) Pensées, art. xxiv, 17. — V. art. xxiv, 88. — Donc, cette objection de Diderot porte à faux : « Pascal a dit : Si votre religion est fausse, vous ne ris(juez i'ien à la croire vraie ; si elle est vraie, vous risquez tout à la cuire fausse. Un iinan en peut dire tout autant que Pascal. » Cela est vrai : mais, après ce propos, Pascal donne de sa religion une démonstration, qu'à son sens le musulman ne saurait donner de la sienne : V. Diderot, éd. Assézat, t. I, p. 167. — Voltaire est tombé dans la même faute. V. Dictio7*naire philosophique, art. Dieu, Dieux, section Y.

(2) Havet, t. I, p. 163. '

croire en Dieu par précaution, comme un de nos contemporains les plus éminens invite ù être honnête, en ces termes : « Faire le bien, pour que Dieu, s'il existe, soit content de nous. » Cet impératif a une valeur définitive et lait bon ménage avec l'hypothèse qu'il loge. Celui de Pascal, loin de lui paraître catégorique et satisfaisant, ne sert qu'à en amener un autre d'où soit bannie toute incertitude. Sa pensée peut ainsi se traduire : « Pariez que Dieu est pour vous mettre en état de croire que Dieu est » La vertu du pari n'est pas d'initier, mais de préparei-. Ce raisonnement ainsi entendu, l'argumentation de Pascal n'est plus seulement excusable. Elle serait louable quand, au prix d'un sophisme, elle aurait fait un chrétien. Mais Pascal n'encourt pas davantage ce reproche ; car la valeur de son raisonnement est indiscutable, ainsi que l'a montré M. Havet, si on admet les prémisses : Mon Dieu est ou n'est pas (1). Or Pascal ne pensait même pas qu'on pouvait penser à un autre Dieu (2).

Quant au scepticisme, on le cherche en vain. C'est, diton, la suite du morceau qui en est imprégnée. Nous allons voir.

« Oui, (poursuit l'mterlocuteur) ; mais j'ai les mains liées et la bouche muette ; on me force à parier et je ne suis pas en liberté ; on ne me relûche pas et je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez vous donc que je fasse ?

« Il est vrai. Mais apprenez au moins votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le pouvez : travaillez donc non pas à vous convaincre par l'augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de

(1) Havkt, t. l, p. 159, 160.

(2) Pensées, art. ix, 1, p. 140. « Coimnc je ne sais d'où je viens, aussi je ne ^ais où je vais ; et je sais seulement qu'en sortant de ce monde je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité. «

l'infidélilé, et vous en demandez le remède ; apprenez dé ceux qui ont été liés comme vous et cjui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé ; c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc ; naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi ? qu'avez-vous à perdre. »

Et tout d'abord, il y a là deux aveux précieux à retenir.

— Quand la raison nous porte à un parti, il faut le suivre ;

— il y a des preuves de Dieu. — Voilà en vérité un scepticisme bien accommodant pour la raison. Mais si Pascal admet qu'il y a des preuves de Dieu, il ne pense pas qu'une fois vues elles suffisent à faire croire. Et à ce propos, il a ébauché une théorie pénétrante de la croyance, dont il faut reproduire en les précisant les principaux traits pour en montrer la justesse et la légitimité.

Autre chose est connaître, autre chose est croire. L'un et l'autre supposent à l'origine une certitude ; mais l'un s'en contente, l'autre exige davantage. L'un est un acte de l'esprit ; l'autre veut qu'à l'esprit s'ajoute la volonté, pour que, l'esprit ayant vu la vérité, notre volonté nous en abreuve et nous en teigne à toute heure (0. La connaissance est une conclusion inséparable du fait qui l'occasionne, de la chose qui la suggère, de la démonstration qui la prouve; la croyance, après avoir eu au commencement le même caractère , se détache peu à peu et finit par se présenter comme une vérité indépendante et absolue. L'homme est toujours disposé à vérifier ses connaissances, tandis qu'il traite sa croyance comme un principe et s'y fie en toute sécurité. La connaissance est en lui une représentation de choses extérieures et étrangères, qu'il garde comme un dépôt, prêt à

(i; V. Pensées, arl. .v, 8.

— Oti —

s'en défaire ; l;i croyance est devenue lui-même et il ne s'en sépare qu'avec de cruelles souffrances, quelquefois même au prix de sa vie. Ainsi le géomètre connaît avec certitude que la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits, parce qu'il en a vu les raisons et qu'il saurait les déduire de nouveau ; si par une supposition absurde, on lui prouvait le contraire, il connaîtrait avec certitude ce contraire. Le déiste connaît Dieu. Le chrétien croit en Dieu, ce qui est bien différent ; convainquez-le que sa croyance est déraisonnable ; tout convaincu, il croira encore le contraire de ce que vous lui aurez fait connaître, ou plutôt sa croyance empêchera que vous le convainquiez jamais (1). Certains objets de connaissance peuvent devenir objets de croyance par un effet mécanique de la nature ; ce sont les * choses habituelles )), qui à force de se reproduire toujours les mêmes devant nous, finissent par nous paraître nécessaires et certaines sans examen ; c'est ainsi que nous croyons qu'il fera demain jour et que nous mourrons. La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues (2). Imitant la nature, l'homme peut user du pouvoir qu'a sa volonté de lui créer des habitudes, pour en obtenir les mêmes effets et transformer ses connaissances en croyances. Qu'il recherche toutes les occasions de se les rendre lui-même présentes ou ou de se les faire représenter ; à cette volonté continue de les avoir toujours dans l'esprit, la force automatique de la coutume prêtera son concours, jusqu'au moment où elle la rendra inutile. La connaissance alors sera croyance.

Cette théorie a-t-elle rien que de vrai dans sa doctrine, de noble et d'utile dans son application ? Voyons-en les effets dans la pratique. La religion est objet de croyance, non de connaissance. L'incrédule qui a voulu devenir chrétien et

(1) V. Diderot, Entretien d'un philosophe avec la Maréchale de "' : « La maréchale. — ,1e ne sais trop que vous répondre, et cependaiit vous ne me persuadez pas. »

(2) Pensées, art. x, 8.

qui, après avoir étudié les raisons de l'être, les a trouvées bonnes, n'a encore de la religion que la connaissance. S'il ne réussit pas sur le champ à croire, il ne faut pas qu'il se désespère, ni surtout qu'il abandonne la partie. Qu'il fasse tout comme s'il croyait ; qu'il prenne de l'eau bénite, qu'il fasse dire des messes ; qu'en un mot, il ait toujours la religion présente aux yeux et à l'esprit. Par un effet naturel, cela le fera croire (l).

