‹ Étude sur le scepticisme de Pascal, considéré dans le livre des PenséesChapitre 4 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'accommodation ue la méthode a la nature

DE l'esprit a convaincre.

Sommaire. — La crédulité aussi vicieuse que l'incrédulité.

— Étude des preuves qui conviennent à l'esprit de l'homme.

— Des preuves physiques. — La science journalière prouve mal la religion immuable. — Les preuves métaphysiques échappent à la plupart des hommes et persuadent mal les autres. — Des preuves historiques et de la preuve par l'ab^ sui-de. — L'ordre du cœur. — Théorie chrétienne de la volonté intelligente. — Cœur et raison, marque de deux natures. — La vue de la vérité est la démonstration de la vérité. — Inutilité des preuves pour les cœurs purifiés. — Absence du scepticisme.

C'est une harmonie dans le système de Pascal , d'avoir appelé la volonté à préjuger en faveur de la religion. Car si la connaissance de la religion s'acquiert ou se prépare plus commodément par l'œuvre de cette faculté, c'est par elle aussi que la foi se gagne et se conserve. « Dieu veut plus disposer la volonté que l'esprit. La clarté parfaite servirait à l'esprit et nuirait à la volonté (t). » Mais on ne saurait s'adresser h l'une sans être entendu en même temps de l'autre. Car, à la rigueiu-. l'esprit peut se considérer à part de la volonté, tandis que dans un être intelligent, l'acte de volonté présuppose toujours une opération de l'esprit. Quel que soit donc le tour particulier de cette démonstration qui veut par dessus tout s'en prendre k la volonté, pour la déterminer, Pascal a dû donner des raisons à l'esprit. C'est la nature de

(4) Pennées, art. xx, -J.

ces raisons que nous allons étudier maintenant, suivant la même loi d'appropriation que nous avons appliquée à un autre pouvoir de l'homme dans le chapitre précédent.

Le premier principe que Pascal pose est qu'on ne doit jamais croire sans en avoir examiné sérieusement les motifs. « Ce n'est pas une chose rare qu'il taille reprendre le monde de trop de docilité. C'est un vice naturel comme l'incrédulité, et aussi pernicieux. Superstition (1). » Il y a donc des démonstrations justes où la docilité est légitime. Une condition indispensable pour que l'esprit y acquiesce, c'est qu'elles soient entendues de l'esprit. C'est dire qu'il y a autant de genres de démonstration qu'il y a de classes de lecteurs ou d'auditeurs. Or, Pascal ne composait pas son livre pour une aristocratie. Il en a pu destiner quelques pages à des esprits distingués, sinon supérieurs ; mais il avait trop sincèrement reproché aux jésuites leur accointance avec les grands, pour commettre le même péché d'orgueil. Sans aller jusqu'à écrire pour tous, ce qui aurait mis hors de son atteinte les délicats qui veulent entendre des discours relevés, il étendait assez au large le cercle de ses lecteurs. Tout ce qui, avec quelques études et quelque situation, pouvait prétendre au titre d'honnête homme, les bourgeois de profession libérale, aussi bien que les grands seigneurs et les beaux esprits, en un mot tout le public lisant était aussi son public. Son principal souci fut d'ajuster sa démonstration à la moyenne de ces esprits cultivés ; et, dans la crainte de s'élever trop liant, il préféra rester au-dessous : « Dans les preuves que mon frère devait donner de Dieu et de la religion chrétienne, dit Madame Périer, il ne voulait rien dire qui ne fût à la portée de tous ceux pour qui elles étaient destinées i"^). »

(1) Cette pensée est repioilnite deux fois dans l'édition Havkt, art. xiii, 5 bis ; art. xxv, 4G. — Si elle est aussi rcpotce deiix l'ois dans le nianusrrit, elle en acquiert une importance considérable.

(2) Havet, t. I, p. LXXV.

Dans cette vue, il poursuivit une étude expérimentale des « preuves qui font le plus d'innpression sur l'esprit des hommes, et qui sont les plus propres à les persuader (l). » C'est même par là qu'il commença la célèbre conférence de Port-Royal où il exposa le dessein de son ouvrage. Par malheur, des opinions qu'il y exprima sur ce sujet, bien peu sont restées dans l'Apologie et la préface de Port-Royal se borne au renseignement trop bref que nous venons de citer. Nous serions réduits à ressaisir la pensée de Pascal dans de courtes notes et à conjecturer sa théorie d'après l'application si le Discours sur les Pensées de M. Pascal, dont nous avons parlé déjà, ne nous apportait une aide précieuse. L'auteur, Filleau de la Chaise, a donné une attention soutenue, souvent pénétrante, aux procédés de démonstration que suit Pascal ; il me paraît mieux que personne de son temps en avoir apprécié le sens et la sagesse. Dans le rapport qu'il en fait, nous pouvons lui accorder tout crédit ; car son Discours, comme on sait, fut composé sous l'inspiration de tous ces Messieurs, qui voulaient le mettre comme préface dans l'édition de 1670 ; tandis que celui d'Etienne Périer, écrit en cachette de Port-Royal, s'il atteste un ferme esprit et digne de la parenté de Pascal, est moins riche en renseignemens et en souvenirs de toute espèce. D'autre part, nous éclaircissant la pensée de Pascal, le discours de Filleau de la Chaise est à son tour contrôlé par elle, en sorte que les moyens d'une critique exacte ne nous font pas défaut. — Voici le passage important, où il nous instruit, d'après Pascal, des preuves que Pascal jugeait mauvaises et de celles qu'il jugeait bonnes. Nous y trouverons pour notre étude une base et un plan.

<c Après donc que M. Pascal leur eut exposé ce qu'il pensait des preuves dont on se sert d'ordinaire, et fait voir combien celles qu'on tire des ouvrages de Dieu sont peu pro-

(l)HAVET,t. i,p. XLix. Cette citaliou est prise du discours d'Etienne Périer

portionnées à l'état naturel du cœur humain ^ et combien les hommes ont la tête peu propre aux raisonnemens métaphysiques, il montra clairement qu'il n'y a que les preuves morales et historiques, et de certains sentimens qui viennent de la nature et de l'expérience, qui soient de leur portée ; et il fit voir que ce n'est que sur des preuves de cette sorte que sont fondées les choses qui sont reconnues dans le monde pour les plus certaines. Et en etïet^ qu'il y ait une ville qu'on appelle Rome, que Mahomet ait été, que l'embrasement de Londres soit véritable, on aurait de la peine à le démontrer ; cependant ce serait être fou d'en douter, et de ne pas exposer sa vie là-dessus, pour peu qu'il y eût à gagner. Les voies par où nous acquérons ces sortes de certitudes, pour n'être pas géométriques, n'en sont pas moins infaillibles, et ne nous doivent pas moins porter à agir ; et ce n'est même que là-dessus que nous agissons presque en toutes choses. »

Dans ce rapport de Filleau de la Chaise , la distinction essentielle est faite entre les preuves tirées des ouvrages de Dieu, qui sont peu proportionnées à l'état naturel du cœur humain, autrement de la volonté, et les raisonnemens métaphysiques, auxquels ils ont la tête peu propre, c'est-à-dire l'esprit. Il y a là deux ordres différens. Pour ce qui regarde les preuves physiques, nous avons montré comment Pascal, tout en les jugeant probantes, en blâme un certain emploi, parce qu'elles n'emportent pas irrésistiblement la conviction de tous : « Eh quoi ! ne dites-vous pas vous-même que le ciel et les oiseaux prouvent Dieu ? — Non. — Et votre religion ne le dit-elle pas ? — Non ; car encore que cela est vrai en un sens pour quelques âmes à qui Dieu donne cette lumière, néanmoins cela est faux à l'égard de la plupart (1). » On sait que « les âmes à qui Dieu donne cette lumière, » sont les hommes de bonne volonté et que les

(1) Pensées, art. xxv, 200.

autres en sont [irivés. Cette question a été touchée dans le précédent chapitre et sera éclaircie dans celui-ci. Mais il est possible que Pascal ait aussi rejeté les preuves physiques, comme une arme dangereuse à celui qui s'en sert, pour des raisons qui tiennent à l'ordre de l'esprit, dans le sens mondain du mot; c'est ce que nous allons rechercher.

Notons d'abord que Port-Royal accepte ces preuves et les juge bonnes, non pas seulement Arnauld et Nicole, que les philosophes s'obstinent à détacher de leurs comi)agnons pour se les adjoindre et qui semblent suspects d'hérésie au sein de Port-Royal, mais Saint-Cyran, mais M. de Saci, mais M. Singlin. C'est ainsi que le premier écrit dans .sa Tliéologie familière : On connaît Dieu « par la lumière et le sentiment imprimés naturellement dans nos âmes, par la beauté et l'ordre du monde, etc. ('). » Cette déclaration est catégorique et dans sa concision paraîtra décisive, si Ton veut bien se rendre compte que l'ouvrage où elle se trouve était à l'usage des enfans et que, pour cette raison, les raisonnemens impliffués n'y trouvaient pas de place. Supposons que la phrase tut de Platon, à quels commentaires n'eût-elle pas donné lieu et comme on se fût empressé de mettre en forme les deux argumens qu'indiquent ces deux mots, l'ordre et la beauté du monde ! C'est, me dira-t-on, que le reste de sa doctrine y convient. Qu'on accorde donc la même valeur à l'adhésion de M. de Saci et de M. Singlin, pour conclure que ces preuves étaient légitimes aux yeux de Port-Royal, dev;int les plus sévères de ces Mes.sieurs et les moins attachés au sens philosophique. Et cependant Pascal ne se crut pas autorisé par l'exemple de ces honmies, qu'il honorait, respectait et écoutait le plus au monde.

C'est que, s'il se croyait inférieur à eux dans la connais-

(1) Saint-Cykan, Œuvrea chrcliennea cl .'i})irititc1lcs, e[i-.. l. IV. p. '2 — V. Saci, cité p;ir Sainte-Beuve d'après l'oiilaino. Port-Roijal. t. 11. p. 338, 339. — Singlin, Inntracliona chrétienne^, etc.; t. I, p. 299.

sance des choses divines, il avait poussé autrement loin dans la connaissance de la nature. Il savait ce qu'on en peut pénétrer, et en même temps la témérité des moins habiles à en interpréter l'action, les intentions, les lois. L'ignorance et la sottise du P. Noël, qui avait attaqué ses premiers travaux scientifiques, lui étaient restées sur le cœur (0. La persécution de Galilée lui avait inspiré une belle protestation dans les Provinciales. Il avait encore vu l'erreur s'acharner contre la découverte de la circulation du sang, et les partisans de l'ancienne opinion expliquer, sans se rendre, tous les phénomènes qui prouvaient la nouvelle (2). Enfin , dans les salons où il exposait la loi de Torricelli, qu'il avait confirmée par ses expériences, que de fois il dut remarquer l'étonnement de ses auditeurs, contraints à répudier cette vieille explication de l'horreur du vide. Or, ces théories surannées et fausses avaient été dans maint et maint livre employées cà prouver Dieu, et en particulier celle même que Pascal avait contribué plus que personne à déraciner en France. Quand il écrivait cette pensée « David, Salomon, etc. jamais n'ont dit : Il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu x, faut-il croire qu'il pensait seulement à louer la simplicité de l'Ecriture et qu'il oubliait la fausseté scientifique de la preuve, telle qu'elle avait été développée dans Grotius, où sans nul doute il l'avait lue (3) . Qu'il ne s'en soit pas expliqué plus longuement, cela est l'egrettable, mais cela se comprend sans peine. Il ne voulait pas, en réfutant cet argument, affaiblir tout le corps des preuves physiques, qui pouvaient encore dans plus d'un cas rendre service à la cause de Dieu. En outre, depuis sa conversion, il afi"ectait à l'égard des sciences une indiffé-

(1) Premier fragment de l'Esprit géométrique , Havet, t. Il, p. 283. « J'en sais qui ont défini la lumière, etc. »

(2) V. Pensées, xxv, 121 .