Je me garderai bien de prétendre que cette explication reproduit la physionomie du discours de Pascal. Je ne tiens à

(1) V. Pensées, art. xxiv, 37. « L'homme est ainsi t'ait qu'à force de lui dire qu'il est un sot, il le croit ; et à force de se le dire à soi-même, on se le fait croire. Car l'homme fait lui seul une conversation intérieure qu'il importe de bien régler.,... Il faut se tenir en silence autant qu'on peut et ne s'entretenir que de Dieu, qu'on sait être la vérité ; et ainsi on se le persuade à soi-même. » — Art. xxiv,, 42. « Il faut ouvrir son esprit aux preuves, s'y confirmer par la coutume,... etc. » — Art, xxv, 91. « Qui s'accoutume à la foi, la croit, et ne peut plus même craindre l'enfer et ne croit autre chose, » — La pensée de Pascal va peut-être plus loin et je ne sais si certain passage de Nicole ne l'éclaircirait pas tout à fait ; c'est dans le Traité de la souinission à la volonté de Dieu, au chap. vu ; Nicole y recommande , comme un sûr moyen d'éprouver certains sentimens dont on est éloigné, de prendre un extérieur conforme à ces sentimens. Par une action inverse, le geste ferait naître le sentiment auquel il est associé, comme d'ordinaire le sentiment produit ce geste. Ce conseil au premier abord parait étrange ; mais ces hommes de Port-Royal en savaient tant sur l'homme ! Il faut voir aussi dans les Pensées le fragment 3 bis de l'art, xi.

M. Renouvier a fait de ces vues de Pascal une curieuse application à sa théorie du vertige mental. Mais M. Renouvier se méprend sur la pensée de Pascal, quand il croit que Pascal lecourt aux pratiques pour se persuader de ce que sa raison repousse. Bien au contraire, c'est la raison, d'après Pascal, qui la première accepte ou, pour mieux dire, forme la connaissance ; c'est elle qui doit la transmettre à l'être tout entier et qui, après s'être exercée comme il convient, s'eflace comme il convient, quand elle a fait tout ce qu'elle doit faiie. « La pensée, dit M. Renouvier pour expliquer le cas de Pascal, s'exeice à découvrit' des motifs de faire ce qu'on fait, d'assurer ce qu'on assure, et à s'en persuader, » L'analyse que nous venons d'achever montre nettement, sauf erreur, que cette description ne convient à Pascal en aucune manière, — V, Renouvier, Traité de psychologie rationnelle, 2" éd,, p, 25,

dissimulei* ni riiupalieiice ni le mépris qu'il maiiifesle à l'égard de l'homme. Ce mot automate, que j'ai rendu honnête par la place où je l'ai mis et par la suite des idées, est une injure dans la bouche de Pascal. Non moins (lue les termes, le ton est brutal. Les sentimens sont tantôt violens, tantôt amers et d'une ironie dédaigneuse. Mais que Pascal ait manqué d'aménité à l'égard de l'homme, c'est une question oiseuse. L'important est de savoir s'il est sceptique. Je crois avoir démontré qu'ici du moins il ne l'est pas et que le fond de sa pensée est inattaquable, si le tour et les termes peuvent laisser à redire.

Et encore sur ce point, n'accepterais-je pas sans discussion tout ce qui a été écrit. Je voudrais en particulier expliquer, sinon justifier, un mot terrible, qui a troublé, dit justement Cousin, les plus hardis partisans de Pascal : Cela vous fera croire et vous abêtira. Vinet convient que, quand il a rencontré ces lignes extraordinaires, il a fait comme tout le monde, il s'est récrié d'effroi (1). Puis il explique qu'il y a là ce qu'on appelle en rhétorique de l'accommodation, qu'il s'agit d'un genre de bêtise particulière et qu'enfin Pascal n'a guère fait que traduire après Montaigne le mot de l'Apôtre : « Nonne stultam fecit Deus sapicntiatn hujus mundi ? — Dieu n'a-t-il pas abesty la sapience de ce monde? » Sainte-Beuve pensait d'après Ballanche, que « beaucoup de ces mots étonnans et outrés, qu'on surprend sur les brouillons de Pascal (comme cela vous abêtira) pouvaient bien n'être dans sa sténographie rapide qu'une sorte de mnémonique pour accrocher plus à fond la pensée et la retrouver plus sûrement. Ces mots-là (ajoutait-il) n'auraient point paru en public et la pensée se serait revêtue avec plus de convenance à la fois et de vérité, en parfaite harmonie avec le sujet. » Il se peut que dans une rédaction définitive le mot abêtir n'eût point paru. C'est qu'alors Pascal aurait, non

(\) Vi.NKT, Études sur Biaise Pascal, p. Iu7.

pas exprimé sa pensée avec plus de convenance, mais caché sa pensée. Dans la phrase de Montaigne, abêtir est une métaphore, qui traduit inexactement le latin stultam facere ; dans la phrase de "Pascal, abêtir est pris au propre et signifie : réduire à la condition d'une bête. On n'en doutera pas, si l'on veut bien réfléchir au sens qu'avait pris depuis les théories de Descartes sur les animaux, le mot automate. Quand Marguerite Périer écrit « mon oncle était du sentiment de M. Descartes sur l'automate », cela de soi s'entend ainsi : mon oncle croyait que les bêtes sont des machines. Quand Pascal dit telle chose que ceci : « nous sommes automate autant qu'esprit ; il y a des momens où nous devons cesser d'être esprit pour devenir automate et laisser agir la machine », l'identité des termes démontre l'identité des sens, et il devient clair que l'abêtissement ainsi cherché a pour objet et pour efîet, non d'épaissir l'intelligence de l'homme, mais de lui donner une conduite semblable à celle des animaux. En d'autres termes, cette bêtise aflecte la volonté, non l'esprit. Elle consistera pour l'homme à agir automatiquement et comme par ressorts ; elle le laissera capable de combiner des raisonnemens compliqués, tels que l'argument du pari. Selon Saint-Cyran et selon Pascal, « le grand secret et l'abrégé de la religion chrétienne consistent à savoir la différence qu'il y a entre la grâce d'Adam et celle

de Jésus-Christ La grâce d'Adam le mettait en sa

propre conduite ; mais la grâce de Jésus-Christ nous met en la conduite de Dieu ('). » Dès lors, l'incrédule qui s'est mis hors de sa propre conduite, en soumettant sa volonté, est bieii plus près d'être chrétien. S'il s'est abêti il n'en vaut que mieux. On voit maintenant quel rapport il y a entre ces mots