(3) Ibidem, ait. x, 0, et la note de M. IIavet.

rence absolue dont il s'était fait un devoir. Jugeant inutile d'approfondir l'opinion de Copernic (t), il devait juger inutile aussi de corriger les opinions de Grotius sur le vide, quelque absurdité qu'il y trouvât (2) ; d'autant plus qu'il aurait eu l'air de rappeler sa part dans l'établissement de l'exacte théorie. Quoi qu'il en soit de ce point particulier, l'idée que Pascal se faisait des sciences naturelles nous autorise à étendre notre pensée. Il savait que, dans l'ordre de la nature, quand on dépasse l'observation sèche des faits et certaines lois générales, la science, c'est la science d'aujourd'hui qui demain sera réformée ou abolie. (.< Les secrets de la nature sont cachés ; quoiqu'elle agisse toujours, on ne découvre pas toujours ses effets ; le temps les révèle d'âge en âge, et quoique toujours égale en elle-même, elle n'est pas toujours également connue. Les expériences qui nous en donnent l'intelligence, multiplient continuellement ; et, comme elles sont les seuls principes de la physique, les conséquences multiplient à proportion. C'est de cette façon que l'on peut aujourd'hui prendre d'autres sentimens et de

nouvelles opinions (3) » Et en attendant que ces autres

sentimens et ces nouvelles opinions soient remplacés, on les emploie, non pas seulement à en expliquer l'objet naturel, mais encore à prouver d'autres choses, qui vraies en ellesmêmes, sont mises en péril, le jour où les croyances dont on les appuie sont ébranlées ou renversées. Plus encore que la paresse, l'entêtement ou l'orgueil de l'esprit humain, ces applications sans prudence de théories mal assises ont été un obstacle au développement de la science et au triomphe de la vérité W. Certaines résistances qualifiées

(1) V. Pensées, art. xxiv, 17 bis.

(2) Ibidem, \., ait. xxv, 207.

(3) Fragment d'un Traité du vide, IIavet, t. II, p. 2(i9.

(4) Hier encore, M. Faye, dans l'Introduction de son ouvrage Sur l'origine du inonde (Paris, 1884), se croyait obligé de s'excuser de publier un livre sur ces matières, en disant que la cosmogonie de Laplace. ap-

d'aveugles et de stupides, et qui l'étaient au point de vue de la pensée pure, ont souvent eu pour cause des sentimens très-respectables. C'est que dans le monde aucune opinion ne se restreint à elle-même. Toutes font partie d'un système ; et quand une d'elles est menacée, on tremble pour le système entier. Il arrive ainsi que l'on combat pour ce que l'on sent être faux, sans se l'avouer, de peur de voir l'écroulement d'une idée indifférente entraîner tout le reste, qu'on aime plus que la vie. Mais il vient un moment oi^i la force de la vérité condamne les plus obstinés à reconnaître leur erreur. Alors les uns se disent que c'est une pierre de moins à l'édifice, mais que l'édifice tient toujours. C'est le fait des convaincus. Combien d'autres en revanche, voyant la preuve condamnée, lâchent tout et condamnent aussi la chose prouvée ! Si on avait laissé faire les cause-finaliers, le nombre des athées serait autrement considérable. En retour, Voltaire disait de La Mettrie et d'Holbach , avec d'autres paroles que Pascal, mais dans le même sens : « Si vous continuez à discourir de la sorte, en vérité, vous me convertirez (^) . » En résumé, quand on veut entrer dans un certain détail, les preuves physiques suivent la condition de la science ; elles sont journalières et soumises à changer. Dès lors, elles ne compromettent pas seulement l'autorité du démonstrateur, mais en même temps la vérité dont il a la garde et qui succombe avec elles.

La vérité de cette conclusion est rendue sensible par l'exemple des livres saints. Quelle est aujourd'hui aux yeux des incrédules vulgaires, la plus forte preuve contre la divinité des Ecritures, celle dont ils se prévalent en premieilieu et qu'ils ont mise partout. C'est le miracle de Josué arrêtant le soleil sur Gabaon, et l'arrêt rendu en -1638 par sept

prouvée pni' les th'iologiens les plus autorisés, était naguère enseignée par les jésuites au Collège Romain.

(1) Pensées, art. ix, 1.

cardinaux contre Galilée au nom de ce miracle. Combien plus sage que ce tribunal était le célèbre cardinal Baronius, qui disait au même Galilée : « L'Ecriture sainte nous apprend comment on va au ciel et non comment va le ciel. » Pascal dans les dernières années de sa vie, aurait peutêtre désapprouvé la recherche de Galilée ; il aurait loué h coup sûr la parole du prélat. Il connaissait les objections que la science avait faites à la Jîible, la reprenant sur sa physique : « Combien les lunettes nous ont-elles découvert d'êtres (jui n'étaient point pour nos philosophes d'auparavant ! On entreprenait franchement l'Ecriture sainte sur le grand nombre des étoiles, en disant : il n'y en a que mille vingt-deux, nous le savons ('l). » Dans cet exemple, la science se trouvait avoir tort ; mais il avait fallu, pour le montrer, qu'on inventât les lunettes ; et dans l'intervalle, sous le manteau de la science , l'erreur avait fait office de vérité contre la vérité. Si tel est le danger de mentionner seulement les choses physiques, quand on a raison, quel ne sera-t-il pas, quand on aura tort ? En somme, la science se fait, la science se défait, la science est contestée, et ce n'est pas sur ce fondement sans consistance que Pascal établira ses preuves qu'il veut incontestables. Voilà comment il a pu condanmer,au point de vue de l'esprit, l'usage que les plus habiles font des preuves physiques, pour démontrer l'existence de Dieu. Quant aux intempérans, qui « n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent pour y voir Dieu à découvert (2) », ce sont des visionnaires, et c'est un grand malheur qu'ils attachent à la fortune de leurs imaginations les vérités du christianisme. C'est en pensant aux excès de telles gens que Pascal a déclaré que

(1) Pensées, art. xxiv, 36. — Voir sur le même sujet dajis la dix-huitième Provinciale, la discussion de saint Thomas à propos de la lu.ie, que le sens littéral de l'Écriture sainte semble faire plus grande que les étoiles.

(2) Pensées,, art. xxii, 2.

les preuves physiques, présentées d'une certaine manière, sont très-propres à faire naître le mépris de la religion. — - Convenons, pour terminer sur ce point, que nous avons interprété (justement, croyons-nous) plutôt que rapporté la pensée de Pascal. Si on juge que nous l'avons mal interprétée, il nous sera toujours loisible de renvoyer aux raisons d'un autre ordre que nous avons développées dans le chapitre précédent et qui suffisent à démontrer que Pascal, en renonçant aux preuves physiques de l'existence de Dieu, n'a pas fait œuvre de sceptique.

Les raisonnemens métaphysiques ne lui plaisaient pas davantage, et Port-Royal a prévenu l'étonnement de ceux qui en auraient cherché dans le livre des Pensées. « Il est encore, ce me. semble, assez à propos, dit Etienne Périer, pour détromper quelques personnes qui pourraient peutêtre s'attendre de trouver ici des preuves et des démonstrations géométriques de l'existence de Dieu, de l'immortalité de l'âme, et de plusieurs autres articles de la Foi chrétienne, de les avertir que ce n'était pas là le dessein de M. Pascal. Il ne prétendait point prouver toutes ces vérités de la religion par de telles démonstrations fondées sur des principes évidens, capables de convaincre l'obstination des plus endurcis, ni par des raisonnemens métaphysiques, qui souvent égarent plus l'esprit qu'ils ne le persuadent, etc. (1). » C'est là en effet une des raisons que Pascal donne de son aversion pour cette sorte de preuves : « La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues, sur tant de principes, lesquels il faut qu'ils soient toujours présens, qu'à toute heure, elle s'assoupit et s'égare, manque d'avoir tous ses principes présens (2). » Quandoque bonus dormitat Homerus. Si

(1) HaVET, t. I, p. LVIII.

(2) Pensées, art. xxiv, 52. V. BOSSUET, Sermon sur la divinité de la religion. Premier point : « La voie du raisonnement est trop lente et trop incertaine, etc. » ■ ' ' '■"' "-"'^ ' '^'•'

le génie sommeille parfois, la raison peut bien s'assoupir. Mais le génie se réveille et de quel réveil ! La raison aussi a ses heures de force, moins triomphantes à coup sûr, mais avouées par Pascal, et cet aveu nous suffit en attendant mieux : « Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées, qu'elles frappent peu ; et, quand cela servirait à quelquesuns, cela ne servirait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration, mais une heure après ils craignent de s'être trompés (1). » Ainsi les preuves métaphysiques de Dieu frappent peu, elles ne servent qu'à quelques-uns et ne leur servent que pendant un instant ; mais elles frappent, elles servent à quelques-uns et leur servent pendant un instant. C'en est assez pour faire évanouir le fantôme du scepticisme. Cependant, peut-on dire, étant admis qu'à l'extrême rigueur le scepticisme théorique est détruit par cette concession de Pascal, le scepticisme pratique y trouve son compte; car l'efficacité de la preuve est vraiment réduite à néant, s'il faut la limiter à si peu d'hommes et à si peu de temps. On répondra d'abord que la raison a d'autres preuves à sa disposition que les preuves métaphysiques ; ensuite , qu'elle n'est nullement attaquée dans son pouvoir et dans ses droits ; enfin , qu'il est difficile d'attribuer à l'homme en général la capacité de saisir les raisonnemens métaphysiques.

Cette dernière raison est celle qui tient le plus au cœur de Pascal, comme on pouvait s'y attendre, connaissant le principe essentiel de sa méthode. Il veut que sa démonstration soit comprise et retenue par tous ses lecteurs ; il doit donc la mettre à la portée de tous. Or, il y a parmi les bons esprits, des esprits de différentes sortes, que Pascal a distingués en fins et en géomètres. Comprendre un grand nombre de principes sans les confondre, c'est là « l'esprit de géométrie ; » il est propre à ces opérations compliquées.

(1) Pensées, art. x, 5.

où la raison agit avec lenteur, et avec beaucoup de vues, sur beaucoup de principes, lesquels il faut qu'ils soient

toujours présens. « Les esprits fins au contraire, ayant

accoutumé à juger d'une seule vue, sont si étonnés quand on leur présente des propositions où ils ne comprennent rien, et où pour entrer il faut passer par des définitions et des principes si stériles, qu'ils n'ont point accoutumé de voir ainsi en détail, qu'ils s'en rebutent et s'en dégoûtent. Mais les esprits faux ne sont jamais ni fins ni géomètres. Les géomètres qui ne sont que géomètres ont donc l'esprit droit, mais pourvu qu'on leur explique bien toutes choses par définitions et par principes ; autrement ils sont faux et insupportables, car ils ne sont droits que sur les principes bien éclaircis. Et les fins qui ne sont que fins ne peuvent avoir la patience de descendre jusque dans les premiers principes des choses spéculatives et 'd'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde, et tout à fait hors d'usage (1) . » Nous dirions aujourd'hui dans le même sens, si je ne m'abuse, que les hommes se partagent en esprits abstraits et en esprits concrets. Ces derniers, d'après Pascal, si nous substituons dans son discours la chose définie à la définition, ont la tête impropre aux raisonnemens métaphysiques, à les concevoir et à les recevoir. Que Pascal en ait bien jugé sur ce point, on n'en saurait guère douter, ni qu'ils soient nombreux parmi les Français. Dès lors devaitil les négliger et ne conserver comme lecteurs que les seuls géomètres ? Ce que nous devons retenir de cette discussion, c'est que Pascal se fonde sur l'incapacité d'un certain nombre d'esprits, pour rejeter les preuves d'une certaine sorte, non sur la force démonstrative de ces preuves ellesmêmes. Et l'on n'objectera pas que cette théorie sur l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse ait été inspirée à Pascal solitaire par le pessimisme ou le scepticisme. Elle ne

(1) Pensées, art. vu, 2, 2 bis.

renferme rien qui ne paraisse vrai ; elle est déjà en germe dans le Discours sur les Passions de V amour (1) ; enfin, dans sa rédaction définitive, elle a toute la gravité et. le calme de la science désintéressée qui observe ])our savoir le vrai, sans autre but.

Il est certain que Pascal avait quelque éloignement des raisonnemens abstraits et métaphysiques. Il faut en croire là-dessus Nicole qui nous le dit (2) , et mieux encore Pascal qui nous le montre. Le fait n'est pas douteux. Mais il les redoutait moins pour lui que pour les autres et il en usait au besoin : — « Je sens que je puis n'avoir point été ; car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel , m infini ; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini (3). » Descartes raisonnait-il d'autre sorte? Pascal encore jugeait probantes, nous l'avons vu, les preuves physiques de l'existence de Dieu puisqu'il reconnaissait qu'elles peuvent conduire au déisme. Lorsqu'il écrivait ceci : « quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles et dépendantes d'une première vérité en qui elles subsistent et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverai pas beaucoup avancé pour son salut (*)», fait-il mine un seul instant de blâmer l'argument et ne paraît-il pas lui accorder tout l'effet qu'un philosophe peut s'en promettre ? Mais Pascal n'est pas un philosophe. Aussi a-t-il des raisons pour n'être pas satisfait là où Descartes l'eût été. Et cependant voyez ce contempteur de la philosophie recommander « Platon, pour disposer au christianisme (p) ». Tout est

(i) Havet, t. II. I). 252.

(2) Nicole, Essais de Morale, t. II. Traité de l'éducation d'un prince. ch. xLiii.

(3) Pensées, art. i, 11.

(4) Ibidem, art. x, 5.