(1) Saint-Cyran, Œuvres chrétiennes et spirituelles, t. IV, 2» partie, p. 87. — Pascal a reproduit, on l'aliroçtoant, cette phrase de Saint-Cyran; V. Pensées. ii\\. xxiv, 4. M. Havkt a donné dans son Commentaire (}. i. p. 132) une explication de la pensée de Pascal, qui est plausible en soi. mais que le développement de Saint-Cyran semble infirmer.

croire et s'abêtir. Pascal a écrit que l'homme qui veut faire l'ange, fait la bête (1). Soyez-en sûr ; s'il n'a pas osé le dire, il a pensé qu'en retour l'homme qui veut faire la bête, fait l'ange. Voilà pourquoi il a fait la bête et s'en vante ; car il dit à l'athée : « Suivez la manière par où j'ai commencé. » On croit démêler dans la pensée de Pascal une intention secrète, obscure peut-être pour lui-même, de s'adjuger le pri\ de son sacrifice en s'attribuant une nature perfectionnée qui le rapproche de Dieu. Quoi qu'il en soit de ses sentimens particuliers, en thèse générale, la soumission abêtie qu'il recommande est précédée et justifiée aux yeux du philosophe par un examen logique. Elle respecte tous les droits de l'esprit, et qui voudrait la réprouver ne saurait le faire au nom de la raison méconnue et lésée. Outre d'autres pensées très-explicites (2), la fin du morceau le montre.

« Oh! (dit l'athée) ce discours me transporte, me ravit, etc. ;

« Si ce discours (reprend Pascal) vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après pour prier cet être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire et qu'ainsi la force s'accorde avec cette bassesse. » La force est de Pascal, dont l'esprit est capable de discours aussi profonds. La basses.se est aussi de lui ; bassesse selon vous. Meré ou Mitton, mais en réalité, selon la parole divine, abaissement qui élève. Si avec cette ba.'^sesse et cette bêtise s'accorde la force de l'esprit, je voudrais bien savoir enfin (m est le scepticisme en tout ceci (^l

(1) Pensées, ait. vu. 13. Pensée souvent citée, r.irement comprise!

(2) V. Pensées, art. x. 10. « Ordre. Après la lettre qu'on doit cherohcr Dien, faire la lettre d'ôter les obstacles, qui est le discours de la machine. de préparer la machine, de chercher par raison. »

(3) On a dans ces derniers temps conseillé à Ihomme de se croire mie béte. mais dans un sens et avec un dessein tout contraires a Pascal :

Nous pouvons désormais porter un jugement définitif sur l'argument du pari. C'est l'endroit des Pensées, où se découvre le mieux la méthode de Pascal qui est de disposer la volonté à recevoir les preuves. Il ne fait point partie de l'Apologie, considérée en tant qu'instrument logique. Il ne conclut pas sur la religion, il y conduit. Il ne relève pas de l'art de démontrer, mais de l'art d'agréer, tel que Pascal l'a expliqué dans les fragmens de V Esprit géométrique et dans son excellente définition de l'éloquence (1). C'est pour

'< Pour rendre à Ihomme toute sa liberté, il importe de le convaincre

que être le premier des animaux vaut mieux qu"ètre le dernier des

Dieux. 0 Le Transformisme, par .1. L. de Laxessan, p. 10, 11.

(1) Si l'on veut voir la distance qu'il y a du but de Pascal à celui qu'on lui a prêté de prouver Dieu par l'intérêt, on n'a qu'à comparer le discours du pari et le passage suivant de Rapnond Sebon où l'argument cette fois est rfiis en forme pour conclure logiquement. On excusera la longueur de la citation. Le texte transcrit ci-dessous est peu connu, alors que peutêtre Pascal y a trouvé l'idée de son pari. De plus le livre auquel il est emprunté se trouve rarement :

« Yeu qu'oultre les autres animaulx, il a l'entendement et la volonté et que ces pièces là le font homme, qu'il est tenu naturellement d'en user à son proufil et advantage, c'est à dire pour acquérir le plus qu'il peult de joie, de liesse, d'espérance, etc. ; et d'autant que toutes les forces et moyens qu'il a comme homme pour acquérir de la perfection, dignité et noblesse, consistent en son intelligence et volonté, il se doit prendre garde à les bien employer, et à s'en ayder pour l'homrne, non contre l'homme. — Pour exemple, on nous propose II y a un Dieu; il nous faut soubdain imaginer son contraire. Il n'ij a point de Dieu, et jiuis assortir ces choses l'une à l'autre, pour veoir laquelle d'elles convient plus à l'esfre et au bien, et laquelle y convient le moins. Or celle-là, il y a un Dieu, nous présente une essence infinie, un bien incompréhensible ; car Dieu est tout cecy. La contraire, il n'y a point de Dieu, apporte avec soi privation d'un estre infiny et d'un inliny bien. .V ce compte, par leur comparaison, il y a autant à dire entre elles qu'il y a entre le bien et le mal. Passant oultre, accommodon-les à l'homme, La première lui ajiporte de la fiance, du bien, de la consolation et de l'espérance : la seconde du mal et de la misère. Il croira donc et recevra par notre règle de nature, celle qui est meilleure de soy et plus profitable pour lui et refusera celle qui est détestable d'ellemesme et qui lui ajiporterait toutes incommodité/, ; autrement il abuserait de son intelligence et s'en servirait à son dam ; ce qu'il ne peult ny ne doibt faire en tant qu'il est homme. Mais quel bien pourrait-il espérer de croire que Dieu ne feust pas "? Parquoy il est tenu de croire que Dieu