(5) Ibidem, art. Xïiv, 57 ter. — Ailleuis (ni, 8) il l'appelle le plus

dans cette mesure ; les philosophes peuvent conduire au seuil de la religion ; arrivés là, il leur faut céder la place à plus grand qu'eux. Certains en prennent de l'humeur, et en particulier, Cousin n'a jamais pardonné à Pascal de l'avoir dit. Avec plus de critique et moins d'amour-propre, il en serait demeuré d'accord, comme il eût reconnu que la métaphysique, exigeant pour se faire comprendre « un travail si long et si tendu, » n'est pas propre à fournir des démonstrations populaires.

Ceux-là mêmes qui les entendent, n'y trouvent pas d'assurance, et « une heure après, ils craignent de s'être trompés. » Dira-t-on qu'il faut être sceptique pour écrire une telle phrase, quand on saura qu'elle est presque copiée de Descartes (t) ? La doctrine discerne les opinions, je le veux bien ; encore faut-il que la doctrine soit connue, et tout justement, ici on en préjuge. On croirait plus volontiers que Pascal parle en cet endroit d'après son expérience personnelle et qu'il reproche aux raisonnemens métaphysiques de n'avoir point, comme les opérations mathématiques, de preuve expérimentale. Il n'y a pour les vérifier qu'à les recommencer ; or, la crainte de s'être trompé restera la même à la seconde fois qu'à la première, quand le principe de la démonstration est très-éloigné de la chose démontrée et que la chaîne des raisons intermédiaires par où ils sont réunis l'un à l'autre, est trop longue pour être aperçue d'une seule vue. Dans ce cas encore, ce n'est donc pas la preuve elle-même qui est attaquée, non plus que sa force à produire la conviction, mais bien son pouvoir de donner

sage des législateurs. C'est probablement de saint Augustin qu'il tient cette estime de Platon. — V. Saint Augustin, De la rentable religion (Traité traduit par Arnauld en 1647), ch. 3 ; Cité de Dieu, 1. VIII ch.4, 5, 6, 7, 8, !», 10, 11, 12, 13; 1. X, cli. '23, 29, etc.

(1) V. Descaiîtks, Principes de la philosophie, première partie, ili. xiii. " Tant qu'elle (la pensée) aperçoit ces notions, etc. » — .l'emprunte cette citation aux Études sur Pascal, par labbé Flottes, p. 110.

cette conviction durable qui seule est faite pour contenter Pascal (1) .

Ce dédain des raisonnemens métaphysiques et les motifs de ce dédain, que nous essayons de justifier contre des accusations de scepticisme, ne sont-ils pas à eux-mêmes la plus décisive justification ? Dans quel temps a-t-on vu les philosophes ou les chrétiens sceptiques renoncer aux argumens philosophiques pour établir leur thèse '? où a-t-on rencontré dogmatisme plus effréné et logique plus scolastique que chez eux ? Puisqu'on a rapproché des Pemées le livre de Huet sur la faiblesse de l'esprit humain, ce serait un triomphe facile de montrer dans ce dernier ouvrage, et poussé aux plus extrêmes limites, l'emploi de ces formes de raisonnement que Pascal proscrit de son Apologie. Le scepticisme est heureusement une doctrine trèssavante, qui fait usage de la plus subtile dialectique, et qui, pour ruiner la raison, emprunte de la raison les armes les plus perfectionnées. Aussi ne sera-t-il jamais qu'une cabale. Son dernier acte est de décréditer tous les modes de raisonnement que les hommes emploient, ceux-là mêmes dont il s'est servi. On ne saurait reprocher à Pascal ni cette hypocrisie, ni cette inconséquence. Son but est tout différent. Les preuves qu'il blâme, parce qu'elles persuadent mal la vérité et non parce qu'elles la démontrent mal, il n'en condamne pas absolument l'usage, il se l'interdit à lui-même, là où il est d'un suprême intérêt de persuader à coup sûr. Enfin il a si peu le dessein d'étouffer la raison, pour le plaisir, comme font les sceptiques ordinaires, ou au profit de l'autorité, comme les théologiens, qu'il recommande par-dessus tout à l'homme d'écouter la

(1) V. Nicole, Essais de Morale, t. VIII (II), lettre 8, p. 48. « L'évidence qui naît de la discussion est très-difficile ou plutôt impossible à acquérir

sur les points de foi Elle se perd par l'oubli des raisons qui nous ont

persuadés, parce qu'on peut toujours craindre de s'être trompé, quand les motifs de notre persuasion se sont effacés de notre mémoire. »

voix de la raison : « L'autorité. Tant s'en faut que d'avoir ouï dire une chose soit la règle de votre créance, que vous ne devez rien croire sans vous mettre en l'état comme si vous ne l'aviez jamais ouï. C'est le consentement de vousmême à vous-même, et la voix constante de votre raison et non des autres, qui doit vous faire croire (0 . »

Quelles sont donc les preuves auxquelles la raison cède communément sans pouvoir les contredire ou les contester? Il semble que Pascal, dans sa conférence à Port-Royal, se soit étendu d'abord avec quelque détail sur les preuves historiques. On découvre sans peine le parti qu'il en devait tirer pour démontrer l'authenticité desliATes saints et la vérité des faits qu'ils racontent. Par malheur, il ne nous a rien laissé de ses vues particulières sur l'emploi de ces preuves. Nous sommes obligés de recourir, pour nous en éclairer, à son rapporteur, Filleau de la Chaise. Ce silence de Pascal est d'autant plus regrettable qu'il paraît avoir appliqué au témoignage humain et aux degrés divers de la foi qu'il mérite, le calcul des probabilités sous forme de pari. Le grand avantage qu'il reconnaissait à cette sorte de preuves, au point de leur attribuer la supériorité sur les raisonnemens géométriques, c'était d'être à la fois convaincantes, indiscutables et proportionnées à tous les hommes : « Que la ville de Londres, par exemple, ait été brûlée il y a quelques années, il est certain que cela n'est pas plus vrai en soi qu'il est ^Tai que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits ; mais cela est plus vrai, .pour ainsi dire, par rapport aux hommes en général (2). » Nous reconnaissons dans cette préférence le principe fondamental de la méthode de Pascal.

(1) Pensées, art. ,\xv, 49.

(2) Cette citation est tirée d'un Discours que Port-Royal a ajoute aux Pensées dans son édition, sous ce titre : Discours où l'on fait voir qu'il 1/ a des dé monsl râlions d'une autre espèce et aussi certaines que celles de la géométrie. L'auteur, qui est très-vraisemblablement Filleau de la Chaise, se réclame de Pascal dans un .\vertissemcnt.

Dans le premier fragment de V Esprit géométrique, Pascal avait fourni un moyen empirique, mais infaillible, de reconnaître la vérité d'une proposition. Etant donnés deux jugemens contradictoires, si l'un des deux est faux, l'autre est vrai et vous devez le tenir pour tel, quand même vous n'en pourriez pas instituer une démonstration directe : « Toutes les fois qu'une proposition est inconcevable, il faut en suspendre le jugement et ne pas le nier à cette marque, mais en examiner le contraire, et si on le trouve manifestement faux, on peut hardiment affirmer la première, tout incompréhensible qu'elle est (t). » C'est une application que le géomètre faisait à la philosophie et à la rehgion de la preuve par l'absurde, procédé imparfait, mais utile, qui sans mettre aux yeux le comment de la vérité, la découvre avec certitude. Voilà parmi les instrumens ordinaires de la raison humaine ceux que Pascal préférerait, s'il avait à se borner à ceux-là. Mais sa démonstration est d'un autre ordre que les démonstrations ordinaires et ses argumens suivent la condition de sa démonstration. Quelque soin que nous ayons pris de diviser notre sujet et de séparer les questions diverses, il faut ici laisser fléchir cette règle. Nous recherchons comment Pascal approprie à l'esprit de son lecteur la démonstration de la religion et jusqu'à présent nous avons étudié ce problème-en lui-même. Arrivés à ce point, nous devons tenir compte d'une autre donnée. Autant que la nature de l'esprit à convaincre , la nature de la chose à prouver, commande impérieusement le mode de la démonstration. Or Jésus-Christ ne se prouve pas comme un théorème. « La grandeur de la Sagesse , qui n'est nulle sinon de Dieu, est invisible aux charnels et aux gens d'esprit. Ce sont trois ordres différens en genres. — Il y a trois moyens de croire, la raison, la coutume, l'inspiration. La religion chrétienne qui seule a la

(1) Havet, t. II, p. 290.

— fû5 —

raison n'admet pas pour ses vrais enfans ceux qui croient sans inspiration ; ce n'est pas qu'elle exclue la raison et la coutume ; au contraire, mais il faut ouvrir son esprit aux preuves, s'y confirmer par la coutume, mais s'offrir par les humiliations aux inspirations qui seules peuvent faire le vrai et salutaire effet (l). » Ainsi, quand la méthode géométrique, la plus excellente, selon Pascal, pour rendre les démonstrations convaincantes , serait à la portée de la plupart des hommes, elle serait impuissante à prouver utilement la religion, parce que la géométrie est dans l'ordre de l'esprit et la religion dans l'ordre du cœur. On en dirait autant de toutes les méthodes qui s'adresseraient à la raison seule, comme fait par exemple la philosophie. Quel est donc cet ordre du cœur, et pour y rester, à quelles facultés de l'homme doit s'en prendre l'Apologie ?

Ce n'est pas assez de dire avec Sainte-Beuve que Pascal suit une méthode plus humaine que philosophique : « Pour lui, écrit l'historien de Port-Royal, il ne se crée pas un homme esprit, un homme métaphysique et abstrait ; il veut s'en tenir à l'homme réel, à ce que lui-même était et à ce que nous sommes ; c'est avec cet homme vivant et selon les règles d'un sens commun élevé, surtout d'après les impressions d'un sens moral très-vif, qu'il va s'appliquera raisonner... C'est dans ces termes donc et dans ces principes, non point par la voie ardue et hasardée de la certitude métaphysique, mais dans les termes de la créance morale commune que Pascal entame son œuvre (2). » Cela est vrai, nous l'avons prouvé ; mais cela n'est pas toute la vérité et c'est plus justement que la méthode démonstrative de Pascal a été mise par Vinet au compte de sa théologie. La préoccupation de convaincre la raison par des preuves convenables y tient sa juste place; mais les moyens mêmes de

(1) Pensées, art. xvii, 1 ; art. xxiv, 42,

(2) Port-Royal, t. III, p. 423.

convaincre l'homme sont déterminés par une entente de l'homme que seule donne la religion. Dans l'ordre humain, c'est-à-dire dans l'ordre de l'esprit, la méthode géométrique est assurément la plus parfaite, parce qu'elle est la mieux faite pour donner satisfaction à la raison pure. Dans l'ordre divin, qui est celui de l'amour, c'est la méthode de charité qu'il faut suivre. La charité, dans le premier ordre des vertus qui naît de l'âme de l'homme nouveau, correspond à la volonté dans l'ordre des trois facultés qui procède de l'àme du vieil homme (0. La méthode de charité sera donc celle qui s'en prendra à la volonté pour la purifier et la disposer à devenir bonne, en attendant qu'on la transforme. Ainsi avons-nous vu Pascal appliquer à la volonté ses premiers efforts. Mais il est clair qu'on ne saurait la déterminer sans parler d'abord à l'esprit. Il semble que cette distinction nécessaire rende impraticable la méthode de charité, en tant qu'elle doit s'adresser à la seule volonté. Cette objection porterait coup, si l'on restreignait l'énergie de cette faculté aux attributs que les philosophes lui reconnaissent ; mais Pascal se fait de la volonté une tout autre idée. Ce n'est pas seulement pour lui la faculté de se déterminer et d'agir; il étend son pouvoir à tous les momens de l'acte, pour le concevoir et pour l'estimer, comme pour l'exécuter. En même temps que force agissante, elle est intelligence et sensibilité ; c'est elle qui juge du bien et du mal (2) ; et si elle est faite naturellement pour aimer (3), elle est aussi, nous le savons, un des principaux organes de la créance. Ces trois puissances inséparables et conspirant avec une parfaite harmonie, exercent les unes sur les autres une influence réciproque, et

(1) V. Saint-Cyran, Œuvres chrétiennes , etc., t. I, lettre L, p. 402- — Les trois facultés sont rentendeinent, la momoiie et la volonté ; le premier ordre des vertus est la foi, l'espérance et la chai-ité ; l'ordre suprême des vertus est l'intelligence, la confiance, l'anéantissement .

(2) Pensées, art. xxiv, 13 bis; art. xxv. 105.