suivre fidèlement les règles de cefart, qu'il a mis son raisonnement sous forme de pari et qu'il l'a fondé sur des propositions mathématiques. Il s'éloigne d'ordinaire des mathématiciens, de peur, dit-il, d'être pris pour une proposition (0. Mais il y a des gens qui veulent être pris pour une proposition, comme les joueurs ne veulent entendre que jeu. S'ils se bouchent les oreilles à tout autre propos, le devoir étant de les convertir, pourquoi ne se servirait-on pas à cet effet de leurs défauts mêmes ? Qu'importe comment se fait la conversion, pourvu qu'elle se fasse? L'interlocuteur de Pascal est un joueur. Cette supposition est rendue probable par la forme même de pari dont l'argument est revêtu, par la présomption que Pascal avait en vue Mitton ou quelqu'un de sa compagnie, enfin par le langage qu'il lui prête : « Je le confesse, je l'avoue ; mais n'y a-t-il par moyen de voir le dessous d\i jeu. » Cet interlocuteur est aussi un mathémacien. C'est pour lui complaire que Pascal donne à des calculs très-ordinaires dans la vie (2) un tour et un aspect scientifiques ; c'est aussi pour lui inspirer du respect en se montrant plus fort

est. Toutes les autres créatures le convient a le faire par leur exemple. Nature mesme le lui commande et ne peult faillir de l'encroire ; car il est certain qu'elle ne ment pas, ((u'elle ne 'nourrist point en soy la fausseté, et que tout obligation naturelle nous pousse à la vérité, non à la nienson'^e. Voylà la manicrc de convier à la foi les mescréants, d'apprendre à rhomnie d'alfermer ce qu'il n'entend pas et de renforcer et roidir nos entendements à croii»! iiJMs lornie. » — La Théologie naturelle de Raymond Sebon, traduite en fiaurais par Messire Micni'i.. seijjnour de Montai^'iie, etc., Paris, 1611.

(1) Pensées, art. vi, 74.

(2) Dépouillé de sou appareil, on peut dire que l'argunient «in pari est un argument de catéchisme, à la portée des enfans, et qu'on ne se fait pas faute de leur proposer. — Le voici présenté d'une façon vive et agréalde dans un roman contemporain :

« Poussé à bout, liarnier lui dit un jour :

(' Enfin, ma mère, s'il n'y avait pas de paradis, convenez que vous sei-iez bien attrapée. »

« Oui, répondit sa-ui- l'inlomènc en liant; mais s'il y en a un, vous serez bien plus attrapé que moi. » — Sœur Philomène, par MM. DE GoN- COURT.

que lui dans sa propre partie et pour fortifier la religion qu'il recommande par l'autorité qu'il vient de conquérir.

Quand Pascal eut trouvé les propriétés de la courbe que l'on nomme cycloïde ou roulette, M. de Roannez lui « demanda ce qu'il prétendait faire de cette découverte. Il répondit que la solution de ce problème lui avait servi de remède (pour guérir d'un grand mal de dens) et qu'il n'en attendait pas autre chose. Sur cela, M. de Roannez lui dit qu'il lui conseillerait bien d'en faire un meilleur usage, que dans le dessein où il était de combattre les athées, il fallait leur montrer qu'il en savait plus qu'eux tous en ce qui regarde la géométrie et ce qui est sujet à démonstration et que s'il se soumettait à ce qui regarde la foi, c'est qu'il savait jusqu'où l'on devait porter les démonstrations (1). » N'est-il pas vraisemblable que l'argument du pari doit se rapporter au souvenir de cette conversation ? C'est de part et d'autre même admiration présumée des athées : « Oh ! ce discours me transporte, me ravit. » C'est aussi même avantage moral tiré d'une opération logique. Le raisonnement acquiert ainsi une valeur double et par ce qu'il prouve et par ce qu'il inspire. Ce rapprochement éclairait le dessein de Pascal. Il y a là une tentative très-intéressante de fonder sur une supériorité démontrée et reconnue, une autorité qui s'exerce dans le domaine intellectuel, comme fait l'autorité dans le domaine de la foi, pour garantir par son adhésion la vérité d'une doctrine. Mais si l'argument devient ainsi une arme à deux tranchans, la portée en est naturellement restreinte au petit Jiomjjre de gens qui sont en état de le comprendre et de l'admirer. Soutenir que Pascal en fait son fort unique, à l'exclusion des autres preuves qui, dit-on, lui paraissent incertaines, est une pure extravagance. Il adressait son Apologie à l'homme en général ; mais rencontrant dans son entourage des hommes d'un esprit particulier, dédai-

(1) Recueil d'Utrecht, p. 275.

gneux des raisons ordinaires, il crut justement suivre le» principes de sa méthode d'agréer, en inventant pour eux un argument particulier, « qu'ils pussent entendre sans peine et avec plaisir, où ils se sentissent intéressés, en sorte que l'ainour-propre les portât plus volontiers à y faire rétlexion (0. »)

C'est ainsi que Pascal donne à l'Apologie sous deux formes, l'une générale, l'autre particulière, une sorte de préface qui à toute extrémité lui est étrangère, mais dont la force est considérable pour en assurer le succès. — On n'apprend bien que ce qu'on désire apprendre ; — on ne croit bien que ce qu'on aime à croire ; — une preuve, la plus belle du monde, est stérile, quand elle est soumise à l'examen d'un juge prévenu ; l'iche de valeur, mais pauvre d'effet, elle est comme si elle n'était pas. — C'est à réaliser ces conditions, à suivre ces règles, à prévenir ces dangers que Pascal s'est évertué. Pour y réussir, il a inventé non pas des argumens nouveaux, mais un système nouveau des argumens déjà connus. « Qu'on ne dise pas, s'écrie t-il, que je n'ai rien dit de nouveau ; la disposition des matières est nouvelle (2). » Il faut ajouter : nouvelle comme la méthode et par le fait de h) méthode. Exemple. Un apologiste ordinaire parlerait ainsi à l'homme : « Je vais vous montrer la vérité de la religion, en vous montrant l'origine divine des Ecritures Et tout d'abord, n'est-ce pas une marque de l'esprit divin que l'Ecritui-e vous l'évèle la cause mystérieuse de votre double nature? » L'interlocuteui- répondra sur le champ : «. Mais ma nature est-elle double ?» 11 accueillera avec défiance les preuves qu'on lui en alléguera ; car il craindra d'être dupe et de se laisser prendre à des raisons inventées pour le besoin de la cause. Tout ce (|u'oii |»oinra gagner sur lui se réduira bien souvent à lui r>ier la répli(|ue, sans parvenir à le per-

(1) Pensées, ail. xxiv, 87.

(2) Pensées, art. vu, 9.

suader. Combien plus habile est Pascal à se servir des mêmes ressources ! Il commence par lui mettre devant les veux les contrariétés de la nature humaine, sans lui laisser voir ce qu'il s'en promet. En lui parlant de lui, il l'intéresse, il l'attache. Il l'étonné de sa grandeur, il l'effraie de son néant, et le rend avide d'une explication, prêt à se donner à qui l'instruira. Il prend son temps pour exposer la solution désirée qui devient par le délai plus désirable encore. Il la cherche longtemps , en associant l'auditeur à sa recherche ; enfin il se donne l'air de la rencontrer comme par hasard dans un livre dont il n'avait pas même jusque là prononcé le nom. Par une simple transposition, en mettant la preuve devant la chose prouvée et en même temps par l'habileté de la discussion, comptez les avantages qu'il a gagnés. Il inspire à l'interlocuteur tous les sentimens qu'il veut ; d'abord la curiosité et la confiance, puis la crainte avec des alternatives d'espérance. Il se rend nécessaire autant que l'autre se rendait suspect, et, maître absolu des cœurs, il sait les conduire en cachant ses elTorts , où les plus légitimes efforts, mais visibles, de la plus haute raison n'auraient pas pu les amener. « Eloquence (jui persuade par douceur, non par empire ; en tyran, non en roi (1). » On pourrait ajouter suivant une idée qui lui est familière : en homme, non en docleur. Pour ceux (ju'un tel discours n'aurait pas convaincus ou plutôt décidés, il faut houvei- d'autres raisonnemens qui les entranient en leur plaisant, comme par exemple l'argument du pari.

Cherchons maintenant dans l'Apologie tout entière l'application des principes que nous venons de reconnaître.

Témoin des déconvenues auxquelles on s'expose, quand on se fie à la valeur intrinsèque des argumens pour en escompter l'efficacité, Pascal a paru condanmer des preuves

(1) Pensées, art. .\xv. I1S his.

dont il a seulement condamné le mauvais emploi, et de ce chef a encouru de nouvelles accusations de scepticisme. «^ Il traite avec mépris, dit Cousin, ainsi que l'exigeait de lui l'absolu pyrrhonisme, les preuves physiques de l'existence de Dieu, ces preuves aussi vieilles que le monde et que la raison humaine H). » Nous allons étudier le passage incriminé :

« Seconde partie. Qu'il y a un réparateur par l'Écriture.

if Préface de la seconde partie. Parler de ceux qui ont traité de cette matière.

« J'admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu, en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature.

« Je ne m'étonnerais pas de leur entreprise, s'ils adressaient leurs discours aux fidèles ; car il est certain [que ceux] qui ont la foi vive dedans le cœur voient incontinent que tout ce qui est n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent. Mais pour ceux en qui cette lumière s'est éteinte et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes destituées de foi et de grâce, qui, recherchant de toute leur lumière tout ce qu'ils voient dans la nature qui les peut mener à cette connaissance, ne trouvent qu'obscurités et ténèbres : dire à ceux-là qu'ils n'ont (|u'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'ils y verront Dieu à découvert, et leur donner pour toute preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lune et des planètes, et prétendi-e avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles, et je vois i)ar raison et par expérience que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris (2). »

{{) CoiîSiN, Etudes sur Pascal , p. (><>. (2) Pensées, art. xxii. 1, 2,

Est-ce la maladresse des écrivains ou la faiblesse des preuves que Pascal attaque ici"? Son langage même est le clair indice de sa pensée : « J'admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent; — je m'étonnerais moim de leur entreprise. » On ne saurait méconnaître dans les termes et dans le ton une pointe de mépris et de raillerie. La suite est pleine des mêmes sentimens, et bien justifiés. Dire à des incrédules, connue font ces auteurs « qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent et qu'ils y verront Dieu à découvert », est-ce raisonner en philosophe et offrir des preuves physiques une digne exposition ? « Donner pour toute preuve de ce grand et important sujet le cours de la lune et des planètes et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c'est donner sujet de croire que les preuves de la religion sont bien faibles » ; cet arrêt n'est-il pas juste? Le cours de la lune et des planètes épuise-t-il toute la force des preuves physiques '? Les preuves physiques ainsi exposées épuisent-elles la preuve de la religion? Il faut répondre affirmativement, pour avoir le droit de blâmer Pascal, et le plus zélé partisan des preuves physiques se hasardera-t-il à répondre ainsi ?

Or, il n'est pas douteux que Pascal reconnaisse à ces. preuves une valeur sérieuse. Il ne les déclare pas seulement propres à persuader les fidèles qui voient incontinent que tout ce qui est n'est autre chose que l'image du Dieu qu'ils adorent. Parmi les incrédules, il en est qu'elles laissent à leurs doutes ou à leurs négations. Mais d'autres arrivent grâce à elles, Pascal le déclare expressément, « à se former un moyen de connaître Dieu (^). » Ce résultat doit suffire à un. philosophe ; Pascal ne peut s'en contenter. Ce moyen de connaît le Dieu ne va pas jusqu'à montrer (}u'on ne peut (( servi]- Dieu sans médiateur (2). » 11 est donc conforme à

(1) Pensées, art. xxii, 6.

(2) V. Pensées, art, xxu, 6, 7, 8,

la raison el peut lui fournir un coiniuencement de lumière, mais la notion de Dieu qu'il met dans l'esprit très-légitimement, est inutile et stérile pour le salut (i). Ensuite, et pardessus tout, le succès de la preuve étant incertain, comme le marque l'événement, il est téméraire d'en faire une annonce fastueuse, de la déclarer irrésistible, d'en composer la première et la principale justification de la religion chrétienne ; car si elle manque son efîet , rien n'est plus propre qu'une telle conduite à donner mépris de la religion.

Pourquoi les uns cèdent-ils à ces preuves tandis que les autres y résistent ? et quels sont ceux que Pascal approuve? Évidemment sa faveur est pour le camp où se trouvent les fidèles. On ne fait donc pas œuvre vaine, à son avis, en scrutant la nature pour chercher Dieu. Alors, quel est l'obstacle qui s'oppose à la conviction de quelques-uns ? Vinet l'a expliqué avec un sentiment pénétrant et tout-à-f;iit dans l'esprit de Pascal : « La connaissance même de l'esprit, comme telle, a besoin du cœur. Sans le désir de voir, on ne voit point ; dans une grande matérialisation de la vie et de la pensée, on ne croit pas aux choses de l'esprit ; bien des gens ont des yeux pour ne point voir ; bien des gens, qui ont des yeux pour voir, ont besoin d'être tournés du côté de la lumière ; il faut leur apprendre la langue dans laquelle on veut les instruire ; tous les raisonnemens qui se tirent de notions spirituelles sont perdus ou ridicules pour des hommes à qui ces prémices manquent. Et c'est pourquoi Pascal a pu dire : Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles aucune des choses de cette nature, parce que je ne me sentirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis. Pascal savait apparemment ce que c'est qu'un athée endurci (2). »

(1) V. Pensées, ait. vin. 6 à la tin ; xxii. 6 : x. 5.