(3) Ibidem, art. vu, 11.

nulle d'entre elles ne peut se perfectionner, sans que les autres s'améliorent du même coup. « La connaissance de la foi chrétienne suscite l'amour de la charité et opère par elle ; laquelle charité aussitôt excite une nouvelle lumière de connaissance, et cette lumière provoque une flamme d'amour, qui de nouveau engendre une lumière ; et de la sorte par une émulation et un redouhlement continuels, flamme et lumière s'excitant et s'engendrant , mènent l'âme chrétienne à la plénitude de la lumière, c'est-à dire à la plénitude de la charité et de la vérité. » C'est ainsi que la volonté concentre en elle seule et met en œuvre toutes les facultés de l'homme. Son amour lui est loi, et sa loi lui est lumière. Lex lux.

C'est ainsi encore que pour rester fidèle à notre sujet, et voulant parler de l'esprit, nous devons traiter de la volonté, < on sait maintenant dans quel sens.

v^ !S I L'ensemble de ces pouvoirs, s'exerçant plus spécialement J' dans le domaine intellectuel, a reçu de Pascal le nom de

0 cœur (1). Autant que l'analyse peut distinguer les élémens d'une chose sans en détruire la solidarité essentielle, c'est le cœur que nous devons examiner à part, puisque c'est au cœur que Pascal s'adresse et qu'il doit accommoder sa démonstration, pour rester en même temps dans l'ordre divin et dans les principes d'une méthode humaine. Comment le cœur connaît-il, en général, et puisqu'il s'agit de la religion, comment le cœur connaît-il Dieu ?. « C'est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison (2) . » Dans cet ordre donc,

(i) Pensées, art. vin, 6. — Il y a sur cette question des vues justes de A. Thomas, dans sa Jhèse latine, De Pascall. An vere scepticus fuerit? Paris 18ii. — On peut lire aussi : Espinas, la Théorie littéraire de Pascal, dans les Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux, avril, juin 1881. — M. Espinas a bien saisi rententc particulière que Pascal a de la volonté ; mais il se trompe, quand il rattache à Tiniluence lie Meré des opinions en réalité théologiques et qui sont partout dans les ouvrages de ces Messieurs.

C2) Pensées, art. xxiv. 5.

la connaissance est un sentiment ; elle en a le caractère moral et, au point de vue de l'acquisition, l'instantanéité. C'est par là surtout que le cœur, faculté de connaître, se sépare de la raison. Il aperçoit immédiatement la vérité et s'y soumet ; la raison va la chercher bien loin par le progrès du raisonnement, au risque de s'égarer en chemin (D. Cette marche discursive de la raison est aux yeux de Pascal une suite de notre déchéance ; on en peut juger par le langage qu'il prête à Dieu au sujet d'Adam : « J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait ; je l'ai rempli de lumière et d'intelligence ; je lui ai communiqué ma gloire et mes merveilles. L'œil de l'homme voyait alors la majesté de Dieu (2). » La faute de notre premier père a eu pour effet de nous retirer cette vue directe de la vérité. Suivant le mot de l'Apôtre, nous ne voyons plus Dieu que par un miroir, en énigme (3). Mais nous avons conservé quelques vestiges de notre état primitif; au premier rang parmi ces reliques précieuses, il faut mettre l'instinct et le sentiment, qui sont dans notre esprit comme les dépositaires d'une révélation naturelle. « Plût à Dieu, dit Pascal, que nous... connussions toute chose par instinct et par sentiment. Mais la nature nous a refusé ce bien ; elle ne nous a au contraire donné que très-peu de connaissances de cette sorte ; toutes les autres ne peuvent être acquises que par le raisonnement (^). » On a trouvé bizarre cette phrase : « Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace » ; on s'est demandé ce que veut dire cette intrusion du cœur dans la géométrie. L'explication en est simple. Dans la géométrie, comme dans toute autre science, quand nous découvrons sans recherche la vérité , ou plutôt quand elle s'impose à nous en vertu de son évidence, c'est que nous ne sommes pas réduits ;uix ressources de la ]mvo

(1) Pensées, art. xxiv, 52.

(2) Ibidem, art. xii, 1, par. 5.

(3) Corinthiens, I. ch. 13. v. 12. — V. Pensées, xn. L '4) Art. VIII, 6. par. 2.

nature, telle que l'entendait Jansénius. Toutes nos connaisr sances spontanées et intuitives, sont l'œuvre dece que nous avons conservé de notre sainteté originelle ; dès lors, elles appartiennent à l'ordre du cœur et sont à proprement parler des sentimens , tandis que les vérités médiatement connues et soumises à une démonstration, appartiennent à l'ordre de l'esprit (0. -

Pascal comprendrait donc mal son devoir d'apologistëj s'il recourait, pour démontrer Dieu, à une démonstration formelle. Il y aurait double danger : pour l'auteur, de disserter sans convenance ; pour l'auditeur, d'être convaincu sans avantage. Dans le sujet que Pascal traite et dans l'ordre où il s'est placé, la vérité s'impose en se posant ; aveugle qui n'en est pas ébloui. Ceux qui l'aperçoivent, sur le champ se rendent à elle avec joie. Les hommes dont la volonté est bonne, la découvrent sans peine. Les autres, selon que la chair s'est davantage assujetti leur esprit, ont plus de peine à l'entrevoir. Aussi Pascal voulait-il « plus travailler à toucher et à disposer le cœur, qu'à convaincre et à persuader l'esprit, parce qu'il savait que les passions et les attachemens vicieux qui corrompent le cœur et la volonté sont les plus grands obstacles et les principaux empêchemens que nous ayons à la foi, et que, pourvu qu'on pût lever ces obstacles, il n'était pas difficile de faire recevoir à l'esprit les lumières et les raisons qui pouvaient le convaincre (2). » En effet, le cœur, en même temps qu'il se purifie, s'illumine et contemple face à face la vérité qui lui apparaît. Dans cet état, la science n'est plus que la conscience ; le chrétien est un cœur gêné par un esprit et par des organes ; la

(1) A m lins qu'en vertu de la théorie de la croyance exposée plus haut, p. 65, les vérités démontrées deviennent familières à l'homme au point de lui paraître vraies par l'habitude , sans qu'il ait besoin d'en voir les raisons. C'est ainsi que « les propositions géométriques deviennent sentimens. » — Pensées, art. viii, 7.