(2) Vinet, Études sur Biaise Pascal, p. lOi. — Le texte de Pasoal, oité par Vinet. n'est pas exact ; il faut rectifier au moins ceci : « de

On lie saurait mieux dire. Cette dernière pensée condamne l'endurcissement des athées et non la faiblesse de l'argument qui, en lui-même inattaquable, obtient des succès divers selon les diverses dispositions des esprits. Le fidèle en voit du premier coup la justesse ; l'homme sans préjugé la décou\Te après démonstration ; l'athée entêté à ne pas se laisser convaincre, la conteste ou la nie (1). De ces trois effets, le premier seul satisfait Pascal. Le second, pour des raisons indiquées plus haut et qu'on reprendra dans leur temps, ne lui convient guère mieux que le dernier ; mais en constatant que les preuves naturelles donnent un moyen de connaître Dieu, ce moyen lui plùt-il moins cfue tel autre ou lui déplût-il absolument, il s'est tenu en dehors du scepticisme, et tout homme de bonne foi en portera ce jugement.

Si on le conteste, je déclarerai à mon tour que Pascal ne croyait ni à Moïse, ni à Jésus-Christ, ni aux Apôtres, sur ce qu'il a écrit la phrase suivante : « Je ne parle pas ici des miracles de Moïse, de Jésus-Christ et des Apôtres, parce qu'ils ne paraissent pas d'abord convaincans, et que je ne veux que mettre ici en évidence tous les fondemens de cette religion chrétienne (}ui sont indubitables et qui ne peuvent être mis en doute par quelque personne que ce soit (-). •) Comme on le voit, la question n'est pas ici de vrai ou de faux, mais seulement d'opportunité. Faire des preuves physiques le premier chapitre d'une Apologie ou alléguer en cowmeyi-

prouver par des raisons naturelles ou l'existence de Dieu, ou la Trinité, ou rimmortalité de lame, ni aucune des choses de cette nature, etc. ; » Ce que Vinet appelle dans la langue de notre siècle « une grande matérialisation de la vie et de la pensée », c'est ce que Pascal nomme en termes à la fois plus purs et plus forts « l'aveuglement que la chair jette dans res[>i il quand il lui est assujetti. » Pensées, art. xv, 7, par. 3.

(1) C'est pourquoi Pascal dit avec un sens profond : « Travaillez donc, non pas à vous convaincre par l'augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. >; Pensées, art. x. I. — V. art. xxv. 4; art. I, 8, par. 2.

(2) Pensées, ait. xiv. 3.

çant les miracles de Moïse, de Jésus-Christ et des Apôtres, qui ne paraissent pas d'abord convaincans, c'est donner à d'excellens argumens une mauvaise disposition où, toujours en possession de prouver, ils ne sont plus en place de persuader. Pascal s'en prend si peu à la preuve elle-même qu'il se réserve de l'employer plus tard quand le moment favorable sera venu. « Il ne faut pas, dit-il, juger de la nature selon nous , mais selon elle (0. » Au contraire , il faut juger d'une démonstration, non selon elle, mais selon nous. C'est peu qu'elle soit probante, il faut qu'elle soit convaincante.

Résumons cette discussion. Pascal n'est pas un théoricien, mais un homme d'action. Il n'a pas à trouver la vérité mais à la communiquer ; son œuvre est de propager la foi et de convertir. Tandis que Descartes s'enferme dans un poêle pour déduire à part soi des raisonnemens dont la justesse seule lui importe, Pascal, au grand jour et dans la société, produit des preuves qui, sous peine d'être stériles, doivent joindre au mérite d'être justes, celui de gagner l'assentiment. L'un se contente d'avoir raison, l'autre n'a rien fait, si, ayant raison, il n'a pas su persuader qu'il a raison. Or, il ne suffit pas de dire vrai pour être cru ; Pascal l'éprouva dans ses fréquentes conférences avec les athées. Les argumens par lesquels il réussissait à en convaincre quelques-uns, laissaient les autres incrédules. Ces succès difîérens d'une même logique auprès d'esprits en apparence semblables, avaient de quoi piquer sa curiosité d'observateur, sans compter que son zèle d'apôtre avait un intérêt supérieur à en découvrir la cause pour remédier à l'effet. Il remarqua que sous l'influence de certains sentimens, comme l'amour du plaisir, de la gloire, de l'indépendance, ou encore l'excessive confiance en soi, ses contradicteurs opposaient à sa dé-

(1) Pensées, art. xxv, 19.

monslration de la religion un désir ou une assurance de n'en être pas ébranlés qui en paralysait la force. Ils n'étaient pas persuadés, parce qu'ils ne voulaient pas l'être. C'est à la suite de cette expérience que Pascal posa cette loi : « La volonté est un des principaux organes de la créance. » Ce principe trouve une application double, et pour faire croire, et pour empêcher de croire. Pascal s'avisa dès lors qu'il fallait traiter avec la volonté la première, et d'ennemie se la rendre alliée. Dans son état d'innocence, l'homme avait une volonté droite, naturellement amie de la vérité, et qui en faisait une recherche sincère. Depuis le péché, notre volonté corrompue s'est détournée de son objet essentiel, le vrai ; elle le méconnaît et travaille à en effacer à nos yeux le caractère visible ; elle cherche à nous duper et y réussit par l'aveuglement des passions. Cette maladie de la volonté est une des plus graves infirmités de notre nature ; mais^ si elle est dangereuse, elle n'est pas incurable ; bien plus, elle peut devenir elle-même le principe et l'instrument de la guérison. En effet, le vice principal de l'homme depuis la chute, c'est de s'aimer « seul, et toutes choses pour soi, c'est à dire inliniment (1). — Tous les hommes recherchent d'être heureux ; cela est sans exception. Quelques différons moyens qu'ils y

emploient, ils tendent tous ù ce but La volonté ne fait

jamais la moindre démarche que vers cet objet (2). » Il ne s'agit , pour la guérir et la bien disposer, que de lui découvrir ses véritables maux et ses véritables biens. Il faut l'effrayer par le néant des choses de la terre ; il faut l'allécher par la promesse du bonheur que lui procurera la foi, puis-

(1) Lettre sur la mort de M. Pascal le père, Havet, t. II, p. 242. — V. Pensées, art. xii, 1, par. 5.