(2) Discours d'Etienne Périer, Havet, t. I, p. lviii.

pensée n'est plus un moyen de comprendre, mais seulement de se communiquer. « Jésus-Christ a dit les choses grandes si simplement, qu'il semble qu'il ne les a pas pensées ; et si nettement néanmoins, qu'on voit bien ce qu'il en pensait (0 . » De là pour le style un rôle auguste et reUgieux. C'est un semblable ravissement au sein de l'essence des choses qu'atteste l'acte de foi du 23 novembre 1654. Avant ce jour, Pascal connaissait par la raison et par l'esprit quelle était la vérité. En cette nuit fameuse, îl la sentit et sut par là qu'il avait la foi. Cette seule certitude du cœur pouvait lui donner le repos. Aussi s'écrie-t-il alors : « Certitude, certitude, sentiment, joie, paix. » Qu'ils soient ou non dupes de leur imagination, ceux qui ont vu ou cru voir un tel spectacle que doit être la vérité dégagée de tout voile, ont le droit de tenir en singulier mépris le pâle reflet que nous en découvrons à grand peine dans notre caverne.

Avant toute entreprise, Pascal doit donc ouvrir l'esprit de ses auditeurs aux preuves (2) ; ce qui se fait en soumettant les volontés contraires. Avec quelle habileté il se gagne les cœurs et tout à la fois les perfectionne, en leur proposant un idéal de bonheur de plus en plus épuré, nous avons essayé de le montrer dans le chapitre précédent. Maintenant nous supposons la volonté de l'homme dans un état propre, sinon à voir d'elle-même, du moins à reconnaître la vérité quand on la lui montrera , et nous allons rechercher comment Pascal s'y prend pour la lui montrer.

(1 Pensées, art. xvii, 4. — La remarque que je fais sur le rôle auguste et religieux du style est justifiée, selon l'esprit de Pascal, par la considération 011 il devait entrer du style des Évangiles, pour en prouver l'authenticité, ainsi que l'ont unanimement rapporté Madame Périer, Etienne Périer et Filleau de la Chaise. C'est avec autant d'exactitude que de profondeur que Vinet a rattaché la rhétorique de Pascal à sa morale. De même M. Nisard : « On seul combien il importe à la morale et à la langue que Pascal triomphe des jésuites et que son bon sens parvienne à déshonorer leur subtilité. » Histoire de la littérature française, t. III, p. 28^i. 4e éd.

(2) V. Pensées, art, xxiv, 42.

Dieu a établi dans ses créatures des marques « sensibles et visibles (l) » pour se faire reconnaître ; c'est ainsi que le monde, l'homme et l'Eglise rendent témoignage de lui. A ceux qui ont des yeux pour voir, ce témoignage est clair, sans qu'ils aient besoin de l'interpréter. « Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin, c'est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu que notre imagination se perde dans cette pensée (2). » A quoi servirait dès lors une démonstration ? On ne démontre pas à l'homme l'existence de l'objet qu'il a devant lui.

La preuve suivante, il faut employer ce mot impropre à défaut d'autre, est plus remarquable encore. « Je sens que je puis n'avoir point été ; car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini ; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini. » Nous avons déjà cité cette pensée en son lieu, qour montrer que Pascal ne se fait pas faute d'argumenter en métaphysicien. En effet, tant qu'il parle à l'homme de l'homme, il emploie le langage et les raisonnemens des philosophes, pour lui faire connaître sa condition. Quand se présente l'idée de Dieu, d'im regard Pascal l'aperçoit. L'ordre n'est plus le même. Dans les choses humaines, l'esprit est de mise avec sa recherche et ses efforts : dans les choses divines, le cœur va simplement où Dieu lui découvre la vérité. Ceux à qui Dieu a donné une disposition inté-

(1) Pensées, art. ix, 1; arf. xi, 7.

(2) Ibidem, art. i, 1 .

Heure toute sainte n'ont plus besoin de l'esprit ; «. ils sentent. qu'un Dieu les a faits. Ils ne veulent aimer que Dieu ; ils ne veulent haïr qu'eux-mêmes, lis' sentent qu'ils n'en ont pas: la force d'eux-mêmes. — Sans la connaissance des prophéties et des preuves, (ils) ne laissent pas d'en juger aussi bien que ceux qui ont cette connaissance. Ils en jugent par le cœur, comme les autres en jugent par l'esprit (l). » Et ceci nous ramène à la définition de la foi qui a été le point de départ de cette explication : « Voilà ce que c'est que la foi, Dieu sensible au cœur (2). » M, de Saint-Cyran disait mieux encore : « Il n'y a point d'autre moyen de comprendre Dieu en ce monde que par le silence de la langue, par le ressentiment du cœur (3)... » Le ressentiment du cœur ! mot admirable, sur lequel on fonderait une théorie chrétienne de la réminiscence. Mais cette jouissance immédiate de Dieu est l'avantage des parfaits chrétiens. L'homme tel que Pascal l'instruit et qui n'est pas encore tout renouvelé, est mêlé d'esprit et de cœur ; par là , il est nécessaire de lui donner des raisons, non pour approcher la vérité de lui, mais pour l'approcher de la vérité, jusqu'au moment où il en reçoit l'éclair.

Pascal a répété à plusieurs reprises que l'existence et l'immortalité d'une âme spirituelle doivent être le premier objet de notre étude (4) . A mal connaître son livre, on s'imaginerait qu'il n'en a pas donné de démonstration. Il a fait mieux ; il a réveillé dans l'âme de ses interlocuteurs des sentimens qui leur mettent la chose au cœur comme aux yeux ; il a restauré et vivifié leur conscience. « Qu'est-ce

(1) Pensées, art. Xlii, 11, 12.

(2) Comparez M. Je Saci qui dit la rnème chose dans les mêmes termes : « Je souhaite que Dieu vous fasse comprendre par un sentiment du cœur plus que par la pensée de l'esprit que c'est lui qui est le père. » Lettres chrétiennes et spirituelles, etc., vol. II, t. III, lettre L, p. 600.

(3) Saint-Cyran, Œuvres chrétiennes et spirituelles, etc., t. II, 1. 74. p. 33.

(4) Pensées, art. ix, 1 ; art. xxiv, 17 bis, 57 ter.

donc que nous crie cette avidité et cette impuissance*? sinon qu'il y a eu autrefois dans l'homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide (l) . » Ce cri n'est-il pas plus éloquent et plus persuasif qu'un syllogisme ?

« Ces deux états étant ouverts, il est impossible que vous ne les reconnaissiez pas. Suivez vos mouvemens, observez-vous vous-mêmes et voyez si vous vous n'y retrouverez pas les caractères vivans de ces deux natures. Tant de contradictions se trouveraient-elles dans un sujet simple? » (XII, 4.)

« Incompréhensible que nous n'ayons pas d'âme. »

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