(2) Ibidem, art. vili, 2. — V. art. xxiv, 13 bis : c 11 y a cela de conunuii entre la vie oïdinaire des hommes et celle des saints, qu'ils aspirent tous

à la félicité ; et ils ne dilfèreut qu'en l'objet où ils la placent Il laut

juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu, et non

par la nôtre projire. »

qu'elle n'a souci que de bonheur. La vérité elle-même fera ensuite son œuvre ; h l'idéal grossier de bonheur matériel que l'homme poursuivait, après en avoir tiré parti, elle substituera la notion et le désir du vrai bonheur. C'est ainsi que l'amour propre engendrera l'amour divin et que notre corruption deviendra la source de notre salut.

Il faut donc commencer par prouver aux hommes qu'ils ont intérêt à suivre la religion. Ce moyen est bas et grossier, et Pascal ne l'ignore point ; mais il est approprié à leur nature ("1). « Jusque dans la chaire, dit La Bruyère, l'on se croit obligé souvent de suspendre l'Évangile, pour les prendre par leur faible et les ramener à leurs devoirs par des choses qui soient de leur goût et de leur portée (2). » Ce serait une singulière outrance de délicatesse que de réprouver cet appel à l'égoïsme, s'il sert à sauver des âmes. D'ailleurs, quelque pessimisme qu'il accuse, notons qu'il ne procède pas d'une doctrine philosophique, telle que celle de La Rochefoucauld, mais du dogme du péché originel.

Sur ce fondement, toute la première partie de l'Apologie devient, non pas une argumentation, mais une exhortation d'ordre et de ton intimes, oîi l'homme, appelé à régler sa conduite sur la connaissance de son vrai bien, est amené à

(1) Vinet ne veut pas qu'on dise que Pascal recherche « la félicité ou le salut et que cette recherche vaut moins que l'autre. Il n'y a rien dans le livre de Pascal (ajoute-t-il) à l'appui de cette assertion, si on ne lui donne qu'un sens vulgaire. » Sans doute, ce n'est pas le bonheur au sens vulgaire que Pascal réserve au chrétien accompli ; mais c'est celui qu'il promet à l'incrédule pour l'engager à devenir chrétien. — V. Pensées, ait. ,\, 2 : « Obj. — Ceux qui espèrent leur salut sont heureux en cela ; mais ils ont pour contre-poids la crainte de l'enfer. — liép. Qui a plus de sujet de craindre l'enfer, ou celui qui est dans l'ignorance s'il y a un enfer et dans la certitude de damnation, s'il y en a, ou celui qui est dans une certaine persuasion qu'il y a un enfer, et dans l'espérance d'en être sauvé, s'il est, » — V. art. ix, 1, par. 7 : « J'entends qu'on doit avoir ce sentiment {qu'il faut chercher la religion) par un principe d'intérêt humain et pai- MU intérêt d'amour propre. «

C2) Discours sur Théophrasle.

croire qu'il doit le trouver dans la religion et par suite décidé à l'y chercher. On a beau jeu de proclamer que les argumens familiers des philosophes n'y sont pas mis à profit. C'est un fait éclatant qu'il serait impudent de nier, comme il est puéril d'en tirer parti pour accuser Pascal de scepticisme. Autre fm, autres moyens. « Le cœur a son ordre ; l'esprit a le sien, qui est par principe et démonstration ; le cœur en a un autre. On ne prouve pas qu'on doit être aimé, en exposant d'ordre les causes de l'amour ; cela serait ridicule (l). » Le cœur, dans le sens que Pascal donne ici à ce mot, c'est la volonté purifiée ; la volonté charnelle, pour parler encore son langage, est moins parfaite sans doute, mais du même ordre. Gomme c'est à elle que Pascal s'adresse, non à l'esprit, il a bien jugé qu'il n'avait pas à disserter par principe et par démonstration. Si harhara et haraliptonne forment pas \e raisonnement (2), ils sont encore moins propres à exciter en nous l'amour de la vérité qui doit nous disposer à la croire. Or, tel e.st le but de Pascal dans le commencement de son livre. Nous avons vu les moyens qu'il emploie pour l'atteindre. Il épouvante son interlocuteur en lui offrant le spectacle de ses contrariétés ; il l'enlace dans l'énigme de sa condition et lui montre qu'il est nécessaire à son bonheur d'en pénétrer le sens ; puis il lui rend odieuses ou ridicules les philosophies et les religions qui se sont vantées de connaître l'homme et de l'éclairer. Cependant, il a réservé à un examen suprême une religion dont les promesses sont bienfaisantes à l'homme et par là aimables, avant que la vérité en ait été démontrée (3). Il ne s'est proposé jusqu'ici que de le disposer à écouter ses preuves. S'il y a réussi, il y a gagné d'exposer l'Apologie devant un auditeur attentif et désireux d'en être

(1) Pensées, ait. vu, 19.

(2) Deuxième fragment de l'Esprit géométrique, Havet, t. Il, p. 307.

(3) Pensées, art. xi, 11. « Que peut-on donc avoir que de l'estime pour une religion qui connaît si bien les défauts de l'homme, et que du désir poiu' la vérité d'une religion qui y promet des remèdes si souhaitables? >'

persuadé. Il n'a rien encore démontré ; mais il a rendu d'avance sa démonstration irrésistible.

Par aventure, il peut se rencontrer des hommes que leur intérêt laisse froids , si on ne le leur montie d'une certaine manière. Pour cette sorte de gens, on invente des discours particuliers, où on ne les entretient pas seulement de ce qui leur profite, mais encore à la façon et dans le langage qui flattent leurs goûts (l). Tel est l'argument du pari, imaginé à l'usage d'un mathématicien qui était aussi un joueur. 11 n'est pas d'exemple où se manifeste avec plus d'éclat la méthode que suit Pascal. Tout y est combiné en vue d'agréer, la forme comme le fond du raisonnement. Au début de ce chapitre, nous avons remarqué que Pascal se faisait ami du plaisir avec les Épicuriens, pour leur plaire ; ami du raisonnement, avec les philosophes ; des belles manières, avec les gens du monde ; de la fortune, avec les ambitieux. Cette condescendance s'explique aisément ; car ce sont là passions ou occupations communes et qui se partagent la société. Qui les intéresse, se rend maître de la plupart des hommes. Mais Pascal ne veut laisser échapper personne. Il étudie ces raffinés qui se mettent hors du train ordinaire du monde, pour connaître leurs manies qu'il déclare telles (2) , et qu'il ne s'ingénie pas moins à séduire en les imitant. Messieurs de Port-Royal, si bons connaisseurs du cœur humain, ne s'y prenaient pas autrement. « La conduite ordinaire de M. de

(1) V. Pensées, art. xxv, 118. « On croit toucher des orgues ordinaires en touchant l'homme. Ce sont des orgues à la vérit(^, mais bizarres, changeantes, variables. Ceux qui ne savent toucher que les ordinaires, ne feront pas d'accords sur celles-là. 11 faut savoir où sont les [tuyaux]. " — Art. VII, 14. « En sachant la passion dominante de chacun, on est sûr de lui plaire. »

(2) Pensées, art. vi, 52. « S'ils (Platon et Aristote) ont écrit de politique, c'était comme pour régler un hôpital de fous. Et s'ils ont fait sembl.'nt d'en parler comme d'une grande chose, c'est qu'ils savaient que les fotis à qui ils parlaient pensaient être rois et empereurs. Ils entraient dans leurs principes pour modérer leur folie au moins mal qu'il se pouvait. »

Saci (nous apprend Fontaine), en entretenant les gens, était de proportionner ses entretiens à ceux à qui il parlait. S'il voyait, par exemple, M. Champagne, il parlait avec lui de la peinture. S'il voyait M. Hamon, il l'entretenait de la médecine. S'il voyait le chirurgien du lieu, il le questionnait sur la chirurgie. Ceux qui cultivaient ou la vigne, ou les arbres, ou les grains, lui disaient tout ce qu'il y fallait observer. Tout lui servait pour passer aussitôt à Dieu et pour y faire passer les autres (1). )■> Cette conduite, excellente et très-praticable dans une direction individuelle, était plus difficile à tenir dans une Apologie, qui par sa nature devait s'adresser à tout le monde. Aussi, parmi le nombre des passions particulières qui tenaient ses contemporains, Pascal, contraint de se borner, choisit les plus répandues, sinon dans la société entière, du moins dans son entourage. Ignorant ses amis, mais connaissant sa méthode, nous pourrions par quelques fragmens de ses Pensées, et en jîarticulier par l'argument du pari, nous faire une image du monde où il vivait, tant il s'est préoccupé « de proportionner ses entretiens à ceux à qui il parlait. »

Un jour, un disciple de Spinoza s'avisa de convertir son maître. Albert Burgh, c'était son nom, parti de Hollande pour voyager en Italie, avait rencontré un prêtre qui l'avait dépersuadé de sa philosophie et l'avait baptisé catholique. Le néophyte conçut le projet de rendre à Spinoza le même service. A cet effet, il lui adressa (en 4675, cinq ans après la publication des Pensées) une lettre assez longue et intéressante, qui nous a été conservée (2), et qui n'est rien moins qu'une Apologie complète en abrégé. Avec le zèle intempérant d'un nouveau converti, il avait brûlé tout ce qu'il avait

(4) Fontaine, cité par M. Havet, t. I, p. cxxiii.

(2) Saisset ne l'a pas donnée dans sa traduction de Spinoza. C'est la lettre 73 de r('dition HncDER, chez Tanohnitz. 18ii-, — La réponse de Spinoza suit.

adoré et voulut persuader à son maître d'en taire autant. Ce n'est pas tout, il le prit avec lui sur un ton de hauteur incroyable, propre à étonner peut-être un cœur faible et un esprit indécis, mais le plus mal fait du monde pour imposer à un Spinoza : « Comment, lui écrivait-il, misérable créature; gonflée d'une superbe diabolique , lu porteras un jugement téméraire sur les mystères efîrayans de la vie et de la passion de Jésus-Christ, sur ces mystères que les docteurs catholiques eux-mêmes déclarent impossibles. » Puis il lui vante les beautés de la doctrine chrétienne, qui, dit-il, « répugne au sens commun. » Ailleurs il rudoie et injurie Spinoza, comme trop attaché à ses opinions, qu'il appelle « les opinions de son cerveau (l). » La réponse du philosophe, admirable de pitié dédaigneuse et d'ironie, est telle que devait la déterminer cette maladroite sommation. Par dessus tout, ainsi qu'on devait s'y attencU'e, il se récria, comme d'une abdication, contre cet abandon de la raison : « Le vrai porte avec lui la marque distinctive du vrai et du faux. Suis-je arrogant, suis-je superbe à ton sens, en usant de ma raison et en me reposant sur ce verbe véritable de Dieu, qui réside dans notre esprit et qui ne peut jamais être ni dépravé, ni corrompu. Écarte loin de toi cette funeste superstition ; reconnais cette raison que Dieu t'a donnée et cultive-la, si tu ne veux être rangé parmi les brutes (2). » Si Pascal avait eu à convertir un Spinoza, il ne serait pas tombé dans les mêmes fautes et n'aurait pas encouru le même échec. 11 aurait pris un ton plus humble ; il aurait (comme il l'a fait d'ailleurs) fondé sa démonstration sur la raison, et au besoin, l'aurait mise en forme de théorèmes, corollaires et lemmes. Bonnes gens, (jui ne tenez qu'à vos idées, faites comme

(1) BURGH, texte cité, par. 18, '2i, 3<).

(2) Spinoza, texte cité, par. 5, 13, 14. — Comparer à la lin du passage de Spinoza, Pascal, ai-t. vni, 8. « Les autres ont voulu renoncer à la raison et devenir bétes brutes. »

Albert Burgh ; méprisez vos contradicteurs, mais ne nourrissez pas le fol espoir de les persuader. Et vous qui, brûlant de charité pour le prochain, ou d'amour pour vos concitoyens, ou d'ambition pour vous-mêmes, cherchez à communiquer votre foi ou à faire prévaloir vos desseins, gens d'action et de sens pratique, apôtres et hommes d'état, rendez témoignage à la méthode de Pascal et avertissez les philosophes philosophans qu'ils n'y ont rien compris.

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